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 Article publié le 21 octobre 2018.

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« Ah ! je vous le fais le coup du polar dénaturé ! Je veux plus rien écrire sinon sous la contrainte du ravissement éthylique. Une souris dans le fromage sera un polar anagogique, sous-genre qui viendra pallier les déficiences de la géométrie synaptique et des dégéométrisations libidinales.

— Dimanche n’est pas si loin que ça…

— Je vous parle d’avenir !

— Et moi je vous parle de dimanche ! On imprime lundi !

— Vous comprendrez jamais rien, Bébé !

— Ne m’appelez pas Bébé ! C’est BB qu’il faut dire et écrire…

— C’est déjà pris… Renseignez-vous avant de débarquer sur notre planète.

— Vous êtes barjot, Chercos ! Avez-vous jeté un œil sur le scénario… ?

— Je m’en tape de votre scénar ! Les lecteurs seront ravis autant que moi, vous verrez !

— Mettez-vous au travail et ne me dérangez plus ! »

Clic ! La voisine me regardait comme si elle craignait que je m’en prenne à son téléphone. Elle était déjà à poil et attendait que je m’y mette. Mais Bébé devait savoir ce que je pensais de son influence éditoriale sur mon travail d’écrivain. Je m’étais peut-être mal exprimé et il m’avait raccroché au nez. Lui qui avait toujours eu beaucoup de patience avec moi. Il me respectait plus. Je pouvais plus penser à autre chose. Tant pis pour la voisine. Comme j’avais plus rien dans les mains, elle y plaça ses gros seins mous et froids. Son ventre caressait ma queue. Elle se servait de son nombril que du coup j’ai pas osé regarder. On sait jamais avec ces gens venus d’ailleurs. Ils nous ressemblent pas des pieds à la tête, et inversement. J’ai vécu des expériences hallucinantes avec des noires qui avaient la peau blanche, et vice et versa. Elle me secouait les prunes avec passion. Mais j’étais ailleurs. Je le lui dis, même si elle pouvait pas comprendre. Je dus la suivre dans le lit. Elle écarta tout de suite ses grosses cuisses. Une forêt de poils engloutit ma queue et tout ce qui va avec. J’arrêtais pas de penser à ce rendez-vous raté. À ce type qui s’était lancé à la poursuite de je ne savais quelle chimère. Et à cette femme qui n’arrivait pas pour une raison qui m’avait tout l’air de relever de l’impossibilité. Paradoxe qui allait me rendre fou. Je ne répondais plus à aucune question.

Ça sentait comme dans la remise des pêcheurs. Deux bras flasques mais solides m’étreignaient sans pitié. Encore une contradiction insupportable. Soudain, une langue baveuse pénétra dans ma bouche. J’en suffoquais. J’en avais mal aux yeux et aux oreilles. Qui était cette gonzesse qui m’avait sorti du buisson épineux ? D’où tenait-elle la recette de l’onguent qui avait soulagé ma douleur ? Elle connaissait pas un truc pour bander même quand on a autre chose à faire ? Elle m’inhumait dans sa volupté de colosse en proie à des impératifs tenus secrets pour l’instant. Si j’arrivais pas à bander comme il faut, elle me dévorerait sans autre procès. J’ai tout passé en revue mes souvenirs, même du temps où j’étais pas au courant. Ma main explorait des profondeurs que j’ignorais la possibilité. Ça m’excitait pas cet inconnu que j’avais pas envie de connaître. Elle m’avait sorti du buisson. Elle avait retiré les épines une à une avec sa pince en acier inoxydable. Elle y tenait à cette inaltérabilité face aux menaces de la rouille. Un discours compliqué. Je retenais mes cris qui sinon eussent passé pour les douleurs d’une fillette mangée des orties. Ensuite elle m’avait nourri. Et puis elle avait eu besoin d’entretenir avec moi un rapport moins ordinaire, du genre conversation avec échange de points de vue.

« Depuis quand tu connais Pedro Phile ? me demanda-t-elle en m’empiffrant à la cuillère.

— Depuis rien ! Je le connais pas. Qui est-ce… ?

— Tu connais pas le type qui t’a poussé dans les épines que si j’avais pas été là tu en crevais avant la fin de la nuit… ?

— Tu veux dire que ce minable de la queue a un nom et que c’est…

— Pedro Phile… Il habitait déjà la maison quand j’ai emménagé ici. Depuis longtemps. Je crois même qu’il y est né. Moi je suis pas d’ici.

— Ça se voit… Je veux dire que c’est une qualité que tu mets pas assez en avant…

— J’y pense, figure-toi ! Mais j’ai un accent… Et ça me défigure.

— J’ai un accent moi aussi, mais d’ici…

— Tu peux pas t’imaginer ce que ça coûte d’effort de parler sans ce maudit accent qui habite ma langue comme s’il y était chez lui.

— Tout le monde écrit de nos jours…

— Pourquoi qu’il t’a poussé dans les épines, le Pedro… ?

— On courait et j’ai sauté dedans. Ce type a une détente du tonnerre !

— Il t’a pas poussé… ? Je l’ai vu pousser des tas de gens dans ce satané buisson… Là, devant ma fenêtre. Mais ce buisson c’est chez lui. Il l’entretient pour que je voie comment qu’il se comporte avec ceux qui ne font pas partie de son monde. Il les reçoit chez lui et à peine qu’ils commencent à s’éloigner, il leur saute dessus et ils tombent la tête la première dans ce roncier qui a toujours été là, chez lui et devant ma fenêtre.

— Personne se plaint de cette xénélasie… ? Qui sont ces gens… ?

— Si je le savais ! Mais j’en sais rien… Comment tu t’es retrouvé chez lui, toi ?

— J’avais rendez-vous…

— Rendez-vous avec Pedro Phile ? Qu’est-ce que t’as de commun avec ce type ?

— Une femme… mais je la connais pas.

— Une étrangère elle aussi ?

— Tout le monde est étranger dans ce monde. C’est du moins ce que je crois…

— T’as de la chance de croire en quelque chose… Moi, je crois plus à rien. Et je m’ennuie. C’est comme ça qu’on en arrive à avoir des idées noires… Qu’est-ce qu’elle te veut cette femme que tu ne connais pas et qui te donne rendez-vous chez Pedro Phile ?

— Je suppose qu’elle a besoin de moi…

— Et c’est quoi ton talent… ?

— Je suis privé…

— Ça me branche, mec ! »

J’ai pas eu le temps de finir mon canard chasseur. Une petite patate nous a précédés dans le lit. Je l’avais en bouche quand je me suis retrouvé à poil. Mon costard déchiqueté gisait dans un fauteuil d’osier.

« Garde tes godasses, mec…

— T’es vicieuse à ce point… ?

— Non… je me méfie des odeurs qui sont pas les miennes. J’en ai plusieurs au catalogue. On commence quand… ? »

Me demandez pas son nom. J’y ai pas demandé. Mais maintenant je connaissais celui de mon interlocuteur. J’avais la bite entre de mauvaises dents et ça me la coupait. Qu’est-ce qu’elle suçait ! Et pour rien… Elle a fini par abandonner. Elle soufflait comme une ouvrière qui arrive en retard au pointage. Sa grosse tête reposait sur mon bras. J’avais des tifs plein la bouche. Et un téton dur et froid dans une main, triturant je ne savais quel plaisir dont je n’avais rien à foutre. Comme elle me coupait la circulation, ma main s’engourdissait et je sentais arriver les fourmis. Elle haletait comme un tubard.

« Ya des soirs comme ça… constata-t-elle.

— J’avais pas prévu… sinon j’aurais anticipé.

— T’anticipes avec quoi ? J’en ai plein le tiroir, des trucs à anticipation. Mais gare à goûter à tout ! J’en ai connu un qui m’a fait une épectase. Mort là-dedans sans crier gare… Que j’ai mis du temps à comprendre qu’il était plus de ce monde mais uniquement du sien. Tout froid qu’il est devenu. Et comme je m’étais endormie, j’ai fait un sale rêve qui m’a réveillée. Tu veux pas savoir… ?

— J’en fais tellement des rêves de ce genre que je préfère pas que tu m’influences… Ya déjà assez d’influences dans mon existence. Je ne vis que de ça…

— Une de plus ou de moins, tu feras pas la différence…

— Donne-m’en une au hasard…

— Une quoi donc ?

— Une de tes pilules…

— Mais c’est pas des pilules, mec ! Je pratique que le liquide, en commençant par le pognon…

— J’ai rien sur moi !

— Pour toi c’est gratos ! »

Tu parles d’une nuit ! J’avais le ventre gonflé à force de boire et de pas pisser. Je glissais sur les sueurs qu’elle me communiquait. En plus de son poids, elle rêvait. Et me flanquait des torgnoles sur tout le corps, même que j’en ai pris une dans les couilles et que j’en souffre encore aujourd’hui que je vous parle. J’avais la peau boursoufflée et pas qu’à cause des épines. Elle avait des ongles venimeux. J’osais pas constater dans quel état elle me rendait mes attributs. Je remettais ça au matin en espérant trouver le sommeil au moins jusque-là. Et pas moyen de me lever pour aller pisser ou prendre l’air ou la poudre d’escampette. Je savais pas comment elle réagirait si je lui pissais dessus ou dedans. Je cherchais même pas à la réveiller sans faire exprès. J’en avais la trouille quoi !

J’étais même pas sûr que ce mec d’à côté se nommait Pedro Phile. J’avais croisé ce blaze dans un roman qui n’était pas de mi puño. Mais impossible de se rappeler lequel. Des tas de romans que j’ai lus. Comment s’extirper de ce bric-à-brac sans y laisser des neurones en quantité telle qu’on en devient sénile ? J’avais jamais répondu à cette question tremblante ni même un peu. On a de ces hantises ! Et on en revient pas de résister autant à cette tentation peut-être suicidaire. Tout ça pour dire que j’en étais à penser que cette grosse dinde puante et baveuse m’avait mené en bateau pour m’enfermer dans son île. Ça aussi c’était du roman, mais ça avait l’air tellement vrai que j’en étais convaincu quand le soleil commença à s’insérer dans les rideaux. Incendie du matin quand l’esprit revient de loin. C’est qu’on peut en crever du sommeil ! Ça c’est déjà vu. Et pas qu’en fiction.

Mais elle pesait de tout son poids sur mon bras exsangue. J’arrivais plus à agiter mes doigts pour prendre la mesure de la tragédie qui les affectait. Elle était pas morte, loin de là. J’y avais pensé parce qu’on dit que les morts pèsent plus lourd que les vivants. Une idée fugace mais aussi légère que l’idée de matin, de fin de la nuit quoi. Je bandais dur et droit. Mais sans envie d’aller plus loin. C’est la nature. T’as beau te trouver au pieu avec la moins bandante des créatures terrestres, tu bandes si les glandes le veulent. Je sais pas ce qu’elles veulent autrement, mais le matin ça se voit sans qu’on ait besoin d’ouvrir un livre sur le sujet. Elle avait oublié de programmer la cafetière. Un réveil sans cette odeur ni la perspective d’une clope bien roulée, c’est pas un réveil digne d’un homme qui sait ce qu’il veut avant de plus savoir où donner de la tête dans les journées qui le nourrissent et l’épuisent. Je savais les rouler d’une seule main. Et j’en avais une de main qui pouvait rouler. Mais sans blague, privé de fumée !

J’ai attendu comme ça des heures. Je savais pas qu’elle était programmée pour dormir jusqu’à midi passé. Pendant ce temps le Pedro Phile ou quel que fût son nom, il filait dans son monde à la recherche de cette femme qui était peut-être aussi pour lui un mystère. Je pouvais imaginer que c’était lui mon employeur et qu’il avait compté sur moi pour atteindre cette femme dans son monde à elle. Pour quelles raisons, allez savoir. Il ne voulait pas que je sache. Il avait combiné cette complication avec luce. Cette salope cherchait à me sucrer ma pension. Elle était capable de tout, même d’un roman dans le genre de celui que vous êtes en train de lire. Ya rien de plus dégueulasse qu’une femme en colère.

Bon je dis pas qu’elle avait tous les torts. Et peut-être même que je les avais. Mais de là à me priver de mes moyens d’existence ! Elle y avait pas seulement pensé, la salope ! Elle agissait maintenant. Avec quelles complicités ? Je soupçonnais tout le monde, même Chico Chica en qui je n’ai jamais eu totalement confiance. Maintenant, dans l’état où j’étais, perclus d’attentes et de déceptions, je soupçonnais autant les réalités tangibles de mon existence que les fictions qui traversaient mon esprit dans les moments les moins tranquilles de mon histoire perso.

 

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