Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
nouveauté : N3
roman in progress

En ligne : cliquez
Onzième épisode - AVEC DES KOPEKS ET DES YUANS !
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 11 novembre 2018.

oOo

Onzième épisode

 

AVEC DES KOPEKS ET DES YUANS !

 

Y avait pas d’secret. Tout ce qu’avait contenu la cervelle de papa, y compris ses mauvaises pensées, — et il n’en avait pas manqué au cours de son existence de plaisirs et de coups du sort —, gisait à 113 mètres de profondeur à la surface d’un disque de métal qui pénétrait verticalement l’écran protecteur du Memory Shoe Business, comme l’appelait la populace. Celle-ci était constituée principalement de Chômeurs et d’Ignorants, la plus grande partie des chômeurs étant ignorants et la quasi-totalité des ignorants complètement débile. Une ligne tracée à la chaux indiquait l’emplacement approximatif du disque mémoire-fric, limitée aux extrémités par deux piquets dont le vent agitait les fanions. Sur cette diagonale, un cercle imposait la limite à ne pas dépasser et comme ceux qui se trouvaient aux extrêmes avaient un avantage — celui de la proximité — on obligeait les gens à tourner. À l’entrée du MSB, on leur plantait un régulateur dans le cul, ce qui expliquait leurs mines de crétins qui n’ont pas demandé à être là mais qui veulent savoir. Pour la plupart, c’était une habitude dont il leur arrivait de se plaindre en termes si courtois qu’on ne pouvait éprouver aucune pitié face à un malheur si benoîtement accepté. Le Cercle était interdit de stationnement. Les contrevenants se voyaient sucrer un douzième d’allocation, mais c’était pas une si mauvaise affaire que ça puisque cette retenue était reportée post-mortem pour financer une Chirurgie Reconstructive Sans Échec ou une Résurrection Post-Mortem selon le cas.

 

Dès le matin du 2 janvier, dans la froidure et quelquefois la pluie métallique qui tombait après avoir jailli des Centrales, des gens entraient dans le cercle et attendaient patiemment d’être verbalisés par des a-gens qui étaient autorisés à fouler la pelouse sacrée s’ils avaient de bonnes raisons de le faire. On les voyait alors prendre les précautions d’usage et interroger les contrevenants présumés sans entrer dans le cercle. C’était quelquefois terriblement compliqué de se faire une idée de la situation qui vous amenait à initier un interrogatoire qui aboutissait nulle part si le soi-disant contrevenant était un a-gens. La perte de temps devenait insupportable après deux échecs consécutifs. On avait jusqu’à neuf heures pour distinguer le vrai du faux. Passé cette heure impérative, il ne devait rester personne sur la pelouse et les excuses des uns et des autres étaient tout simplement broyées avec leurs demandeurs. À neuf heures pétantes, la pelouse était nickel et j’étais encore vivant, terrifié mais vivant !

Un an s’était écoulé depuis mon arrivée. J’étais passé du statut de fils à papa à celui d’a-gens stagiaire. Faut bouffer. On peut pas rester sur sa faim après une cérémonie qui avait connu le fiasco de mon discours en l’honneur de papa. Un an plus tard, je servais enfin à quelque chose et c’était du concret. J’avais même conduit quelques interrogatoires musclés, achevant les indécis et les resquilleurs avec une hargne qui me vaudrait tôt ou tard une reconnaissance sans ambiguïté. Mais c’était peut-être deux ans après, ou plus. Comment savoir quand on a perdu le fil des conversations qui me servaient de commentaires ?

 

Le 2 janvier, je portais le chapeau, signe que j’étais pas totalement étranger à la célébration des jours. Saint Basile redescendait avec des explications claires sur les Réformes, précédant de peu l’hologramme de papa qui le dépassait d’une tête en taille et d’une vision en prophétie aléatoire. Les gens aimaient papa comme s’il avait été leur géniteur, mais tout était oublié le lendemain qui était le Jour de la Loi Phallique, 24 heures de déballage familial en compagnie des industriels de la Pharmacie Universelle. Ce jour-là, j’étais désactivé et je restais chez moi. Ici, on ne travaille jamais deux jours d’affilée des fois qu’on se mettrait à trouver des connexions non prévues par le système. Mais y avait pas de danger de mon côté. J’étais crevé tous les deux jours, incapable de construire quelque chose de viable sur des relations qui n’effleuraient que mes absences. Yavait sans doute des choses à dire sur le rapport du jour au lendemain, mais c’était le cadet de mes soucis. Je voyais le Monde à travers la visière de ma casquette posée sur l’œil comme une capsule de canette qu’on n’arrive pas à revisser dans la précipitation et peut-être l’angoisse. Je poussais les gens dans et hors le Cercle des Gardiens du Bonheur par la Pratique et la Réflexion, ne me souciant aucunement d’autres douleurs que la mienne. À neuf heures, j’étais au premier rang et le sergent clignait de l’œil dans ma direction pour me rappeler que je devais être le premier à saluer papa dès que saint Basile aurait fini de nous bassiner.

J’sais pas de qui je tiens cette fatigue constante, de papa qui avait l’érection facile ou de maman qui jouait à la marelle quand elle a eu ses premières eaux. J’en avais marre de cette existence, mais elle m’inspirait rien d’autre qu’une autre existence où je régnais toujours pas parce que j’étais crevé rien qu’à l’idée d’avoir quelque chose à faire au lieu d’en faire quelque chose. J’attirais pas les jalousies, ce qui repose toujours un homme pas bégueule, sauf le 2 janvier dès que le sergent me faisait un clin d’œil parce que c’était lui qui s’occupait de la lumière. On voyait sa main dans la poche et l’antenne qui en sortait. Il devait presser un bouton ou quelque chose dans le genre et saint Basile s’éteignait en regrettant d’avoir affaire à des imbéciles pendant que papa croissait comme la queue qu’il m’avait léguée pour pas décevoir les femmes. La foule retenait sa respiration avant de raconter des conneries. J’étais alors le seul à pouvoir fouler la pelouse sacrée sans avoir à rédiger un rapport circonstancié avec preuves à l’appui. J’dirais pas que j’savourais l’instant, mais ça m’déplaisait pas d’être seul au milieu de tous. La bienveillance de papa facilitait l’attente dont elle demeurait, année après année, le spectacle vivant. Pas peu fier de revêtir les emblèmes de la Nation, je m’avançais dans la lumière composite, finissant par atteindre l’endroit exact où papa n’était plus visible sous l’angle de la perfection, trahi par l’approximation holographique et les données accessoires. J’en profitais toujours pour glaner un ou deux détails qui meubleraient ma conversation une fois revenu à la réalité quotidienne et aux usages du faux.

La tribune officielle m’envoyait aussi des messages sibyllins que la foule prenait pour les didascalies de ma tragédie comique. Si j’étais fini, j’avais bien choisi l’endroit pour que ça ne s’arrête jamais, histoire de prendre un sens au lieu de le donner, ce qui distingue toujours l’imbécile de l’artiste. J’agitais ma petite main d’enfant, cachant l’autre dans les replis de la chair qui en demandait toujours plus sans me donner les moyens de m’en prendre aux autres. J’étais pas vraiment le héros du jour, parce que tout le monde, y compris les notables, s’ennuyait à mourir, vœu de l’inaccompli dont il ne restait finalement que l’ennui entaché de morosité et d’envie de tricher avec les autres pour leur ressembler.

— Avancez d’un pas, dit la voix du sergent dans mon oreillette.

La pointe de mes pieds rognait la ligne blanche. Derrière moi, la foule tournait, pressée d’atteindre les pôles de la diagonale. J’avancerais dans un angle de 60 degrés le long d’une ligne fictive au bout de laquelle je disparaîtrais parce que c’était le point mort de l’hologramme. On m’avait bien re-expliqué que je devais cesser de penser au mal qu’on me faisait parce que je n’attendais rien d’autre de la société. Le régulateur qu’ils m’avaient planté dans le cul était un modèle à gyrophare intégré, mais une fois arrivé au cœur de l’hologramme, c’est-à-dire au centre du Cercle, je disparaîtrais du champ de vision de la Presse et je pourrais alors poser une question à mon papa, celle que je voudrais, si jamais j’avais encore envie de pratiquer l’incision à vif dans le corps du délit. Ils savaient même pas si j’y avais pensé toute l’année, du 4 janvier au 31 décembre. Le sergent avait tenté de le savoir. Il avait renoncé parce que le temps avait passé plus vite que prévu.

— Allez-y, Joe !

Tiens ? J’étais pas John. Il m’appelait par le prénom de mon papa.

— Vous avez bien entendu, Joe. Vous êtes Joe. Avancez ! 88 pas à la minute. Non ! Pas Sambre et Meuse !

Y s’énervait parce que j’avais compris de travers une idée que j’avais qu’à suivre pour pas en perdre le fil.

— Zêtes John ! Comment voulez-vous être papa si vous zavez pas d’femme ?

— J’ai pas d’femme, sergent ?

— Pas d’patrie, pas d’famille et pas d’boulot ! Personne vous regrettera !

J’avais du mal à comprendre ce que me disait le sergent parce que la foule parlait aussi, mais en tournant, ce qui ajoutait à la confusion. Une étincelle se produisit à la surface de ce que je pouvais voir sans lunette d’approche.

— Vous êtes à deux doigts de l’objectif, John. Revenez vite !

On disait pas si on m’aimait et je savais pas si j’étais concerné par un retour aussi clairement désiré. Une seconde plus tard, le Centre me traversa comme un cri qui aurait été le mien si j’avais répondu à la question de savoir ce que diable je foutais dans cette situation. J’avais atteint l’objectif à cent pour cent de mes capacités cognitives, mais rien n’indiquait que j’avais gagné un nouveau mode de propulsion tangente. J’attendis.

— Zaimez ce jeu, John ? Un peu ancien question rendu panique, trouvez pas ? Nous, on n’y joue plus.

— Expliquez-vous !

— Expliquez vous-même pourquoi on joue plus entre nous, seulement avec vous, John-John-John-Johnnie !

Me voyaient-ils aussi nettement qu’il le prétendaient ? Le Centre se cloquait sous l’effet d’une source de chaleur que je ne parvenais pas à identifier. Cent pour cent, ce n’est pas rien. C’est peut-être même tout.

— Plaisantez pas avec le rendu spatial, John ! Et laissez-nous le temps de réagir. Ce jeu est obsolète. On n’a pas l’expérience de la seconde, ni la pratique de la division infinitésimale. Ça ne se passe plus comme ça, John !

— J’ai gagné ! J’veux retourner chez moi !

— Personne vous attend, John ! Vous pouvez pas inventer ce personnage.

— J’ai besoin de ma cage ! Vous n’auriez pas dû me sortir.

— Vous sortez tous les deux jours pour vous rendre utile…

— Je sers à rien, les mecs ! Vous pouvez pas comprendre ce qu’un enfant comprendrait si on l’poussait à bout ?

— On n’est pas des enfants. On joue pas comme des enfants. Et on n’aura pas d’enfants si vous continuez à nous menacer d’extinction. Nous ne sommes pas une race, John ! Vous ne pouvez rien contre nous !

— Je pourrais si…

— Continuez, John. Dites whatif !

— J’ai gagné ! Sortez-moi de là !

— Ce serait pas d’jeu, John ! Nous, on joue. On triche pas avec la réalité. On la réduit au fil de la conversation. On n’existe que pour gagner. Ce que vous appelez gagner, c’est remplacer le 0 par un 1, et le 1 par un 2, et ainsi de suite. Ça s’appelle pas jouer, ÇA, John !

 

Remarquez bien que les autres jours de fête ne ressemblaient pas au 2 janvier. J’y jouais jamais, me contentant d’exécuter des tâches subalternes qui me fondaient dans la masse exutoire sans me coûter un fifrelin d’esprit. Un jour de merde par an, c’est pas grand-chose en regard de la masse des jours qui ne signifient rien que ce qu’il est d’usage d’en penser pour ne pas attirer l’attention des curieux qui vous veulent du Bien. Un Bien dont la chronique est au pire un ramassis de toutes les fables qui alimentent une imagination de seconde main bien pratique en cas de déficience sociale. Je m’souhaitais pas d’être chômeur à la première occasion, c’est pas c’que j’veux dire. Et j’avais aucune chance de devenir ignorant au point de pas pouvoir me rappeler que j’avais été moins con. Je m’contentais de mon statut d’a-gens sans en discuter les conditions qui le fondaient en droit comme en rêve. Non, vraiment, c’est pas grand-chose d’avoir à jouer contre l’inadvertance une fois par an et peut-être moins si ça compte plus beaucoup de vieillir sans béquilles.

— Ça va, les mecs, dis-je pour tout rejouer comme si j’avais perdu. J’vous laisse une chance-temps-orgasme. Jouez-la sans moi.

— Zêtes papapa non plus, qu’on sache ! Zavez pas d’leçon à nous donner. On joue sans vous et contre vous.

— J’peux m’barrer alors ? Quelqu’un m’attend…

— Devant une console ? Faites marrer avec vot’ 8 bits !

Un court-circuit me sauva sans douleur, mais avec la peur de la douleur, ce qui me ramena à la surface dans un état d’excitation qui posa question.

— Suivez la diagonale, John. Et vous souciez pas de revenir. Ça arrivera si c’est ce qui doit arriver. Vous les entendez ?

— Ils continuent de se foutre de moi, mais ça n’a plus aucune espèce d’importance. Je suis clean !

 

Je revis papa. Il se tenait fièrement debout, les mains sur les hanches pour affirmer sa détermination à propos d’une question qui m’avait pas effleuré l’esprit. Pendant ce temps, que je passais à me ronger les ongles dans l’attente d’un mot qui m’aurait mis sur la piste de l’amour, la foule continuait de tourner sans entrer dans le cercle qui représentait pour moi la plus délicieuse des tentations. Je savais pas si j’étais en train de revenir, mais ça y ressemblait. Le sergent m’y encourageait en m’envoyant des différences de potentiel qui se transformaient aussitôt en secousses chimiques.

— Vous prenez toujours le kolokium qu’on vous a prescrit il y a… voyons…

Qui tournait les pages de ce mémorandum ? Pourquoi des pages et non pas l’écran fatigué que j’avais l’habitude d’interroger pour savoir où j’en étais financièrement ? La foule ne me regardait même plus. Elle était ailleurs alors que je revenais d’une hallucination tenace.

— C’était il y a si longtemps, John. N’en parlons plus. Vous avez redosé la nécessité, si je vois bien ce que je vois…

Il consultait l’historique que j’avais trafiqué dans la nuit.

— Vous devriez dormir la nuit, John, et travailler le jour, comme les autres. Sorti d’ici, c’est le chômage, ou pire : l’inactivité. Vous connaissez quelque chose de pire que l’inactivité, John ?

— L’illusion. Je sais que je risque de me faire pas mal d’illusions en sortant.

— Qui vous en a parlé ? Sans doute pas aussi clairement que vous dites. Ne faites pas confiance à ceux qui reviennent. Prenez votre mal en patience et ne pensez qu’à avoir mal. Laissez tomber la patience. Elle ne vous inspirera jamais rien. On redose ensemble ?

— Ça s’rait plus sage, en effet.

J’avais l’air d’un gosse repenti qui s’avoue vaincu par plus fort que lui. Personne ne m’avait vaincu de cette façon. Je montrais mes mains parce qu’à ce moment précis il n’y avait rien dedans, sinon j’aurais fui.

— L’illusion ou la paralysie, John ?

— À pile ou face ?

— Vous aimez jouer.

— J’ai toujours joué ! Ils ont inventé le je après avoir rendu tous ses jeux au père Noël. J’étais là quand ça s’est passé. L’Humanité était en pleine croissance. On prévoyait un massacre. On jouait à prévoir. On gagnait pas toujours parce que les jeux se vendaient bien dans les zones d’hyperorgasme et qu’on voulait pas les vaincre sans les avoir d’abord utilisés économiquement. Ils gagnaient sans jouissance, juste pour crever le plafond et empocher des bénéfices incontrôlables en zone d’ennui. Et c’était ça qui nous manquait : s’ennuyer à force de jouer. Ils en profitaient pour stériliser les futurs combattants sans distinction de sexe. Voilà pourquoi on a perdu et pourquoi ils ont fini par jouer des haricots. Ah ! J’ai une de ces envies d’être demain ! Zavez un p’tit chez-soi, DOC ? On échange ?

 

« O.K., John. Ça fait un an que vous vous amusez à nos dépens. On a pas regardé à la dépense. J’espère que vous avez apprécié. Maintenant, on aimerait que vous vous rendiez utile. C’est pas trop vous demander, John. C’est juste vous demander de vous comporter en homme responsable…

— Fait un froid d’canard, mec. J’sors pas dans ces conditions…

— On vous demande pas d’sortir ! Vous pouvez vous rendre utile sans mettre le nez dehors.

— Pis d’la fenêtre, j’vois la statue d’papa. On peut pas être mieux logé.

— Logé, nourri, blanchi ! Ah ! s’il était là, vot’papa !

— Y verrait pas sa statue en regardant la fenêtre.

— Zêtes pas obligé de regarder la fenêtre, John. On peut changer le contenu. L’est-y pas beau l’feu dans la cheminée ? On s’croirait à la campagne. Savez c’qui manque et qu’on pourrait demander à la direction ?

— Des bougies. J’ai déjà demandé, mais ils ont peur que j’me les mette dans l’cul.

— Zavez un gode pour ça, John ! Chaque chose à sa place. J’vous l’ai déjà dit : c’est un problème que les choses ont changé de place et que vous savez plus où elles étaient avant que ça arrive.

— La statue de papa est-elle à sa place ?

— Elle est à l’endroit où on l’a érigée. Il se trouve que c’est derrière la fenêtre. Z’auriez habité côté montagne, vous verriez pas la statue. Le funiculaire est en panne. Voilà une chose que vous sauriez sans vous fatiguer les méninges. Au lieu d’ça…

— …côté mer, ça voyage.

— Vous pourriez voyager si vous vouliez.

— Avec qui ? Ma Sally est en cavale. M’ont interrogé des fois que mon Inconscient en saurait plus que moi. Impossible de savoir s’il a cafté. Ils se ramènent avec leur Inconscient collectivisé et on est trahi par soi-même après une minute de combat fratricide. Si ça s’fait, Sally Sabat est dans un trou.

— Elle est pas dans un trou.

— Qu’est-ce que vous en savez ? Y vous disent pas tout. Zêtes qu’un carabin et vous avez qu’ça pour bouffer. Comment vous faire confiance quand on sait qu’on risque de vous ôter le pain d’la bouche ?

— Vous devriez avoir confiance en moi, John. J’suis pas un mauvais bougre.

— On sait même pas si vous êtes un homme ou une femme !

— J’suis les deux, John. J’ai jamais été qu’les deux. Pas comme cette… !

— Vous connaissez pas la mère de mes enfants !

— Première nouvelle ! Zavez plus d’un enfant ? Y doit s’sentir moins seul maintenant ! Ah ! si j’avais su !

— Zêcoutez pas entre les lignes. Comment voulez-vous réussir là où ils ont échoué ?

— Personne n’a échoué, John. Vous voulez changer de chambre ? On en a une superbe côté boulevard. Zaurez des néons et pis du bruit de femmes.

— J’suis bien ici, DOC. J’suis vachement bien. Don Omero Cintas. Moi c’est JC, comme ce p’tit con qu’à fait tant d’mal à l’humanité.

— Vot’papa aussi c’était JC. Vous blasphémez. Heureusement, on est pas sur écoute. Ah ! Ils sauraient vous remettre dans le droit chemin si y avait pas cette ordonnance d’Alice Qand.

— Mais vouzêtes Alice Qand, DOC ! J’reconnais votre écriture en patte de chien. On peut pas vous lire aussi clairement, hélas !

— J’peux vous aider à sortir de là !

— J’veux pas sortir ! J’veux juste qu’on me foute la paix. Une fois par an, on m’amène sur le Memory Shoe Business que les islamistes zont pa zencore réduit à néant. C’est toujours ça d’gagné, mec !

— Faut pourtant que j’vous dise que ça peut pas durer. C’est pas une question d’prix. Zêtes bien assuré. La Compagnie des Ôs s’fout pas d’la gueule de ses anciens employés.

— Le seul problème, DOC, c’est que vous êtes en train de parler à mon remplaçant. Y prendra aucune décision à ma place. C’est la loi ! Y cause et tout c’que vous voudrez, mais y décide pas ! Vous perdez vot’temps, DOC.

— Je l’perdrai si j’veux, merde ! Même si j’dois l’perdre à détruire vot’remplaçant. C’est la Loi, ça aussi ! Vous voulez que j’fasse venir l’original ?

— Il est à Shad City, l’original. En train de gratter les murs pour s’alimenter l’imagination. Pendant qu’son remplaçant, y déguste !

— Zêtes pas à plaindre, John ! Vous avez tout c’que vous voulez.

— Sauf le cul et la came. Ah ! Je suis mal barré ! J’aimerai zautant qu’on arrête de s’friter. C’est pas d’la bonne psychologie, ça !

— Mais j’suis pas psychologue ! J’suis neuromancien.

— Alice Qand est un(e) psycho au service du système !

— J’suis pas Alice Qand ! Confondez avec quelqu’un que j’connais pas. Revenez sur terre, John !

— Mais on y est pas, sur Terre ! J’me souviens pas du voyage, mec, mais ils m’ont envoyé ad infinito. Sans procès ni avis du public. C’est toujours c’qui arrive aux curieux qu’ont pas compris qu’yavait rien à voir. Piquez-moi ousque j’ai mal, docteur Alice Qand. DAQ !

— J’ai rien sur moi, John. Que des sucreries, et encore… à l’aspartame. Ah ! C’que je m’sens femme, des fois !

— En profitez pas pour tomber amoureuse ! J’ai trop d’enfants et pas assez d’raisons de pas l’reconnaître.

On était quelque part entre la Réalité et le Rêve, Alice Qand et moi. On bavassait sur la société en attendant de subir les décisions du système qui exploitait nos intelligences furtives. Yavait bien une fenêtre, mais c’était ce qu’ils appelaient un écran mental, alors forcément je voyais la statue d’papa qui saluait l’océan jalonné de bittes d’amarrage. Alice Qand était dans la Réalité et je m’voyais dans le Rêve comme si j’y étais. J’avais qu’les pieds sur le plancher des vaches, comme les tours triplées du Memory Shoe Business, la tête dans les nuages et les mains où qui faut pas. J’poussai une espèce de râle comme si j’voulais retrouver mon haleine. Alice Qand resserra l’élastique de mon masque. Elle aimait pas les fuites.

— Vous bougez trop, dit-elle.

— Ça m’rassure de bouger ! Zavez pas une ampoule de fombre ? Des fois, ils m’en injectent sous la peau du ventre. J’attends pas une minute pour triper.

— Zêtes trop dépendant, John. Faudrait vous vider comme un mort. Vous connaissez les principes de la momification ?

— J’aime pas les momies ! J’aime pas le cuir ! J’aime rien si c’est pas du plaisir pur. On pourrait faire l’amour platonique, vous et moi ?

— J’ai qu’ce boulot pour bouffer, John ! Choisissez autre chose.

— J’choisis d’pas choisir, comme d’hab. Mais j’ai pas sommeil. Ils en mettent, un temps, ces islamistes !

 

En effet, Manhattan était tranquillement posé sur East River, comme si rien de ce qui allait se passer n’était possible. Le pont de Brooklyn filtrait les camés arrivant de City Hall Park. J’arrivais pas à comprendre comment c’était arrivé. Je m’frottais les yeux au lieu de crever l’écran.

— Regardez encore, dit Alice Qand.

Ça m’occupait pendant que le Monde continuait de faire chier le monde. Le Rainbow Bridge flamboyait dans la bagarre. Et chaque fois que j’ouvrais la fenêtre pour respirer un coup, un oiseau me chiait dessus. C’était pas le bon traitement. Alice Qand griffonnait des ordonnances d’un autre temps. Elle me retenait par la chemise pendant que l’oiseau chiait.

— C’est papapa, dit-elle. C’est Isabella Eugenie Boyer qu’vous voyez. Zêtes jamais venu à New York ? On sortira ensemble.

— J’irai nulle part si j’dois aller quelque part !

— Pas même pour bouffer un hot ?

— Me tentez pas ! J’ai une de ces faims !

On imaginait pas que ce s’rait facile. Au contraire, Alice Qand me montra les images du désastre futur. Un mec se faisait enculer dans la torche refaite à neuf. Les signaux déroutaient les navires qui arrivaient du monde entier. Un autre écran montrait comment enfiler un préservatif avant de s’en servir et des fois qu’on aurait pas compris, on forçait le mannequin à éjaculer sans trucage.

— Si c’était papa, dit Alice Qand au sujet de la statue qui levait le bras, seulement c’est papapa. Va falloir vous amputer.

Elle injectait les substances prévues par le Protocole Avant Après et surveillait un écran qui reflétait la situation dans le Monde Extérieur. Comme si j’y étais. Et je m’sentais à l’aise dans le vice.

— Faut pas, me conseillait Sally Sabat.

Elle visitait le Liberty State Park sans moi. Sans personne. Sans rien. L’information m’était transmise par voie orale. Je maîtrisais rien.

— Qu’est-ce que vous voyez si j’appuie là ? demandait Alice Qand en brandissant la fiche de résultat.

— J’y vois rien, que j’vous dis !

— Vous devriez voir quelque chose ! Tout le monde voit quelque chose quand j’appuie là ! Même les cons !

— Vous appuyez p’t-être pas au bon endroit ! C’est délicat, ce corps que je donne à la science sans mon consentement. Tout ça parce que c’est papapa !

— On y arrivera pas si vouvou zénervez pour des riens ! J’connais la procédure. C’est là, à deux doigts du sillon.

— Zappuyez pas assez fort !

 

Pendant ce temps, dans le couloir, les condamnés à mort se plaignaient de la fumée. Elle remontait des cuisines par l’escalier. Ça sentait vaguement le vin blanc et l’ammoniaque. J’offris ma grimace de dégoûté d’l’existence, ce qui me valut les reproches conditionnés du bourreau.

— Lui parlez pas, me conseilla Alice Qand.

— J’peux savoir pourquoi ?

— C’est une question psychologique que vous pouvez pas comprendre.

— J’suis si con que ça ?

— Zêtes pas bien, John. Ni con, ni ailleurs. Je m’pose pas d’autres questions, croyez-moi. Et là ?

Toujours rien. J’réagissais pas au top de l’embrouille vernaculaire. Deux doigts, c’est pas une distance, juste une appréciation de ce qu’il faut pas faire. Alice Qand demanda l’autorisation d’explorer les cicatrices au miscrocope. J’en revenais pas. Elle raisonnait avec un cerveau supplémentaire. C’était pas bon signe, mais j’avais tellement mal au cul que j’en devenais l’esclave. Dix minutes plus tard, elle regardait dans un viseur liquide. Ce qu’elle voyait n’avait aucun sens. Pas celui qu’elle attendait d’un héros.

— J’dois avoir trop bu, dit-elle.

— J’ai rien bu et c’est pareil.

— J’parlais du truc psychologique qui vous embête, John !

— J’parlais d’ma condamnation, DOC !

— Zêtes pas condamné, John. C’est juste que j’trouve pas c’que j’devrais trouver… LÀ !

— Zavez combien d’doigts ?

J’pouvais voir ses mains au travail de ma chair. Elle cisaillait dedans, suivant la ligne grossière des cicatrices avec une lame à double tranchant. La peau résistait par endroits, mais elle expliquait rien et continuait de trancher au ras des côtelettes. J’avais qu’une chose à faire : régler le débit du robinet qui m’injectait un mélange de bonheur discret et d’exubérance pointilleuse.

— Zallez voir vot’papa si tout se passe bien, dit-elle sans desserrer les dents.

C’était bien d’me faire sentir que ça pouvait aussi se passer mal, auquel cas je verrais papapa. Un condamné à mort me soutenait la tête que j’arrivais plus à tourner dans le bon sens parce que dans l’autre, je vomissais. Un chien se nourrissait paisiblement, automatique et désuet sur le tapis éponge.

— C’est vot’chien, que j’vous dis ! glapit le condamné en bavant dans ma bouche que j’avais tort de laisser ouverte comme si j’faisais confiance aux mouches question aveu spontané.

— J’ai jamais eu d’chien, rouspétai-je.

J’en avais jamais eu, mais les choses avaient tellement changé que j’étais en droit de pas m’étonner d’en avoir eu un.

— Alors pourquoi vous rouspétez ? dit Alice Qand.

Elle était plus tranquille maintenant. Elle me montra le morceau de chair immonde qui frémissait d’angoisse dans une pince d’acier rutilant.

— C’est Frank, dit-elle.

Une queue intense apparaissait en même temps.

— Bernie, c’est le cul, dit le condamné.

— Zallez m’amputer d’l’anus aussi ! beuglai-je.

— J’fais c’qu’on m’dit, John. Ils savent…

— Ils savent ?

J’ai jamais compris ces psychologues qui angoissent au lieu de tranquilliser. Sans Frank entre les jambes et sans Bernie au cul, qui j’étais ?

— C’est pareil pour moi, dit le condamné. Ils vous expliquent rien.

— C’est quand même plus clair pour vous, mon ami, dit Alice Qand.

— Ce s’ra complètement clair dans deux jours, dit le condamné en mimant une strangulation.

— Deux jours… deux doigts…

Alice Qand me pansait. J’étais ivre d’iode. Plus question d’baiser ni d’me faire baiser. J’en avais de la chance !

— Savez c’qu’on dit au condamné avant d’ouvrir la trappe ? me demanda le condamné en flattant mes déchets annexes.

— Zallez m’le dire…

— « Ça va bien se passer ».

— Si c’est pas encourager la paresse, ça ! s’écria Alice Qand.

De quoi parlait-elle ? Du condamné à mort ou du réclusionnaire à vie ? Sous moi, une peuplade de nettoyeurs biologiques s’activait pour effacer les traces de ma double mutilation. Je comprenais pas et m’rendais morose.

— Vous m’avez sauvé une fois, DOC, et v’là-t-y pas que vous me mutilez sans intention d’améliorer l’animal. J’aurais compris si…

— Vous comprendrez jamais rien, John. L’expérience s’achève sur la constatation d’un échec. Vous n’accomplirez rien dans cet état.

— J’peux encore parler !

— Pour c’que ça sert… commenta le condamné à mort. « Pitié ! J’aime la vie ! J’veux pas mourir ! » Et couic… !

Il se pinça la pomme d’Adam en grimaçant et s’immobilisa dans la posture du pendu qu’on ausculte.

— Ne leur adressez jamais la parole, John, dit Alice Qand. Ils vous empoisonneront avec leurs apagogies.

— Couic… ! répéta le condamné.

 

Je souffrais atrocement derrière l’écran de la colomorphine. Comme si j’étais assis sur une inexplicable planche à clous et que je m’observais à travers un rideau de mouches à viande. L’odeur me parvenait par accidents réels alors que mon esprit rêvai tapapa. Alice Qand tira le rideau, m’imposant un motif de fleurs grotesques entrelacées.

— On essaye sans eux, John, des fois que leur influence explique votre comportement.

Elle exhiba la bassine qui contenait Frank-la-queue et Bernie-le-frimeur.

— Tant qu’on agit que sur le remplaçant, vous avez pas d’souci à vous faire, dit le condamné qui recherchait l’approbation avant qu’il soit trop tard. Vous s’rez bien ici, entre le couloir et la fenêtre. Mais j’vous survivrai pas.

— J’peux leur parler ? demandai-je à tout hasard.

Alice Qand parut triste de m’entendre. Elle dit non avec les yeux, puis :

— C’est pas comme si c’était des choses vivantes. On sait pas bien comment elles agissent sur nous. Comment elles survivent parce qu’on les héberge. On le saura peut-être si vous êtes sage, John.

— Sans papa ?

— Yapapapa !

Je me retrouvai seul une fois de plus, saignant comme un animal de boucherie et agité de l’intérieur comme un cadavre. La porte demeurait entrouverte, filtrant les bruits qui ne dépassaient pas la hauteur du cri que je tentais de pousser.

— C’est compliqué, mec, m’avait dit le condamné à mort avant de sortir. C’est compliqué parce que tu veux tout savoir. T’aurais dû faire assassin. Ya rien comme la préméditation pour tout expliquer. Faut devenir un être social et non pas un personnage de roman. Tu veux que j’te raconte mon histoire ?

Je voulais pas. Ça l’décevait, parce que personne ne l’avait jamais écoutée. Tandis qu’on écoutait mes moindres détails pour les mettre en réseau et amuser une galerie d’autres personnages qui me compliquaient la vie. J’allais passer une nuit rideau tiré sur la Réalité, laissant toute la place au Rêve et aux rêveurs qui spéculaient sur ma Reconstruction Sans Échec (soi-disant).

 

J’étais devenu une curiosité scientifique de premier plan. Mon corps pantelait. Je passais mon temps au lit, où je cauchemardais, et sur une chaise qui roulait même pas. Frank-la-queue et Bernie-le-frimeur vivaient, si on peut appeler ça vivre, dans la chambre voisine. On s’parlait à travers la porte, sans se voir, valait mieux. Ou bien c’était quelqu’un, Alice Qand par exemple, qui m’faisait la conversation pour que je crève pas d’ennui à force de me tromper sur l’identité des uns et des autres. Sinon, je mangeais en imaginant que Frank-la-queue et Bernie-le-frimeur vivaient dans des bocaux. J’en avais de la chance, de vivre et de pouvoir encore profiter des menus plaisirs sans lesquels un homme est un animal de foire. Alice Qand revenait tous les jours à la même heure pour me lire la liste des condamnés à mort, même que des fois j’étais surpris d’entendre le nom d’un réclusionnaire dont l’expérience avait mal tournée.

— Ça arrive, dit Alice Qand. C’est rare, mais ça arrive. Faut pas vous vous en faire, John.

Il se trouvait que mon corps, d’habitude si docile et prêt à toutes les expériences vécues, mon corps s’était mis dans la tête, allez savoir pourquoi, de rejeter les greffes que DOC avait pratiquées naguère dans le cadre d’une Chirurgie Reconstructive Sans Échec. Ça avait bien marché jusque-là. Et puis je m’étais mis à délirer, signe que j’allais pas bien et que la société devait faire quelque chose pour que ça s’arrête. J’avais échappé à la Peine de Mort grâce au coup de piston d’un membre important de la Hiérarchie que je servais pourtant pas aussi bien que l’exigeait la Théorie de la CÔS. Je voulais connaître l’identité de ce bienfaiteur, ce qui avait provoqué une autre crise, mais avec du sang cette fois, que je crachais dans une joie symptomatique. Voilà comment j’expliquais que j’avais, dans mon récit des circonstances, superposé la personnalité ordinairement affable de DOC, que je vénérais parce qu’il m’avait sauvé la vie, et celle d’Alice Qand qui n’avait pas compris l’enjeu alors que DOC commençait à planifier l’opération qui me priverait momentanément de Frank-la-queue et Bernie-le-frimeur. Maintenant, à l’heure où je vous parlais — mais vous ne m’écoutiez pas —, on m’avait placé dans l’attente des découvertes scientifiques nécessaires à ma survie. DOC se plaignait de la lenteur des travaux et Alice Qand s’appliquait à entretenir la fraîcheur des deux plaies qui ne devaient à aucun prix cicatriser, sinon je devenais un type sans queue et sans cucul. Ou, en cas d’hémorragie interne ou de gangrène, un mort. Mais dans mon malheur, j’avais de la chance. Il est chouette ce Monde Occidental ! Pendant que les Déshérités du Progrès crevaient comme des mouches de laboratoire, ici, à Shad City ou à New York, voire à New Paris, on s’en faisait pas trop question vie, même si l’existence, comme c’était mon cas, relevait du tas de merde et de la poubelle métaphysique. Si la Science allait vite, mon intégrité me poserait plus de problème d’ambiance. J’aurais une queue et un cul comme tout le monde et j’pourrais m’en servir dans les limites de la décence et du degré de douleur maximum imposé par la Sagesse. Mais si j’allais plus vite que la Science, ce qui arrive aux guignards presque à tous les coups, soit je continuais avec l’idée que j’avais plus rien à voir avec l’instinct de reproduction, ce qui me rendrait morose et terrible, — soit je finirais par avoir un problème de santé tellement astucieux que, par le miracle de la Résurrection Post-Mortem à laquelle me donnait droit ma police d’assurance, je deviendrais le même condamné à la morosité et à la terreur, mais ad infinito.

J’ai jamais été fortiche question réflexion, mais là je battais l’pompon. Même les mots croisés ne réussissaient pas à me sortir de cette poubelle mentale. J’en avais marre d’attendre et Alice Qand me lisait la liste des condamnés à mort du jour. Elle prononcerait peut-être mon nom à quelqu’un d’autre que moi si je devenais un assassin au lieu de me complaire dans l’honnêteté comme c’était paraît-il mon destin. Cette veillée funèbre n’en finissait pas. Et Alice Qand s’imaginait que je m’ennuyais, peut-être à mourir, alors que j’étais plus prosaïquement en colère, contre moi-même, parce que je me faisais l’effet d’un plouctocrate, et contre le Monde qu’elle représentait uniquement pour le servir alors que je commençais à construire des structures mentales capables de le défier.

— J’suis un homme, dit-elle.

Mais j’avais plus rien pour m’laisser enfiler et rien pour enfiler si c’était moi l’homme. On s’regardait quelquefois sans rien dire, exactement comme si tout ce qu’on se disait n’avait aucune importance parce que tout était joué et qu’on était simplement en train d’attendre. DOC disait pas le contraire. Il m’avait montré la photo d’Omar Lobster qui avait accepté de me sauver si c’était encore possible. C’était une photo de famille, avec les fleurs de la véranda et des gosses impossibles à identifier, mais on voyait parfaitement le corps d’Anaïs K. qui prenait un bain de soleil à proximité d’une broussaille chargée d’abeilles et de papillons. Ça en faisait du monde ! La photo avait disparu à l’intérieur du tablier blanc que DOC semblait ne jamais quitter, sauf pour faire le mariole avec des fillettes à Shad City, avec la neige qui tombait à gros flocon et le vent qui assaillait les passants sous les réverbères. C’était bien, d’après lui, que je me souvinsse de ça et que j’en parlasse comme si j’y étais. Alice Qand appréciait finement la probabilité que tout ça se fût réellement passé en l’absence flagrante de Sally Sabat.

— Faudrait p’t-être que vous m’en parliez, de Sally Sabat, proposa-t-elle en l’absence de DOC qui bouffait du Chinois le week-end.

— J’ai pas tellement envie, dis-je en vomissant sur ma bavette.

— On peut la faire venir si vous voulez. Elle est très occupée par l’affaire Régal Truelle qui fait encore la une des journaux, ce qui la démoralise parce qu’elle trouve rien, p’t-être parce que vous zêtes plus là pour la conseiller.

— Mais je suis le remplaçant de John Cicada !

— Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

 

Sinon c’était Frank-la-queue et Bernie-le-frimeur qui me parlaient à travers la porte. Ça m’rendait dingue de pas les voir, mais d’après DOC, valait mieux pas vu que c’était que des morceaux de chair sanguinolente, peut-être même en voie de décomposition si l’expérience était en train de tourner mal.

— John ! me dit Alice Qand. Je peux remplacer Sally Sabat, dans le cadre d’un psychodrame, si vous voyez c’que j’veux dire…

— Zêtes pas assez costaude, m’ame ! Et puis j’ai plus qu’des doigts pour caresser et une bouche pour recevoir les offrandes de l’amour.

— C’est pas mal, une bouche…

— C’est bien pour vous, ouais !

Frank-la-queue et Bernie-le-frimeur étaient moins compliqués. Comme je les voyais pas — heureusement, disait DOC —, je les imaginais, Frank-la-queue dressé dans un bocal et Bernie-le-frimeur en train de renifler une éprouvette. Ils se faisaient autant de mourron que moi, d’autant qu’ils avaient pas droit aux avantages des vivants, ce dont ils étaient parfaitement conscients. DOC voulait me persuader que c’était rien d’autre que deux morceaux de chair qui pouvaient pas penser à ma place. Alice Qand lui envoyait des signes pour l’inviter à ménager mes centres perceptifs que j’avais à la place du cœur depuis que l’existence m’en voulait à mort. Qu’est-ce que je cherchais ? demandait DOC en prenant soin de pas trop ouvrir la porte pour continuer ses recherches.

— J’vais vous lire la liste des condamnés, dit Alice Qand. Yen a deux aujourd’hui, deux mecs qui ont pas respecté les règles d’usage de la femme. Ils vont arrêter d’penser au bout d’une corde.

Ensuite, on les découperait en morceaux pour sauver des existences humaines. Le type qui me visitait chaque jour à l’heure du dessert, pour me le piquer parce que j’avais pas le bras assez long, m’expliquait qu’il était persuadé de pas mourir vraiment de cette façon et que ses morceaux finiraient par foutre le feu à des existences bornées par la résurrection. Toutes les religions promettent la vie éternelle. Yavait pas d’raison logique pour que les damnés, cons ou pas, échappent à cette règle universelle. Est-ce que j’étais d’accord avec lui ? Il croquait ma pomme à grosses dents en me regardant comme s’il venait de me jouer un tour pendable.

— Zavé zété mon héros préféré, ajoutait-il quelquefois pour s’excuser d’être trop réaliste et pas assez joueur. Des fois, j’m’imagine que je pilote un vaisseau pour vous sauver de la mort que Gor Ur vous destine parce que vous avez été trop loin, bien au-delà des limites. Zaviez un héros pour vous encourager à combattre à mains nues contre le dieu le plus puissant jamais créé ?

— Jamais personne ne m’a remplacé aux commandes de mon vaisseau, mais je suis sûr qu’il est bon d’en rêver ensemble. Ça s’termine comment, ton aventure ?

— Ils m’accusent d’avoir provoqué la mort d’une femme qui m’aimait pas alors que j’avais envie d’elle. J’ai rien fait que d’la bouffer pour effacer les traces d’une tragédie qui ne concerne que moi. Vous voulez assister à ma pendaison ?

Alice Qand avait lu les deux noms et ce type avait frémi comme j’avais jamais vu quelqu’un frémir. Ah ! J’saurais pas expliquer. Yavait du tremblement, mais avec autre chose de plus profond, une infinité de signaux impossibles à comprendre sans la clé dont ce type était tellement jaloux qu’on pouvait douter de son existence. J’avais un besoin inexplicable de comprendre. Alice Qand avait-elle le pouvoir de retarder l’exécution ? Je le lui demandais même pas et le type s’accrochait à ma conversation avec une discrétion qui en disait long sur sa capacité à détruire la vie. Ce Monde est assez pourri pour exécuter les assassins, les privant de tout droit à l’Éternité parce qu’ils ont interrompu la vie, alors qu’on ne tente rien contre ceux qui s’en prennent cruellement à l’existence, politiciens, religieux, serviteurs et commerçants confondus. Ah ! Je rageais intérieurement de voir disparaître un mec à qui on ne pouvait reprocher qu’une vie, sachant que cette vie avait été forcément sauvée par la Science et que l’existence qui lui correspondait continuerait d’être ce qu’elle avait toujours été : une invitation à l’assassinat double d’un pauvre type qui était né pour tuer. En plus, il n’avait jamais tué qu’un remplaçant. Ah ! Elles sont belles, nos nations !

— Vous pouvez y aller si vous voulez, dit Alice Qand sans consulter DOC qui ferait un scandale après coup.

— J’irais comment ?

— Dites plutôt : Comment ça roule ?

Ça roulait. Ça roulait même bien. On suivait les deux condamnés, un qui m’intéressait et un autre dont j’avais rien à foutre parce qu’il entrait pas dans le champ de mes recherches. Le mien se retournait de temps en temps pour me remercier d’être là. Les gardes qui les encadraient ne bronchaient pas quand je critiquais amèrement la société. Peut-être parce que j’étais amer et que cette amertume neutralisait le sens que je voulais donner à l’Humanité qui se torche avec de l’humain pour sentir moins mauvais. Toutefois, Alice Qand ouvrait sa grande gueule pour tempérer mes propos, sans rien provoquer chez les gardes à qui on avait peut-être coupé la langue ou trafiqué le cerveau. Qu’est-ce que ça fait comme bruit, les pas dans un couloir ! J’en étais ému. Alice Qand me dit que c’était bon signe.

— Vous pouvez pas vous cantonner à l’épopée relative, dit-elle comme si les gardes pouvaient comprendre quelque chose à ce déballage psychologique. Vous avez besoin d’exprimer vos émotions…

— Comme un gamin ?

— Non. Comme une femme.

— J’ai jamais tué d’femmes !

— Mais vous les avez rendues si malheureuses qu’elles se sont tuées plutôt que de nourrir votre légende. Vous savez que le Système respecte scrupuleusement les dernières volontés du mort. Elles ont donc disparu de l’existence pour tout le monde !

— C’est pas un crime, ça ! dit le type qui marchait vers la mort comme un môme qui sait pas nager marche vers les vagues en se grattant le cul.

Alice Qand haussa les épaules. J’pouvais pas bander à sa place.

— Dire que j’ai jamais souhaité que de vivre simplement, persuadé que la simplicité est naturelle et par conséquent digne d’un combat politique.

— Mais vous vous êtes comporté en héros !

Mon condamné préféré se retourna encore, ralentissant et obligeant le peloton à ralentir avec un temps de retard qui n’expliquait rien.

— Vous me toucherez au moment où la trappe commencera à donner des signes de mouvement.

Je connaissais cette vibration de la matière en fusion. Je fis oui avec la tête.

— Ensuite vous toucherez la corde tendue à mort…

— Je l’ferai, dis-je comme si je trouvais ça normal.

Il parut satisfait et reprit le rythme que les gardes et l’autre condamné suivirent sans discuter. Alice Qand bandait sans vergogne. Sa queue soulevait la jupe qui montrait ses genoux. Le condamné se retourna.

— Je bande moi aussi, dit-il d’un air joyeux. Je suis sûr que tout le monde bande ici…

Sauf moi et j’étais pas en mesure de vérifier que Frank-la-queue en faisait autant, ni que Bernie-le-frimeur appréciait l’offrande. On traversa une cour peuplée d’arbres nus. Des oiseaux se réveillaient en piaillant joyeusement, du moins j’imaginais qu’ils se réveillaient dans le bonheur des rayons de soleil qui hésitaient encore à se fixer aux murs. Une étrange saleté couvrait le sol de terre battue avec un mélange de mâchefer et de feuilles mortes. L’échafaud se dressait dans un angle ombragé. Des papillons tournoyaient dans la proximité de la lumière. J’en avais l’eau à la bouche.

— Maintenant, me dit Alice Qand, vous vous taisez. L’instant est solennel.

Les deux condamnés se placèrent sous les nœuds qu’une légère brise balançait dans la poussière et le pollen. Un type leur parla, lisant un document qu’il aspergeait de salive. Je voyais pas le bourreau.

— C’est nous le bourreau, John !

Alice Qand m’offrait un profil étonné. Son nez frémissait. Mon cœur battait douloureusement. J’en revenais pas. La chaise me porta au pied de l’échafaud.

— Vous appuyez là, me dit un garde en uniforme. Zêtes pas obligé de regarder ni en haut…

il désigna les deux condamnés qui attendaient…

…ni en bas…

il éclaira les jupons de l’échafaud. DOC attendait lui aussi, un stéthoscope à la main.

— Vous fermez les yeux, dit-il. C’est le plus simple. Donnez-lui une dose de…

Il prononça le nom de la substance.

— Et pour le bruit ? demandai-je. Je suppose que ça fait du bruit. Le levier, la trappe, le cri, l’os, l’air qui bouge…

— Avec ça, John, ça f’ra pas d’bruit et vous n’entendrez rien.

— Vous sentirez rien, ajouta le garde. Vous pouvez me faire confiance. Ça fait même pas couic ! Hein, DOC ?

Le jupon retomba.

— En plus, on est dans le noir, dit DOC. Vous verrez si vous le voulez le flash de la trappe et les deux carrés constants traversés par les cordes. C’est une drôle d’attente. Le temps d’une éjaculation… Sûr que quand on n’a jamais éjaculé dans ces circonstances, on peut pas comprendre…

— Regardez le verre dépoli, John. C’est vous qui prenez la photo ! Le p’tit oiseau va sortir ! Pirou… LI !

 

Ah ! J’en ai fait, des photos ! J’avais plus beaucoup d’temps pour autre chose. Mon cerveau s’était d’abord intéressé à cette réalité de seconde main, puis il s’est mis à interroger les détails et finalement on s’est entendu pour faire des photos avant de commettre l’erreur fatale qui vous met sur la touche en attendant que le système repère votre anomalie et veuille bien relancer le temps qui s’est arrêté au moment où ça allait devenir intéressant. Voyez la boucle infernale. On vous envoie pas à New York pour critiquer, mais pour être critiqués, voire modifiés, p’t-être même carrément refaits à neuf. C’est l’destin des remplaçants. Faut tenir compte de l’usure des sous-systèmes qui contrôlent notre apparence, — quelquefois, dans les cas les plus pointus, le système d’apparences qui met les rupins à l’abri des sentiments populaires. Je veux êt’ peuple, dit La Bruyère dans les livres scolaires. Moi, j’veux pas. Je l’suis déjà. J’veux êt’ un héros, mais un héros bien payé, du style star de cinoche ou flic en papier tue-mouches, et j’veux pas me retraiter dans un local fermé et surveillé. J’ai raison et LB a tort. T’as déjà vu un peuple qui veut pas améliorer ses fins de mois ? On est tous sur le même dada, sauf qu’yen a qui montent à cru sur des canasses et que les autres se font monter par des chevaux de races. Ya un refrain à faire avec ça. J’y pensais en faisant des photos par-dessus l’épaule des pauvres. J’étais pas bien dans ma tête, je l’reconnais. On me rapportait au compte-gouttes des nouvelles de Frank-la-queue et de Bernie-le-frimeur. Pendant ce temps, je chiais dans un tuyau et j’souffrais atrocement d’éjaculation spontanée. Une fois par an, on me vissait à la place du cul un régulateur à gyrophare intégré, des fois qu’j’aurais plus envie d’aller saluer papa en présence d’une foule en liesse. J’avais même appris le discours par cœur. J’avais tout appris par cœur et j’prenais des photos pour pas oublier que j’avais rampé, non pas pour travailler mon image publique, mais parce que j’avais la trouille de mourir. Faut t’mettre à ma place, mec ou gonzesse qui m’écoute. Avant le Grand Shisme Granulaire, t’avais pas l’choix : tu finissais toujours par crever, d’une manière ou d’une autre, verni du cul ou infortuné d’la queue. D’où le sentiment religieux qui était une sorte de poésie du désespoir, avec des textes sacrés et des rites scarificateurs. Après, quand DOC et Omar Lobster ont donné à l’Humanité la possibilité de pas quitter le Monde sans une claire intention de pas revenir, tu finis dans cette espèce de coma réveillé qui, non content de changer le sens du sommeil, te démontre quotidiennement que t’as tort de rêver. Et ça, que tu soyes verni du cul ou infortuné d’la queue. La question restant de savoir où passait le reste de l’Humanité, celle qui pouvait pas avoir sa place dans l’espace limité qui nous privait déjà d’oxygène et des revenus de la terre. Quelque chose se passait entre le rêve et l’espoir et on recevait aucune instruction pour le savoir. Alors je faisais de la photographie et je stockais en attendant que ça serve à quelque chose. Je suis qu’un remplaçant, vous comprenez ? Le vrai John Cicada est en vacances à Shad City, regardant la neige tomber comme s’il ne l’avait jamais vue, voyant les autres s’amuser comme des fous alors qu’il a le sentiment d’être le seul à avoir perdu la tête. Il interroge rarement le Terminal que la CÔS a mis à sa disposition des fois qu’il aurait des doutes sur le système d’assurance. Il est en train de pourrir, se demandant ce qu’on veut trouver dans ce qui n’est pas encore pourri. Sally Sabat s’amuse elle aussi, mais avec circonspection, parce qu’elle aime pas le peuple qui s’amuse d’un rien pourvu qu’on le fasse pas trop chier. Elle revient tous les soirs avec des confettis sur la tête et les épaules, la gueule ravagée par l’alcool et les morsures. Elle s’assoit quelquefois devant le Terminal. Je m’demande ce qu’elle fait de son remplaçant. J’en ai jamais entendu parler. Vaut p’t-être mieux que j’la ferme à ce sujet. Ya des odeurs qui ne trompent pas quand j’y pense et que je fais que d’y penser, n’allant pas plus loin parce que l’odeur de merde finirait par sentir l’œuf pourri.

 

Ce matin-là, pendant qu’on parlait à la télé de la bombe iranienne qui leur avait explosé dans les mains, Alice Qand s’est amenée en grandes pompes accompagnées de ces deux connards de savants, Don Omero Cintas et Omar Lobster, lesquels souhaitaient vérifier quelques détails avant de me projeter dans les limites d’une expérience qui n’avait de scientifique que le nom, et encore ! Un bouquet de fleurs les précédait. Il entra donc le premier et se posa sur ma table de chevet encombrée de vieux livres que j’avais pas encore déchiffrés. C’est ça, je lis pas, je déchiffre, et ça étonnait encore ce vieux DOC qui dénichait toujours les textes les plus obscurs que l’esprit de l’homme avait produits uniquement pour se faire remarquer. La plupart du temps, avec un bon dictionnaire — même un mauvais, à la réflexion —, le texte en question relevait de l’anecdote sans intérêt ou de la pensée la plus sommairement envisagée pour pallier le manque d’intelligence et surtout de talent. Régal Truelle s’était rendu célèbre dans le cercle très restreint des candidats à la gloire hermétique sans dico, pour avoir pondu une de ces merdes qui attiraient mon attention uniquement parce qu’elles sentaient ce qu’elles disaient, preuve qu’elles servaient à quelque chose. DOC m’amenait un autre dico, en plus de sa part légitime dans le bouquet de fleurs. Omar Lobster se tenait à l’écart à cause qu’il aimait pas trop le sang et les déchirures. Il s’arracha quand même un baiser que j’acceptais parce que j’étais pas rancunier à cette époque. Et puis, je suis qu’un remplaçant. Mal payé et considéré comme un inutile si j’m’oublie.

— J’espère que ce nouveau dictionnaire conviendra à vos nouvelles recherches, dit DOC qui en avait toutefois arraché plusieurs pages qu’Alice Qand n’arrêtait pas de fourrer dans sa poche.

— Nous avons beaucoup d’espoir, dit négligemment Omar Lobster.

Je tournais les pages en attendant qu’il se passe quelque chose dans cette existence où il ne se passe jamais rien à l’avantage de la vérité. J’en savais trop sur la tuerie organisée par le système pour dissimuler la faillite constante de ses expériences sur la mort et la propriété. J’comprenais pas pourquoi ils laissaient pas les pauvres et les malheureux mourir de mort naturelle ou accidentelle. Au moins, Régal Truelle se contentait de réclamer de meilleures conditions d’existences et un traitement digne de la maladie mentale. Il limitait sa gueulante à des choses qui le concernaient directement, espérant ne pas être seul dans cette merde, ce qui, traduit dans sa langue, prenait des proportions littérales dignes d’un mollah. Moi, je visais dans le viseur, pas ailleurs. Et je me déconnectais sans arrêt avec des produits imaginés pour devenir réels.

— Ces fleurs sentent bon, dis-je.

Je disais pas qu’elles étaient belles, ce qui aurait offensé mon système visuel, ni que j’en appréciais le toucher intentionnellement passé au papier de verre de la contrainte et de la douleur appliquée initialement à mon utilité relative.

— Nous vous les avons apportées, poursuivit DOC qui lisait sans papier, parce que nous savons à quel point Frank-la-queue et Bernie-le-frimeur vous manquent. Rassurez-vous, ils vont bien.

Ce qui voulait sans doute dire qu’une flopée de laborantins s’agitaient pour contenir les signes de putréfaction. Les voix que j’entendais trahissaient leur origine synthétique. Quand Frank-la-queue me disait qu’il allait bien, ça voulait dire qu’il allait déjà mal. J’étais pas dupe, mais j’voulais pas que ça se sache.

— Que diriez-vous de vacances à Shad City, notre cher John ? On y skie agréablement, disent les bulletins de l’Office du Tourisme.

— Les murs de Shad City sont bien connus pour leur surface, susurra Omar Lobster qui devait sa découverte aux effets secondaires des bombes iraniennes qui avaient détruit le quartier historique.

— Je vous accompagnerai, dit Alice Qand.

Cette idée n’avait pas l’air de la séduire. La perspective de tomber sur Sally Sabat ne la réjouissait pas non plus, elle ne s’en cachait pas. Avais-je vraiment envie de rencontrer John Cicada alors que c’était strictement interdit ?

— Ça va ! grogna DOC. C’est pas maintenant qu’il faut le décourager…

— Comme mec inoffensif, dis-je narquoisement, on fait pas mieux que moi. C’est moi qui lui annonce la nouvelle ou vous avez d’autres méthodes pour participer à la Limitation Intelligente de la Démographie ?

— C’est pas la question ! s’écria Omar Lobster.

C’était quoi alors la question que je poserais à John Cicada qui était loin de s’imaginer que Frank-la-queue et Bernie-le-frimeur n’était que les produits avariés de son imagination ? Et que répondrait-il si ça l’énervait que ce soit moi qui lui pose cette question tangente ?

— L’Original doit être conforme à son remplaçant si c’est ce qui doit arriver ! rugit DOC qui alluma un ignoble cigare en même temps.

— Et papa dans tout ça ? demanda Alice Qand.

Elle revenait dans la conversation avec les moyens de la critique expérimentale. Sa main explorait les confins du bouquet. Elle m’avait jamais paru aussi belle. Pourtant, c’était un mec. Je pouvais donc trahir, volontairement ou par erreur, un point crucial de la véritable nature de John Cicada dont je devenais petit à petit l’image parfaite, ce qui est contraire aux lois du remplacement. Elle sourit, comme si elle venait de recevoir le fil de mes pensées.

— Nous irons si vous voulez, Chef, dit-elle sans désigner le chef. Je ne sais pas bien en quoi cela va servir notre cause. Quelle sera ma marge de manœuvre ?

— Vous ferez exactement ce qui vous passera par la tête, dit Omar Lobster comme si quelque chose venait de le décourager.

— Et que m’arrivera-t-il si mon esprit refuse de se prêter à ce jeu ?

— Ce n’est pas un jeu ! C’est… piroula Omar Lobster.

— C’est une expérience, ma chère, conclut DOC.

Il aimait pas les femmes mûres, surtout si c’était des hommes. Alice Qand se pencha sur le bouquet comme s’il contenait un terminal et qu’elle en voyait l’électronique malgré les déguisements viraux.

— J’ai jamais joué, avoua-t-elle.

Elle minaudait.

— Pas vraiment joué, précisa-t-elle.

— Vous faisiez quoi alors quand je vous… commençais-je.

Elle rit, montrant sa langue rose et la luette irritée par les virus. Ses yeux larmoyaient. On pouvait pas la prendre au sérieux quand elle se préparait à détruire ce que vous aviez construit pour elle. Je pestais parce que j’étais condamné à l’immobilité relative, mais je voulais me servir de mes mains.

— Calmez-vous, John, conseilla DOC. Tout se passera bien si vous y mettez du vôtre. C’est ce que vous lui direz. En substance. Je vous laisse peaufiner le détail de l’expression.

— Vous savez ce qu’il dira quand il me verra ?

— Je suis sûr que ça se passera dans un miroir…

— Mais vous ne savez pas ce qu’il me dira !

Alice Qand était d’accord avec moi. On pouvait pas m’envoyer en mission alors que j’étais John Cicada et que John Cicada n’était pas encore moi. L’expérience manquait de préparation. Il fallait aussi songer à un environnement sentimental.

— Il tomberait amoureux de sa propre image ? proposa Omar Lobster.

— Vous êtes chou, Omar, dit Alice Qand, mais vous n’avez jamais su préparer le terrain des émotions. Votre… expérience manque d’hypothèses.

— C’est ça ou la pendaison, décréta DOC qui plaisantait pas avec l’emploi du temps.

J’avais plus rien pour matérialiser la peur. Je me contentai de serrer les poings comme si j’avais mal autre part. Il avait mal où, John Cicada, en ce moment ?

— Il a mal partout, sauf là et là, dit Alice Qand.

Elle montra où John n’avait pas mal et où je risquais l’hémorragie si on continuait de me persécuter comme un renégat. Ensuite, elle débita la longue liste des risques, à la manière d’un camarero español. La bouche de DOC en demeurait grande ouverte tandis qu’Omar Lobster la fermait pour retenir des remontées gastriques que personne n’apprécierait si ça arrivait.

— Faudrait vous mettre d’accord avant qu’il n’arrive malheur à Frank-la-queue et Bernie-le-frimeur, dis-je sans vouloir y toucher. C’est pas à moi de l’dire, mais j’m’en sens le droit dès que vous perdez les pédales de la conversation. J’sais même pas si John Cicada ça s’rait pas moi tout simplement.

— C’est vous qui perdez les pédales, John ! Vous êtes un remplaçant.

— Mais le remplaçant de qui ?

Je m’souvenais comme ç’avait été compliqué avec Régal Truelle. Sally Sabat avait cru perdre sa tête de mule. Un remplaçant qui tue le remplaçant d’un remplaçant qui tue le remplaçant d’un remplaçant qui…

— Cessez, voulez-vous, John ! On ne s’entend plus penser !

Elle pensait vraiment, Alice Qand. Elle en avait les moyens. Elle connaissait le terrain comme si elle en était aussi la reine. Jamais elle ne parlait du roi. Qu’est-ce que je l’avais saoulée pour qu’elle en parlasse… ! J’ignorais pas non plus que l’usage du subjonctif imparfait correspondait à un fragment de Frank-la-queue oublié par le chirurgien qui s’en mordait les doigts maintenant. Même Bernie me soufflait des réponses. J’avais pas tout perdu, une bonne nouvelle qui remettrait John sur ses pieds de héros de l’aventure et de la femme. Dans le couloir, les condamnés se renseignaient sur mes véritables intentions.

— On peut pas le laisser empoisonner l’existence de notre chère Sally Sabat qui aurait d’autres chats à fouetter si ce tocard ne l’aimait pas autant ! dit Omar Lobster qui se rongeait pas les ongles pour pas ouvrir la bouche.

— Taisez-vous, Omar ! couina DOC.

— C’est quoi, ces fleurs ? demanda Alice Qand qui commençait à éprouver les premiers effets du pollen sur ses nerfs.

— C’est des fleurs ! grogna DOC qui se pinçait le nez lui aussi.

Quand les gens se pincent le nez en votre présence, vous pensez forcément à vos pieds ou à votre cul. Je pensais à mes pieds. J’savais plus m’en servir pour quitter les lieux. J’étais descendu bien bas et yavait encore du chemin à faire.

— Vous avez subi une opération extrêmement pointue, John, dit DOC qui regardait la statue de papa au loin à la fenêtre. Il le fallait ! Sinon il vous serait arrivé malheur et le peuple ne m’aurait pas pardonné cette négligence fatale.

— C’est un début d’explication, je le conçois, dis-je.

Je retenais mes gaz. Pas par courtoisie, mais parce que je craignais de me vider de cette intolérable manière. Alice Qand me proposait un ersatz, mais sans conviction. Elle savait trop que plus rien ne m’encouragerait à continuer si j’étais privé des attributs de la masCULinité. Elle piqua quand même une glande qui émergeait. Une douceur suivie d’une traversée du désert. J’arrêtais pas d’avancer dans le noir, avec de la lumière derrière et des murs d’acier de chaque côté. C’était tout ce que je pouvais imaginer pour me sauver de la douleur et c’était pas grand-chose aux yeux de ceux qui pouvaient encore m’admirer pour ce que j’avais été dans le vrai comme dans le faux.

 

Le mec qui m’accompagna alors s’appelait O. Carabos. J’savais pas à quel prénom correspondait cet o, mais c’était peut-être un grade. J’les avais souvent entendu s’appeler par un o ou par un a, ce qui donnait : « a ? T’as du feu ? » « J’en ai pas, o ! » Ce qui voulait pas dire nécessairement qu’a n’en avait pas. Ni d’ailleurs qu’a cherchait à provoquer je ne savais quel sentiment profond mis sous surveillance par le système de relève au front. O. Carabos était entré un matin dans ma chambre bleue, celle des jours heureux, et il m’avait proposé de descendre pour prendre un café en sa compagnie. Je lui fis remarquer que la contention prévue par la procédure m’empêchait de le satisfaire. Il avait la clé.

— Faites pas l’mariole, John ! Et tout se passera bien.

Il tourna la clé. Clic ! Et reclac ! J’étais libre.

— À c’te heure, dit-il, ya personne pour nous emmerder. On f’ra ça dans l’intimité partagée avec les balayeurs et les femmes de ménage. Vous aimez ce genre de femmes ?

Il poussa la porte et jeta un œil dans le couloir. Un signe m’invita à le suivre.

— Zêtes verni ou pas ? me demanda-t-il tandis qu’un ficus se présenta à moi.

— J’sais pas, dis-je en traversant le ficus par la droite. Des fois oui, des fois non. J’suis un mortel commun.

— Vous êtes un héros, John. Soyez pas mesquin.

Mesquin ou modeste ? J’avais affaire à un type qui s’y connaissait en conversation. Pas moyen d’échapper à sa vigilance.

— Zêtes exactement le type que j’m’attendais à trouver en fouillant un peu, continua-t-il sur le même ton.

Le couloir était balisé par des plantes vertes. Un tapis central le traversait dans le sens de la longueur, avec des intermèdes de tables basses bordées de fauteuils aux accoudoirs usés jusqu’à la corde. Pas un chat. O. Carabos écoutait aux portes quand je signalais un bruit suspect, m’indiquant aussitôt que j’me faisais du mouron pour rien. Je l’suivais sans savoir qui je suivais. Il avait un poisson dans la bouche, tout frais pêché, et il le mordillait sans se décider à le tuer. Le poisson me regardait comme si j’étais indiscret. On atteignit l’escalier qui descend dans ce sens. Un alignement de plantes vertes indiquait où il fallait mettre le pied pour pas se casser la gueule. O. Carabos me montrait ces endroits précis avec l’index qu’il pointait nerveusement en commentant son état dont j’étais d’après lui responsable à 90 %. Je m’demandais à quoi correspondaient les 10% restant, imaginant peut-être un peu vite que c’était l’amorce d’une dette que je pourrais pas plus payer que les autres.

— On va s’asseoir près de la fenêtre, dit-il.

— Si c’est c’que vous voulez, dis-je. J’suis pas chien.

— Vous l’êtes, John. Un héros-chien-de-faïence. C’est c’qu’on nous apprend à l’école. J’suis pas chien moi non plus.

Il avait une génération de moins que moi et des cheveux sur la tête, doux et humides, peut-être parfumés si j’m’approchais sans l’émoustiller.

— Ça vous fait quoi d’y retourner ? me demanda-t-il.

Il manipulait les ustensiles du petit-déjeuner. Ça m’énervait, mais je me contenais, des fois que j’étais en train de payer ma dette.

— J’en sais rien, dis-je docilement.

En fait, j’savais pas où je retournais. J’avais été dans tellement d’endroits que tout était possible question géographie. J’savais même pas que je retournais. J’avais une vague idée de la mission qu’on finirait par me confier pour me désennuyer, mais rien sur son objet véritable ni sur l’endroit où j’allais laisser ma santé. Il servit un café légèrement sucré.

— Comme ça on n’a pas besoin de touiller, dit-il en montrant encore son index électrique.

Il défonça un croissant avec la même obstination. Ses yeux visaient juste. J’en avais la chair de boule. Une gorgée de café me rassura pas. Mon nez dégoulinait joyeusement.

— J’m’appelle O. Carabos. J’suis carabin bin bin. Carabin d’Oc pour l’état civil. Avant, j’étais éleveur de poulet en Chine. Faut bien vivre ! C’est assez sucré ?

— J’suis l’remplaçant de John Cicada…

— Je sais ! J’ai vot’dossier depuis quelques jours. Ils m’ont cueilli à la descente d’avion comme un malfrat. Les gens se demandaient pourquoi ils arrêtaient un terroriste avec tant d’égards. Vous savez c’que c’est…

— Non… !

— Vous fréquentez pas une négresse ? Ça vous rend suspect d’islamisme. Ils vous l’ont pas dit ?

— L’papa d’Sally Sabat était un soldat américain.

— Mais c’était pas un héros !

J’avais du mal à suivre ces sauts dans le vide chronologique. Sally Sabat pratiquait des rites ancestraux et risquait plutôt d’être persécutée par l’Internationale Islamiste. Elle pouvait exhiber des cicatrices…

— Parlez pas des autres ! dit O. Carabos en me prenant les mains.

Son regard se vissa dans le mien, me privant de café.

— Qu’est-ce qu’ils vous ont dit ? demanda-t-il comme si je pouvais comprendre l’enjeu de la conversation.

— Ils veulent m’envoyer en vacances à Shad City…

— Vous voulez pas y aller parce que John Cicada n’est pas prêt à vous rencontrer…

— C’est pas ça… Il est peut-être heureux après tout !

— Il ne l’est pas ! Mais vous avez raison de penser qu’il ne vous attend pas. Son esprit est occupé par une enquête des plus ardues.

— Y s’ra pas content d’me voir !

— Il est jamais content !

— J’suis pas un sosie ! J’suis un remplaçant.

— La théorie du sosie n’est plus en usage dans ce Monde. Il s’agit d’autre chose ET VOUS LE SAVEZ !

Il criait maintenant. Mais personne ne se pointa pour nous demander si on avait besoin de quelque chose. On était vraiment seul. Personne derrière ni en dessous. J’observais cette surface trop tranquille pour être vraie. Et il prit le temps d’attendre ma réponse. J’me rappelais plus la question, mais j’angoissais. Il m’offrit un morceau de chocolat et se suça patiemment les doigts pendant que je réfléchissais. On allait peut-être voyager ensemble, main dans la main. Je devais à tout prix m’habituer à cette présence. Pas un signe, rien. J’attendais moi aussi. Puis :

— C’est un voyage sans retour, John. Saisissez cette chance.

— J’peux pas décider pour lui !

J’avais crié. Toujours personne. Le jour se levait. Il neigeait. On était à Shad City pour tester ma résistance aux intermédiaires supposés. Qu’est-ce que ça voulait dire ?

— C’est un Simulateur Sans Conséquences, dit O.Carabos que je pouvais aussi appeler Carabin d’Oc si c’était plus facile à comprendre.

J’avais connu un Carabin d’Ôs à l’École Élementaire du Devoir et de la Discipline. C’était un fan d’Isaac Hayes. Il imitait Isaac Hayes comme s’il se destinait au remplacement alors qu’on était censé devenir les Voyageurs du Capital. Never can say Goodbye…

— Changez pas d’sujet, John ! J’suis un type sérieux. J’ai déjà tué…

— Tout l’monde a tué, ricanai-je pour me donner bonne contenance.

Il me regarda comme s’il se préparait à modifier sans mon accord certains aspects de ma personnalité. Et il hochait la tête en se mordant les lèvres. C’était un type assez banal physiquement, gris et petit, l’œil vif, mais les mains sans cesse agitées par ce qu’il se préparait à dire. Ce décalage temps-attitude me désorientait. Il finit par aborder sans retenue la question du sexe. En tant que remplaçant, j’étais pas concerné et de toute façon j’avais droit à un certain degré d’intimité. J’agitais mes pansements sans cesser de ricaner. Il s’en prit à mes fils.

— Frank-la-queue et Bernie-le-frimeur sont définitivement exclus, dit-il.

Il avait l’air sincèrement triste de m’annoncer cette terrible nouvelle. Et c’était ce qu’on me demandait d’apprendre à John Cicada qui était loin de deviner qu’il ne ferait jamais plus l’amour. Avaient-ils prévu un produit de remplacement ? Personnellement, sexe ou pas sexe, je voyais aucun inconvénient à continuer mon œuvre de remplacement. Mais j’pouvais apprécier à quel point c’était un coup dur pour John qui aimait le sexe et particulièrement le sien.

— C’est une mission difficile, je sais, dit O. Carabos. Raison pour laquelle on m’a désigné pour vous accompagner.

— Encore faudrait-il que vous soyez qualifié ! C’est une mission… psychologique.

— Tout c’que vous voudrez, John. J’suis là pour vous aider. Vous allez apprendre un tas d’choses avec moi. Une nouvelle commence toujours par un apprentissage.

— Sans Frank-la-queue ni Bernie-le-frimeur, ya rien à apprendre de cette merde d’existence ! Qu’est-ce que vous feriez rien qu’avec les mains et les pieds ?

— Vous oubliez la tête, John !

— Et papa ?

— Ya papapa !

La camionnette du boulanger passa en trombe, soulevant la neige qui retomba sur le gazon tiède des trottoirs. On était toujours à Shad City et j’étais en train d’apprendre à me comporter en observateur actif.

— Vous aurez pas grand-chose à faire, me câlina O. Carabos. D’autant que j’serai là pour vous expliquer.

— M’expliquer quoi ? J’suis pas du genre expliquant, moi. Les expliquants, c’est la porte à côté. On fait pas le même métier, eux et moi.

O. Carabos n’était pas du genre à se décourager parce que ça n’avançait pas et il tenait les fils du psychodrame qui me reliait à l’original. J’avais oublié ses lunettes à monture en moue de veau. Il clignait des yeux derrière un verre légèrement fumé. Il paraissait plus compétent maintenant en matière de trouble-fête. Comment Sally Sabat réagirait-elle ?

— Justement, on n’en sait rien, avoua le carabin bin bin.

— Qu’est-ce que vous savez au juste ?

Ma question l’inquiéta un instant. J’suis pas bon en instants, pas au point de savoir ce qu’ils signifient quand ça arrive. Il savait rien de la réaction probablement violente de Sally Sabat qui aimait le sexe de John Cicada plus que le sien. On aurait même pu affirmer qu’elle le possédait et qu’on risquait gros à l’en déposséder. Ya des humains qui plaisantent pas avec la propriété, môssieur le Carabin !

— Je sais, je sais ! dit-il sans perdre son sérieux. On a pensé à tout ça avant vous. On fait confiance à notre Instinct de Prédateurs. Ya rien comme l’IP pour rajeunir même l’idée la plus ancienne. D’ailleurs, on se rappelle jamais par quoi on a commencé. On n’a que le sentiment de la route à suivre. Vous devriez l’savoir, vieux voyageur !

— Je sais ce que John Cicada veut bien me faire savoir…

— Le vieux John et le Système Induit, John. N’oubliez pas le Système. Vous ne pouvez pas penser sans le Système. L’existence est sectaire ou n’est pas. Et qu’est-ce que la vie sans existence, John ? Certainement pas un voyage ! Vous le savez mieux que personne.

— John et moi on s’en tient à…

— À quoi, John ? À des principes de base ? Il faut asseoir l’existence sur des faits, John. Et les faits sont créés par le Système. pas le contraire. On peut même pas imaginer le contraire pour expliquer ce qui arrive à l’existence depuis que l’entreprise a remplacé la cueillette saisonnière. Allons-y !

— Mais j’veux pas y aller ! Papa…

— Ya papapa ! Suivez-moi !

— J’étais pas venu pour ça !

— Vous êtes pas venu. On vous a amené sans votre consentement. Et maintenant vous y allez dans les mêmes conditions préparatoires.

— Il fait froid dehors !

 

Il neigeait et la rue était déserte. C’était pas l’heure d’aller bosser. Personne n’allait bosser dans ces conditions. Pas même les remplaçants qui venaient se requinquer librement à New York parce que le prix du pain était avantageux. Et puis j’partirais pas sans Frank-la-queue et Bernie-le-frimeur.

— La queue, j’comprends. Frank avait une grande queue. Mais pourquoi Bernie était-il un frimeur dans cette nouvelle vie ? Il avait jamais frimé. Juste vendu des marchandises avariées quand il pouvait pas faire autrement. O. Carabos m’examinait la rétine avec une seringue. J’sentais rien, les amis, et j’me plaignais pas. Seulement j’avais pa zenvie de quitter ce Monde sans garantie de retour. On renonce pas facilement aux p’tits conforts qui améliorent l’existence quand on a plus rien à foutre pour gagner de quoi bouffer et soigner ses artères. Ah ! J’y tenais à l’existence ! Je m’accrochais à une chaise de bar qui s’laissait faire et glissait avec un bruit d’enfer sur le dallage de j’me rappelais plus quel hôtel sédentaire qui coulait comme un fromage dans la mer qui m’invitait à négliger le Droit pour étudier le Désir. KIKIKI !

— Zêtes pas si dingue d’après l’rapport, John !

— Vouzon r’filer un rapport ? Et vous lisez pas entre les lignes ? Vos compétences s’arrêtent à l’interprétation du nain de service !

— John ! John ! John ! Qui interprète le nain ? Qui est ce nain qui revient à la fin de chaque séance ? On s’entend plus parler avec tout ce boucan !

Les moteurs venaient de s’allumer après une analyse rapide des circonstances climatiques et de l’occupation temporelle de l’espace. On attendait la publicité pour mettre la gomme !

— Pas d’publicité sans vice du consentement ! Le Droit prime sur le Désir.

— Le Monde à l’envers, DOC ! Qu’est-ce qu’y faut pas entendre pour bouffer ! Ah ! J’ai pas fini d’exister en échange d’au moins une prière par jour !

— Réduisez la visibilité !

— C’était comme ça tous les jours, DOC ou qui que vous soyez. Qu’est-ce que vous voulez savoir encore ?

— On s’entend plus ! J’imaginais pas un tel boucan. C’est infernal. On voit vraiment rien !

— On a pas besoin de voir, DOC. On a peut-être même besoin de cette purée d’pois. Touchez à rien !

 

J’avais toujours aimé ces départs rituels pour des voyages qui répondaient à la demande bonheur-fric. J’avais conscience de n’être qu’un pion dans le jeu plaisir-limite. Mais qu’est-ce que je pouvais changer ? Rien. Alors je changeais rien. Je m’activais pour profiter des jours de relâche auxquels j’avais droit parce que j’étais aussi un signataire. Yavait vraiment rien à faire pour espérer que tout n’aille pas dans ce sens. On voyait tout à la télé. On pouvait pas dire qu’on était pas prévenu. On était même bien informé, mais qu’est-ce qu’on pouvait faire pour pas être aussi cons que les autres ?

— Allez-y, John ! Vous avez une fourchette de trente secondes. À vous les commandes !

Ya pas comme cette confiance qu’ils vous font quand ils ne peuvent faire autrement. La seule chose qu’ils contrôlent, c’est votre destruction instantanée. Personne ne souffre. Vous disparaissez dans la lumière avec la cargaison et le fret humain. Tout le monde est assuré !

— Trajectoire sous influence, John ! Pétez dans la soie !

Puis l’espace, un ralentissement, de nouvelles vibrations métalliques, la voix de Gor Ur qui revient, le sens à donner au futur et celui à prendre à l’extase avant que l’écran se déchire.

— C’est parti, les amis ! gueulai-je dans le micro que me tendait une hôtesse en tenue légère. J’ai l’impression d’avoir vingt ans de moins et une queue en plus. Vous pouvez jeter un œil par les hublots. Vous laissez pas faire par les enfants qui collent à force de ressembler à des sucettes. Ce que vous voyez, c’est le passé. On voit plus que ça quand on a l’habitude des voyages. Ceux qui voyagent pour la première fois ont envie de vomir. C’est normal. Vomissez dans les sacs prévus à cet effet. Car ce n’est que l’effet de la cause commune, mecs ! On est tous des dés pipés et ça nous inspire aucune poésie !

 

C’était pas parti autant que j’l’espérais, mais j’étais en forme. On survola la Chine dix minutes plus tard et O. Carabos dirigea le tir d’un missile qui atteignit son objectif, l’opéra d’Pékin qui prenait déjà l’eau. On partit en vrille à la première réplique. J’raconte ça calmement parce je suis calmé, sinon je s’rais devenu la première pierre et O. Carabos pourrait plus rigoler autant dans le masque qui lui fournit l’oxygène indispensable à la survie. Les Chinois connaissent pas bien la technique du remplacement. C’était une bonne occasion de faire causette avec ces faces de rats qui m’mordillaient les pieds parce que j’avais plus d’queue pour les enculer proprement. Yavait même un nègre qui avait trahi l’Afrique dans une opération bancaire de grande envergure et avait empoissonné les relations sociales dans la savane. C’était un spécialiste du tir ami, m’avait expliqué Gu, le Chinois qui parlait ma langue uniquement pour la trahir. C’était tous des traîtres et on les employait dans les missions de bavardage. Le nègre s’appelait Sabat. Quand je l’appris, au cinquième jour de mon apprentissage de l’aveu complet, j’lui demandais s’il était le papa de Sally Sabat et il me répondit que des Sally, il en connaissait tellement que quand il les baisait, il s’demandait plus s’il en était le propriétaire légitime ou l’héritier inattendu. Il avait une bonne tête, Sabat. J’étais toujours prêt à croire qu’il me ferait aucun mal. Mais il me faisait mal à l’heure prévue par les Chinois et j’avouais un détail de plus. C’était crevant de résister dans un réel effort patriotique et de pratiquer la confession sommaire chapitre après chapitre. Heureusement, mon état me privait des dynamos que O. Carabos encaissait dans la joie. Ils me piquaient parce que j’aimais ça, extrayant la moelle pour trouver le point HOT qui est comme qui dirait la clé des confessions sans trous de mémoire. Ils trouvaient rien parce que c’est le genre de point crucial qu’on a dans l’cul une bonne fois pour toutes. Or, j’avais pas emporté Bernie-le-frimeur dans mes bagages. O. Carabas y m’avait dit que j’en aurais pas besoin. Il se trompait. Il avait beaucoup baissé dans mon estime en révélant ce secret de la Composition Nouvelle de l’Etre. Les Chinois s’en serviraient pour pratiquer le commerce équitable. Les vaches !

— Vous dites, bava Gu sur mes lèvres tremblantes, que vous avez sulvécu à l’explosion et que vous avez peldu ces deux membles essentiels : la queue et le cul… Mais c’est telifiant ! On peut pas vivle sans ça !

— Zavékapa financer l’terrorisme, grouilla O. Carabos qui n’en pouvait plus de cracher du sang.

— Nous combattons le telolisme ! Zavez jamais été à l’Opéla ? On y toltule des Alabes pour que le peuple complenne bien que c’est eux les coupabres ! Et pas nous comme l’afilment votre gouvelnement de melde ! Qu’est-ce que vous fabliquiez à bold d’un vaisseau de combat ?

— Une expélience, dit O. Carabos.

Il était sacrément sacrifié à l’heure où j’vous parle. Forcément, il en savait plus que moi. Et j’savais pas grand-chose de John Cicada dont j’étais l’ambassadeur au pays de la grippe aviaire.

— Vous savez pas gland-chose palce que vous léfréchissez pas !

Je réfléchissais sans arrêt au contraire. John Cicada survivrait à cet aléas qu’on pouvait considérer comme médical si on n’était pas chinois. Seulement Gu était Chinois et Sabat avait envie de l’devenir. Mes pieds ressemblaient à un cochon de lait cuit au four.

— Qu’est-ce que vous voulez savoil, melde ! hurlai-je dans la langue du coin où j’allais peut-être finir ma double existence de remplaçant et de poète.

— Vous êtes poète ? me demanda Gu.

Sa voix venait de s’adoucir. Sabat cessa d’inciser la chair de mes genoux.

— C’est pas malqué sur vot’dossier, dit Gu.

Il tournait les pages. Rien sur moi, sur ce que j’étais.

— On peut être les deux à la fois ? s’interrogeait Sabat.

Ça l’faisait bander. Il se pencha sur le dossier, appuyant son menton sur l’épaule de Gu qui marmonnait nerveusement.

— Bonne question, dit-il. Demandez à O. Calabos.

Et O. se mit à hurler en suivant. Cinq secondes de hurlement et une minute d’aveu. C’était son rythme. Mais il savait pas si j’étais poète ou si j’en avais seulement l’envie. John Cicada était astronaute et espion, preuve qu’on pouvait être deux choses sans qu’ça soye un crime.

— J’suis bien carabin et con, dit-il dans la giclée de salive que Sabat reçut en bon joueur.

— Qu’est-ce que vous êtes, vous, Sabat, à palt nègle ? demanda Gu.

Sabat réfléchissait sans cesser d’affiner l’application de la douleur. Il avait commencé :

— Je suis…

Mais Gu l’avait interrompu en riant, trouvant irrésistible la réplique suivante :

— Si vous êtes deux, il faut pas dile « je suis », mais « nous sommes » ! Faut savoil s’explimer au nom de tous.

Sa gueule parfumée à l’hydrogène sulfuré se posa sur mon oreille. Il avait envie de chuchoter, ce qui plia Sabat.

— Vous voulez savoil ce que nous sommes ?

— J’veux bien si c’est pas trop dur à retenir, couinai-je.

— Nous sommes lavis !

Il léchait quelque chose au fond de mon conduit auditif. Ça l’rendait précis comme un scalpel. Il insista :

— Nous sommes lavis. Vous complenez ? Et vous êtes notle invité d’honneul.

Il avait enfin compris que j’savais rien d’intéressant sur la Science Infuse, mais que par contre j’avais le pouvoir de divertir l’esprit sans le flatter. C’est ça, la poésie. Il était d’accord avec moi. O. Carabos ouvrait des yeux de merlan frit. Sabat l’empêchait de dire ce qu’il pensait de moi à cet instant divin où je m’sauvais à la Bettancourt. Il avait l’air désespéré, mais j’y pouvais rien : j’avais d’la chance et il en avait pas. Sabat se remit au travail et nous sortîmes, Gu et moi, par la petite porte.

— Nous allons voil si un lemplaçant peut êtle autle chose en même temps.

J’avais pas dit en même temps ! Ah ! Ça commençait mal, mon apprentissage du chinois ! Mais le moment était mal choisi pour peaufiner le détail. Je suivais en clopinant, laissant ma trace dans un couloir que des ombres léchaient avec une application de mauvais élève qui demanderait pas mieux que de devenir aussi bon que les meilleurs. Yen avait un qui se servait d’une porte pour apprendre les tables de logarithmes par cœur. On entra dans une chapelle suintante de larmes. L’effigie de Gor Ur était en croix surmontant un bourricot. Je saluais une vierge nue qui s’adonnait à la rupture de l’hymen avec une passion d’amoureuse. Elle me rendit un salut désespéré. C’était pas une Chinoise, donc elle souffrait. Gu haussa les épaules.

— Vous calicatulez, mon ami !

On sortit alors dans un jardin peuplé d’orangers en fleurs. Je me souviens : c’était à Courdoue et on avait bu le machaquito d’une Juive qui offrait son jardin au passant. Les rues étaient noires et blanches. Je te cherchais…

— C’est jori ! s’écria Gu en tapant des mains sur mes pieds sanglants. C’est vlaiment tlès jori !

 

C’était à Couldoue

et on avait bu le machaquito d’une Juive

qui offlait son jaldin au passant.

Les lues étaient noiles et blanches.

Je te chelchais.

 

Et vous l’avez tlouvée ?

— C’était pas une femme, si vous voyez c’que j’veux dire…

— Un enfant ? Nous peldons beaucoup d’enfants en Chine. Nous en retlouvons beaucoup aussi.

— C’était un mec…

À c’te époque, j’étais un amoureux, pas un baiseur, hé conard ! Enfin, j’étais poète et je l’prouvais. Gu cessa de me briser les os. Il avait l’air d’apprécier ce genre de confession qu’on fait pas à tout le monde, même sous la torture.

— Vous connaissez pas les Espingouins, dis-je. Ils sont jaloux de leurs femmes et manient le couteau avec l’expérience de l’infidélité matrimoniale. J’étais venu avec un copain anglais qui s’prennait pour un oiseau dans les meilleurs moments de sa schizophrénie. Je courais alors que lui prétendait voler…

— C’est ça, la poésie ?

Il avait l’air déçu, mais ses yeux reflétaient une joie contenue. Autant que je le dise maintenant, des fois qu’on se méprenne, j’ai jamais fricoté avec des mecs. Mais il fallait que je m’accroche à quelque chose et c’était tout ce que j’avais trouvé pour résister encore un peu à l’envie de crever pour que ça s’arrête. On entendait encore les cris de O. Carabos et les têtes des ombres s’exposaient à la lumière pour montrer à quel point cette souffrance les affectait. Gu exigea une autre poésie. J’avais pas vraiment d’inspiration et j’pouvais pas parler de mes pieds sans l’offenser.

 

La femme qui me précédait

ne possédait rien de connu

Je l’avais suivie pour savoir

mais elle ne me conduisit nulle part

et je dus la violer

alors que je l’aimais.

 

— Melde c’est beau ! s’écria Gu

Il cessa de frapper. Il avait l’air de quelqu’un qui cherche les mots, mais qui ne trouve que ceux qu’il vient d’entendre. La douleur croissait maintenant qu’elle ne résistait plus. Je poussai un cri pour soulager ma conscience. Il reprit alors mollement le carnage, sans cet appétit qui m’avait convaincu de me donner à lui pour ne pas me vendre à tout le monde. J’crois qu’il appréciait la nuance, me demandant d’en dire quelque chose sur la voie du poème :

 

Elle aimait les fleurs,

mais pas autant que moi

Je pris le risque

de lui en offrir une.

 

C’était pas trop, mais ça le rendait fou. Il exprima sa joie en m’arrachant une rotule. Était-il convaincu ? Et cela me sauvait-il ? Cet intermède m’aurait enseigné un autre aspect de la ruse. Il me demanda soudainement si j’avais l’habitude de ruser avec la souffrance.

— Vous me donnez l’implession de suivle les fils de ma pensée pendant que je fais mon tlavail. Je vais vous galder comme un petit chien. Ils ne peuvent pas me lefuser ça. Vous parlelez pendant que je tlavaille. Vous palelez de moi et du supplicié. Et je vous felai aussi soufflil pour entletnil votle jaldin poétique. J’ai besoin de poésie, de cette poésie qui veut se sauver, mais que je tiens à ma melci.

On s’était arrêté sous les orangers.

— Je ne suis pas un Chinois comme les autles. Voulez-vous bien devenil mon lemplaçant ?

— Je suis pas votre petit chien ?

— Un lemplaçant n’est pas un petit chien ?

J’pouvais pas lui expliquer que le remplaçant de John Cicada pouvait devenir le petit chien de Gu, mais que le remplaçant de Gu, s’il existait, ne pouvait en aucun cas être celui de John Cicada.

— Il a un petit chien, John Cicada ?

— Il en a un, mais c’est pas moi. En fait, John et moi, on s’est jamais rencontré. O. Carabos avait organisé cette rencontre, mais il a eu cette idée absurde de détruire l’Opéra de Pékin…

— Je vois, digu.

Il voyait sans doute rien. Une petite poésie lui ferait le plus grand bien…

— Non, non, dit-il. Il ne faut pas abuser des bonnes choses, surtout si elles vous lendent mérancorique.

— Vous avez un super accent américain, mec ! On va bien boulotter vous et moi.

 

Chez lui, c’était vert et rose, avec des rideaux de soie transparente dans la lumière. Il m’installa dans la baignoire parce que je saignais encore. Il fit couler une eau chaude qui m’anesthésia.

— Alols, poursuivit-il, ce John Cicada a voyagé tlès loin et paltout et vous êtes lesté à la maison… Et ce n’était pas sa maison… Où vous habitez, petit chien ?

— C’est compliqué… Faudrait qu’j’explique à quoi je sers…

— On sait tlès bien à quoi selvent les lemplaçants ! L’avez-vous lemplacé aux commandes du vaisseau intelgaractique ?

— Plus d’une fois !

— Vous savez donc piloter ces engins. J’aime beaucoup l’idée d’un petit chien qui sait piloter les vaisseaux.

Il m’offrit une douceur du bout des doigts. J’arrêtais pas d’saigner. Mais il parlait pas d’hémorragie. Seulement de l’avenir.

— Où sont Flankie-la-queue-énolme et Belnie-le-flimeur-velni-du-cul ?

Voilà où il voulait en venir, ce faux ami à la langue fourchue ! Il projetait l’eau de la poire sur ces lieux vacants de mon intimité, deux trous qu’il n’expliquait pas et qui étaient en rapport avec ce que O. Carabos avait planifié dans le cadre sans doute d’une enquête approfondie commanditée par l’industrie du remplaçant. Une technologie qui échappait aux Russes et aux Chinois, ce qui mettait le Monde Occidental à l’abri des ambitions arabes et iraniennes. Il parlait plus du poète.

— Vous mangez leli ? demanda-t-il.

Un autre petit chien attendait de savoir si je mangeais leli. Il était en laisse et Sabat lui caressait la tête qui s’aplatissait sous cette main de géant.

— Leli est bon poultou, vous devliez le savoil.

J’aurais pu me sentir à l’aise dans cette atmosphère raciste, mais j’avais pas l’moral. Il manquait une pièce à ma joie. Ça f’sait trois si j’comptais pas les trous d’mémoire.

— Flankie était un ami, dit Sabat qui parlait chinois à l’occasion.

Comment peut-on accorder sa confiance à un type qui en avait trahi d’autres ? Gu voulait pas en discuter. Il discutait jamais avec les chiens, d’autant que j’avais l’air d’un cochon de lait cuit au four et que ça l’rendait peut-être pédé. C’était qui cet autre chien qui me conseillait leli ? Il me regardait en coin, le croc visible dans l’ombre et la narine aux aguets.

— Belnie aussi était un ami, renchérit Sabat qui bandait sous ses bananes.

Pouvais-je me risquer à demander des nouvelles de mon ami O. Carabas qui transportait mes médicaments ?

— Il va mal, dit Sabat. C’est bon signe. Il mange comme quatre.

— Comme quatle quoi ? s’énerva Gu.

Sabat n’en savait rien. Il y avait deux hommes en lui : un type assez intelligent pour survivre sur le dos des autres qu’il trahissait et un con qui se demandait s’il avait cet air intelligent qui n’allait pas bien avec la couleur de sa peau. Le genre de type raciste qui se demande pourquoi les animaux ont quatre pieds et les hommes seulement deux, oubliant que les mains, ça sert pas qu’à se servir d’elles comme on a envie. Il énervait pas que Gu, ce qui m’rapprochait des idéaux de la Chine et de Confucion en particulier. Son chienchien bavait sur la sortie d’bain qui sentait encore la femme. Je jouais avec la savonnette parce que j’avais pas d’cucul.

— Duli alol, figu.

Le chien claqua les talons et pivota en direction de la cuisine. Sabat prit place dans la chaise qui m’était destinée. Il dit :

— Avouez-le, John ! Vous appréciez l’aventure, pas vrai ?

Gu attendait la réponse, immobile dans la position du lézard qui craint pour sa queue. Il versait du vert dans mon eau et je glissais ailleurs sans rouspéter.

— John aime les substances plus que l’aventule, n’est-ce pas ? murmura-t-il sans cesser de dealer à l’œil.

J’pouvais pas dire le contraire maintenant que je glissais.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir, les mecs ? demandai-je parce que c’était le moment de se renseigner.

— Qui est John Cicada ? Où trouver Frank et Bernie ? Qui êtes-vous ?

C’était Sabat qui parlait petit nègre. On pouvait pas être plus clair.

 

On m’servit du riz avec un accompagnement de légumes et de crustacés de la première génération. La gnole n’était pas mauvaise non plus. Une cuillère, une rasade. La première platée me rendit docile comme une feuille morte. Ma pompe à merde cafouillait sous les appareillages chargés des éliminations. J’étais presque seul, accompagné de O. Carabos qui s’exprimait couramment dans la langue de la douleur. Il puait aussi, à cause des sécrétions algiques et de l’hydrogène sulfuré. L’écran recevait en direct différé les images panoramiques du Memory Shoe Business qui était en liesse à l’heure où je vous parle librement. Des prisonniers du boulot envoyaient de l’air dans la statue de papa qui continuait de gonfler dans une ambiance préparatoire à couper avec les cils. C’était peut-être une Boucle Exhaustive Hier-Demain comme on en voyait dans les hallucinations supercommerciales de l’Enfance au Service de la Conservation Pratique de la Planète. Sans le hublot qui montrait la superposition Lune-Étoile du berger — lune en phase ascendante et étoile à la verticale de ce qui semblait être l’Axe du Ciel en période de Vacances Industrielles Revue par le Patronat —, sans cette vision somme toute poétique qui envahissait le hublot, j’aurais eu des pulsions autodestructrices et j’en aurais bavé avec le Système Sauvez-les du Néant et ses pratiques d’un autre âge. O. Carabos n’était plus en mesure de taper le carton et il s’en plaignait dans de longs gémissements qui semblaient en phase avec la théorie de la tonalité circulaire. J’pouvais à peine penser et bouffer en même temps.

— Si vous voulez, m’avait dit Sabat en petit nègre, vous pouvez doser la morphokolokine synthèse avec ce petit robinet.

— C’est pas un robinet ! C’est une petite queue !

— On a rien trouvé d’autre à part ce petit iranien qui servait de cucul à des camés.

— J’y toucherai pas !

— J’regrette, John, mais on n’a pas trouvé de fillette consentante. Faudra faire avec ce robinet, que ça vous plaise ou non.

— J’y toucherai à aucun prix !

— Vous direz pas ça quand vous commencerez à souffrir.

— Mais je souffre, bordel de merde !

J’avais beau crier, le p’tit robinet il arrêtait pas d’gicler sa spermature essentielle dans un tuyau qui s’enfonçait allez donc savoir jusqu’où dans ma chair, creusant je savais pas quel organe pour influencer mon comportement et la teneur de mes pensées. Sabat me montra comment il fallait agir sur ce qui restait du prépuce. Ça m’empêchait pas d’bouffer avec un appétit qui faisait le spectacle des écrans de contrôle. Ils me traduisaient en binaire retraduit au niveau du spectacle que papa critiquait vertement. En réalité, sa voix était un cut-up truqué. Qui pouvait écouter ces conneries à part Régal Truelle et ses innombrables remplaçants qu’il fallait maintenant appeler des répliquants si on avait pas envie de passer pour des idiots. Le plot s’acheva dans la confusion d’un discours destiné à chauffer la salle. Sabat m’encourageait à applaudir, mais on s’éloignait à la vitesse de la lumière croissant dans l’au-delà et j’avais des visions dantesques à couper le poil au ras d’la peau. Je faillis m’escaner à cause d’un débris étranger à la recette du riz aux crustacés de la première génération, des crustacés avec l’envie de forniquer quand c’est l’heure, un met de choix après le caca d’hirondelle des faubourgs et l’extrait de Hottentot au panaris universel. J’en aurais, de ces sommets de la Gastronomie Philosophique Extérieur-Intérieur, si j’apportais mes connaissances secrètes sur un plateau que j’avais intérêt qu’y soye au moins d’argent, sinon j’étais bon pour la rigole et ses infestations humanodomiciliaires. Ah ! J’étais dans la mouise jusqu’aux glandes mammaires, incapable de réagir comme un diplômé des Grandes Écoles et pas loin de ressembler à un valet d’ferme qui swingue constamment dans le foin. Sabat me confia qu’il en avait rien à foutre de ce qui m’arriverait si je m’en sortais, parce que j’aurais perdu mon honneur et mon apparence. Si je sortais d’ici vivant, j’trouverais plus à m’employer dignement pour paraître moins compliqué de la synapse. Ça l’faisait marrer, ce roitelet qui s’accroupissait uniquement pour chier.

— Vous avez p’t-être de la chance, petinègra-t-il. J’en ai bien moi. Et papa y cirait les bottes au lieu de manger ce qu’yavait dedans.

Une douleur infâme m’obligea à me servir du p’tit robinet qui réagit au quart de tour, pétaradant dans le foutre et les conditions précaires d’une existence qui finirait par s’en prendre à l’enfance avec la même fatalité de l’injustice et du dégoût. J’voyais pas sa gueule de camé au sucre, mais je l’imaginais pas sans la grimace du plaisir qui s’accroche à la transe avec le triste espoir d’en finir avec la merde organojudiciaire qui décide à la place de la vie. Un pauvre gosse comme je l’avais été, contrairement à John Cicada qui avait été heureux pendant que ses congénères se branlaient avec du savon d’Marseille. Un détail de mon anatomie fictionnelle qui figurait pas dans mon dossier d’embauche. Ah ! J’sais pas si j’ai bien fait d’vous révéler que j’suis que l’remplaçant, pas l’original, des fois qu’il vous vienne à l’idée d’en parler avec les autorités compétentes. Mais ça vous servirait à quoi de pas aller au bout de ce bouquin ? Vous en parlerez un jour à vos enfants quand y s’ra temps de passer au jeu et à ses conséquences cérébrales. Sabat me resservit sans chipoter. J’aurais pas d’dessert si j’me sentais mal. Qu’est-ce que j’aurais à la place du dessert ?

— Des clopinettes avec des prunes et des clous, qu’il dit en se marrant face au miroir.

 O. Carabos, qui écoutait malgré les ravages de la douleur, lança un cri en forme de mouette. J’avalais d’travers un morceau de la cervelle du crustacé qui bordait l’assiette de Sa Majesté outragée. Sabat lui confirma que son statut d’obstiné congénital lui ouvrait pas droit aux substrats iraniens.

— Nonmédéfoi ! clama-t-il pour se faire entendre.

O. Carabos retourna dans la douleur avec une taxe supplémentaire, ce qui m’inspira la docilité sans condition. J’avais soif de chitine, du coup, et j’en croquais des tonnes pour me faire bien voir. Sabat me promit un nid d’hirondelle avec des noix de lotus et un soupçon de sueur populaire. J’en avais l’eau à la bouche et pourtant, j’avais plus faim. Mais fallait finir et saucer avec du pain sur la planche, sans ménager le coude et l’index, comme c’était écrit dans le Grand Livre du Destin.

— Zaurez aussi droit à un traitement de faveur question sommeil et même fornication. Démissionnez maintenant si vous aimez pas être réveillé par les races inférieures.

 

Ça promettait ! Le repas terminé sur un vomissement interdit, on me retourna sur le ventre pour extraire la merde que la pompe pouvait pas débiter aussi nettement qu’un compte en banque. Je m’laissais briquer, l’œil sur la souffrance inadmissible de O. Carabos qui chuintait comme une fontaine publique, entre l’ombre des eucalyptus rouges et les entrejambes des pensionnaires de l’asile dont le mur de pierre grise descendait sur la ville comme les pans de la forteresse du roi Christophe. Ah ! J’étais traversé d’images muettes et l’écran les reproduisait avec une fidélité de jeune mariée. J’pouvais pas agir sur les boutons de la console qui jouait sans moi. C’était pas faute de m’agiter, mais je glissais dans le mauvais sens, à tel point que je me comprenais plus moi-même. Yavait-il une fin à ce voyage ?

— Ça dépend de vous, dit Sabat.

Quelle était l’influence de O. Carabos sur l’hypothèse de départ ?

— Aucune. Quand ce s’ra fini, je l’enculerai pour achever son éducation.

Sabat plaisantait pas avec la pratique du trou. Il possédait un bel engin à peu près tout l’temps en érection préséminale. Il gouttait comme un lys sur la nappe brodée au tissu vaginal, prêt à m’humilier par la pompe si je la fermais pas. Encore une question, Sire…

— Qu’est-ce qu’on fera vous et moi à Shad City si O. Carabos n’est plus en état de m’approcher de l’original que je remplace plus trop en ce moment ?

— Vous le remplacez plus que vous n’croyez, John. Encore une giclée ?

— Si c’est d’la gnôle, patron, j’veux bien réessayer !

Tu parles d’une gnôle ! À l’intérieur, le p’tit iranien avait un goût sucré passablement conservé dans l’acide des faubourgs téhéranais. Je grimaçais dans son miroir pour démontrer qu’on n’était pas en phase lui et moi et qu’il pouvait aller se coucher sans moi. Je suce bien, mais pas à ce point !

— Vous énervez pas, John, dit Sabat.

Il observait la canule millimétrée à travers la lentille du jeune Iranien.

— Vous sentez quelque chose, LÀ !

Ni là, ni rien. Qu’est-ce que j’pouvais répondre à ce genre de question sans risquer la flagellation par le bas ? Je frémissais partout, brouillant les pistes du Savoir. Sabat reniflait la simulation. Son œil, grossi par les effets de rétine du Perse, explorait mon nombril comme si c’en était pas un.

— Zavez été jusqu’où ? me demanda-t-il.

— Jusqu’à la rivière. Ensuite, j’ai traversé le pont avant de me rendre compte que c’était une illusion et que j’étais en train de nager, luttant contre le courant avec le courage du désespoir…

— J’aime pas vos manières, John ! J’prévois le pire entre vous et moi.

J’avalai l’acide de ma salive avec les bulles salées de la prémonition.

— J’vous dis la vérité, DOC ! Vous pouvez vérifier. Les courbes signalent un va-et-vient des mêmes phobies migratoires. Pas un pic pour avertir l’esprit que je serais en train d’essayer de vous berner, Bernie !

— Avalez ça !

C’était de la poudre de perlimpinpin. L’Iranien tourna de l’œil.

— Si c’est pas une jolie petite bite, ça ! s’écria Sabat.

C’était c’que c’était. On voyait plus bien à cause de la nuit solaire. Un reflet de hublot indiquait qu’on descendait d’un cran sur l’échelle des orbites. O. Carabas râlait comme un nourrisson qui sent venir la douleur alors qu’une goutte de sucre vient de lui donner de l’espoir. Il me regarda comme si j’étais le seul responsable de ce qui lui arrivait sans moi. Il voyait que j’avais moi aussi des problèmes et une existence à sauver du naufrage de la douleur et de l’ennui, mais ça l’intéressait pas que je m’aime à ce point tellement il s’aimait lui aussi. Sabat en jouait.

— C’est dingue ce qu’il faut comme temps pour la gonfler cette statue de papa Cicada !

J’étais d’accord avec lui. Papa gonflait tellement qu’on pouvait légitimement se demander si on n’était pas en train d’halluciner sans hallucinogène. Vous hallucinez comment, vous ?

— John ! N’influencez pas les témoins. Sans leur témoignage franc, on peut pas déclarer la mort du condamné sans jeter le trouble dans l’opinion. Fermez-la !

Ils étaient silencieux et somme toute aussi discrets que des carabins en stage d’application pratique du phénomène-frottis maladie-palliatif. Assis sur les gradins entre deux hublots qui consacraient papa à la postérité du succès populaire, ils se contentaient d’observer les effets de la douleur sur l’esprit et ses conséquences sur l’avenir de la chair. De temps en temps, ils priaient Jélah en se coltinant des produits consacrés, ce qui ne réduisait pas leur crédibilité scientifique. Zétaient pas assez cons pour s’laisser réduire au logotype qui ornait leurs épaulettes. Vus d’ici, ils avaient tous la même gueule, un peu de traviole à cause d’une pratique serrée du calcif. Zavez les yeux gorgés d’un liquide gorurien coupé de tendances racistes. Ils buvaient le cocktail neurone-expansion de l’univers qui était à la mode parce qu’on avait envie d’améliorer la qualité de la foi avec des preuves textuelles postlisibles. Leurs doigts étaient contrôlés directement par une annexe de la Cour de Cassation qui cassait pas des manivelles question justice, mais qui s’appliquait parfaitement à l’esprit de conservation des Biens de l’Humanité, nourrissant leur Chronique avec des fables qui n’étaient rien d’autre que ce qu’on voulait savoir et donner en héritage.

— Si vous vous adressez à eux, m’avait conseillé DOC du temps où je pratiquais l’art de la queue et le syphonnage par le cul, n’oubliez pas qu’ils sont les locataires du dessus et que leurs nuisances sont dues à l’état du plancher, ce qui les innocente d’avance.

Mais je m’adressais à leurs filles qui n’avaient pas encore l’âge de participer aux partouzes organisées par la Religion sous la surveillance de la Politique avec le consentement tacite des Banques. Je les prévenais de l’ambiguïté nation-sexe avec les mots de la tribu, prêt à sauter le pas de la chanson, voire du poème, si les conditions étaient réunies pour passer à des actes secrets destinés à pourrir la mémoire et le temps qui passe parce qu’on est condamné à en reproduire les détails nourriciers de la confession. J’avais qu’à ouvrir le robinet pour me faire comprendre. On parlait pas, on échangeait des regards pour se déchirer mentalement. Et j’avais que deux envies : retourner à New York pour célébrer avec les autres papa et ses œuvres séminales ; ou arriver en grandes pompes funèbres à Shad City pour dire à John Cicada ce que je pensais du système d’assurance-vie. Sabat prétendait m’aider à échapper au Jugement. J’pouvais pas encourager O. Carabos à apprécier les bons côtés de la souffrance ni les bénéfices de l’ennui. Il avait les glandes séminales à l’air, la prostate en berne et la queue d’un pendu. En plus, il chiait avec une facilité qui lui valait la sympathie des puéricultrices convoquées en marge des Juges. J’étais moins attirant du fait de l’appareillage électromécanique dont les aimants claquaient comme des langues de bois. Gu s’amena en cours d’explication :

— Nous allivons ! Plépalez-vous, John. Ça va faile mar.

C’était l’moment d’serrer les dents entre elles sans se prendre la langue ni l’intérieur des joues, une pratique réputée facile dans le Monde des bons élèves et des malades guérissables, mais que le caractère irréductible des méthodes de transformation rend à peu près aussi commode que le yoyo en apesanteur ou le doigt dans l’cul en période de chiasse. Sabat m’injecta un adoucissant avant la lessive. Il me frottait le dos à l’air pur quand le vaisseau a donné des signes de vol plané. Le moniteur indiquait que quelque chose clochait, mais que l’inquiétude n’était pas utile ni même recommandée.

— C’est vous l’pilote, John ! s’écria Gu qui s’accrochait aux couilles du Président avec une aisance de mouche à merde.

— Vous êtes le pilote, répéta le Président.

J’savais pas bien c’que ça voulait dire dans la bouche d’un malfrat du Droit, mais je comprenais la frousse de Gu comme si j’avais le pouvoir de la commenter sans m’écarter de la vérité. De nouveau, l’hydrogène sulfuré se mélangea à l’odeur de la pisse sous l’égide de Jélah et de Gor Ur qui se partageaient le Monde et ses ressources exactement comme le commun des mortels hésite entre Ikéa et le statut de SDF. Ce que j’tenais entre les mains, c’était les commandes. Des fuites d’électricité et de fluide préséminal m’envahirent jusqu’à ce qu’on avait mis à la place de mon trognon d’origine. Je m’activais comme le mâle de la mante religieuse, toutes pattes dehors. Papa continuait de gonfler au-dessus d’une foule qui en demandait encore malgré un pouvoir d’achat en baisse chronique. Et dans la fusion de l’air, Shad City avait l’air d’un hameau tranquillement enneigé où John Cicada se préparait à mourir pour ne pas vivre nu. Je reçus ses premiers messages à 1012 orbites d’altitude en zone interchangeable communautaire. On était à deux doigts du point de non-retour et mon cerveau refusait obstinément de se servir des programmes de calcul. On est jouasse ou pas dans ces circonstances.

 

Ils libérèrent O. Carabos une heure après notre arrivée à Shad City que j’avais manqué de peu à cause de la neige et des tourmentes qui ravageaient les vallées. Sabat n’avait pas caché sa déception relative à une imprécision de plusieurs milles à vol d’oiseau. La sortie de O. Carabos n’améliora pas son humeur. On était sur la route, mais sans véhicule à moteur et le carabin se plaignait d’une douleur dentaire qu’il arrêtait pas d’explorer avec un ongle aussi sale que les outils qui l’avaient charcuté pendant toute la durée du voyage.

— Pour êtle disclet, c’est disclet ! dit Gu en s’amenant.

Il trimbalait une gnôle à bord d’un flacon de terre cuite. O. Carabos refusa à cause de sa dent, par contre il n’y avait aucune contre-indication pour m’empêcher de me réchauffer.

— Y s’réchauffera pas en commençant par le cul, dit O. Carabas qui poursuivait la même idée depuis le début du voyage.

Sabat s’enfila deux bouchons en regardant la neige tomber sur mes joues. Il en avait plein les cils et ça lui donnait un air poupon. Gu me servit un bouchon que j’avalais sans prendre le temps d’apprécier la formule magique. Il attendait que je pose une question intelligente sur l’ethnie qui fabriquait ce carburant salivaire. J’avais pas d’questions derrière les yeux, rien que d’la crainte et une terrible envie de me rendre utile pour qu’on oublie que j’avais mal au mauvais endroit.

— Une patrouille nous repérera, dit Sabat.

Il avait été officier en Afrique avant de devenir banquier. Il observa méticuleusement ce qu’on pouvait voir des deux flancs de montagne qui descendaient des nuages noirs. Il connaissait le bruit d’échappement des molahmobiles. Il avait vécu un envahissement lors d’un séjour putoludique au Bahrayn où il s’essayait à dépenser de l’argent public. Les molahmobiles craignaient la chaleur, pas le froid, d’après lui. Ça les rendait terriblement efficaces en période blanche. La Presse parlait d’un envahissement par élimination systématique des principes fondateurs de la Cité. On voyait des Iraniens partout, même dans les crèches où ils se trahissaient par l’usage de la seringue et de la corde à nœuds. Gu se marrait en attendant, servant la gnôle dans le bouchon où grouillaient mes virus obsolètes. J’étais vaincu d’avance si c’était un jeu, ou à côté d’mes pompes si y avait rien à glander. O. Carabos me lançait des regards désespérés. Il se tenait les mains avec les pieds, secouant ses oreilles pour évacuer les cristaux qui embarrassaient ses yeux aux iris dilatés à mort. Gu lui présenta plusieurs fois un bouchon, mais il interposait un pied et le Chinois me le vissait entre deux vertèbres et je jouissais comme un branleur.

— J’vois rien ! rouspéta Sabat.

Il scrutait la neige qui tombait dans un faisceau de lumière bleue. Le sas était resté ouvert des fois que l’urgence nous inspirerait une bousculade dans l’odeur de l’urine. Partout, Gor Ur régnait en maître du temps qu’il fait, le seul temps à prendre en considération si on avait l’intention de survivre au temps qui passe qui était le temps des minus habens et des pleureuses qu’on soulageait régulièrement de leur fardeau. J’avais pas été cet enfant… enfin, John avait été heureux d’être un enfant et il était devenu un adulte heureux et comblé. Qu’est-ce qu’ya d’mal à ça, hein les mecs ?

— Ya pas d’mal, dit Sabat sans cesser d’se méfier de la beauté tranquille du paysage. Moi aussi j’ai été un enfant heureux. Ya pas plus heureux qu’un enfant qui sait ce qu’il veut. Ya pas d’enfance heureuse sans ce galimatias de désir et de volonté.

— Vous êtes heuleux maintenant ?

— Heureux d’être là ou d’chercher à m’en sortir ? Vous êtes des cons parce que vous posez pas les bonnes questions ou que vous en posez des ceusses qui sont pas fini d’poser. Faut réfléchir pour être heureux. Moi, j’en prends le temps.

Il était impérial, le Sabat, avec son manteau en peau d’Iranien. Il avait déployé son œil et réglait constamment le détail avec une mollette frittée à la méninge embarrée. Deux doigts nus et noirs entraient en contraste avec le blanc qu’un groupuscule iranien lui avait légué avant d’être cuit à la vapeur. C’était une peau délicate et délicatement retroussée aux entournures, cousue de fil blanc et prête à l’emploi en cas de coup du sort. Gu me fit remarquer que cette armure avait l’avantage de pas trahir les intentions de celui qui se protégeait. Sabat avait l’air de se rendre à un cocktail, pas à la guerre. Et pas un détail échappait à sa vigilance de mangeur d’hommes.

— Qu’est-ce que vous mangez, vous ? me demanda Gu.

— Des clopinettes la plupart du temps parce que je m’suis fait avoir par la passion du voyage circulaire. Mais ça m’arrive de goûter à des mets tellement bons que j’suis pas capable de les apprécier à leur juste valeur.

— C’est John qui palre ?

— John ou qui que vous soyez.

Gu était sur le point de détraquer mon antenne parabolique. Il posait les questions avec un temps d’avance sur les réponses qui me parvenaient en provenance du cerveau de John.

— Qu’est-ce qu’il fout ?

— Il surveille le ciel…

— Non, John. Qu’est-ce qu’il fout ?

— Rien pour le moment. Il nous attend pas. Vous auriez dû prévenir son système de référence.

Y zavaient pas prévenu John parce qu’ils voulaient le surprendre en flagrant délit d’écoute intermédiaire. Ils l’enfermeraient dans un placard à balais et je m’f’rais passer pour lui en attendant qu’ils trouvent ce qu’ils étaient venus chercher, un truc dont j’avais pas idée et qui m’regardait pas. J’angoissais à mort dans ma peau de chien véritable. Sabat eut un spasme.

— Ils arrivent ! dit-il en sourdine.

Il se plia dans l’ombre alors que Gu et moi on était en pleine lumière et tenus d’y rester si on voulait pas se prendre une balle dans la cervelle. Une navette traversa lentement le lourd manteau de neige qui plombait l’ambiance. Un projecteur explora le vaisseau qui se tenait gentiment dans notre dos tandis que Sabat évaluait la distance en cas de malheur. J’étais tellement mouillé que mes connexions fluides déversaient mes sécrétions dans le fossé juste sous le panneau qui indiquait qu’y fallait pas l’faire sous peine de poursuites judiciaires.

— C’est pas des Iraniens, dit Sabat sans relâcher son attention. Ça pue pas l’Iranien. J’connais pas cette odeur.

Il s’y connaissait en cigare. Ça l’intriguait de pas savoir et il reniflait bruyamment en se frottant le nez pour évacuer la neige. La navette se posa sur ces entrefaites. La voix de CAP m’inonda de bonheur.

— C’est vous, John ?

Il demandait pas ce qui m’était arrivé parce que ça regardait peut-être pas mes compagnons de voyage. Il apparut dans le sas, armé d’un destructeur de cohérence dont le faisceau se posa sur moi à l’endroit où j’avais plus qu’à m’servir de mon imagination pour baiser. Il demandait toujours rien. Il dit à Gu :

— On s’connaît ?

Et Gu répondit qu’il voyageait beaucoup pour lutter contre le stress. CAP doutait clairement de la sincérité du Chinois qui caressait la crosse de son arme secrète qu’avait rien à voir avec la séduction. Sabat s’inquiétait visiblement d’être tenu à l’écart de la conversation. Y savait pas que CAP haïssait les Noirs depuis que son papa, qu’était pas un héros et pas vraiment un minable, avait été violé par un GI qui avait avoué n’être qu’un Blanc au sang noir. Ah ! Il avait pas aimé cette trahison, le fils à son papa, alors que le papa avait apprécié la douleur et s’en était même confié à la justice sans huis clos ni rien pour changer la vérité en expérience probable. Pour envenimer une relation qui n’avait aucune chance de crever le plafond du désir, Sabat revêtait le manteau des rois que papa CAP servait scrupuleusement quand le GI l’avait envoyé réfléchir dans les limbes. Papa CAP avait jamais compris que son fiston ne comprenne pas qu’il avait de la chance de pouvoir comprendre ce qui pouvait se passer entre un homme qui sait et un autre qui sait pas encore.

— Zêtes armés ? demanda CAP.

Il était seul. Gu se renseignait, tapant sur les touches avec les couilles.

— Vous vous connaissez ? me demanda-t-il.

— C’est mon lien substantiel, dis-je comme si je m’adressais à un wiki et que ça me faisait mal de dire la vérité à une communauté de paranos qui ont mal au cul avant même de s’en servir devant les enfants.

— On s’est goullé, expliqua-t-il pour rassurer CAP qui cachait rien de sa méfiance professionnelle. Vous zarrez pas nous tiler dessus ?

— Dessus, non, mais en pleine poire, certainement, si vous vous expliquez pas clairement. Vous êtes prisonnier, John ?

J’pouvais pas dire oui, comme ça, pour simplifier une situation que je maîtrisais pas. Gu me menaça directement avec un ongle arraché au réseau. Sabat continuait de renseigner son arme secrète. J’avais aucune envie d’assister à la mort de CAP qui n’était pas couvert par une bonne assurance. Il comprenait quelque chose, mais sans certitude et je faisais rien pour l’aider à se décider. Il avait en face de lui les deux tueurs les plus dangereux de New York et de Pékin, plus un remplaçant qui craignait pour son plan de retraite.

— Dites-lui que vous êtes libre de faire ce que vous voulez et que vous en avez marre d’être surveillé chaque fois que vous allez prendre du plaisir, dit Gu sans plaisanter.

Je le dis, soignant la métaphore jusqu’à l’hermétisme. CAP régla mentalement le destructeur, prévoyant deux tirs instantanés. Sabat leva les mains au-dessus de sa tête crépue que la neige ne parvenait pas à enfouir dans l’ombre.

— Qu’est-ce que vous transportez ? Qui est ce mec ? John ? Qui c’est ce guignol qui me fait des signes ?

O. Carabos faisait les signes que j’aurais dû faire si j’avais eu un mélange de jugeote et de couille à la place du liquide céphalorachidien. Mais j’avais pas honte de vouloir sauver ma peau. J’avais pas envie de jouer aux quilles avec le destin. Il fallait que je répondisse à la question qui conditionnait la suivante, peut-être une fraction de seconde avant l’explosion de la haine.

— C’est mon toubib, CAP.

— Vous êtes malade, John ? On vous a cherché pendant deux jours. Sally s’en est pas remise. Elle dit que vous êtes allé acheter un paquet d’clopes et que ça vous a pris sans explication ni rien. On nous a expliqué que ça arrive en temps de guerre et on a arrêté les recherches. C’est dingue !

— J’vais beaucoup mieux, CAP. O. Carabos est un bon carabin…

— C’est O. Carabos ? Le type de la pub ? Ah ! Vous m’en voyez ravi !

— Dites quelque chose, carabin, fit Gu entre les dents.

Mais O. Carabos n’avait plus rien à dire. Il se tenait à l’entrée du sas, environné de lumière bleue qui révélait à quel point il avait saigné.

— C’est le sang de monsieur Cicada, expliqua Gu. Il a eu une hémollagie à cause de la décérélation. Il en a mis paltout et on s’est posé sur cette loute en catastrophe. On a eu de la chance, monsieur l’officier. Et on a besoin de vous, comme vous voyez…

CAP n’avait pas l’air convaincu, ce que Sabat observait avec précision. Ses yeux blancs clignaient dans l’ombre. CAP lui demanda de rejoindre les autres alors que O. Carabos se tenait à l’écart de l’endroit où Gu et moi on se pintait joyeusement. Il avait jamais été clair dans l’action, CAP. Il allait commettre une erreur fatale et j’y perdrais une jambe parce que j’étais pas aussi veinard que lui.

— On s’réchauffe sans les copains, plaisanta-t-il.

Gu compris du premier coup alors que je me demandais de quel copain il parlait, CAP. Le flacon s’envola, traversant la neige pendant que Sabat calculait sa trajectoire exacte, des fois queue. CAP en dévissa le bouchon l’instant suivant, comme s’il s’était rien passé et qu’on avait tort de vouloir en dire quelque chose. Il avala en montrant ses dents rutilantes de tueurs à gages. Il tuerait personne si on lui en donnait pas l’occasion, parce qu’il était pas payé pour ça. Je comprenais ça. Et ça m’rendait inoffensif comme si les mouches m’avaient jamais fait chier pendant la sieste. Le flacon s’envola alors en direction de Sabat qui repéra tout de suite un signal étranger à l’attente sur son écran de contrôle intégré. Gu eut tout juste le temps d’expliquer au nègre ce qui se passait à l’extérieur de son mental. J’avais jamais autant sué de ma vie. O. Carabos déclara qu’il avait pa zenvie de vanter les mérites de l’alcool ni de critiquer scientifiquement ses effets sur la cohérence des relations humaines qu’il envenime de toute façon. J’avais plus soif.

— Ça va, dit Sabat qui renvoya le flacon dans la direction de Gu. Vous voulez bien nous indiquer le chemin, monsieur l’officier ?

— Vous pouvez bien aller vous faire foutre, grogna CAP. Et là, je parle que du nègre.

Il fit un geste obscène.

— Il reste là, dit-il. Ou il rentre à pied. Comme il veut.

Ce choix ne réjouissait pas Sabat et il le dit.

— Avec le beau manteau que vous avez, dit CAP qui en riait d’avance, vous aurez pas froid. Vous voulez d’la lumière ?

Sabat reçut à temps un message de la diplomatie chinoise. Il allait s’énerver.

— J’coucherai dans le vaisseau, dit-il en se débranchant. Carabos restera avec moi des fois que je choppe un rhume. Allez-y, Gu.

Gu hésitait. Rien ne se passait comme prévu. Pas vraiment.

— Dites à Frank et à Bernie de venir avec nous, conclut CAP en rigolant parce qu’il était en train de se foutre de l’Alliance Chinafrique sans rien payer à ses employeurs.

Gu se mit à grogner comme un cochon d’Inde qui veut pas reconnaître qu’il est nourri à l’œil.

— Frank ! Bernie ! beugla CAP dans ses mains en porte-voix.

Je réussis à lâcher un « zêtes dingue, CAP ! », mais Sabat était décidé à aller au fond des choses. Il appela lui aussi Frank-la-queue et Bernie-le-frimeur sans obtenir bien sûr de réponse. O. Carabos était pris d’une irrésistible crise de fou rire, peut-être pour pallier ce que je ressentais sans retenue.

— Ils veulent pas venir, dit Sabat qui avait l’air vraiment désolé que Frank-la-queue et Bernie-le-frimeur en fassent qu’à leur tête alors qu’on était sur le point de s’entendre avec les autorités.

CAP apprécia la nuance.

— O. Carabos viendra avec nous, dit-il. Vous s’rez pas seul pour passer la nuit. Frankie est un bon joueur et Bernie déteste pas la rigolade si on boit un bon coup.

— Et qui c’est qui m’soignera si j’attrape une angine ? rouspéta le nègre.

— Vous attraperez rien, pas même les mouches. Venez, vous trois.

On était donc trois. Je recomptais avec les doigts. Gu, O. Carabos et moi, ça f’sait quatre avec CAP qui n’était peut-être pas seul s’il était accompagné. Sabat accepta l’enjeu. Il parla même avec Frank et Bernie à travers le sas. Il nous sauvait de l’humeur imprévisible de CAP qui savait pas jouer sans faire chier au moins un de ses adversaires. On avait la chance que Sabat y soye un nègre et que le CAP il aimait pas les nègres à cause d’un traumatisme de l’enfance tellement grave que c’était son père qui en aurait souffert s’il avait pas aimé ça. CAP secoua son arme et Sabat referma le sas sur lui, coupant la lumière qui cessa d’éclairer la boue de neige et de sang qu’on laissait une fois de plus derrière nous. À l’intérieur de la navette, on était à l’étroit. Gu proposa ce qui restait du flacon et CAP l’absorba d’un trait.

— Zêtes des cons, les mecs, mais j’vous en veux pas, dit-il en mettant les gaz.

J’en voulais à qui, moi ? Yavait pas d’nègre dans mon bonheur d’enfant, ou alors il ressemblait à mon nounours, ce qui explique bien des choses.

 

Kol Panglas nous reçut dans son petit bureau, entre le classeur et le radiateur. CAP nous avait poussés dedans, mais il était resté dehors sans avoir pu refermer la porte. Ça sentait le cigare et la gnôle. Gu était menotté et il grognait dans sa langue, refusant de s’asseoir sur le strapontin que lui offrait Kol Panglas en même temps qu’un petit verre surmonté d’une friandise bleue. O. Carabos attendait patiemment le coup de téléphone de l’infirmerie. Il était plongé dans sa pensée, ne remarquant même pas qu’il avait lui aussi droit à un traitement de faveur et que les filles allaient bientôt s’amener. Plus stoïquement, je patientais sans cesser de regarder par la fenêtre. On était à New Paris et je comprenais rien à cette histoire.

— Installez-vous, les amis, commença à expliquer le magistrat.

Il s’offrit un cigare qu’il pinça longuement avant de l’allumer. La flamme de son briquet m’aveugla. J’avais pris trop de fombre pendant le voyage, à cause d’une douleur qui venait de loin. Mon cucul artificiel reposait sur un coussin moelleux comme un oiseau. J’avais plus qu’à écouter et fermer ma gueule.

— Vous êtes à New Paris, mes amis, continua Kol Panglas.

J’étais peut-être le seul à écouter ou alors on était deux, CAP et moi. Gu parlait sans arrêt de choses qu’on était incapable de traduire et O. Carabos s’efforçait de pas avoir envie de violer la première venue. Il parlait lui aussi, mais de dignité, ce qui expliquait les p’tits sourires en coin de CAP qui bronchait pas, saluant les passants d’un couloir qui avait été un vecteur important de mon travail au sein de la société. Kol devint amer et me regarda droit dans les yeux.

— Vous vous êtes fait avoir par cette bande de voyous au service du Mal, me dit-il. Vous devriez être en ce moment à Shad City en bonne compagnie…

Il décrivit avec la fumée les courbes avantageuses de Sally Sabat. J’en avais l’eau à la bouche. Il s’aspergea longuement avant de continuer.

— Vous vous la couleriez douce, John ! Qu’est-ce qui vous a pris d’abandonner un pareil morceau de bravoure amoureuse pour aller rendre des hommages de trop à ce papa qui pensait même pas à vous quand il est mort ?

— Vous savez même pas s’il est mort ni comment !

— On sait tout, John, et ça ne vous dirait rien de l’entendre si la Loi m’autorisait à vous donner cette information. Un cigare ?

J’acceptais plutôt un verre de plus, avec un nuage de fombre. Kol Panglas me servit, puis me regarda ajouter la pincée de poussière d’ombre. Il avait l’air déçu, mais comme peut l’être un père qui constate que son fils ne fera jamais un bon joueur de foot. Je lui fis remarquer que je n’étais que le remplaçant de John et qu’à ce titre j’avais droit de pas aller plus loin que la ressemblance.

— Je vous le concède, dit-il. Contentons-nous de la ressemblance et approfondissons le sujet. Le circuit réintégré que vous avez à la place de l’hypophyse indique que vous avez espéré finir vos jours ailleurs qu’à Shad City, ce qui est strictement interdit par les clauses de votre contrat…

— Mais c’est John qui… !

— John, c’est vous, et vous avez nui à son existence tracée au cordeau par nos services psy…

— Il a qu’à démissionner une bonne fois pour toutes !

 

J’avais crié avec le cœur, ce qui arrache toujours la douleur à son petit nid douillet. Kol Panglas prit O. Carabos à témoin, mais le carabin avait trop mal aux dents. Gu, qui comprenait ma situation, cessa de parler pour nous observer comme s’il avait le moyen de nous empêcher de sortir de cette conversation ridicule en temps de guerre.

— Nous ne sommes pas en guerre, John ! fit le magistrat.

— Les Iraniens…

— Ya plus d’Iraniens sur la Terre, John. La bombe leur a pété dans les doigts. Ça sentait la rose et le pied de mollah. Vous trouverez ces échantillons significatifs au Musée de la Connerie Humaine. C’est gratuit pour les infirmes…

— ÇA vous en bouche un coin coin que je soye gallé infirme !

— Du travail chinois. Vous ont pas parlé du mercure et du plomb ? Vous feriez mieux de la fermer, John, et de retourner à Shad City pour glander comme le mérite le héros que vous êtes que vous le vouliez ou non…

— Je glandais pas ! Sally Sabat et moi on enquêtait sur les agissements de celui qui se fait appeler Régal Truelle. C’est un problème de comment certains citoyens à qui on confie nos transports en commun se font passer pour des exemples de santé mentale alors qu’ils sont en train de nous pourrir la vie. Nous avons suivi un autobus bondé et on s’est retrouvé à Shad City. C’est pas plus compliqué, DOC !

— J’suis pas DOC, fit O. Carabos.

Il était pas en état de refaire le chemin avec moi, depuis ce jour où j’ai perdu les pédales parce que je jouais à la belote pour la première fois et pour pas me distinguer des autres que papa lançait à ma poursuite comme une meute de chiens qui jouaient aussi à la marelle s’il y avait des filles au dessert. Le comptoir sentait l’encaustique. J’avais pas plus de cinq ans. On jouait aux dés aussi, mais à la cave, des fois que ça soye pas autorisé par la foi.

— De qui parlez-vous ? John a été un enfant heureux. Vous devriez l’savoir !

Ah ! La légende de l’enfant heureux persistait comme un sapin d’Noël, mais une pluie acide se chargeait maintenant de parler d’autre chose. Kol Panglas eut l’air épouvanté l’espace d’une demi-seconde que je mis à profit pour lui demander des nouvelles de Frank-la-queue et de Bernie-le-frimeur. Il mouillait son cigare au bord d’une langue qui se cherchait encore des raisons de pas servir la patrie au-delà du raisonnable, voire du supportable raisonnablement. J’en avais marre de bander dans un bocal et de chier dans une sonde. Kol Panglas pouvait comprendre, mais il était limité dans le temps, comme une horloge à ressort ou à pile. Il avait d’ailleurs cet air vertical qui sert à combler un vide au bout du couloir. Quand j’y pense, je m’suis montré beaucoup moins servile durant toute mon existence et plus utile aussi. Mais j’ai pas à m’en expliquer dans un bureau miteux qui sent le rideau et l’écaille de radiateur. Kol bredouillait, exactement comme s’il parlait chinois et que GU n’y entravait queue d’alle. J’avais jamais fricoté avec les alles, mais c’que j’en savais relevait du mythe fondateur, comme les mamelles de la louve.

— Ça va ! dit Kol en secouant son hermine. On s’égare.

Il se mit à compulser un registre me concernant. Les branches annexes compliquaient mon arborescence, à tel point qu’on pouvait se demander comment le système avait estimé que ma candidature n’était pas en contradiction avec le phénomène du remplacement sécuritaire. J’en savais rien moi-même. J’avais pas caché mon enfance ruinée par la santé mentale d’un père qui buvait avec joie au détriment du bonheur familial et par les activités clandestines d’une mère qui lessivait au lieu de se laisser embarquer dans des amours ancillaires que papa n’aurait pas appréciées en dehors de la pratique du boulevard.

— On parle pas du même John ! s’écria Kol Panglas qui craignait le déni de justice et était prêt à m’enfoncer si ça pouvait le sauver de la destitution.

 

Toujours pas d’nouvelles de Frank-la-queue et de Bernie-le-frimeur. J’avais plus qu’à prendre mon mal en patience. En attendant, j’étais malheureux comme un oison tombé du nid, piaillant au pied de l’arbre, voyant distinctement le nid et les frérots et incapable de comprendre ce qui m’était arrivé : j’avais été poussé, oui ou non ?

— Qu’est-ce que vous en pensez, DOC ?

— J’ai jamais eu mal aux dents. C’est peut-être pas les dents…

— C’est la glossesse, dit Gu que cette idée réjouissait.

Kol comprenait pas l’illusion. Il ouvrait son bec fumant en hochant le chef.

— Nous avons fait l’amoul rui et moi, précisa-t-il sans cesser de se marrer.

O. Carabos s’insurgea, oubliant sa rage.

— C’est faux ! On n’a même pas…

 

Dehors, la Tour rutilait sous les éclairages festifs. Je pouvais voir la Seine et un pont qui l’enjambait sous les coups de pied des passants pressés d’en finir avec les apparences. Gu expliquait que Carabos était dérivé de Canabis et que lui et DOC étaient donc cousins par le sang. Kol, que la gnôle commençait à rendre mélancolique, parlait dans le téléphone à quelqu’un qui comprenait pas ce qu’il disait. On voyait son profil sur l’écran. Il avait un nez gonflé par d’innombrables interventions chirurgicales qui constituaient le fil d’Ariane de sa vie secrète, un peu comme ma main droite avait subi tous les écrasements possibles et imaginables, ce qui expliquait la phobie des interstices de ma vie d’adulte. On avait des choses à se dire. Le système en témoignait, mais le moment était mal choisi pour les effusions. On devait impérativement s’en tenir à la procédure. CAP, qui gardait scrupuleusement la porte, éloignant les curieux d’une voix ferme qui laissait aucun doute dans leur esprit passablement déçu, me confia que j’allais un peu loin question exigence et pas assez côté tranquillité. Il pouvait avoir lu ça dans un rapport me concernant.

— J’ai un Chinetoque loupé et un carabin blessé dans mon bureau, dit Kol dans le téléphone. Venez les chercher. Oui. C’est urgent.

CAP sourit. Il laissa passer le brancard. Je dus me lever pour laisser de la place. Gu fit valoir ses droits de prisonnier de guerre alors qu’on n’était pas en guerre contre la Chine et DOC soutint la thèse contraire en s’installant sans résistance dans le brancard auquel il avait droit en cas de souffrance inadmissible. Kol observait la scène en se mordillant l’intérieur d’une joue. Son cigare s’était éteint entre ses doigts boudinés et jaunes. J’en profitai pour la fermer.

— Qu’est-ce que ça vous direz un p’tit séjour à Shad City aux frais de la Princesse ? proposa Kol.

L’équipage sortit dans un grand bruit à cause de Gu qui voulait pas partir sans m’embrasser sur la bouche. CAP poussa le deuxième brancardier qui rouspétait en s’arc-boutant.

— C’est bien, Shad City, dit Kol qui flattait ma clavicule. Vous vous y plairez, John. C’est le moins qu’on puisse faire pour vous.

— Et Frank-la-queue et Bernie-le-frimeur ?

— On les retrouvera là-bas. Je viens avec vous.

Ce qui m’inquiétait.

— Juste pour le plaisir, ajouta-t-il. Vous connaissez Roger Russel ?

— J’connais qu’lui !

— On trinquera ensemble dès qu’on aura trouvé des filles. Venez, John !

CAP referma la porte et nous suivit. C’était pas loin, d’après Kol, où on allait. On avait besoin d’une navette. Je piloterais si c’était pas trop me demander. CAP frémit. Il pilotait lui aussi, mais il avait jamais été aussi loin. Mais surtout, il venait pas avec nous. Il ne parut pas soulagé, plutôt déçu. Il nous suivait alors comme un petit chien, haletant sans coordination des pattes. On l’abandonna sur le seuil du Service des Missions Délicates. Je frémis.

— On a le temps de se faire beaux, dit Kol qui signait la paperasse nécessaire.

J’enfilai une combinaison de service dans le sas. Un jouet à deux trépignait de l’autre côté de la paroi transparente. J’avais jamais piloté un truc aussi petit. Ils avaient dû inventer un moyen de faire entrer là-dedans deux types costauds qui ménageaient pas la bonne bouffe et le météorisme qui leur collait à la peau qu’ils voulaient sauver à tout prix de l’ennui et de la banalité. Ah ! J’étais pas bien parti pour rigoler avec les autres !

— On a une heure devant nous, dit Kol qui pliait les papiers avant de les fourrer dans sa hotte.

J’avais tout le temps si je redevenais l’homme que j’avais été avant de postuler pour un emploi de remplaçant. J’savais pas que John était un type à problèmes sans solutions. Pour moi, c’était un héros et j’avais envie d’en devenir un, comme ça, sans réfléchir. L’occasion était trop bonne. Ah ! Si j’avais su !

— Vous mordez pas les doigts maintenant, John, dit Kol qui remplissait le sac offert par la CÔS. Zaimez pas le duty free ? Ils sont chics, ces bicots : ils vous demandent pas d’y croire, seulement de payer. Profitez-en avant que la Réalité nous revienne comme une balle lancée contre le mur de l’adversité. Achetez-vous des chaussettes à la mode ou n’importe quoi pourvu que ce soit à la mode. Vous finirez par vous moquer de vous-même, vous verrez. On est pas chien à Shad City ! Ouah ! Ouah !

Il était de bonne humeur, Kol Panglas, peut-être parce qu’il avait reçu de mauvaises nouvelles me concernant. Il m’amenait à l’abattoir, peut-être. Et j’arrêtais pas de m’demander comment on ferait pour entrer tous les deux là-dedans et en même temps. Je m’achetais un jouet pour bébé, genre peluche abstraite avec des traces de dents, comme si cet objet faramineux représentait l’amalgame du Chinois et du carabin.

— Appelez-le Gudoc et fermez-la, John ! Vous m’rendez mélancolique. J’en deviens une usine à gaz !

Il se tenait le bide en grimaçant. Il avait acheté des trucs qui se mangent seul, jamais en compagnie, ce qui me mettait un tas d’puces à l’oreille. Il m’offrit ce qui lui restait de fombre. Il en avait jamais besoin en voyage et c’était un produit périssable.

— Vous m’paierez plus tard, dit-il, quand vous aurez plus besoin de moi.

Ce qu’il appelait le sens de l’amitié. Ça m’filait des maladies, comme la crotte de chat. Je m’essuyais sur la manche de ma nouvelle combinaison anti-j’ai. Je m’anti-suyais. Et ça m’faisait sourire. J’en étais presque sournois.

— À quoi vous pensez, John ? À des cochonneries ? J’ai la tête pleine de cochonneries moi aussi. Faut trouver la femme que ça fait marrer et qui voit pas d’inconvénient à être payée pour ça. C’est pas tout rose, les vacances. Si j’vous racontais !

— Zavez jamais entendu parler de Frankie-la-queue et de Bernie-le-frimeur, pas vrai, Kol ?

— Pas vraiment, fit-il.

Il avait l’air de le regretter.

— Vous pouvez pas m’embarquer sans le savoir, Kol.

— Je vous embarque pas, John ! Qu’allez-vous imaginer ? Ah ! Mettez-moi dans la confidence. Je veux savoir !

Il trépignait presque, le chicaneur. J’en concevais un certain assouvissement après la longue attente du voyage.

— Vous vous en faites pour des riens, John, dit-il en tripotant mes trous l’un après l’autre. Vous les appelez comment, vos amis ?

— Frank-la-queue et Bernie-le-frimeur. Sans eux…

— J’ai perdu de vue tous mes amis d’enfance. On les retrouve jamais, John, ou alors c’est pour se raconter des histoires raccourcies comme des frapes à la noix. L’existence est un tribunal qui s’achève par la pratique du simulacre. On reconstruit rien après avoir déconstruit au lieu de détruire carrément. Ah ! C’que je peux être amer, des fois. J’crois que c’est l’alcool. Enfin… c’est c’que dit Bobonne qu’est plus bonne à rien sauf à critiquer. Elle a ses simulacres elle aussi. Parlez d’un remède contre l’amour ! Rien à voir avec Sally Sabat qui est un hommage au plaisir — des yeux en ce qui me concerne. Alice Qand sera la aussi.

 

On fit une halte à Shad –1 pour ravitailler la navette en oxygène actif. J’comprends pas pourquoi rien n’est prévu pour franchir les distances d’un trait. À New York –1, il y a toujours un groupe de contestataires pour dénoncer cette pratique que personne n’arrive à expliquer sans s’égarer dans les hypothèses les plus stériles. En plus, moi, les contestations, ça m’inspire pas. J’ai toujours cette impression que je ferais mieux de la fermer et de me livrer à d’obscurs sabotages qui pourrissent par exemple les transports en commun ou le renseignement médiatique. Pendant que Kol Panglas entrait les données dans le Terminal –1, je pénétrai dans la boutique pour chier le Monde sans me faire remarquer. Sauf que la mécanique qui me porte n’est pas d’aussi bonne qualité que les distributeurs de café. J’avais d’la p’tite monnaie, des kopeks à une face qui valaient encore quelque chose dans ce Monde de yuans. J’en glissai quelques-uns dans la fente et le compteur se mit à débiter le menu avec la voix d’Issac Hayes qui salivait sur les touches parce qu’yavait quelqu’un sous son piano. J’avais droit à une boulette et à une boisson chaude à condition de compléter le choix des ingrédients. Ces distributeurs chinois parlent russe si on les gave de kopeks et japonnais si on fait crédit. Je revins à la navette avec une boulette et une boisson chaude. J’parlais pas russe et j’avais faim. Kol Panglas, qui avait fini de renseigner le Service Sécuritaire, pouvait payer en dollars et il avait pas faim. Il fallut attendre le feu vert du nanosystème qui commande les mises à feu. On s’installa dans le bar parce qu’il commençait à neiger. Pas à gros flocons, mais Kol n’avait aucune envie de tremper son biscuit dans la froidure. Il demanda même une couverture chauffante et l’autorisation de cramer un cigare au lieu de regarder la télé. Les nouvelles n’étaient pas bonnes à cause de la « crise ». Ça crisait dans tous les domaines de l’activité humaine. J’ai jamais compris que des minables qui se mettent au service des entreprises et des institutions font chier le Monde avec des revendications qui augmentent leur dépendance alors que leur intelligence devrait les pousser à se sortir du carcan identitaire. Ils se montraient à la télé avec un nez rouge et des signes de guerre fantaisistes tracés au doigt sur leurs joues. Ou alors je m’gourrais et j’confondais avec une partie de fous-le-bol. Kol Panglas regardait pas parce que ces poltrons qui élevaient des gosses devant la télé, c’était du pain béni pour la Justice en cas de pétage de plomb. On sait tous que les prisons sont remplies d’une majorité de connards qui ont commis une erreur et d’une minorité de véritables causeurs de troubles, des mecs qui ont un peu exagéré avec la lecture entre les lignes du Code pénal, alors que les connards n’ont jamais lu les résumés pathétiques de l’Instruction Civique. Kol Panglas était blasé depuis si longtemps qu’il s’rappelait plus pourquoi il avait choisi le Droit et pas la Science. Sans doute parce que le Droit n’est pas une Science, mais une religion de la Révélation, du Compromis et des Usages établis une bonne fois pour toutes par des bandits des grands chemins de l’existence qu’avaient même pas idée de c’que c’est une expérience scientifique. Dans cette merde de société qui détruit avant la mort tout ce qui lui tombe dans les mains, on confie le Droit à des guignols incapables d’envisager le raisonnement scientifique sans passer clairement pour des cons — et l’Ordre au rebus de l’échec scolaire, des marioles qui entrent dans l’uniforme sans sortir de leurs carences intellectuelles et créatives.

— C’est pas l’moment de s’disputer, dit Kol Panglas qui voulait rien faire d’autre que de fumer un bon cigare au goût d’culotte cubaine.

J’avais pas envie de l’chamailler pour des riens qui changeraient pas la face du Monde ni son cul. Je venais de voir un flic à la télé et ça m’avait rendu amer au point d’éprouver le besoin d’en dire quelque chose qui soye pas trop con ni inutile. Le feu était au rouge. On avait le temps et on le prenait. À Shad City, l’hiver, on vivait à poil dans des hôtels de luxe. Et ça pouvait durer toute la vie, me promettait Kol Panglas qui voyageait uniquement dans le cadre de ses activités professionnelles. Qu’est-ce que je foutais en sa compagnie si j’étais qu’un remplaçant dont l’original jouissait d’une pension de retraite tellement minable qu’il était contraint de travailler à plein temps pour une compagnie d’assurances à qui je devais le pactole de ma sécurité future.

— Le Monde est devenu d’une complexité ! se plaignait mon compagnon de voyage qui prétendait être aussi celui de mon plaisir si je consentais à la fermer au lieu de me faire remarquer.

Mais comme la boulette était un truc qui s’fourre dans le cul pour éviter les digestions pénibles et que la boisson avait refroidi au contact du métal qui me compose, j’étais nerveux et incapable de suivre une conversation destinée à faire passer le temps sans l’épuiser. J’en avais marre de caresser le mur et de me faire enculer. J’avais envie d’une tangente à défaut de trouver la formule magique du passe-muraille. J’ai vraiment pas idée de ce qu’il faut donner pour se sentir heureux une bonne fois. Pourtant, on donne beaucoup pour limiter les effets de la bite des Grands Enculeurs. Mais c’est pas c’qui va m’pousser à descendre dans la rue pour faire la manche syndicale et proposer un trou du cul artificiellement rétréci par application de la sagesse populaire. J’veux bien remplacer, mais dans les limites de l’illusion, pas plus. Kol Panglas avait vraiment pas envie qu’on en discute. Il commanda un café pour tremper son cigare.

— Ya rien à comprendre, John, dit-il en touillant la fumée crade qui semblait sortir de son cerveau par les trous d’mémoire. Je juge et vous remplacez. On interchange pas parce que je comprends rien aux mathématiques et que vous vous révoltez contre les usages et leurs corporations. Mais en période de vacances, on peut baiser les mêmes femmes sans s’refiler leurs maladies.

— Ah ! Ouais. Les femmes…

 

J’avais pas grand-chose à dire moi non plus sur ce sujet délicat. Je pivotais pour tourner le dos à la télé. Kol Panglas apprécia bruyamment cette complicité volontaire. J’eus même droit aux produits de sa gueule où la pastille partageait l’ambiance narrative avec les goudrons et les excitants intermédiaires sans lesquels le vieux magistrat eût l’air de raconter des histoires à un adonis en vadrouille anale. J’sais pas si on nous observait, mais c’était sans conséquence sur le comportement que Kol Panglas imposait à mes immobilités métalliques, du genre grincement prémonitoire du prépuce et supercherie innocente des giclées préséminale. Et j’étais pas Iranien. Un peu Chinois par la pratique de l’ongle, pas Iranien.

— Ya plus d’Iranien, John. Ils ont sauté avec la bombe expérimentale. La diaspora iranienne s’est fondue dans le Saint-Empire. On entendra jamais plus parler de ces connards qui nous ont fait trembler jusqu’à nous obliger à baisser le froc devant les Russes. Maintenant on est Chinois et on habite en Amérique. Fermez-la si vous voulez pas expliquer vos incohérences à des autorités qui respecteront que ma position sociale.

— C’est pas moi, c’est la télé !

Fallait bien que j’explique. Un domestique me demanda si j’avais apprécié la boulette. C’était une recette améliorée. Mais si j’avais pas envie de rouiller mon métal avec la boisson qui allait avec, j’pouvais commander le dessert avant que le feu se mitovert.

— En quoi consiste le dessert, mon ami ? demanda Kol sans cesser d’alimenter sa cheminée spectrale.

— Ce sera — si ces messieurs n’y voient pas d’inconvénient — un soupçon de gras sur un dépôt de végétal édulcoré. C’est délicieux et pas incompatible avec les voyages, si ces messieurs comprennent ce que je veux dire. C’est écrit sur la carte.

Il secouait son popotin comme s’il allait en sortir quelque chose qui n’avait pas besoin de sortir puisqu’on avait l’air de comprendre de quoi il s’agissait.

— On comprend, dit Kol en achevant le cigare à coups de dent gourmands.

— Monsieur a compris aussi ?

— C’est John Cicada, le héros de l’espace.

— Monsieur appréciera donc.

Il se calta en boudinant les fesses.

— La prochaine fois, dit Kol Panglas, répondez aux questions qu’on vous pose, pas à celle que vous posez. J’ai vraiment pas besoin qu’on apprenne que je voyage avec un remplaçant. On est en mission, mec. Un peu de tenue.

Qu’est-ce qui me disait que j’étais pas en train de me faire chier avec un autre remplaçant ? Rien.

— Vous boufferez cette merde sans nous expliquer pour quoi vous la bouffez, dit Kol Panglas.

Le domestique revint avec un plateau chargé de pièces de rechange. Et c’était pas de la contrefaçon, d’après ce qu’il en savait.

— Monsieur ne dit rien ? s’étonna-t-il alors que je venais à peine de toucher aux ingrédients qui se côtoyaient dans ma gamelle.

— Monsieur ne trouve pas ses mots. Pas vrai, John ?

— J’ai pas trop d’vocabulaire, mec, grognais-je sans cesser de mastiquer. C’est pas comme lui. Demandez-lui ce qu’il pense des femmes si vous voulez être écœuré jusqu’à la fin de cette merde de journée qui n’en finit pas.

— Oh ! Mais je me femme pas moi non plus !

Une fumée d’usine nous envahit. Kol avait fini son deuxième cigare. Il en voulait un autre, ce qui était un de trop selon l’ordonnance médicale qui figurait sur sa carte de crédit. Le domestique se pencha pour lui confier qu’il prenait plaisir à désobéir aux cartes de crédit.

— Si Monsieur veut fumer, qu’il fume !

J’étais seul maintenant, n’attendant toujours rien de la ville qui s’annonçait par le –1 affiché sur le bord de la route comme un avertissement. Je demeurai à la même place, au bord de la fenêtre et de la neige qui tombait. Un chat les avait suivis, mais la porte s’était refermée sur sa moustache et il revenait pour quémander. Il aimait les coquilles d’œuf, mais yen avait pas. Il se contenta des miettes phosphorescentes que mon estomac n’avait pas voulues. On me reproche souvent de vomir pour un oui pour un non. C’est ma nature.

 

Une heure plus tard, je tournai la manivelle pour actionner le générateur et Kol me fit signe que le moteur toussait. Il coupa le contact et ouvrit le sas. Il savait pas ce qui empêchait cette casserole. C’était pas moi en tout cas. Lui qui avait espéré rester un homme, il avait été contraint de faire le contraire. Il s’était confié en consumant le cigare cher payé. C’était tout l’temps comme ça en vacances, d’après lui. Et pas question d’amener l’chat !

— Vous voyez le panneau où c’est marqué « CAUTION » ?

Je voyais qu’il fallait pas l’ouvrir sans prendre certaines précautions dont j’avais pas idée.

— Vous avez une clé dans la poche révolver de votre combinaison, continua-t-il.

Je découvris la clé à mon grand étonnement. Devais-je écouter la suite ?

— Ya un trou dans le panneau. Vous le voyez ?

— Du moment que c’est pas un trou du cul !

— Ouvrez et dites-moi ce que vous voyez.

Moi, je voyais pas Kol Panglas en mécanicien. Je voyais rien d’ailleurs.

— C’est bon signe, fit-il en s’essuyant le front.

Sûr que si y avait eu quelque chose, il se serait calté le premier, me laissant prendre en pleine gueule les effets d’une boîte de Pandore que j’avais pratiquée en vrai durant ma carrière de héros. Mais y avait rien, queue d’alle.

— Refermez et montez, John. Je me suis affolé pour rien.

Ça lui arrivait donc à lui aussi, de perdre les pédales et de gagner le Tour de France. Je me hissai à la force des poignets. Le sas se referma. Je voyais le moteur mis à nu. Il tournait pas. Et Kol avait l’air de s’en foutre. Qu’est-ce qu’il attendait ?

— Un passager de marque, mon ami…

Qui était Marc ? En quoi son passager avait-il de l’importance maintenant que j’avais perdu tout espoir ? Je collais ma face contre un hublot Emma Peel dans le siège que Kol me tendait comme s’il avait l’impression de me piéger.

— Vous le verrez arriver, dit-il.

Il avait prit place dans le siège du copilote. Il s’assiérait où, le passager de Marc ? Sur ses genoux ? Il avait intérêt à être pas trop gonflé, sinon il faudrait le déboucher.

— Le feu va repasser au rouge, craignis-je.

Je voyais rien venir. Pourquoi n’y avait-il personne derrière le panneau que j’avais ouvert parce qu’on me le demandait ? Pourquoi pas le passager de Marc ? J’en avais vraiment marre d’attendre. Kol avait l’air heureux, comme quelqu’un qui vient de conclure une mission difficile et qui s’en sort honorablement, avec juste une petite commotion anale. Il pouvait pas fumer dans le cockpit. Il s’en fichait et sifflotait un air martial. J’y étais pas pour rien, à tous les coups.

— Vous le reconnaîtrez quand vous le verrez, dit-il.

Je connaissais aucun Marc, mais j’pouvais bien avoir eu des relations sexuelles avec son passager si c’était une passagère. J’en avais eu des tas, de passagères. Tellement que j’ai arrêté de les compter au deuxième jour.

— Vous êtes un sacré vantard, John ou qui que vous soyez !

C’était qui ce passager ? Frank-la-queue ou Bernie-le-frimeur ?

— Ni l’un ni l’autre, Frank. Cherchez encore.

J’avais qu’ça à faire : attendre et y penser. Et la nuit qui allait pas tarder à tomber. On arriverait à Shad City à l’heure où les couples se défont. Alice Qand frappa alors sur le hublot. Elle secouait une paire d’après-ski en peau d’fesse. La question de savoir comment elle allait contenir alors que Kol et moi on contenait juste se posait maintenant si clairement que je songeais un instant à proposer un dépoilage en règle. Mais Kol avait déjà calculé que l’épaisseur des vêtements était négligeable. Et puis Alice Qand avait pas l’intention de se laisser peloter alors qu’elle sortait à peine du psy. Qui allait voyager dans la malle ?

— Puisque vous êtes déjà dehors, Alice, dit Kol qui se revissait à fond sur son siège, vous pouvez ouvrir le panneau où c’est marqué « CAUTION ». John a la clé.

Derrière le hublot, les après-skis s’immobilisèrent. Alice Qand posa une question à propos de la clé. Je devais sortir pour la lui remettre. Y avait pas d’autres moyens. Et ça me faisait chier !

— Sortez, John ! Donnez-lui la clé. Elle ne demande que ça. Allez !

Je retournai dans le sas en m’exprimant. Alice Qand s’engouffra avant que j’ai eu le temps de lui expliquer la situation. Pourquoi elle prenait pas les transports en commun ? Ça m’ferait moins chier.

— J’ai pas de carte de crédit à cause d’un con qui m’a coûté les yeux d’la tête juste pour une pipe ! s’écria-t-elle.

Elle était joyeuse et sans rancune. Ah ! Elle respirait la fraîcheur et j’étais pas pédé. Je lui montrais la clé du panneau. Si elle consentait à se pousser, j’irais ouvrir le panneau moi-même.

— Qu’est-ce qu’il y a derrière le panneau ? s’inquiéta-t-elle.

— Rien pour l’instant.

Elle comprenait pas, mais me laissa passer. Je remis les pieds sur terre. Heureusement qu’on était pas pressé. Derrière la vitre du bar, le domestique nous observait. Il avait l’air de sourire, mais je pouvais pas en décider. Le panneau ne s’ouvrait plus.

— C’est pas la bonne clé, dit Alice Qand.

— Ou ça n’l’est plus.

Et en moins de temps qu’il faut pour dire des conneries, le sas se referma sur elle, le moteur partit sans moi et la navette s’éleva aux dessus des pompes. J’étais cloué au sol. La nuit tomba en même temps, mais j’étais déjà coupé du Monde.

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2018 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Le chasseur abstrait éditeur - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

sarl unipersonnelle au capital de 2000 euros - 494926371 RCS FOIX

Direction: Patrick CINTAS

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs ou © Le chasseur abstrait (eurl). - Logiciel: © SPIP.


- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -