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« Mais de qui tu parles ? » Ça, c'était la voix...
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 Article publié le 21 octobre 2018.

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« Mais de qui tu parles ? »

Ça, c’était la voix de maman. Je faisais :

« Brlll… beugll.. brrrl… »

Et elle essayait de comprendre ce que je disais dans le sens où il y avait quelqu’un dans mes borborygmes. Mais y avait personne. Je souffrais et je faisais ces bruits même pas étranges puisqu’elle y cherchait un nom. Peut-être le sien. Je savais pas tout ce lundi matin-là. Et autant vous le dire tout de suite : j’ai pas tout su en arrivant au bout de cette histoire. J’avais entrepris un voyage dans le seul but de reconstruire ce qui s’était écroulé et, parce que j’avais couché dehors pas loin d’une fabrique de savons, je m’étais retrouvée le nez dans la mouise. J’avais perdu une dent, juste devant pour casser mon sourire d’enfant. Avec mes bandages autour du crâne, j’avais l’air tout droit sorti d’un cirque. Et la musique aussi : « Brlll… beugll.. brrrl…

— Je comprends pas ce qu’elle veut dire… répétait maman.

— À mon avis, elle dit qu’elle a mal…

— Tu ne sais pas écouter ! Tout ça, c’est de ta faute !

— Mais que j’y suis pour rien ! C’est ce foutu Charlie qu’a fait des siennes. J’avais dit à Bobby…

— Bobby était là… ? Un gosse qui sèche l’école…

— C’était dimanche ah et puis voilà : il était pas là.

— Si les flics l’apprennent… Ne parle plus de Bobby.

— Ah mais c’est que… elle pourrait en parler elle… »

Si c’était pas la voix de Jacky, je m’appelais pas luce !... Je le voyais pas. Forcément, il pouvait pas se montrer sans provoquer une réaction de ma part. Mais il savait pas que j’avais promis à Bobby de pas parler de lui. Pour l’instant, toutefois, je parlais pas. Ce que maman répétait à l’envi à des flics qui s’amenaient dans la chambre sans frapper à la porte. Je voyais leurs visages d’intellectuels se pencher sur moi pour constater que ma bouche ne parlait pas, ne pouvait pas parler sous un centimètre au moins de bandage serré. En plus, j’avais l’œil glauque et les mains tuméfiées.

« Mais qu’est-ce qu’elle foutait dans le trou à merde ? demandaient-ils à Jacky.

— C’est pas parce qu’elle puait la merde qu’elle était dans la fosse ! s’écriait Jacky en ventilant leurs visages pourris par les services rendus avec la bile et les acides. Elle pue pas. Moi je sens rien…

— Elle pue la merde, disait le flic en reniflant.

— Ouais, gargouillait l’autre. Ça sent pas fort mais ça sent la merde.

— Comme si on l’avait nettoyé au jet d’eau… Au fait, qu’est-ce qu’il foutait là ce tuyau ? Et cette pompe ? Pourquoi une pompe.

— C’est pour l’eau courante… Le confort moderne dans les bois…

— Et pourquoi qu’elle était à poil ?

— Ouais pourquoi… ?

— Demandez à Charlie…

— Te fous pas de notre gueule ! T’y a déjà fait un tour, hein Jacky… ?

— Puisqu’il vous dit la vérité ! »

La voix de maman. Douce mais jusqu’à la garde. Les flics revenaient toutes les heures. Jacky en avait marre. Il le disait à maman. Les amants terribles.

« Tant que ce sera pas clair, fulminait maman, ils te feront chier.

— Dis-lui qu’elle parle pas de Bobby. Qu’elle parle de rien. Rien que de Charlie et de sa petite bite.

— Pas si petite que ça, mon Jacky. Tu l’as pas connu(e) à l’époque…

— Ah me parle plus de ce lycée de merde ! »

On en apprend tous les jours dans cette histoire… C’était un si vieux souvenir que maman ne laissait rien couler de ses yeux. Elle me souriait jusqu’à la paralysie. Le docteur avait parlé de huit jours de convalescence et avait conseillé aux flics de revenir dans trois. Mais ces chiens avaient l’impression de tenir le bon bout. Ils n’avaient pas tout à fait tort : Bobby était là. Voilà ce que je ne devais pas dire. Mon cerveau n’allait pas plus loin. Je voyais la ligne d’arrivée, coupée par le brouillard qui courait plus vite que moi. Je n’arrivais pas à penser à autre chose : Bobby n’était pas là. Pourquoi ? Mais parce qu’il était mineur. Sa mère bavait depuis l’aube devant le poste de police. Elle avait amené un avocat. De quoi j’étais complice ? La victime c’était moi après tout ! Et le coupable gisait dans un drap blanc avec une étiquette accrochée à l’orteil. On voit ça dans tous les films. Ça coulisse dans les deux sens.

« Huit jours ! s’était écriée maman. Ça nous mène à la semaine prochaine.

— Vous calculez bien, madame, roucoula le docteur.

— Et pourquoi trois pour les flics… ?

— Elle pourra leur parler jeudi. Jusque-là, je la bâillonne. Je sais ce que je fais. Le psy passera demain matin. Il n’a pas pu se libérer aujourd’hui.

— Un psy pour quoi faire ?... C’est pas la première fois qu’il lui arrive quelque chose…

— J’ai lu toutes ses histoires, madame. Je sais ce qu’elle a vécu. J’ai fait cet effort : recoller les morceaux, mais le psy fera ça mieux que moi. Je vous conseille de rentrer chez vous et de vous reposer. »

Le docteur jeta un œil morne sur Jacky qui s’appuyait sur un mur où la trace de ses talons de chaussures se multipliait depuis ce matin.

« Et ces sales flics… ? Vous en faites quoi de ces poulets en crise d’identité ?...

— Ils s’en iront à la fin de leur journée, madame. Ils ont des horaires. C’est pas comme nous, pauvres serviteurs…

— À qui le dites-vous ! »

Et la chambre s’est vidée comme un lavabo. La porte est restée ouverte. Je voyais le coude d’un flic en faction. Une infirmière passa et me jeta un sourire complice. Ah ça m’allait bien la complicité ! Moi qui rêvais de retrouver ma chambre d’enfant et sa petite fenêtre que j’ai jamais pu traverser. J’avais attendu trop longtemps pour le faire. Et le jour où la porte s’est ouverte, je n’étais plus une enfant et j’avais un mal fou à croire en moi.

 

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