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 Article publié le 4 novembre 2018.

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À douze ans, je suçais les bites. À treize, j’ai connu la sodomie. Et à quinze, j’ai pondu. Un vivant-né. Le cercle familial avait attendu une mort. Déception. À dix-huit, je suis sortie du centre de Réhabilitation. À trente-deux, de la Prison. Je ne sors plus. À quoi bon en parler ? Quel témoignage, en dehors de l’Histoire, entre en littérature ? Personne ne vit au-delà de l’existence s’il n’a pas sa place dans l’épopée. Écrire adoucit la douleur. Rien de plus. Tout le monde écrit, mais qui sait s’immiscer dans ce temps particulier ? Encore faut-il bien le connaître. Savoir démêler le vrai du faux. Se compromettre avec les données du segment historique. Choisir son camp. « …seul est foutu d’avance. » OK, papa ! Mais comment ne pas être seul ? C’est la question. Quelle autobiographie dialectique survit à son époque si la pensée, l’art ou les nombres n’y trouvent pas leur place ? Pourquoi le commerce n’est pas le passage de soi à cet autre soi ?

Babouch el Babouchi, dit BB ou Bébé, exigeait la ponctualité. La collection Histoires sans histoire se nourrissait du désarroi des trois-quarts de la population. Celle qui écrit. Qui attend son heure. Qui n’entre pas dans l’Histoire. Qui se vend.

« luce ! luce ! Réfléchis une seconde : ils se vendent tous. On n’entre pas dans l’Histoire si on ne s’est pas vendu. Ton Hemingway a vendu des taureaux, des lions, des espadons, des cadavres de héros et de lâches… Ton Faulkner ? Écoute Malcolm Cowley : « Bill ! Bill ! Bill ! Ta guerre ne se vend pas ! Ton Carcassonne non plus ! Ni ton Mistral. La seule chose que tu es en état de vendre, c’est le Sud. Voilà ton portable… » Céline vend son antisémitisme… Et Bukowski vend son cul ! Kerouac vend ses voyages… Camus vend son âme ! Ils vendent tous quelque chose pour mettre le pied à l’étrier du plus formidable dada du temps : l’Histoire ô luce… ! »

Alors tu contemples ton nombril. Ce trou comblé par quoi tout commence et s’achève. Qu’est-ce qui se vend, là… ? Tu cherches alors que ta fonction est de trouver. Tu ne visites pas les marges. Tu t’éloignes de toi. Il en faut des pas en arrière pour se voir en pied dans le miroir ! Tu décortiques les lignes. Tu arraches les écailles. Les lambeaux. La chair en voie de décomposition. Traité de la putréfaction. Ta thèse doctorale. Mais qu’est-ce qui vend, LÀ… ? Qui me conseillera ?

Babouch el Babouchi : « Démerde-toi ! Ya du monde au portillon. Et du tout cuit. À la pelle. L’étal du libraire est pillé contre de l’or. Le lecteur adore se voir en pirate. Même corsaire du roi. S’en fout le lecteur. Il détruit, conformément au principe marketing. Si tu n’as rien à vendre, tu disparais dans le néant que la vie appelle de ses vœux.

— Mais… mais… un homme peut être détruit, il ne meurt pas… pas vaincu, el Hombre

— Des histoires ! Et pas sans histoire, mujer

— Je me vends tous les jours sur le trottoir de l’auto…

— Rien à foutre du corps et de ses états d’âmes. C’est la morale qui se vend : celle de papa, de Bill, de Hank, de Camus et même d’Artaud ! Alors tu vois… ta chronique impressive n’a pas sa place dans ce Monde. Tout au plus es-tu faite pour vendre des images sur le parvis des monuments et des institutions. Ce sont les lieux qui font le lit des meilleures ventes. Et ce qu’on y pratique d’héritage, d’hédonisme, de spectacle et de révolte.

— Mais ô maître Babouch…

— Je te lis ! Et je ne lis rien. Qu’est-ce que tu mets en vente ô luce ? Rien de… de gérable, tiens ! Voilà le mot ! Gérable. On ne gère pas l’invendable. L’invendable est sans forme compatible avec l’étalage. Tu veux que je te dise… ?

— Dis ô maître de Bagdad !

— Tu t’es trompée de métier. Tu aurais dû besogner pour faire prof. Ya pas de métier plus exact quand on n’a pas de… de talent ! L’illusion est parfaite. Et si tu ne finis pas par te suicider, tu meurs dans la joie d’avoir servi ! Servir ! Mais c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire quand on prétend entrer dans l’Histoire et dans les rangs de ses meilleurs vendeurs. Crois-tu qu’il serait aujourd’hui question de Bill si Malcolm ne l’avait pas poussé dans la boutique. Ce mec (Bill) déjà humilié par ses éditeurs serait aujourd’hui mort et bien mort si le Sud ne l’avait pas sauvé de sa solitude. Et du Sud à De Gaulle et à Sartre, le chemin était enfin tout tracé. Bill a aussi vendu de la Résistance. Il a vendu du Noir. De la police. Et finalement des craques. Hemingway a l’excuse de l’hémochromatose…

— Amen ! »

À la sortie, je rencontre Fred qui a encore vendu une histoire sans histoire :

« Si tu vendais les minutes de ton procès… ? suggère-t-il après deux heures de conversation au comptoir.

— Le procès de Bagdad… ?

— Je n’en vois pas d’autres…

— Mais ces minutes appartiennent à la justice irakienne…

— Renseigne-toi auprès de ton avocat… »

Mais avant de provoquer une débauche de questions familiales, je retourne chez Bébé qui ne m’attend pas. Il me reçoit comme si je venais menacer l’intégrité de sa niche.

« Les minutes du procès… ? Encore du I-me-my ! Ça ne se vendra pas !

— Mais enfin ô maître des grandes prophéties de ce temps !... Qu’est-ce qu’il vend le Fred… ? Qu’est-ce qu’il a de plus que moi quand il se regarde le nombril… ?

— Il a des racines ! Et ça se vend aussi les racines. Pas des masses, mais la couleur locale a ses charmes.

— Ah si j’avais su ! C’est que j’en ai moi aussi des racines ! Et que je m’y connais en racines !

— Alors mets-toi au boulot et ramène-m’en une !

— Une racine… ?

— Une histoire, bécasse ! Et sans histoires sinon… »

J’attends pas d’en savoir plus sur ce qui me pend au nez si j’en fais, des histoires. Je retourne dans ma tanière. J’ouvre les tiroirs familiaux. Je recueille les bonnes adresses du passé. Je téléphone, je missive, j’interpelle, à table, dehors, chez les autres, ceux qui savent, qui en savent plus que moi sur cette terre avec des racines dedans malgré la sécheresse de l’Histoire qui s’y réduit comme le linge qu’on a trempé alors qu’il fallait pas (c’est écrit sur l’étiquette.) Je revois Fred :

« Tu empiètes, dit-il en vidant son verre sans attendre.

— Mais c’est pas les mêmes racines…

— C’est la même idée…

— Elle est de maître Babouch el Babouchi !

— On va finir par se ressembler toi et moi. »

Un deuxième verre pour la route et il se casse. Me voilà seule accoudée au zinc. Un troisième. Je sais plus où aller. Mais je vais pas m’éterniser en ce lieu « propre et bien éclairé. » Un quatrième et je sors dans la rue. Ici, on ne sort pas ailleurs que dans la rue. C’est pas comme chez soi où qu’on sort à travers les murs. Je suis crevée. J’en peux plus de cogiter sous la houlette de mon éditeur. Je me revois devant le miroir des réalités inévitables si on ouvre les yeux et l’anus en même temps. À douze ans, je suçais les bites. À treize, j’ai connu la sodomie. Et à quinze, j’ai pondu. Un vivant-né. Le cercle familial avait attendu une mort. Déception. À dix-huit, je suis sortie du centre de Réhabilitation. À trente-deux, de la Prison. Je ne sors plus. À quoi bon en parler ?

 

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