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Huitième épisode - TROIS-EN-UN
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 Article publié le 21 octobre 2018.

oOo

Huitième épisode

 

TROIS-EN-UN

 

 » Le soir, je retournais dans la bulle et soit je coulissais dans le trou avec éjaculation à la clé, soit la bulle était aspirée par un autre trou et j’assistais impuissant au premier jour de mon existence. Je m’installais dans l’habitude, peut-être dans la morosité si la journée avait été gagnée par Frank qui résistait aux attaques avec une intelligence qu’on lui soupçonnait pas, sinon il aurait pas servi de sujet d’expérience. Je voyais personne, du moins pas d’assez près pour regarder au fond des yeux. Le matin, la Sibylle m’attendait sur la passerelle. Les gosses jouaient avec leurs corps. DOC commençait à analyser l’échec de la veille et je me branchais. On avait encore deux jours devant nous. Ensuite, ils feraient sauter le vaisseau et il ne resterait plus rien que de l’énergie. Je savais pas pourquoi ils étaient pressés. Ah ! Si yavait pas eu ces p’tites Chinoises en culottes courtes, j’aurais consacré mon temps libre à la réflexion et j’aurais peut-être trouvé une solution à mes ennuis avec la Réalité.

— Deux jours ! giclait DOC dans mon oreillette. Et on n’a rien trouvé !

Frank était astucieux. Il voyait venir les attaques et les contrait au dernier moment, pendant qu’on retenait notre souffle. Maintenant qu’il savait qu’on tentait de le prendre au piège d’un cheval de Troie, sa citadelle était bien gardée. Le destructeur s’acharnait à découper la tôle sans parvenir à percer la première couche. Des milliers d’observateurs, aidés par des ingénieurs de la NASO, cherchaient la faille dans la structure. Imaginez les Chinois grouillant derrière la membrane de la bulle antiterrorisme. Omar Lobster, sur son pal ionique, débitait des analyses dans leurs micros pendant que DOC veillait à mon équilibre mental mis en péril par la confusion des informations.

Plusieurs fois, j’ai touché au but. Mon cheval transportait assez de virus pour contaminer n’importe quelle structure conçue pour résister à la désorganisation. Mais Frank trouvait la parade au denier moment, ou il s’en servait au dernier moment pour mettre notre patience à rude épreuve.

— Qu’est-ce qu’il cherche ? demandait DOC.

— On n’a pas tellement le choix, dis-je.

— Expliquez-vous !

C’est fou ce qu’ils sont impatients, ces savants et ces militaires, quand ils s’aperçoivent qu’ils n’ont pas tout compris.

— On a le choix entre la bulle antiterrorisme et la bulle d’isolement. Vous connaissez pas une autre bulle, DOC ?

Il grésillait. On le sentait pris au piège d’une autre bulle. Pendant ce temps, Frank nous faisait tourner en bourrique. La Sibylle n’arrivait plus à le séduire. Elle frottait son corps contre le Métal de la carlingue sans parvenir à transmettre les odeurs sexuelles nécessaires à la copulation in vitro.

— Frank, vous nous entendez ? chatait DOC.

— Bannissez les Chinois !

— Ce sont les maîtres du Monde, Frank !

— Unpedelessepé !

— C’est pas du chinois. C’est de l’andalou.

— Séduchinoa !

— Dites-leur de la fermer, DOC.

Et DOC s’activait pour que les Chinois foutent pas la merde par inadvertance. Ça s’était déjà vu. On en était au point de mettre dans le même sac les islamistes, les illégalistes et les paranos. Ah ! Mon pauvre Marius Jacob ! T’es plus un héros dans ce Monde Avancé. Pas même un bon souvenir. On a remplacé l’Anarchiste par le Pirate. Et le Vin par de la bibine.

— Deux, c’est pas long, disait DOC aux Chinois.

— C’est ce qui leste ! On a besoin de la bulle pou les Jeux de Lôles.

Ces kons y zavaient qu’une bulle et y zétaient pas foutus de la contrefaire. Le délégué étasunien estimait que c’était pas demain la veille. On l’entendait se vanter dans l’oreille de DOC qui aurait changé de camp s’il n’avait pas déjà été dans celui du plus fort. On voyait l’hologramme de Frank sur la passerelle. Il nettoyait son Dillinger en observant un écran saturé de courbes. Ce qu’on pouvait confondre avec ses tripes, c’était la bombe. J’avais réussi au moins ça en suivant la leçon du passé.

— C’est une vlai bombe ! s’était écrié le Chinois en chef.

— C’est pas du toc, dit le délégué US.

D’après les calculs de Doc, la puissance de cette bombe plus l’énergie du vaisseau, ça donnait une déflagration que la bulle antiterrorisme n’absorberait peut-être pas. Le délégué US ne cachait pas son inquiétude. Les Chinois surveillaient ce visage habitué aux conclusions et peu enclin à se laisser bercer d’illusions. À l’extérieur de la bulle, l’ambiance était tendue. Ça pouvait péter à n’importe quel moment.

— On a besoin de plus de temps, plaida DOC.

Il clignait en direction du délégué US. Les Chinois accompagnaient ces œillades en fronçant le front sous la visière. Ils avaient vraiment besoin de la bulle pour sécuriser le périmètre impérial des Jeux. Tant pis, le vaisseau ferait des dégâts considérables, anéantissant Wang Xi et ses installations gigantesques qui fournissaient le Monde dans tous les domaines de la Consommation. Une faille que les US ne manqueraient pas de mettre à profit pour remonter dans l’estime de la piétaille humaine. Une configuration qui n’était pas du ressort du délégué chinois. Il attendait des ordres qui tardaient à s’imposer à son esprit plutôt enclin aux grands plaisirs de l’existence. DOC se demandait s’il aurait le temps de se mettre à l’abri. Il était le seul à pouvoir calculer cette distance et le temps qu’il fallait pour la franchir. Il faussait déjà les données à venir.

— Wang Xi ne résistera pas à une pareille quantité d’énergie, dit le délégué US. Ni la Chine.

— Pouquoi iatil tant d’énelgie dans ce putain de vaisseau !

— Et encore, renchérit DOC, on sait pas tout.

C’était de la techno ancienne. À l’époque, on connaissait pas le Métal comme on le connaît maintenant. Le vaisseau était structuré par l’énergie, une technologie inspirée par la Réalité. Aujourd’hui, nos vaisseaux structurent l’énergie. Ça fait une sacrée différence.

La veille du jour J arriva. On venait de passer plus de vingt heures à attaquer sans le moindre résultat. Ulysse s’avoua vaincu. Il avait plus envie de lutter. Il doutait même que Frank fût son adversaire. Il se passait autre chose. Un coup fourré de la CIO. Une ruse des Chinois. Une intervention cachée des Russes. Ou l’envoi par les Français d’une caisse de champagne à un endroit névralgique du Complot. J’en savais rien et j’en avais rien à foutre. On me ramena dans la bulle antipersonnelle et j’attendis dans une angoisse noire.

Il se passait rien. La bulle demeurait immobile, avec un point de lumière quelque part dans ce qui pouvait être une manifestation physique du Temps. Je réfléchissais même pas à des stratégies de victoire. J’étais dans la douleur.

 

Au matin, on vint me chercher comme d’habitude. Y avait du monde. On me fit entrer dans un laboratoire. Et on m’annonça la nouvelle.

— John, le cheval de Troie, d’après nos calculs… C’EST VOUS !

Ils avaient fini par trouver ce que je savais depuis longtemps.

— Voulesaviédepuilontan ! gueula le délégué chinois.

— Je vous jure que je savais rien !

DOC frissonna. Le délégué US augmenta la lumière. Le labo était situé sous le vaisseau.

— Delnié joul ! crissa le Chinois.

Ah ! Il y tenait à sa bulle ! Je levai la tête. Deux destructeurs avaient réussi à percer les couches de protection thermique. Ils attaquaient maintenant la structure. À l’intérieur, Frank pouvait tout faire sauter sans nous demander notre avis et encore moins nos impressions. On me présenta une combinaison troyenne. Je serais le premier à entrer dans le trou que les destructeurs taillaient à ma mesure. Et à la grande satisfaction des Chinois. J’avais jamais vu autant de monde.

— Crever ici ou dehors, dit le délégué US qui ressentait le besoin de me clarifier la situation, ça f’ra pas d’différence.

DOC vérifia les points de connexions qui avaient l’air d’insectes posés à la surface de la combinaison.

— C’est des insectes, dit-il. On n’a pas trouvé mieux pour l’instant.

Le Métal commençait à perdre de son influence à l’avantage des pseudo techniques dérivées de l’acupuncture. En y regardant de plus près, on pouvait voir que les insectes étaient vivants.

— En réalité, continua DOC, ce sont des composés d’insectes. Ya même de l’humain dedans. Et de la poudre de perlimpinpin.

Ça le faisait joyeusement marrer que je fusse le premier humain à essayer ce cheval. Mais une fois à l’intérieur, à supposer que Frank me descende pas avant, qu’est-ce que je glandais ?

— Vouglandépa ! Voutavayé ! Tavayédu ! Alefénian !

— En effet, dit DOC, il vous faudra sortir de la combinaison pour être efficace.

— Nous avons tout prévu, dit le délégué US.

— Vous sortez et vous l’enculez ! fit Omar Lobster.

Le pal vibra comme chaque fois qu’il parlait. Il était devenu bavard.

— Il sera mort avant ! grinça le délégué US.

— Je vous explique, John. C’est pas compliqué.

— Pourquoi moi ?

— Vous êtes le capitaine de ce vaisseau, John !

— Mais forcément le mieux équipé mentalement pour effectuer cette mission ultra risquée !

— Vous avez un super Mental, John ! s’écria le délégué US.

Les Chinois approuvaient l’estimation. J’étais au top. Je pouvais faire confiance au Monde qui me regardait. Wang Xi saluait d’avance mon exploit. Forcément, si ça pétait, j’aurais l’avantage de la Chronique et le privilège de la Fable.

¡Suerte !

J’allais en avoir besoin. De temps en temps, les destructeurs se retournaient pour répondre les yeux dans les yeux aux questions techniques posées par les Chinois. On m’invita à attendre dans un fauteuil. Je m’endormis.

 

Dans mon sommeil, il y avait une autre bulle et je la crevais à l’âge de huit ans. Je savais encore rien du Monde parce que j’avais vécu dans une bulle. J’avais tout imaginé pour m’en sortir. Et ils avaient pas pensé qu’une crise de nerfs pouvait me donner cette force. J’avais erré toute la nuit en quête de connaissance. J’avais trouvé de quoi manger dans une poubelle. Les flics qui m’ont ramené à la maison me tenaient avec des pincettes. Et je me suis retrouvé dans une bulle à l’épreuve des crises de nerfs. Ils m’injectaient des antidotes. J’avais mangé de la viande et des fruits, bu des boissons sucrées et pétillantes. Rien que des fonds de bouteille, de boîtes de conserve et des barquettes percées d’asticots. Ils allaient passer un mauvais moment à guetter les premiers signes d’infection. C’était une bulle transparente avec des défauts de structure qui déformaient la Réalité. J’avais jamais rien vécu d’aussi excitant que cette attente du premier bouton plein de pus. Et j’ai attendu longtemps. Je m’étais pas assez empoisonné.

Ce que j’ai vécu alors, c’est ce que je vis depuis : la conclusion d’une expérience qui n’en a pas. Ça doit tenir en dix lignes, peut-être moins, mais ça me réveille toutes les nuits. Voilà d’où je tiens la bulle, DOC.

— Zêtes réveillé, John ! Ceci n’est pas un exercice !

Le trou était creusé. Deux fiers destructeurs appréciaient maintenant le bonheur de la flatterie.

— Positionnez-vous, John !

Le visage de DOC m’accompagnait, immense et inquiétant.

— Il a envie de cette bulle, John !

J’étais dedans !

— Il en a tellement envie, de la bulle de son papa, qu’il en prendra un soin extrême. Vous en profiterez pour détruire son sommeil, John !

J’avais compris.

— Vous vous brancherez automatiquement. Il ne s’apercevra de rien. Écoutez la leçon des insectes et surtout, FERMEZ-LA !

 

Je montais. Le trou n’était pas parfait. On risquait la crevaison. Le Métal menaçait encore, malgré la fusion cristallisée. Au bout de dix bonnes minutes de manœuvres assistées, j’étais dans la soute. Bernie m’avait précédé. Il me parla, collant sa bouche immonde contre la bulle qui se déformait.

— J’y comprends rien !

— FERMEZ-LA, JOHN !

Je voyais le visage à travers une structure en formation.

— Pourquoi lui ?

— FERMEZ-LA, JOHN !

Frank entra.

— Bernie ! Qu’est-ce que tu m’apportes ? Ah ! Le chou !

Depuis le temps qu’il avait envie d’une bulle ! Et Bernie qui avait fini par lui en trouver une ! Ah ! C’était chou !

— Je savais que tu t’en tirerais, Bernie ! Sans toi, je suis perdu.

— Je sais bien, Frank.

Frank me poussa.

— Elle roule bien, exultait-il. Je l’essaierai demain.

Il n’y avait pas de lendemain. Bernie le savait. Il se tut.

— Qu’est-ce que t’as vraiment l’intention de faire, Frankie ? demanda Bernie qui était venu pour trouver une réponse crédible à cette question de vie ou de mort.

— J’en sais rien, dit Frank. J’ai pas tellement envie de disparaître. Il faudrait que je sois sûr que l’explosion me détruira. Je sais pas calculer ces histoires compliquées de chaleur et de lumière. Le cerveau, Bernie, le cerveau !

Bernie secoua une tête vide de toute solution hypothétique.

— John serait là, dit-il, on pourrait envisager la fuite.

— On n’irait pas loin, Bernie ! J’ai déjà pensé à tout ça. Qu’est-il arrivé à John ?

— Il est retourné dans sa bulle.

Voilà comment on plonge Frankie dans le silence signifiant. On n’avait pas tellement de temps devant nous pour fignoler les détails. J’avais une bombe dans le cul moi aussi et c’était pas des gaz lacrymogènes. Une explosion peut en annuler une autre, paraît-il. C’est l’effet zéro. Un peu comme dans un couple. Si yen a un qui dépasse l’autre, ça pète sans prévenir.

— Vous y croyez vraiment à ces conneries bouddhistes, John ! siffla DOC dans mon oreillette.

Fallait bien que je croie à quelque chose puisque Dieu n’existe pas ! Tu peux vivre sans croire à quelque chose, toi ? C’est comme résoudre la surconsommation de neuroleptiques en la remplaçant par le charlatanisme des spiritualités et des produits naturellement neutres.

— Calmez-vous, John ! Bernie est en train de l’entourlouper.

— Vous croyez ça, vous !

Le chat menaçait de se faire les griffes sur ma fragile enveloppe. Je sais pas ce qui le retenait. Il flairait ma présence peut-être. Pourtant, la bulle était parfaitement imperméable.

— Rien n’est parfait, dit DOC.

— Que va-t-il se passer quand Frank ouvrira la bulle de son papa pour l’essayer ?

— Vous désamorcez la bombe comme on vous l’a appris à l’entraînement.

— J’me rappelle plus…

— … !

— Je plaisante !

Ça faisait rire personne, je sais.

— Gonflez la Sibylle, John, et ne vous excitez pas trop.

À deux, ça devenait étroit.

— La bulle à papa ! s’émerveillait Frank. Quand j’y pense !

— N’y pense pas trop, Frank. On à une décision à prendre.

— Après la bulle, Bernie. Ah ! Ça m’excite !

Rien ne serait tenté avant que Frank ouvre la bulle pour voir enfin ce qu’elle contenait depuis si longtemps. Il était vraiment excité à l’idée de l’essayer. Ça lui donnerait une idée de ce que son père avait vécu.

— T’en as une, de bulle, toi, Bernie ?

— Pas besoin, dit Bernie qui s’accrochait à la Réalité. J’ai pas connu mon père. Je sais rien de sa bulle. Il me l’a pas léguée.

— Ah ! C’est pas d’chance ! C’est une sacrée aventure, tu sais ? J’en regrette pas un chouya !

— Tu oublies notre petit problème, Frank…

— Ya pas d’problèmes. Ya qu’des solutions. Je serai à l’abri dans cette bulle.

— T’as pensé à ton père obligé de vivre dehors pour la première et dernière fois de sa vie ?

— C’est pas mon père !

— Ah ouais ! Tu connais le Chasseur peut-être ?

Pourquoi Bernie excitait ce type dangereux ? J’étais pas dans la confidence.

— Charrie pas, Bernie. On est pote toi zé moi.

— Yapaplupote, Frank !

Ça allait durer combien de temps, ce film ? J’avais pas l’scénario en tête. On en était où, question dramaturgie ? J’avais jamais rien compris à ces opéras. Jamais j’m’étais autant emmerdé. T’es tranquillement en train de déguster un thé laïque en plein Pékin et un d’ces personnages enfarinés surgit de derrière un rideau pour que t’avales de travers ! Ah ! ce sens artistique ! Laissez-moi critiquer !

— On se calme, John. Et on attend. Ça va, Sibylle ?

— J’ai quelque chose entre les seins. Mais à part ça, ça va, DOC.

J’arrêtais pas d’éjaculer entre les actes. J’avais pas envie d’un enfant. C’était juste pour rigoler. Mais elle était vachement sérieuse en mission. Pas un pet, rien. Une fausse nonne. Sans requiem. Et j’étais en forme. Alors…

— Quand il ouvrira la bulle…

— Zip !

— …il verra d’abord la Sibylle…

— Zob !

— …et vous profiterez de l’effet de surprise pour désamorcer la bombe.

— Et le Dillinger ?

— J’m’en charge, dit Bernie.

— Tu t’charges de quoi ? fit Frank.

— Du Chasseur, dit Bernie sans hésitation.

— Un vrai pro, dit DOC. Prenez-en de la graine, John.

— C’est pas c’qui lui manque, la graine ! s’écria la Sibylle. Ah ! le cochon !

J’ai toujours été un cochon avec le sexe. Plus qu’avec les pieds. C’est dire. Je m’lance tout d’suite dans la contradiction. Elles apprécient pas toujours, mais je suis fidèle aux rendez-vous.

— Fermez-la, John !

Bernie arrêtait pas d’exciter son futur assassin à propos de la bulle.

— Ah ! Ç’aurait été la bulle du Chasseur, on n’en serait pas là, hein, Frankie ?

Frank comprenait pas la moitié de ce que lui disait l’ancien cafetier, sinon il aurait été plus vite. À ce train, on n’arriverait pas à l’heure. On aurait même assez de retard pour cesser d’exister. Enfin : on n’existerait plus de la même façon joyeuse et sans conséquence. Et pas moyen d’améliorer le kernel de Frank. Il était trop beugué à l’origine.

— T’as connu le Chasseur, toi ? dit Frank qui voyait clairement où il voulait en venir.

— J’ai connu ta mère. Une fameuse princesse toute noire avec de jolies dents et des yeux qui en disaient long sur ses intentions. J’comprends pas que John ait essayé de lui faire un enfant. Ça ne pouvait que se terminer en tragédie. Le Chasseur avait un œil de verre. Comme toi, Frank. Paraît qu’t’es né avec ou juste un peu après.

— Comment c’est-y possible qu’il ait visé avec le mauvais œil ?

— Il l’avait, le mauvais œil !

— Ah ! Si j’avais sa bulle !

— Tu l’obtiendras pas par voie judiciaire, Frank !

— Je m’battrais avec toutes les bulles du Monde !

— On peut pas vivre sans bulle.

— T’as vu la mienne, Bernie !

Il la gonfla.

— J’m’en sers pas, dit-il tristement. Des fois, j’ai envie d’la refiler à un Chinois en échange d’un pardessus.

— Un pardessus ?

— Tu veux l’essayer ?

Bernie fit non avec la main, ce qui étonna Frank parce que dans notre Monde, on refuse jamais la bulle que l’autre vous invite à occuper pendant qu’il prend l’air pour profiter de la vie. On refuse jamais ça à l’autre, surtout si c’est un ami.

— Elle est où ta bulle, Bernie !

— Si je l’savais, tu m’aurais pas tué, Frank !

— Je t’ai pas tué !

— Pas encore, dit Bernie dont le regard fuyait.

Frank était désespéré. Bernie le harcelait en prévision de la dernière étape prévue pour vaincre définitivement ce récalcitrant. Il dit :

— T’es même pas étonné d’avoir une bulle alors que ton papa se sert encore de la sienne. Il est loin d’être mort, le Chasseur !

— John est mort ?

— On meurt tous quand on sort de la bulle.

— Qu’est-ce qui arrive quand on n’en sort plus, Bernie ?

— C’est pas ta bulle, Frank. J’en sais pas plus.

— J’l’ai trouvée devant ma porte un jour de pluie, Bernie !

— Ben alors le Chasseur c’est pas ton papa non plus.

— T’y comprends quelque chose, Bernie ?

On peut pas raisonner avec un détraqué. Bernie aurait dû le savoir, mais DOC expérimentait un tas de trucs sans raison apparente alors qu’il finissait toujours par les vendre au Chinois, ces raisons qui dépassaient mon imagination.

Ça en faisait des bulles ! Et pas une de bonne. Fallait jouer avec du faux. J’étais même pas sûr de posséder la bonne bulle. Personne ne peut en être sûr. D’autant que ça se finit toujours dans un trou.

— Bernie est malin, dit DOC.

— Vomieupoulvou.

Pas facile de se tenir prêt avec une Sibylle placée au bon endroit. Frank dégonfla sa bulle. On voyait qu’il avait l’habitude de renoncer à convaincre ses amis. Bernie ne se souciait que de sa peau. À quel moment Sally surgirait-elle avec son fusil à pompe ? Ça s’terminait toujours comme ça pour lui. On est tous brimés par les habitudes. Y avait qu’moi pour avoir perdu l’habitude de baiser avec la Sibylle. Ou alors elle était en mission.

— Tenez-vous prêt, John ! Êtes-vous prête, Sibylle ?

— Je l’suis !

Elle était tendue comme une queue elle aussi. Parlez d’une situation gênante ! Bernie s’était approché de notre bulle.

— Tu veux l’essayer ? dit Frank.

— J’te dis que je peux pas ! C’est mental.

— Non ? Explique !

Bernie recula. On n’avait jamais été aussi tendu, la Sibylle et moi. J’étais à deux doigts de l’éclabousser.

— Vous êtes un vrai danger, John ! grogna DOC dans nos oreillettes.

Un supplice chinois, je vous dis ! Pendant ce temps, Bernie s’expliquait vaguement. Frank avait pas l’air convaincu de celui qui va tomber dans un piège. Il jetait des regards inquiets dans la direction de notre bulle. Ça s’annonçait pas bien, mais je perdais pas de vue que j’étais là pour le plaisir.

— Vas-y, Frank, disait Bernie. T’inquiètes pas pour moi.

— Je m’inquiète pas ! Ça m’pose des questions, c’est tout.

— Vas-y ! Pose-les tes questions de merde !

J’avais prévenu DOC : si Frank avait gagné jusque-là, y avait peu d’chances pour qu’il perde avant la fin de la partie. Et s’il perdait, qu’est-ce qu’on gagnait si les Chinois ne perdaient rien non plus ?

Frank se leva et recula, mais cette fois en direction de la soute.

— T’énerves pas, mec ! J’ai pas d’questions.

— Tu viens de dire le contraire ! gueula Bernie qui gonflait.

— Ça va, mec ! On parle.

Frank entra dans la soute. Bernie nous jeta un regard désespéré. Il avait gaffé, c’était le moins qu’on pouvait dire maintenant que notre plan n’en était plus un. J’allais pas tarder à pousser le cri de Tarzan. Ça f’rait deux conneries pour vraiment tout foutre en l’air.

— Qu’est-ce qu’il fout dans la soute ? dit Bernie en sourdine.

— Il veut larguer les bulles, dit DOC. Pour la sienne, c’est pas grave. Ya rien dedans. Pour la nôtre, ça va faire mal !

On entendit les vérins commencer à ouvrir la plateforme de largage. J’éjaculais pendant qu’il en était encore temps. J’entendis à peine la voix de DOC qui donnait des ordres.

— Pousse-toi ! dit la Sibylle.

Ma queue retomba dans un grand fracas. La bulle s’était effondrée. J’étais seul dans mon sperme. Un tas de Chinois me frappaient et je virevoltais. Je les vis emporter le corps désespéré de Frank qui se battait comme un chien enragé. DOC apparut au milieu des Chinois qu’il fendait. Il venait me sauver. Ça pouvait pas aller plus vite. Le brancard traversa la bulle antiterrorisme.

— Combien de blessés ? demandait Rog Russel.

— Que des Chinois ! dit le délégué US.

— Dézamélicainzossi ! Dézamélicainzossi !

On embarqua à bord d’un camion. Ils attachèrent le brancard aux montants métalliques. La Sibylle activait un respirateur.

— Ça va péter, dit Rog. Adieu Wang Xi.

 

J’allais pas bien à cause de la seule bactérie encore active. Ils avaient trouvé tous les vaccins, sauf celui qui aurait dû détruire cette bactérie dont j’étais la seule victime. DOC en avait conçu un bonheur extrême. C’était comme faire des ronds dans l’eau. Ah ! J’avais passé l’âge, moi !

— T’as eu d’la chance, mon chou, dit la Sibylle.

Elle avait pas l’air de plaisanter. Ou elle avait de l’espoir. DOC voulait saisir sa chance avant que ça aille mal pour moi.

— Ça n’arrivera plus, dit Rog.

Ils étaient tous derrière le paravent. Ils se disputaient pas, mais ça fusait. C’était la même fenêtre, peut-être même la même infirmière aux jolies gambettes.

— Qu’est-ce qu’on fait pas comme conneries avant d’y arriver ! dit Rog derrière le paravent de dentelle.

La Sibylle me caressait le front. C’était bon signe : j’avais encore un front. Mais le reste ? J’avais l’impression d’avoir été réduit en bouillie. Je me souvenais vaguement de l’explosion. On avait été tous contaminés. Quelques-uns avaient été broyés par le Métal. Pas la Sibylle qui conservait sa beauté comme un bien inaltérable. Il en était où Frank ?

— Il va bien. On s’en est tous tiré. On n’ira pas aux Jeux Drôles.

— Et moi ?

— Tu vas bien, John. Des broutilles. Rien à côté de ce sale virus…

— C’est un virus ?

— Exemplaire unique, dit DOC qui nageait dans le bonheur.

— Et le chat ?

Elle avait amené le chat. C’était une petite bête innocente qui faisait de mal qu’aux souris et aux sauterelles. Il était doux comme un sein.

— Va pas t’exciter, John ! T’es pas encore cicatrisé.

J’étais mieux que dans la bulle, mais j’avais été mieux ailleurs. Je voyais le bout de mon nez en fermant un œil. Ça avait l’air d’aller de ce côté-là. Pour le reste, j’étais dans l’ignorance totale. Y avait encore le clocher dans la fenêtre. Ça m’faisait une belle jambe, s’il m’en restait encore une, de jambe.

— Avec deux, j’en ai déjà fait une, disait Rog derrière le paravent.

Il parlait d’une deuche. On s’était cassé la gueule avec dans la montagne suisse. Tu t’souviens ? C’est là qu’j’ai perdu ma première dent d’adulte. Et mordu le sein de ma p’tite amie d’l’époque. Ah ! Le bon temps. On consommait plus que le flat-twin, mais on était de grosses cylindrées. J’avais pas encore appris à voler. J’avais même pas promis de devenir un héros de l’Espace. J’étais rien. Et ça m’amusait. Avec deux, il en avait fait une. Y avait pas plus vrai.

— On vous en donnera quand vous aurez de la fièvre !

— J’suis pas fine bouche. Un p’tit verre me suffira.

La Sibylle savait pas quand j’aurais une bouche comme tout le Monde. Elle en avait une magnifique. Elle buvait à ma place et s’enfilait tous les trucs que je voulais et je pouvais voir ses yeux en proie aux tourments de l’acide. Le godemiché aussi promettait. J’avais une bonne reconstitution, mais j’étais fragilisé par la présence d’un virus particulièrement actif. Ils m’avaient pas raté.

— Je s’rais là tous les jours si j’avais pas un boulot à la con ! dit la Sibylle au paravent qui l’interrogeait sur ses intentions.

— Je n’en doute pas, disait la voix de Rog Russel.

— C’est l’accident du siècle (voix de Kol Panglas).

Pas celui de la deuche, je suppose. Wang Xi avait été rayé de la carte suite à une fausse manœuvre provoquée par un pirate qu’on recherchait activement. On était donc APRÈS Wang Xi. Il ne restait plus rien de ma navette US. J’y conservais tous mes souvenirs. J’allais devenir un nouvel homme, si je l’étais pas déjà. Ils appellent ça l’angoisse du miroir. C’est un miroir dans lequel tu vois le nouvel homme ou ce qui reste de l’ancien. C’est pas au choix. Et c’est pas un exercice.

— Ouvrez les yeux, John.

C’était pas non plus les yeux que j’ouvrais. Je me voyais enfin et c’était trop tard pour en penser quelque chose de provisoire. J’avais pas eu le temps de réfléchir. J’étais dans le miroir en compagnie d’un autre type du même modèle reconstitué.

— Je vous présente Frank Chercos, dit Rog en désignant la chose qui me touchait presque.

On était dans le même lit. Ce que j’avais pris pour le bout de mon nez, c’était le coude de Frank Chercos et ce que Frank Chercos persistait à prendre pour un de mes doigts, c’était un boîtier de connexion. Après une rude reconstruction, on aurait besoin d’une nouvelle connaissance de la douleur. Pour l’instant, on était un et on pensait deux. La Sibylle pouvait pas coucher là-dedans.

— J’ai vu pire, dit DOC qui passait en vitesse, les bras chargés de fils et de fioles.

— Ouais, dit Rog. J’aurais pas dû leur prêter ce petit bijou. Six mois de ma jeunesse studieuse m’a coûté ce premier facteur de ma liberté d’homme en devenir.

— Deux chevaux, c’est pas beaucoup…

— C’est un cheval de plus !

— Et deux de plus que rien !

Ça les amusait d’évoquer cette petite erreur de jeunesse. Un coup de volant dans le mauvais sens et on avait tué la moitié des passagères. J’avais vaguement estropié le sein qui me nourrissait. Je me rappelle plus des autres détails.

— Vous vous rappelez de Frank, John ? Il vous a oublié. C’est con, non ?

— Mais ça vaut mieux, John. Vous serez le maître et lui l’esclave. Pas mal, hein, pour un début ?

DOC recollait des morceaux sans trop se préoccuper de la ressemblance. Ça énervait Rog qui corrigeait les données spatiales dans le risque d’erreur.

— Et les enfants ?

— Ils sont fiers d’être les enfants d’un héros !

— Frank sait-il ce qu’il en est de sa paternité ?

— J’te les amènerais quand on pourra plus faire la différence.

C’est étonnant, cette faculté de l’être humain qui s’adapte à tous les concepts pourvu que ça tienne debout. Elle était en présence de ce qui restait de deux hommes et elle envisageait la construction d’un nouveau sans trouver à redire sur les choix qui donnait l’avantage à celui qu’elle avait le moins aimé.

— Je t’ai aimé, John !

Frank frémissait à chacune de ses paroles. Il était sur le point de disparaître dans un autre homme pour lui donner la chance d’exister tel qu’il avait déjà existé.

— Parce que le héros, c’est toi, dit la Sibylle.

J’aurais peut-être toujours cette crispation douloureuse à tous les endroits du corps et de l’esprit que Frank aurait servi à sortir du néant ou de l’oubli. Il deviendrait le personnage des trous de ma Réalité. Ce qui expliquerait mes petites contradictions et les pertes d’équilibre dans les moments difficiles. J’aurais cette femme à mes côtés uniquement parce qu’elle l’aimait. Elle mentirait aux enfants comme elle mentait au Monde. Mais pourquoi commencer cette nouvelle vie en la haïssant ?

DOC entreprit d’effacer mes trous avec les fragments que Frank donnait bénévolement à la Science. Il n’y en aurait pas assez. Il faudrait encore un ou deux cadavres pour être complet. Ça compliquerait un Mental déjà fort problématique. Ma vie n’avait plus grand-chose à voir avec la Génétique, mais avec une science encore incertaine que personne dans ce Monde de merde n’avait l’intention de manipuler avec précaution.

 

Quand j’ai appris que Bernie s’était proposé pour combler les vides que Frank n’avait malheureusement pas pu boucher à lui seul, je suis sorti de mes gonds. C’est Rog qui m’apprit la nouvelle. Fallait pas être clerc pour constater que John + Frank, ça cachait pas les trous et qu’à moins de faire appel aux Pompes funèbres, l’« être » reconstitué tenait plutôt de Frankenstein que de la poupée Barbie. Bernie, devant le spectacle de deux amis qui, en l’état, n’avaient plus aucune chance sociale, Bernie proposa son morceau de chair à la Science de DOC. Le pire, c’est que Frank ne s’exprimait plus. Il avait disparu au fond de moi et cette perspective de disparition n’inquiétait pas Bernie.

— Faudrait pas qu’il ait plus envie de vivre maintenant que Frank n’est plus là pour le tuer, dis-je en manière de protestation.

— C’est peut-être pour lui en effet la seule manière d’échapper au geste définitif de Sally…

— …geste qui n’a plus aucun sens si Frank n’est plus visiblement de ce Monde.

Mais rien ne disait que ça pouvait pas se passer à l’intérieur et à mon insu. Je l’sentais pas, ce composite. En plus, Frank et Bernie allaient passer pour des héros sacrifiés alors que John Cicada serait finalement considéré comme un veinard.

— Faut voir, dit Rog.

— Nous on dira rien, assura DOC. Les autres, on sait pas.

Bernie était assis dans un fauteuil près de la fenêtre. Il se rongeait les ongles. Sally était de mauvaise humeur à cause d’un baril de bière percé par erreur.

— Vous êtes pas sûr de c’que vous faites, dit-il mollement.

— On n’a pas d’autres volontaires, dit DOC qui plongeait ainsi le cafetier dans un dilemme proprement cornélien.

Heureusement, on lui demandait pas de faire le choix entre la Science et le vieux John Cicada. Ce kon aurait choisi la Science par pur souci de ne pas paraître ignorant et inconséquent. Dans le cas de figure qu’on proposait à ses neurones, en choisissant la Science, il choisissait John Cicada. Mais il se sacrifiait. Ce qui avait l’avantage de changer son destin, mais le condamnait à abandonner pour toujours l’idée de profiter de la vie pour exciter la jalousie des autres. C’était pour l’instant un volontaire hésitant ; un candidat comme on dit.

Bernie avait été reconstitué avec du matériel chinois basé sur du russe. Ça marchait, on peut pas dire. Mais il pesait une tonne et pouvait pas choisir ce qui lui plaisait pour s’habiller et se coucher. Ce p’tit morceau de chair que j’avais déjà extrait, agissant sous la menace de Frank, contenait la totalité de ses informations, ou bien la partie manquante expliquait qu’il avait du mal à se sacrifier tout en éprouvant du plaisir à l’idée de se jeter dans un trou de connaissance qui porterait peut-être un jour son nom : l’effet Beurnieux, ou quelque chose comme ça. Quand on a été un con toute sa vie, la perspective de la gloire posthume requinque son homme, surtout s’il est vaniteux et très au-dessus de ses moyens.

Ils réfléchissaient tous pendant que je me révoltais. Je pouvais même plus interroger Frank qui était comme mort, seulement signalé par une pâleur plus prononcée que la mienne, petit défaut qui, comme disait DOC, se « cicatriserait » pour effacer toute trace de restauration. Quelques manques étaient cependant trop apparents pour passer inaperçus. Bernie s’était amené sur ces entrefaites.

— Par quoi vous dites qu’on commence… commencerait ? répétait-il pour interrompre une conversation qui lui faisait froid dans le dos.

DOC re-expliquait patiemment, conscient jusqu’à l’angoisse qu’on était en train de perdre un temps précieux.

— Au moment même où on retirera le greffon biologique, vous cesserez d’exister. On peut pas faire plus simple.

Bernie en convenait. Pouvait-il avaler une dernière bière avant de s’en aller ?

— T’en veux une, John ?

— Il a pas droit ! rouspéta DOC.

— Une exception, DOC !

Et DOC frappa du pied pour signifier qu’il restait plus beaucoup de temps pour fignoler l’opération.

— Mettez-vous d’accord, mes amis, dit Rog qui sortit pour s’enfumer.

DOC le suivit. Bernie était vraiment dans l’incertitude. Il jouait pas la comédie. Il avait même rien demandé pour la veuve. Il partait gratuitement. Il avait juste cet espoir un peu fou de donner son nom à une rue : la rue Bernie Beurnieux, en plein centre si c’était possible, vu les incertitudes périphériques. Qu’est-ce que j’en pensais ?

— Pourquoi tu veux pas d’moi ? me demanda-t-il en effaçant les larmes qui descendaient sur son visage poupon.

— J’ai peur de pas assumer psychologiquement.

— Qu’est-ce que je t’ai fait ? Tu permets que j’te tutoye ?

— Tu m’as rien fait ! À deux, ce s’ra étroit. À trois, ce s’ra l’enfer ! En fer, ce s’ra…

— Comme si j’y pensais pas !

— Remarque bien qu’ça dépend des Chinois.

— J’y pense, John ! J’y pense ! Même que j’suis peut-être en train de lutter contre eux en ce moment même, comme si ma vraie nature disait non et qu’ils m’imposaient leur volonté d’aller au bout d’une expérience où j’ai mis les pieds par erreur ou par hasard, va savoir !

Ah ! On avait pensé à tout ! On résisterait pas longtemps. Pas plus tard que demain (l’opération était programmée pour la nuit), on serait un seul homme, pour le meilleur et pour le pire.

— Pour le pire surtout, dit tristement Bernie.

Personnellement, je pensais avoir encore du bon temps, mais à deux contre une qui refuserait pas les p’tits suppléments qui peaufinent le plaisir. L’idée que ce gros balourd de Bernie pût en profiter me rendait malade. J’avais jamais entretenu aucun rapport avec ce minable ! Ah ! Il allait gâcher mon plaisir et je saurais pas ce que Frank en penserait. J’étais prêt à accepter un bout d’Chinois. La Science chinoise pouvait pas me refuser ça ! Paraît qu’ils se mutilent pour ressembler à des Occidentaux. Ya rien dans leurs poubelles qui pourrait servir ?

— Vous parlez comme un non-scientifique, John ! Vous qui avez fait des études de maths !

Des maths, oui. Mais des études, ça restait à démontrer.

— Paraît qu’ils battent les chiens avant de les bouffer, dit Bernie qui servait des ortolans dans son établissement.

Au moins, ces p’tits zoiziaux mouraient dans le meilleur alcool que le Diable ait inventé pour nous séduire. Il en demandait pas plus, Bernie. Mais on pouvait pas non plus. La Science ! Ah ! La Science ! Et le Chinois !

— Calmez-vous, John ! Vous aurez le temps de vous faire à toutes ces idées qui vous paraîtront bientôt aussi dénuées de sens que les discours au Pétrole du comte de Hautecloque.

— J’en aurai pas, des idées, moi ! couina Bernie. J’en ai déjà pas beaucoup.

C’est la théorie des extrêmes : si t’es riche, en ceci ou en cela, tu pars pas sans gueuler que tu veux pas y aller : et si t’es vraiment un con, tu t’accroches à ta musette pour pas partir sans elle.

Quand aux citoyens moyens, ils se sentent riches, mais pas assez au point de pas se sentir pauvre aussi : là, on est dans l’imagination la plus glauque.

Bernie et moi on était des citoyens moyens. Ah ! Ça fait mal quand ça s’arrête !

— Bon, dit DOC qui revenait avec le bouton sur lequel il fallait maintenant appuyer, vous vous êtes mis d’accord.

— Ouais, dit Bernie qui se leva pour l’occasion : John donne rien et je donne tout. Ça s’équilibre selon les lois naturelles. Par contre, si je peux me permettre de pouvoir…

— Répondez par oui ou par non !

Il pouvait accepter l’impossible, le vieux Bernie, mais j’avais pas dit ce que j’en pensais.

— Y font chier les Chinois ! Qu’est-ce que ça peut leur foutre que j’ai des trous à la place de Bernie ?

— On refuse rien aux trois quarts de l’Humanité, cita DOC.

— Moi ça m’tente, dit Bernie qui cherchait pas des puces où yen a pas. Mais c’est l’incertitude. Avec Allah, au moins, j’ai des droits que même le bon Dieu peut pas contester.

— Des balivernes ! fit DOC négligemment.

— Comment y s’appelle, le bon Dieu, si t’es chrétien ?

— Messieurs, un peu de dignité, je vous prie !

C’était Rog Russel qui parlait. Il caressa le truc que j’avais à la place de la joue. Ça m’excitait follement. Avec ce genre d’outil, j’étais pas prêt à remonter dans une navette spatiale.

— Ce n’est pas ce qu’on vous demande, John.

Ah ! Bon ! Je changeais d’métier ! On m’avait pas prévenu ! Mais j’aurais dû y penser : avec un cafetier à la place de mon cerveau, je f’rais du manège et j’attraperais même pas le pompon !

— Vous êtes toujours invité aux noces de Cecilia, mon vieux John, dit Rog qui me planta un havane dans ce qui n’était pas ma bouche.

— C’était Frank, l’invité… osai-je préciser des fois que le vieux Rog ait plus toute sa tête.

— Vous le remplacerez, dit DOC qui savait tout.

— Et moi ? fit Bernie.

Rog se figea un instant dans la posture de celui qui s’attendait pas à la réponse qu’il allait pourtant faire :

— Vous serez avec John, non ?

Bernie acquiesça sans prendre le temps de réfléchir à l’absurdité de cette invitation au voyage dedans. Dire qu’on entendrait plus la voix de Frank !

— En salle de préparation !

 

Les Chinois y peuvent rien faire sans être tellement plusieurs que ça fait forcément désordre. Pourtant, je me retrouvais dans un lit préparatoire avec Bernie qui le faisait pencher de son côté. Le système de stabilisation peinait. On nous connecta avec du matériel ordinaire consistant en tubes, fils et ampoules diverses. La transfusion subliminale commença dans un fracas mécanique qui interdit toute conversation. J’avais extrait la chair du Métal avec un simple tournevis. Les Chinois, eux, mettaient le paquet pour le paquet. Ça sentait la retransmission télévisée en « léger » différé. Pourquoi ne pas haïr l’Occident dans ces circonstances ? Si j’avais eu des dents, je me serais mordu la langue. J’avais une langue et je l’ai toujours.

— Voupacélé ! Voupacélé !

Je serrais, les fesses sans doute. J’avais quelque chose dans le cul. Impossible à identifier. La queue de Frank qui m’avait toujours fait rêver parce que c’était la mienne en plus grand que nature.

— Pacélé ! Voukon ?

Ah ! Ça gueulait dans les écouteurs ! J’en avais le cerveau en crise. Et ça grouillait comme chez Mao, mais en plus cher.

— Pacélé onvoudi !

Ou alors je serrais les trous pour compliquer l’introduction des fragments de Bernie dans mon espace de liberté.

— Sivoucélé voucondané !

Condamné à quoi ? Si y avait pas eu des Chinois pour m’emmerder personnellement, je l’aurais bien aimé, moi, cette nouvelle existence ! Même avec des trous que j’aurais su combler avec les p’tits moyens que la banalité et la vulgarité nous inspirent toujours quand on se sent le besoin de s’anesthésier un peu pour pas tomber dans le prolétariat et le service public.

Mais y avait tellement de bordel dans cette salle préparatoire qu’on s’entendait plus dire des conneries.

— Voupafacil ! Ménousavoil !

— Vous savoir ? Vous savoir rien ! Vous savoir même pas parler correctement. Vous devoir conjuguer si vouvou loir savoir !

— On est tous de la même race !

Ah ! La douleur de savoir qu’ils finiraient par avoir raison.

— Piké un som !

— Piquer n’est pas mon fort. J’agis dans la légalité, moi ! Je prends quand on me donne et encore, si j’en ai envie !

— Plukoncépapocib !

Vaniteux ! Je m’endormis ou je perdis connaissance. Chipotons pas sur les détails d’une Réalité qui a vu les Chinois arriver depuis Montesquieu. Je me réveillai, sinon le texte s’arrête sur un constat d’échec.

— C’est fait ! dit DOC qui commençait ma nouvelle existence par un mot structurellement équivalent au « C’est l’heure » que le condamné commente en général avec des cris de terreurs.

J’étais couvert de cicatrices et de zones d’ombre.

— C’est pas parfait, constata DOC qui promenait son scanner.

— Ça le sera la prochaine fois, dit Rog.

— A la plochaine, alol ! dit Wang Wang.

— Je vous accompagne, Sérénité des HP (hauts plateaux), dit Rog qui prit le bras du Tibétain pour faire semblant de se laisser conduire.

DOC me donna un p’tit verre.

— C’est juste une expérience, précisa-t-il.

Ah ! C’était bon ! Frank devait apprécier aussi.

— Vous vous faites du mal pour rien, dit DOC.

Il avait raison. Un nouvel homme, ça ne se retourne pas sans arrêt, sauf pour vérifier que la roue arrière n’est pas crevée. Ah ! J’les aurais remplis d’air frais, ces poumons, s’il y avait eu une relation entre les poumons et l’air dans ce Monde revu et corrigé par l’invention incessante de l’Homme. C’est ça le vrai problème pour le commun des mortels : on suit, mais on comprend pas. Moi, qui suis pas philosophe, je pense que l’homme se situe entre Diogène qui cherche un homme dans la foule et Panurge qui jette un mouton à la flotte. On est en général pas plus intelligent que le premier et pas plus con que le second. Ah ! Je sais. Dit comme ça, ça donne à réfléchir. Mais c’est pas aussi compliqué pour justifier un pareil réflexe.

 

Après la préparation, l’opération et le réveil, l’éducation.

— Si ça vous gêne pas, dit DOC (ça vous dérange pas que je vous appelle Gèn’pa ?), je vais continuer de scanner dans le détail. Ça fait une sacrée surface !

Il scannait au laser, prenant le risque d’infecter les zones qui cicatriseraient plus tard, quand on s’rait sûr que l’investissement valait le coup de ruiner l’économie nationale.

— Zavez mal si j’appuie ?

— Ça m’donne des idées !

— Ah ! Vous allez en avoir besoin, des idées ! On vous en a parlé un peu ?

— J’étais jeune à l’époque…

— J’suis pas spécialiste, mais j’peux préparer le terrain. Ils vous ont dit à quoi vous serez utile ?

— J’étais à peine né !

— Doublez la dose !

— 100 cc, fit l’infirmière.

Je savais que c’était une infirmière parce que je la désirais.

— 150, dit DOC sans dévisser son œil du viseur.

Y avait une bonne ambiance de travail. Pas un Chinois à l’horizon. Rien que du blanc garanti d’origine. Mais c’était les Chinois les patrons. On avait l’droit d’être raciste à la condition d’obéir. Ça tombait bien, j’étais raciste.

— Ah ! Le bonheur ! dit l’infirmière qui touchait à tout sauf à ma queue.

— C’est vrai, admit DOC. J’en ai connu des salés. Mais à l’époque, le racisme était interdit. On est quand même mieux loti, hein ?

Ou ils se foutaient de ma gueule, ou il fallait que j’accepte d’être moins con que les autres. Frank aimerait pas ça !

— Alors, ce p’tit cucul ?

— Ça va. J’assume. Je sors quand ?

— Vous ne sortez pas !

— J’me disais aussi ! Le bonheur conditionné. Bon pour le service des interprétations paranoïaques et les persécutions injustifiées ! Comment on dit déjà : on peut pas avoir le beurre et le prix qu’est marqué sur l’étiquette, des fois qu’on aurait eu idée qu’on pouvait l’avoir gratos dans un Monde qui paye les bénévoles.

— C’est une blague, John ! On a l’intention de vous jeter dehors pour que vounenou zemmerdiez plus ! Ah ! Le cas !

— Le caca !

— C’est ça, John : continuez ! Vous sortez après demain.

— Zavédi deux mains !

— Javédi trois mains !

Première leçon : pas faire de l’humour au second degré. Yen a qui prennent ça au degré zéro de la liberté d’expression. Qu’est-ce qu’on y peut ? Les profs deviennent politiciens pour changer ce qui change et les ratés du bac scientifique des amateurs de Droit qui siègent debout ou assis (tu parles d’une différence !). Ya peut-être des mauvais genres en littérature et ailleurs, mais on sait d’où vient la mauvaise influence. C’est déjà ça !

Bon. J’étais d’accord. Enfin… je devenais d’accord. Une expression que je propose aux fatalistes de l’impasse et du cure-dent.

 

On me laissa tranquillement posé devant un miroir. C’est-à-dire entre la traversée et l’abîme. On a beaucoup écrit là-dessus, mais pas dit que ça me faisait chier d’emblée. Rénovons ce thème usé jusqu’au tain. Ce que je voyais dans le miroir, c’était moi, mais retourné. Le vrai thème, c’est l’effort considérable qu’il faut produire en souffrant pour remettre les choses où elles sont en réalité. Les autres te retournent plus facilement. On dirait même que ça leur coûte rien, alors que tu penses le contraire. Sur un écran, tu peux te voir tel que tu es pour les autres. Mais si t’as pas vécu l’expérience du miroir, l’écran n’enrichit pas ton expérience globale. Et t’as pas besoin de savoir écrire pour comprendre ça.

— Bien, John. Super ! Avalez ça !

Faut avaler avant d’avoir mal. Après le miroir, c’est l’expérience du bonheur. On glisse de la surface au remplissage. La question est de savoir si c’est les autres qui remplissent, avec du vin par exemple, qui est une substance dangereuse autorisée, ou si c’est toi, avec le risque de prendre goût à d’autres substances qui seront autorisées quand saint Glinglin aura des dents et quand les autres cesseront d’imposer la vie aux embryons et aux malheureux.

Voilà tout ce que je sais de la philosophie : son côté intello, le miroir ; et le côté pratique. Après ça, on est bon pour le service, même si ça va pas loin. Par exemple moi : j’ai jamais été plus loin que Saturne et j’ai failli m’embarquer pour l’Infini. Mais ça, c’était le passé. Maintenant, j’avais un avenir et ça changeait pas que moi : ça changeait aussi les choses. Les réelles comme les imaginaires. C’est ce que m’expliquait DOC. Je comprenais l’idée. Pour les détails, on verrait au fur et à mesure.

 

Le jour de la sortie, on m’amena des vêtements. J’avais plus rien et pas eu le temps de gagner de quoi démarrer dans la vie. Je les trouvais étranges, ces vêtements. Question de mode. J’avais oublié la mode et ses néoprènes. Avec cette combinaison, j’avais plus besoin de me déshabiller. Dans l’eau, sur terre, ailleurs, même dans le lit, je dérangerais personne si je conservais ma peau synthétique. On n’évoquerait même pas la pudeur. Un Monde compréhensif, quand tu sors de taule ou d’ailleurs, c’est pas inutile. C’est pas écrit dessus non plus, mais ça aide.

— Si vous vous tendez, rouspétait l’infirmière, on n’entrera pas tous les deux là-dedans.

D’où l’infirmière, des fois qu’on comprendrait pas pourquoi j’étais informe.

— J’vous salue bien, dit DOC sur le parvis de l’hôpital.

— Saluconar !

— Et nœud revient plus !

Ça fait du bien d’être seul quand on a été plusieurs trop longtemps. L’infirmière comptait pas. Je l’avais dans le dos et elle me harcelait parce que je résistais au traitement.

 

J’arrivais chez Bernie avant midi, des fois que Sally aurait pitié de moi. Sur le tableau qui représentait Bernie en tenue de bon vivant, elle avait écrit à la craie que vu que le client en avaient marre de bouffer du couscous, elle proposait des tripes à la mode de Bayonne accompagnées d’un petit Irouleguy de derrière les fagots.

Mais j’anticipais pas dans le sens que Sally allait m’imposer :

— J’sais pas qui vous êtes, Môssieur ! Je sers pas gratos sans faire payer.

— Mais, Madame, je suis prêt à payer !

— Avec quoi ?

— Avec ce que vous voulez…

— Je veux d’l’argent !

 — J’en ai point !

— T’en auras !

Ce qu’elle voulait dire, c’est que je lui plaisais. Elle savait pas pourquoi, mais je lui inspirais pas le refus d’y goûter. Elle était petite et boulotte, pas vraiment le genre que j’avais espéré, mais elle y mettait de la passion et elle était pas pauvre.

— Si t’es pas con, me dit-elle, tu s’ras heureux ici.

Elle disait « ici », pas « avec moi ». On peut pas tout avoir du premier coup. Faut négocier avant de posséder ce qu’on n’a pas volé.

— Qu’est-ce que t’as dans le dos ?

— On peut faire ça devant. Je sors de l’hôpital.

Je lui disais pas que j’avais l’intention de réclamer ce qui revenait de droit à Bernie. J’avais la preuve écrite de la main d’un Chinois qu’elle pouvait pas contester sans perdre la raison. Ah ! J’avais bien fait de céder ! Sans Bernie, j’étais Sous le Domicile des Financiers, un statut qui donne droit à rien qu’à des bouteilles vides qu’en plus il faut nettoyer, comme Acatone dans le film de Paso.

— Je sens qu’ça va m’gêner, ce truc, dit-elle en grimaçant.

— Ben quoi ? argumentai-je. Il avait pas le même truc devant, le Bernie ?

— Tu parles pas d’Bernie ! Tu entends ?

D’accord. Le vieux John s’était jusque-là contenté d’être d’accord avec l’adversité. S’il avait un truc derrière, c’était parce qu’il était en convalescence. Ce truc agissait sur lui. Elle pouvait comprendre ça !

— Tu dors pas dans mon lit non plus, dit-elle en ouvrant la caisse.

Elle me refila de quoi m’acheter une chemise et un pantalon. Ces combinaisons étaient obscènes, d’après elle.

— C’est ta tête ?

— Ouais !

— Achète-toi une perruque.

J’avais des pieds aussi, mais ça se voit pas si on n’insiste pas.

— Tire toi, Amstrong, et revient à l’heure !

 

Une heure plus tard, je revenais avec un plouc dans mon genre, mais j’allais pas plus loin que la rue où j’m’étais promis de me la couler douce en attendant que ça devienne amer. Le ciel était envahi par des vaisseaux d’un modèle à la mode sans doute puisque je le reconnaissais pas. Mon compagnon en glissa d’horreur. Je le tenais par le col de la chemise, fasciné par cette invasion imprévue. On n’avait pas assez bu pour y croire. Et on n’avait plus un fifrelin en poche. J’avais eu tout juste de quoi payer la perruque en peau de chien.

— Tu vois ce que j’vois ?

Pour voir, je voyais. Pour comprendre, c’était dur. Je me traînais jusque chez Sally. Elle avait fermé. Je frappai. Je voyais son visage terrorisé dans la fente. Elle cherchait la clé elle aussi. J’en avais vu, des civils au sang glacé, mais jamais à ce point. Sa voix disait « Partez ! Je vous en supplie » Et ses doigts fouillaient la fente où la clé demeurait introuvable. Je soulevais ma perruque. Elle me reconnut enfin. Le ton changea :

— Bon à rien ! La peur que m’as foutue ! Qui c’est ce guignol ?

J’avais trouvé la clé, mais on en avait plus besoin. Je la lui tendis. Ses pinces s’accrochaient à ma chemise que j’avais toute neuve et payée cash. Le type qui m’accompagnait reçut la porte en pleine poire. Il dingua, à demi conscient, sur le pavé qui allait recevoir le feu de l’ennemi à une heure tellement précise que la radio n’en parlait pas.

— C’est un type bien ! rouspétai-je. Il peut nous être utile.

— Qu’est-ce que t’en sais, toi, de ce qui est utile et de ce qu’il faut foutre à la poubelle avant que ça devienne inutile ?

Elle secouait son fusil à pompe. Si le coup partait, je comprendrais pourquoi.

— Tu sais te battre, au moins, connard !?

— Madame… euh… Sally ! J’ai servi dans l’USAF.

— Comme marchepied !

Le type grattait à la porte.

— Les gaz ! m’écriai-je.

Je vis le type cracher le sang contre la vitrine qu’il essayait de briser avec les mains. La rue s’obscurcissait lentement. On entendait vaguement la défense antiaérienne. Sally était paralysée. Ah ! C’qu’elle était belle quand elle avait peur !

— On a besoin d’un masque, dis-je en la secouant. J’en ai pas besoin, moi. Je t’expliquerai.

— T’en as pas besoin ?

Y avait bien le masque du grand-père à Bernie, mais les autorités avaient fait un trou dedans.

— Ya pas comme un doigt pour colmater, mon chou, dis-je pour me donner tort.

On descendit dans la cave. J’allumais pas, vu cet autre gaz qui demandait qu’à s’exprimer. Une cuve bouillonnait. Heureusement, la lumière glissait sur la pente du diable qui descendait du soupirail. Avec un peu de chance, le gaz mortel prendrait pas le même chemin.

— Tu t’sacrifies, mon loup, je l’sais !

Elle savait rien. Le tir de barrage s’intensifiait. La maison en tremblait. Et toute la rue sans doute. Ah ! Ya des fois où on regrette d’avoir pas choisi la campagne ! On y meurt plus tranquille, avec des papillons sur le nez et des coups de crosse dans la gueule. Je connaissais l’effet de ces gaz. On les avait essayés sur des peuples rebelles qu’il vaut mieux pas citer ici des fois que ça finisse par arriver. Ya rien de plus pire que de déconnecter l’homme de son cerveau. Ah ! Je souffre pour eux et j’en ai honte !

— On va boire un peu, mon chou. C’est bon pour la respiration.

— Vas-y, mon loup ! Bois ! Ya pas plus belle mort !

De quoi elle voulait mourir, elle ? Je débouchais un Bourgogne. Elle me regarda boire au goulot.

— T’as une belle descente, mon loup ! Ça m’plaît, tu sais ? Tu crois qu’on va profiter de la rencontre fortuite ?

Rien n’était moins sûr. Qui c’était, l’ennemi, cette fois ? Elle en savait rien. Elle savait même pas qu’on avait des ennemis. Des pauvres oui. Et des inutiles. Mais des ennemis ! Ça dépassait ce qu’elle pouvait comprendre si elle en avait fait l’effort. Elle avait l’air con dans son masque !

Des bruits de bottes et de chenilles, quand c’est pas dans un film, c’est que c’est ici qu’ça s’passe. Le gaz formait un petit nuage bleu devant le soupirail. Il tuait même les insectes et les araignées. Deux Mondes qui avaient besoin l’un de l’autre, avec une araignée qui crevait quelquefois de faim et un insecte qui avait rarement l’occasion d’apprécier sa compréhension du piège.

— Si tu vois pas d’inconvénient, Sally, j’vais m’en vider une autre.

— Normal, reconnut-elle. T’as pas d’masque.

Elle bouchait le trou avec le majeur qui était son plus gros doigt après le pouce. J’avais des doigts moi aussi et j’avais su m’en servir. L’homme, c’est les doigts, pas le cerveau qui est une annexe de l’intelligence. Ça passait bien, le Bourgogne.

— Des fois, c’est rien, dis-je. Ils viennent jeter un œil et ils repartent.

— Ils sont jamais venus jeter un œil ! Je l’saurais !

— T’es pas si vieille alors ?

Ah ! L’amour ! Je comptais plus. Elle commençait à compter, elle. S’ils repartaient comme ils étaient venus, je remonterais les bouteilles vides en plusieurs voyages. Ça en faisait, des marches. Toujours les mêmes !

— Tu f’rais bien d’économiser l’carburant, fit-elle. Des fois qu’ils partiraient pas avant la Saint-Glinglin.

Y avait aussi du fromage. On risquait rien si ça durait. Ajouté au sexe, ça promettait des souvenirs, des fois qu’on aurait des p’tits enfants.

— Tu badines ! dit-elle en découvrant ses jambes.

J’avais une certaine expérience du badinage, oui. Même en temps de guerre. Ça manquait de foin, mais c’est pas mal aussi le sol humide des caves de la Cité.

— On est seuls, dit-elle.

C’était un extrait d’un poème que je connaissais pas, mais qu’elle devait pas connaître non plus. La publicité fait de toi un ignorant si ses produits t’intéressent pas, ou un idiot si tu te rappelles uniquement de la chanson. Elle fredonnait : on est seuls, avec un « s » à seul pour pas paraître trop bête, des fois qu’on aurait pas compris l’intention. Elle était aux anges et pourtant c’était moi qui sifflait.

— J’regrette pas Bernie, tu sais. C’était un vrai con. En plus, il avait pas d’amour.

Bernie se manifesta par un coup de pied. Elle pouvait pas savoir que je le portais comme un enfant. Je poussais un petit cri.

— Tamalou, mon loup ?

Elle me frottait. Ah ! Elle avait l’art ! C’est dans les moments tragiques de la Nation qu’on se révèle bien au-dessus de ce qu’on croyait être. On n’est plus le même après les massacres et les destructions. Elle en avait conscience.

— C’était vraiment un pauvre type ! Y m’comptait l’plaisir ! Tu t’rends compte ! Et j’y disais rien pour pas compliquer. Voilà c’qui nous tue : la simplicité.

Je l’étreignais. Elle parlait vrai, c’te bonne femme en qui j’avais pas cru dès le premier regard. Il avait fallu une guerre pour me faire changer d’avis. Bernie s’énervait, tordant le cordon ombilical qui ne faisait mal qu’à lui, il finirait par l’apprendre.

— On va mourir ensemble !

Autre refrain. On n’est pas seul. On va mourir ensemble. Les clichés de la trouille. Des paroles en l’air du temps. Elle tenait pas le bon bout. Mais je me promettais de lui enseigner à pas compter non plus. Si tu meurs avant moi, je te tue !

— J’vais jeter un œil, poupoune.

Avec ce genre de bonne femme, si tu glisses pas, ya que l’érosion qui peut t’sauver. Je gravissais le diable en me demandant si le petit nuage toxique entrait dans mes compétences.

— Sortez d’là, vous !

 

Une baïonnette cherchait à m’empaler vif ! Elle cria parce qu’un autre soldat la traînait dans l’escalier. J’eus à peine le temps d’ouvrir le vasistas. Je me retrouvais entre les jambes solides d’une guerrière qui m’aurait embroché comme un poulet si la Sibylle n’était pas intervenue.

— Il est des nôtres, dit-elle dans un souffle.

— Vous êtes sûre, mon général ? Il a une sale gueule.

— Pourvu qui zé pas tué Sally ! m’écriai-je.

Pas d’chance. Un soldat l’amenait au bout de son fusil. Il l’avait un peu traversée, mais elle pouvait marcher. Elle avait changé d’air.

— Encore c’te poufiasse ! gueula-t-elle. Et tu t’traînes à ses pieds, ÉVIDEMMENT !

Elle aurait mordu la poussière si la Sibylle n’avait pas levé la main pour immobiliser les soldats qui s’voyaient déjà complices d’un massacre de civil non impliqué dans les opérations militaires.

La guerrière aux grands pieds me releva sans douceur.

— Çuilà aussi, mon général ?

— Les deux, sergent. Prenez l’volant.

On traversa New Paris en touristes pressés. Les rues étaient couvertes de cadavres hurlants. Par endroits, le gaz formait de petits nuages bleus. Les suicidaires se bousculaient pour les respirer. C’est pas tous les jours qu’on peut choisir sa mort. Au volant, la grosse guerrière disait s’appeler Bertha en souvenir d’une guerre oubliée.

— J’suis d’l’assistance, dit-elle.

— Comme mon bon Bernie, soupira Sally.

Ah ! Bon. Il était plus impuissant. Seulement bon. Elle me poussait à l’amour agressif. La Sibylle regardait l’horizon comme si on était en train d’y aller.

 

Le Kronprinz nous reçut dans sa tente de campagne. Il possédait un tambour comme Napoléon et de la vaisselle finement dessinée dans l’or le plus pur. On se mit tout de suite à table. Les temps n’avaient pas changé sur ce point : pendant que la piétaille mourait dans les radiations et les déchirements, l’aristocratie militaire se nourrissait aux sources du plaisir et de la gastronomie. Il se montra tout de suite intransigeant :

— Frank Chercos était un Noir, comme moi !

On n’avait pas dit le contraire. La Sibylle, qui lustrait ses deux étoiles, clignait de l’œil pour me dire qu’on n’était pas venu pour répondre à ce genre de questions et qu’on attendait d’en venir au fait. Il fallait d’abord se montrer poli.

— J’aurais pas aimé être un Noir, dis-je.

Le Kronprinz se dressa comme un monument aux morts au milieu d’un camp de pavot.

— Ce n’est pas une question d’amour, déclara-t-il, mais de dignité.

— Le troué, c’était moi et j’ai jamais été Noir.

— Un peu tout de même si j’en juge par votre généalogie !

— Très peu. Et ça reste à prouver. De plus, monsieur le Prince, on a le droit de choisir. Ce qui ne vous a même pas effleuré l’esprit.

Il avala une bouchée de cet excellent veau à la sauce madrilène.

— Soit, dit-il. Vous avez choisi. Mais cela ne vous honore pas !

Il insistait. La Sibylle me donna un coup de pied sous la table, histoire de dire que c’était à moi de changer de sujet, pas au Prince comme je le donnais à penser. Sally, pendant ce temps, regoûtait aux apéritifs.

— Si nous parlions de ce nous amène, ô mon Prince ?

Je l’avais bien dit, avec le ton respectueux et la nuance de révolte qui fait toujours plaisir aux princes de ce Monde à condition que ça reste hypothétique et donc utile à la réflexion.

— J’adorais Frank ! s’écria le Kronprinz. Je n’arrive pas à me faire à l’idée que ce beau Noir ait pu disparaître dans ce corps laiteux et si…

— Vous oubliez Bernie, dit Sally dans un hoquet.

— Et une bien jolie infirmière… ajouta la Sibylle dans un souci de réalisme.

Kronprinz avouait que ces constructions eugéniques dépassaient ce que son imagination pouvait accepter comme promesse d’immortalité.

— Pendant que Gor Ur utilise des techniques post-mortem, dit la Sibylle, nous maîtrisons toutes les possibilités in vivo. La reconstruction est un succès incontestable. Nous allons vite et nous progressons tous les jours.

— Pourtant, dit le Kronprinz qui connaissait le sujet, cet homme a fait l’objet d’une expérimentation ante-mortem.

On parlait de moi. J’étais pas un expert et j’étais pas libre non plus, ce qui fait beaucoup pour un seul homme qui porte l’enfant et le géniteur dans les mêmes entrailles.

— Il va falloir accepter la régression du Métal, dit la Sibylle. Ce n’est que provisoire. Nous devons contrer cette attaque. Pendant que nous reconstruisons avec du Métal, ils multiplient les reconstructions eugéniques. Ils ont trouvé ce qui manquait aux théories d’Omar Lobster : la récupération post-mortem n’est que l’antichambre de cette pratique nouvelle de l’eugénisme. Notre industrie ne suit plus. Il faut trouver autre chose ou copier !

— Copier ! Oh ! Mein God !

— On pourrait peut-être s’associer et filer une tripotée aux Chinois, suggéra Sally qui tenait la main de mon infirmière.

— Et que voulez-vous qu’on en fasse ? demanda le Kronprinz.

Je frémis. J’en avais marre de leur expérience sur l’autre. J’avais besoin d’un nombrilisme sain. D’une cure de désintoxication ludique.

— Ah ! S’il avait été Noir ! S’il avait accepté de laisser à Frankie la place qui lui revient !

— Charriez pas, ô mon Prince ! Même Bernie est pas Noir. Et pourtant, c’est notre enfant !

— Garçon ou fille ? dit Sally.

— Demande à l’infirmière !

J’avais même pas fini monvo. Zavaient pa zattendu le dessert pour m’annoncer la mauvaise nouvelle : l’expérience n’était pas terminée.

— C’est douloureux, l’accouchement ? m’enquis-je auprès de la Sibylle qui avait laissé les gosses à la maison.

— On n’en sait rien, dit-elle comme si je l’énervais.

Le Kronprinz aspira doucement la chair d’un poulet.

— Zavez pa zun chienchien ?

— Cherche, Sally ! Cherche !

Qu’est-ce qu’elle tenait ! Je me levais pour observer le déploiement des troupes. L’occupation de New Paris avait fait fuir les occupés. Il fallait s’attendre à un encerclement.

— On maîtrise les airs, dit la Sibylle.

 

Pourtant, ça grondait aux portes de la ville. Dans le camp retranché où le Prince préparait son prochain spectacle, les blessés signaient des décharges avant de disparaître dans les blocs opératoires. Plus loin, à l’abri des regards qui arrivaient du front, les nouveaux s’étonnaient d’être encore vivants, ignorant tout de leur vraie nature. On pratiquait l’expérience sans attendre les confirmations utiles, mais pas nécessaires. L’horreur habitait déjà mes yeux. On n’en savait pas assez, mais on commençait. Sans savoir comment ça se terminait, ni pourquoi. L’ennemi avait pourtant de l’avance en la matière. Il éprouverait les inconvénients avant nous, voyait la Sibylle, et on en profiterait pour l’enterrer sous des tonnes de Métal.

Ces discours m’horrifiaient. Le délire était entré dans les discours de l’arrière garde. Et le champ de bataille s’épanchait comme une tâche, soumis à des principes secrets et surtout à des lois inconnues. Quand on descendit sous terre où se trouvaient les laboratoires et les ateliers de la Principauté, je savais que je ne remonterais plus suite à un incident imprévisible. Au passage, on me montra la Salle des Enchaînés. DOC souffrait dans un réseau de ponctions. Il était inconscient, couvert de cette sueur qui est celle des morts en sursis. Sally suivait docilement.

La Sibylle arrêta le transporteur devant une grande porte métallique.

— C’est là, dit-elle.

Elle me lança ce regard triste que le bourreau adresse au condamné qui n’a plus qu’une demi-seconde à vivre.

— Tu pourras garder ton néoprène, John.

Quelle consolation ! Je pourrais vivre mes derniers moments à poil sans rien montrer de mon véritable aspect. À qui pouvais-je plaire encore ?

Sally me reluquait comme si j’étais sa propriété. Et je le serais entre les expériences, dans l’attente des résultats. La Sibylle ferma la porte vitrée et m’envoya un dernier baiser qui regrettait rien, ni l’amour ni la mort. On avait même la télé pour regarder la guerre. Sally se dépoila sans honte. Rien que du naturel. De la croissance sans additif.

— Toi aussi t’es naturel, mon loup !

On vit pas longtemps à l’étroit sans éprouver la sensation du large. Ça commence par le sommeil et ça finit en plein jour. On passe insensiblement de la spéculation au délire. De combien de temps disposaient-ils avant que je perde complètement les pédales. J’avais l’habitude de la vie en rond. Trente ans de voyage dans l’espace. Mais cette fois, j’étais plus aux commandes. J’étais dans la soute et j’attendais d’être débarqué dans un Champ d’Expérience ou largué dans le premier dépotoir. Et pas de place pour l’amour.

— T’es vache, dit Sally. J’étais toute chose !

Ils avaient pas prévu qu’on s’ennuie. Y avait de tout pour s’amuser. Sally ouvrit toutes les portes et les tiroirs. Une vraie mine de plaisir ! Ah ! J’étais pas beau à voir, mais ça changeait rien à l’idée qu’elle se faisait de moi.

— Par quoi on commence, Loup ?

— Par une sieste sous les palmiers, avec un singe qui vise la tête. T’as déjà reçu une noix de coco sur le nez, Chou ?

— J’ai jamais rien reçu sur le nez en dépit des apparences, Loup !

Elle était pas vexée, Sally. Un peu déçue.

— Forcément, avec toutes ces opérations, t’es pas au mieux d’ta forme. Je comprends.

Elle comprenait rien. La première phase de l’expérience me rendrait peut-être joyeux. J’accoucherais d’un Bernie et papa Frank applaudirait pour se faire remarquer. Sally pouvait pas espérer jouer le rôle du père !

— T’es vraiment pas bien, John ! fit-elle en se couchant sur le ventre au milieu de coussins qui m’inspiraient pas.

Son petit cucul surmontait un corps grassouillet. Elle avait défait ses longs cheveux noirs. Ah ! J’étais vraiment pas en forme !

— Non ! J’peux pas ! m’écriai-je. Faut qu’j’accouche d’abord !

Bernie se manifestait plus depuis qu’on avait évoqué son avenir dans la tente du Prince. Il allait renaître dans l’angoisse. Et Frank qui laissait pas éclater sa joie d’être papa ! J’avais pas vraiment des raisons de vivre dans cette nouvelle merde. Et rien pour se trancher les veines !

— Tu pourrais abuser du viagra, mon Loup, si c’est crever qu’tu veux.

J’avais pas non plus envie de mourir dans l’abus. Je voulais me vider. De mon sang, de mes tripes, de tout ce qui me reliait au Monde physique. Ah ! Si j’avais trouvé la force d’invoquer Gor Ur ! Je serais devenu Urine rien que pour uriner jusqu’à la dernière goutte.

Sally me tendait une poignée de pilules bleues. Elle en avait empoisonné combien, des types à la dérive sur le fil de l’angoisse ?

— J’ai rien compris, dit-elle, mais en temps de guerre, faut profiter de l’instant. Ça a l’avantage de le faire passer et de contribuer sainement au souvenir, des fois qu’on aurait plus le temps de voir le film en entier.

J’écrasais la mixture bleue dans un mortier qui sentait la moutarde.

— Bernie et moi on aura des enfants. Si on s’en sort ! Ajoute du pippermint pour la saveur.

Yen a qui voient des petites étoiles en provenance de l’espace. Paraît qu’ça fait une petite musique et que ça ouvre la fenêtre. J’avais pas cette chance. J’allais m’écrouler mort dans un pet, plié par l’anéantissement de la douleur, définitivement détruit par la volonté.

 

— John ! On a fait un enfant !

Ça commençait par des hallucinations auditives.

— John ! C’est Bernie en tout petit !

Ce vieux Frank ! Voilà ce qui arrive quand on baise son fils : un personnage prend naissance à la racine du problème. Il naît tout habillé. Et on est à deux doigts de la mort pour ne pas avoir à expliquer ce qui s’est réellement passé.

La mixture était prête.

— T’as mis assez de pippermint, mon Loup ?

Maintenant, l’hésitation devant le définitif. Ce sentiment du possible qu’on épargne au condamné à mort. Seul, j’étais hésitant. Je l’avais toujours su. Au combat, on appelle ça la trouille.

— T’as jamais combattu, Loup !

Si ! J’ai combattu ! J’ai pas eu un moment de répit. Pas un moment à moi ! John, fais ceci ! John, fais cela ! Jusqu’à me retrouver enceinte de mon propre fils ! Ah ! faudrait que je sois fou pour avaler ça !

— Mais tu l’es, Loup !

— Je suis pas Lélou !

— T’es qui alors, conasse !

Moi, le héros de l’espace. Vaincu par les faits. Je laisse rien, pas un arbre, une œuvrette, une pierre sur le chemin. On l’appelle scandale.

— Et tes gosses, Loup ? T’y penses plus ? Sont pas les tiens ?

— J’ai jamais douté de la Sibylle !

La porte s’ouvrit. Le prince et la Sibylle se tenaient derrière DOC qui avait l’air d’avoir souffert le martyre.

— T’as des douleurs, John ? me demanda-t-il parce que je me tenais le ventre.

— Non ! J’ai pas mal ! J’ai envie de chier et je sais pas où !

Il trempa un doigt gourmand dans la mixture bleue. Sa petite queue se leva.

— J’arrive plus à aimer, dit-il.

Sally en doutait.

— Dis donc ! Vieux schnoque ! De qui t’es amoureux ?

— Je vous dis que je suis incapable d’amour !

Il éjacula et parut soulagé de n’avoir plus rien à dire. Pendant ce temps, j’essayais de chier dans un bocal conservatoire. Mais c’était le trou du cul de Frank qui n’avait pas envie de chier. Bernie donna un coup de pied dans les couilles de l’infirmière.

— Il est vraiment naze ! fit le Prince.

— Servira plus à grand-chose, dit la Sibylle. Je veux pas que les enfants voient ça. Je l’ai remplacé par un hologramme.

— Ils finiront par se rendre compte de la supercherie, dit le Prince qui avait lui-même été victime de cette pratique abusive.

L’infirmière me recommanda le sommeil naturel :

— Vous le trouverez en fermant les yeux, John.

Je trouvais rien que mes paupières rouges. Je m’agitais à la surface de l’eau.

— Ça fait combien de temps qu’il est là-dedans, DOC ?

— Je sais pas. Depuis le début des combats, à mon avis.

Mon œil droit s’ouvrit. Je voyais DOC plus pâle qu’un mort.

— C’est un cauchemar expérimental, John.

— J’avais plutôt pensé à une erreur de fragmentation, DOC.

— Ça fait plaisir de vous entendre, John.

— Que pensez-vous de ma mixture bleue, DOC ?

— J’connais rien de plus efficace, John.

— Le pippermint, c’est Sally. Vous aimez le pippermint, DOC ?

— J’adore ça, John !

La paupière se referma. Je flottais. L’air était tiède et humide parce qu’on était sous terre. On entendait les craquements provoqués par l’énergie qui s’exerçait à la surface.

— Nous vivrons tous de terribles moments, dit le Prince. Il n’y aura plus jamais de générations sans ce sacrifice à la douleur. Le plus grand champ d’expérience sera celui de l’analgésique. Chantons la névralgie et l’autoaccusation. Il n’y aura pas de place pour les paranos dans ce nouveau Monde !

— Nous sommes tous de la même race ! Sauf les paranos !

 

Y avait du Monde sous terre. Je voyais les piliers d’acier et la voûte métallique. Un chant s’élevait, pittoresque et poignant.

— C’est beau ! fit Sally. C’est vraiment chouette ! J’savais pas qu’ça existait.

— Saluons la nouvelle adepte ! criait K. K. K. dans le micro.

La Sibylle épongea mon front. L’infirmière sentait le sperme. Elle aspirait directement dans la veine, me conseillant de compter les moutons si je voulais dormir.

— La paranoïa est la maladie des religions, blouzait le Prince. Ya pas comme la parano pour les détruire. Mais maintenant il est temps d’agir. Nous allons au combat avec des idées neuves. Tuez-les tous ! Ils doivent disparaître ! C’est ma faute ! C’est ma très grande faute ! Il faut connaître le paroxysme de la douleur pour vaincre les idées fausses sur lesquelles ils ont construit le Monde. Nous en kronstruirons un nouveau sur les ruines de leurs mensonges. Alléluia !

— Dis-moi si tu veux voir, murmurait la Sibylle dans les moments de stress intense.

Elle contrôlait l’interstice, réduisant le champ de vision à l’essentiel. Je voyais la foule compacte, avec des intervalles réservés aux meneurs.

— Démocratie ! Démocratie ! Kronstuisons le Monde ! Mais détruisons d’abord la civilisation ! Détruisons ses religions ! Détruisons la Paranoïa !

— Vive la Douleur ! Autoaccusons-nous ! Voici la première pierre de l’Industrie Névralgique !

On voyait Rog Ru sur l’estrade élevée aux puissants du Nouveau Monde. Il brandissait un sceptre d’acier chauffé à blanc dans l’athanor de la Pensée Névralgique. Et il le trempait dans l’Urine de Gor Ur lui-même.

— T’arrives vraiment pas à ouvrir les yeux, John ? demandait la Sibylle qui retenait le bras hyperactif de l’infirmière.

— Il doit dormir ! disait l’infirmière. Il est bien, maintenant. Il respire tranquillement. Son petit cœur bat au rythme de la vie. La vie ! Sibylle !

La Sibylle tailla soigneusement les allumettes destinées à maintenir les paupières ouvertes. L’infirmière exprima son horreur du bois, mais la Sibylle la rassura : c’était de l’acier phosphorique, prêt à s’enflammer au moindre frottement.

 

Pendant ce temps, la foule grossissait. Elle avait été parfaitement uniforme. Maintenant, elle se bigarrait rapidement et on voyait les petits drapeaux au-dessus des têtes. J’imaginais le nombre, cette multitude de l’individu, la chaleur sous-jacente de l’énergie mise en jeu. Le Chant ondulait, passant progressivement du murmure sans paroles à la foison tonique des mots incompréhensibles pour qui ne les connaissait pas d’avance. J’en avais la nausée, secouant à l’extérieur une langue sèche comme une feuille morte. Sally y déposait ses gouttes de sueur.

— Ah ! Cette sensation d’être et de pas exister ! s’écria-t-elle au beau milieu du discours de Rog Ru.

— Oui ! proclama-t-il. N’existons plus !

— N’existons plus ! hurla la foule d’une seule voix.

La Sibylle se pencha pour m’expliquer que les idées n’avaient plus vraiment d’importance. Il fallait seulement contredire l’Urine. Dire non à l’Urine et n’importe quoi à la foule.

— All that’s Metal ! dit-elle, ce qui fit rire Sally.

Elle savait plus pourquoi elle riait. Elle savait seulement que désormais ça lui arriverait systématiquement quand elle ne comprendrait pas.

— Pas vrai, Sibylle ? demanda-t-elle parce que c’était pas clair comme explication.

La Sibylle montra la voûte qui se soulevait dans un bruit infernal. Les parois se laissaient arracher des fragments de minerai qui retombaient sur la foule périphérique, alimentant un cri incessant que le centre semblait chercher à identifier, luttant contre les montées en phase du discours. On était à quel endroit de ce Monde ascendant, Sibylle ?

— Les mamans, par ici !

On suivait le guide spirituel.

— C’est une maman, ce mec ? demanda-t-il.

— Trois-en-Un, dit la Sibylle.

— D’accord, mon général.

On franchit une limite qui consistait en une espèce de plate-forme. Y avait déjà du Monde, des ventres pleins d’avenir.

— Tu fermes ta gueule et tu me suis, dit la Sibylle.

En même temps, elle applaudissait et Sally imitait la joie avec une passion d’habituée à la Comédie du Bonheur.

— Y fermera pas sa gueule ! dit-elle. C’est un trouble-fête !

— Ouvrez une autre bouteille, Sally, dit la Sibylle.

— Des canettes à dix balles pièces, Madame !

Je buvais bien à cette époque. Ça m’rendait pas plus intelligent. Peut-être même le contraire. Mais ça me nourrissait là où j’avais faim : un endroit où le corps et l’esprit se retrouvent de temps en temps pour des discussions informelles au sujet des raisons de vivre. Vaut mieux faire ça dans la bonne humeur. Sans compter que c’est bon au goût.

— Dix balles c’est rien à côté de c’qu’on va payer si on s’fait remarquer, dit la Sibylle entre les dents.

— D’accord, dit Sally en me donnant le biberon. J’ferme ma gueule.

La plate-forme rejoignit les autres objets volants sous la voûte.

— Les élus ! Les élus ! hurlait la foule qui montrait ses visages innombrables comme un seul. Je me penchai pour voir ce masque immense. J’avais jamais rien vu d’aussi grandiose. Ah ! Les ceusses qui sont capables de provoquer de pareilles illustrations de la connerie humaine sont assurés de régner en maîtres du Monde sans se soucier du lendemain. Pour un type comme moi qui s’est jamais couché sans prier pour son salut à court terme, c’était à la fois impressionnant et humiliant.

— Dodo, l’enfant do.

La bibine avait un goût nouveau, sans doute à cause des bouchons d’acier. Je m’en plaignais pas. La Sibylle approuvait, me promettant des jours meilleurs. Elle jouait avec mes boucles.

— T’es jouasse ! disait Sally en me torchant le cul. Ah ! C’que t’es jouasse, mon loulou ! C’est tellement petit !

Elle avait de grosses lèvres chaudes et mouillées, parfait pour la fellation, mais infect au niveau de la gueule. Et c’était justement là qu’elle s’exprimait !

— Foutez-lui la paix, merde ! rouspéta la Sibylle.

— Je fais qu’ça !

En plus, elle suait des guiboles. Ça gênait autour. J’entendais les voix des voisins de palier. Ça sentait aussi la lavande et la fraise acidulée.

— Monsieur, vous avez des pieds impayables !

— Ça vous f’rez rien d’payer vos dettes ?

Le linge passait au-dessus de ma tête et le soleil m’éblouissait.

— Il est en plein trip, disait DOC pendant que je poussais.

— On va se faire remarquer ! grogna la Sibylle.

Le moment était mal choisi pour donner dans le familial et le nombril, mais j’étais dans l’autofiction newparisienne et ça m’rendait aigre-doux au niveau des baguettes. Levant les yeux, je vis les passages dans la voûte. Y avait rien de secret, mais d’en bas on pouvait pas distinguer ces possibilités de fuite. La plate-forme se détacha des autres et prit le chemin d’une de ces fenêtres sur le Monde.

— On n’est pas pressé, dit la Sibylle. On accélère dans la joie. Vous attendez pas à un bonheur sans conditions.

J’avais jamais vu autant de Métal en une seule fois. La plate-forme tanguait entre les poutres et les parois inattendues. Si c’était un beau voyage, c’était pas ici que j’avais envie que ça s’arrête. L’oxyde saturait l’air, si c’était de l’air qu’on respirait.

— On va où ? je dis.

— Ferme-la, John !

— À un moment donné, critiquai-je, faut qu’ça devienne clair, sinon on s’angoisse.

— Yen a déjà qui s’tirent, constata Sally qu’avait jamais aimé les soirées interrompues par l’actualité.

— C’est leur affaire ! grogna la Sibylle.

Mais au lieu de déboucher en plein ciel au milieu d’une bataille aérienne, on était dans une bulle et sous l’eau, avec des poissons à la fenêtre et un silence à couper au couteau. La plate-forme se retourna et on se retrouva dans un lit : la Sibylle : Sally : et moi que j’étais trois ou quatre selon la méthode de calcul. Y avait de quoi bouffer et continuer de faire la fête sans risquer la déshydratation. Si j’avais une idée, c’était pas la mienne. On attendit uniquement parce que la Sibylle attendait. Sinon, on aurait crié.

— Il est où DOC ? demandai-je.

— Il s’est sacrifié, dit Sally.

— Tu l’as vu se sacrifier ?

— En mille morceaux !

Elle grimaçait comme quelqu’un qui ment pas. Mais le silence était rompu. La Sibylle sauta du lit. Encore une chose qu’on pouvait faire sans tomber dans le ridicule. On la vit s’éloigner. Qu’est-ce qu’elle savait ? Elle savait quelque chose d’assez important pour espérer nous sortir de ce merdier.

— T’as plus soif ? dit Sally.

— La Soif, c’est comme l’Amour : quand on peut plus, il faut faire autre chose.

— Et qu’est-ce que tu fais exactement ?

— Je donne l’impression de rien faire quand j’angoisse.

Sally retint sa respiration pour pas être contaminée par mes postillons. L’angoisse me rend bavard, mais au lieu de parler, je postillonne. Elle finit par aspirer une grande bouffée. On n’a jamais la patience d’aller jusqu’au bout.

— Qu’est-ce que tu crois ! dit-elle dans ses mains.

Je croyais rien. Même la Sibylle me paraissait irréelle depuis qu’elle exerçait plus son influence réparatrice sur mes propres décisions de vie. En fait, c’était la première fois que je me retrouvais dans une bulle avec une femme. La bulle étant caractéristique de la technologie chinoise. J’en avais connu deux : la bulle antiterrorisme : la bulle personnelle et ses trous. Là, on était sous l’eau et on avait de quoi respirer. On entendait vaguement les bruits que la voûte provoquait quelque part dans les entrailles de la terre.

— Je sens que j’vais accoucher ! dis-je dans un spasme.

— Merde ! fit Sally.

Je la vis rejoindre la Sibylle qui consentit à se retourner. J’entendais rien de ce qu’elles disaient en me regardant. J’écartais les cuisses des fois queue. Plus loin, la foule continuait de suivre l’ascendance de la voûte. On était où par rapport au Réel ? Au-dessus de moi, des poissons se disputaient un morceau de chair. Alors je vis ce qui provoquait ces chocs cardiaques : des morceaux de la machine guerrière qui se battait à la surface, s’autodétruisant dans le choc frontal. Je reconnaissais des pièces qui avaient aussi appartenu à mon vaisseau. Je pouvais pas me tromper. La guerre battait son plein. J’avais pas envie de lui donner un enfant. Pourtant, il frappait à la porte.

— Tu peux pas te retenir ? me demanda Sally de loin.

C’était fou comme elles étaient loin ! Et la ferraille continuait de tomber sur la bulle qui frémissait à chaque choc. La chair était aussitôt tiraillée par des milliers de petits poissons multicolores. Qu’est-ce que j’attendais ?

— Allo ! Allo ! Ici Frank Chercos ! Mayday ! Mayday !

De quoi se mêlait-il maintenant que tout était perdu ?

— Ferme-la, Frank ! Tout ça c’est ta faute !

— On me l’a déjà fait, le coup de la faute à Frank ! Comment on sort de là ?

Sally m’observait. La Sibylle avait baissé la tête et réfléchissait. Si ça continuait de s’autodétruire là-haut, on verrait plus les petits poissons. Peut-être même que la ferraille finirait par faire exploser la bulle. Ah ! Il était pas beau, l’avenir de John ! J’avais le choix entre la noyade sous des tonnes de ferrailles et la vie familiale compliquée par les questions génétiques. Je m’suicidais de toute façon.

Sans soif et sans amour, on n’est plus grand-chose. C’est là que les thaumaturges poussent devant les miraculés de l’espoir. Si t’écoutes bien ce qu’on te dit, tu te sens ridicule de tenir à la vie alors que la mort est synonyme de plaisir et de bonheur impossible ici bas. Mais c’est pas à la vie qu’on tient. C’est à l’existence. À ses petits détails. À des riens qui ont un sens. Si tu lis bien ce qui est Écrit, là-haut tu ressembles à tous les autres parce que c’est aussi écrit. Alors tu réfléchis et tu veux rester encore toi-même. Après, on verra. Si Dieu m’a parlé, il a pas dit autre chose. Ou alors je suis sourd. Dans ce cas, qu’on me coupe la langue.

Mais sans espoir, c’est justement à la langue qu’on tient le plus. C’est bien connu : tout commence par le cri de la femme : puis le cri de l’enfant : et enfin le rire de l’homme, que ça l’amuse ou pas. L’espoir naît du premier mot :

— Ça te plaît, chéri ?

— J’ai jamais été aussi heureux ! (ou : tu m’fais chier !)

Entre l’espoir que l’enfant n’est pas viable et celui de le voir régner sur la partie du Monde à laquelle on tient le plus, ya rien que de la merde existentielle. Ne vous suicidez jamais sans suicider les autres.

— Si j’l’ai pas bien opéré, dit DOC, dites-le clairement !

— John ! Tu vas me faire chialer à force !

La bulle craquait comme un œuf habité par l’Inconscient. Ça commençait à goutter dans les jointures. Je me jetai dans le vide que je pensais trouver au bord du lit. Je tombais sur les pantoufles de Sally. Si j’étais pas réveillé maintenant, c’est que j’étais mort. Ah ! L’odeur ! La pestilence ! L’introduction impromptue dans les narines ! J’étais tout droit au bord du lit en train de retrouver ma respiration. Mon cerveau cherchait l’équilibre sur la pointe des pieds. J’avais l’impression que quelqu’un tirait sur le fil du miroir aux alouettes. Et ça dinguait dans la lumière éclatée d’un regard !

— Ça va, John ?

C’était la Sibylle. Elle me pinçait les joues et c’était Sally qui gueulait.

— Tu devrais pas t’lever, dit la Sibylle.

— Dans ton état !

Je me pliai. Mon cucul toucha la soie. Je vivais dans le luxe et je le savais pas !

— Ouvre la bouche.

Et je la refermai sur la tétine. Faut faire attention à soi quand on boit pas assez. Mieux vaut boire trop que de risquer le vertige et l’hallucination. Si c’est trop, la médecine connaît le truc pour que ça soit assez. J’ai toujours été à l’aise dans l’assistance. Mais en temps de guerre, on se sent bien seul quand on n’a pas les moyens du marché noir. Heureusement, la Sibylle avait pensé à tout.

Elle considéra la bulle avec des airs de circonspection qui me donnaient froid. L’eau était salée. J’aurais pas aimé crever au fond d’un lac.

— Tu bois et tu te tais !

Je buvais. De temps en temps, la bulle était secouée par une onde de choc qui témoignait assez de la violence des combats.

— J’suis même pas claustrophobe ! dit Sally.

La Sibylle souriait comme une maman qui se croit investie d’une mission divine. Quand je pense qu’on est des cons prêts à avaler les conneries des charlatans providentiels ! Et j’suis pas plus con qu’un autre. Même que j’ai été un chasseur. J’ai pas eu l’occasion de détruire du matériel humain, c’est vrai. On n’a pas tous de la chance. Ça s’rait trop d chance. On fait pas la guerre en jouant. On joue à la faire.

— Akikiléceptikuku ?

Du lait, de l’alcool et de l’eau pour se laver. J’avais tout pour être heureux et le calcul veut que je tombe sur des discussions qui s’enveniment en plein mon âge adulte. Si c’est pas un manque de pot !

— Sally, dites à DOC qu’un paramètre est à zéro.

Tu sues pas quand t’entends ça ? DOC s’amène en clopinant.

— Ça peut être qu’une panne électrique ! Dessoudez le boîtier. Je crois savoir c’que c’est.

— C’est toujours à zéro, DOC !

— Dessoudez le circuit principal et remontez à la source !

Pendant ce temps, tu angoisses dans le coma.

— Il va perdre son enfant !

— Perdre Bernie ! Encore !

— C’est ce qui arrive toujours, les filles !

Le lit est animé de pressions diverses : genoux, mains, épaules, pieds quand on peut pas faire autrement, cuculs mal torchés, têtes qui poussent comme des champignons. Ah ! J’en finirais pas si facilement avec la vie !

— Il va le perdre ! Il va le perdre !

— Vous êtes sûr qu’c’est pas une fille ? C’est coriace, les filles !

— Bernie a jamais été une fille ! J’ai des yeux hé !

Mon cœur, c’était celui de Frank. Bonne nouvelle : il avait envie de vivre. Ça aide quand on va mourir.

— Injectez la colocaïne ! Tant pis pour la morale ! Injectez je vous dis !

Avec de la kolok à la place du sang, les héros surdimensionnés n’ont qu’à bien se tenir. Je refis surface dans un capharnaüm. La bulle avait cédé et la ferraille et la chair des combats s’infiltraient par la brèche.

— John ! T’es fou ! Reviens !

Je luttais. J’allais leur montrer ce que c’est un héros. J’ai jamais été plus loin que le dernier. Yen avait toujours un devant moi. C’est ça, ma modestie. Et je luttais contre la ferraille, sentant l’odeur de la chair et les bruits du combat qui continuait de détruire la vie et ses objets avec un acharnement de gamin au service de la connaissance.

— Il le perd ! Il le perd !

Je saignais au lieu de crier. C’est tout !

 

L’implosion de la bulle d’acier et de verre forma d’autres bulles et je me trouvais dans une de ces bulles d’air quand la surface de l’eau se souleva sous la pression de la voûte. Le spectacle était grandiose. Ma bulle éclata au contact d’une épave où grouillaient des êtres humains. Une main me happa tandis que je glissais sur le métal, fasciné par la vague gigantesque qui venait de se former au moment où la voûte, immense construction d’acier, s’immobilisa au-dessus de la mer, flottant comme le plus grand vaisseau jamais construit par l’Homme. Des millions d’Êtres humains couraient sur des millions d’échelles qui rejoignaient l’intérieur de ce navire presque grotesque tant il était fabuleux. J’avais de l’eau dans le canal auditif, aussi n’entendais-je que la rumeur de ce qui paraissait être une formidable fuite des combats dont les lueurs tenaces envahissaient le ciel à l’horizon. La Sibylle me serrait contre son cœur.

— Qui que tu sois, petit homme, dit-elle, je te sauve de ce désastre !

Je me retrouvais entre ses seins, solidement retenu par une fermeture Éclair. Mes mains s’accrochaient à ses cheveux. Elle haletait dans un effort qui devait consister à se rapprocher du vaisseau. Ainsi, nous serions sauvés. Mais quelle était la destination de ce fabuleux engin ? Qui étaient ces hommes qui s’entretuaient encore pour l’atteindre. La vague colossale, dont la crête rouge et or formait l’horizon, semblait s’éloigner lentement alors que sa vitesse, selon mes calculs, devait être prodigieuse. Un crâne éclata à proximité, la Sibylle m’aspergeant de cette eau salée qui démontrait que nous étions en pleine mer. Sous elle, le Métal glissait. Et elle enfonçait ses ongles dans les algues, brisant le coquillage et ses habitants nus.

Nous atteignîmes rapidement le voisinage du vaisseau. L’écume était un assemblage écœurant de salive, de sang et d’urine où flottaient les morceaux d’hommes déchirés par l’homme. Nous montions le long d’une poutre pour éviter les combats qui se livraient sur les échelles dont la plupart s’effondraient dans le bouillonnement glacial des flots. Mon cœur battait la chamade et mon cerveau se laissait étreindre par une douleur lancinante qui s’amplifiait au rythme des chants, car ces êtres humains chantaient en s’élevant dans ce titanesque échafaudage.

Une fois à l’intérieur, d’autres humains, qui semblaient avoir échappé au combat tant leur tenue était impeccable, nous poussèrent un à un dans un couloir que la Sibylle parcourut sans discuter. Nous suivions un être désarticulé et étions suivis par le même désordre de membres, têtes folles. Une odeur pestilentielle nous accueillit dans une bulle où les humains, rassérénés par je ne savais quelle substance, se tenaient le plus tranquillement du monde, formant une sorte de tissu organique aux glandes à peine crispées. La Sibylle prit place dans ce magma peut-être redoutable.

— Tais-toi, dit-elle parce que je manifestais des sentiments qui me distinguaient trop nettement du commun des mortels associés ici par le destin et une force titanesque, nous n’en doutions pas, capable de plier ce destin pour prendre place dans l’immensité sidérale.

Nous nous fondions dans la masse. L’odeur était insoutenable. Mais pas un humain ne se plaignait, heureux d’avoir échappé au massacre, ne doutant pas un instant qu’il était sauvé et que ça n’arriverait plus. Dans ces conditions, aucune conversation n’était possible.

La Sibylle secoua ma tête car l’eau qui ne voulait pas sortir de mes oreilles provoquait des douleurs aussi intenses que soudaines. Je sentis cette tiédeur couler dans mon cou. Le vacarme m’envahit aussitôt.

Les humains arrivaient par paquets tremblants. Je ne reconnaissais personne. La Sibylle tenait une main en visière et scrutait cette lave pestilentielle et grouillante. Des cris étaient porteurs de paroles clairement exprimées qui disparaissaient dans la confusion. Où est-on, Sibylle ? demandait mon cœur traversé de douleurs.

Un soldat de cette équipée se présenta, ayant fendu la foule sans ménagement. Il avait un visage sévère et parlait avec les mains. La Sibylle approuvait.

— Il a encore de l’eau dans les oreilles, dit-elle, prenant ma tête à témoin.

Elle souffla encore dans les conduits auditifs. L’eau, chaude et lente, s’évacuait par petits jets. Le soldat avait l’air satisfait.

— Suivez-moi, dit-il.

Nous traversâmes une piscine sans doute destinée à nous libérer de la boue et des odeurs. Une porte coulissa enfin sur un monde organisé dans l’hygiène. Les couloirs étaient impeccablement métalliques, marqués de loin en loin par des signes tracés au pochoir. La Sibylle avançait d’un pas décidé. Nous rencontrâmes un autre soldat qu’elle embrassa sur la bouche.

— C’est lui ? demanda-t-il.

Elle opina. Nous le suivîmes. Nous pénétrâmes alors dans une salle de commandement.

— Commandant Cicada, me dit le type qui s’effaçait devant moi, nous vous souhaitons la bienvenue. Le Commandement est prêt à recevoir vos ordres.

Le regard de la Sibylle sembla me dire que je ne devais rien craindre, qu’elle s’en occupait et que ça ne regardait pas ce type serviable qui allait devenir un pion si je me tenais bien. Elle me conduisit elle-même devant le poste de Commandement et m’installa sur le fauteuil qui était désormais le mien. Le type se retira sur un demi-tour. Nous étions seuls.

— Tu la fermes, John ! dit la Sibylle en me pinçant les lèvres entre le pouce et l’index. Tu t’y reconnais ?

Je reconnaissais le matériel que j’avais utilisé toute ma vie d’adulte. Oui, tout était à sa place. On pouvait compter sur moi. Mais qui servais-je ?

— Fais-moi confiance, dit la Sibylle. On s’en sortira.

— Doit-on procéder aux essais de coordination maintenant ? demandai-je.

— On attend les ordres.

Elle s’installa dans le poste de copilotage. Elle n’avait pas oublié elle non plus.

— Tu sens cette odeur ? dis-je en me tenant le nez.

— Ferme-la, John !

On les entendait. Ils arrivaient encore. Je pensais à la vague. New Paris serait détruite sous l’effet de la formidable poussée des eaux. Un sentiment de défaite imminente s’empara de mon cerveau. J’y pouvais rien. Je me sentais vaincu et la Sibylle me parlait d’un plan d’évasion infaillible. On venait d’échapper au destin de la foule, mais quelle était la fin du voyage. Elle ne répondit à aucune de mes questions. Et c’était pas le moment de boire à la source. Je devais me contenter d’un filet d’eau chlorée au bout d’un robinet.

 

Des heures plus tard, le vaisseau, jusque-là agité de soubresauts, sembla se stabiliser. Un silence inouï s’imposa. Je cessais de cligner. Il allait se passer quelque chose et la Sibylle était prête. Le voyant de départ s’alluma devant moi. J’enfilai les écouteurs.

— Machines prêtes ! dit une voix.

J’hésitai. La Sibylle actionna le relais.

— Coordonnées de la trajectoire ?

Une voix débita les paramètres que la Sibylle entra dans le système.

— Zêtes prêt, John ?

Je savais ce que j’avais à faire. Le vaisseau fut secoué par une première tentative d’équilibrage des poussées.

— Super, mon commandant ! Du premier coup ! J’attends vos ordres.

— Poussez !

L’écran de contrôle s’alluma. Prisonniers des eaux, les humains qui n’avaient pas pu monter à bord se laissaient emporter par une deuxième vague provoquée par l’allumage des moteurs. La troisième, alimentée par la première poussée, anéantirait l’espoir qui pouvait encore les animer. New Paris ne résisterait pas à ce raz-de-marée d’eau et de chair humaine.

— O. K., patron. On quitte l’atmosphère. C’est parti !

La Sibylle leva les bras en signe de victoire.

— T’es le meilleur, John !

— Peut-être. Je suis sorti le dernier de ma promotion, mais j’ai beaucoup travaillé pour rattraper le temps perdu.

La Terre s’éclipsa. On était dans le trou. Qu’est-ce qui était prévu ?

— On reviendra plus s’il s’est passé ce que je pense, dit la Sibylle.

— Pourquoi cette destruction ? Pourquoi le Métal emporte-t-il cette cargaison d’êtres humains ? S’agit-il de peupler un endroit de l’univers où l’humain ne pourra pas se réclamer du premier homme ?

— Tout faux ! dit la Sibylle.

Elle se plongea dans les calculs. Pendant ce temps, les images défilaient sur l’écran. La structure était immense. Je craignais l’effet d’abîme, mais non : c’était de la Réalité. À mon avis, on avait construit ce formidable engin dans la fosse la plus profonde du Pacifique. La Sibylle connaissait cette histoire, car elle était Métal. Mais pourquoi cette cargaison d’êtres humains ? Ces millions d’âmes qui suivaient pour ne pas disparaître ? Je bouillais d’impatience.

— Regarde ! dit la Sibylle.

Trois caméras décrivaient la Réalité. Le vaisseau venait de s’engouffrer dans ce qui me sembla être une cavité. La paroi tubulaire filait à vive allure. J’en avais le vertige. Nous avions perdu toutes les coordonnées. À quel Monde étions-nous destinés ?

Nous fûmes éjectés une minute plus tard. Le vaisseau tournoya, en proie à une gravité que je n’avais pas programmée. Nous étions perdus. Une masse grouillante nous accueillit. Je jetais un regard épouvanté sur l’écran. C’était des vers, des vers géants qui se nourrissaient de cette matière ! J’actionnais les vecteurs sensoriels qui ne tardèrent pas plus d’une demi-sonde à rendre compte de l’odeur : c’était celle de la merde !

— Sibylle ! Explique-moi !

Je compris que nous venions de sortir du cul du monde. Déjà le Métal entrait en fusion. Les millions d’êtres humains sortaient du vaisseau pour ne pas mourir dans le feu. Mais c’était pour sombrer dans une merde peuplée de terribles vers qui s’en nourrissaient.

Dehors, la Sibylle préparait la navette de secours. Qu’espérait-elle encore de ce Monde ? Elle me fit signe de la rejoindre. Je traversais alors une pluie excrémentielle qui faillit me rendre fou de désespoir. Heureusement, elle me tendit encore la main et j’entrais dans la navette, hideux et puant. L’accélération me cloua.

Nous vîmes alors le spectacle le plus fantastique, le plus à même de réduire l’imagination à sa dimension de faculté, alors que la Réalité prenait un sens : un cul gigantesque qui chiait encore de l’humain. Au milieu de cette matière en formation constante, le vaisseau paraissait une coquille de noix. Les vers l’engloutissaient. Mais si c’était le cul du Monde, qui était ce Monde ?

— Devine ! dit la Sibylle.

Alors je compris que j’avais mal fait de ne pas y croire quand il était temps de parier. Au-dessus du cul qui crachait sa merde humaine et métallique, un phallus gratte-ciel giclait dans l’espace sidéral. C’était l’Urine de Gor Ur !

 

*

 

Des années plus tard, alors qu’on reconstruisait lentement New Paris, car les humains avaient perdu la Foi, la Sibylle et moi arpentions les rues sombres aux parois déchiquetées. Des habitants commentaient notre tenue sans tâche ni accroc. L’Urine régnait, jaillissant dans les caniveaux. Des pompes à merde circulaient tristement, se rencontrant aux carrefours où les chauffeurs échangeaient des informations relatives à ce que la télé appelait « l’épuration ».

Nous entrâmes chez Bernie. Il avait pas de bonnes nouvelles de Frank. « Ils » l’avaient enfermé dans une « maison de santé » et « on » n’avait pas rouspété. Personne n’avait levé le petit doigt. Il nous servit la dernière boisson à la mode : un Gin coupé d’un quart de Bourgogne et d’un tiers de moutarde forte. Il prit le temps de calculer.

— Le Métal est entré dans la Résistance, dit-il. Vous feriez pas bien de pas trop traîner. Paraît qu’vous avez eu des problèmes, John ?

— Ça s’est mal passé, dis-je.

— Ça s’passe jamais bien, allez !

— Ça se passe peut-être pas.

 

*

 

Sur les quais, l’ambiance était à la joie. La mer ne trahissait aucune trace des combats. Au contraire, on voguait paisiblement dans la brise qui sentait la marée. Tout avait été remis à sa place. Je ne signifiais plus rien et la Sibylle me caressait les fesses pour tromper mon angoisse. Le soleil se couchait.

Cecicila nous accueillit sur la passerelle. Je l’avais jamais vue aussi triste. Sur le pont, accoudé au bastingage, Muescas secouait sa petite main grise. Rog Russel fumait un havane en regardant le ciel.

— Je suis désolé, dis-je en baisant follement la main de Cecilia.

— Vous serez des nôtres, John. Je n’en demande pas plus pour l’instant.

Pour l’instant ?

 

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