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Quinzième épisode - TU POURRAIS ÊTRE MON FILS
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 Article publié le 16 décembre 2018.

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Quinzième épisode

TU POURRAIS ÊTRE MON FILS

 

Alors je me suis mis à fuir. Il neigeait. Les enseignes grésillaient dans la tourmente. J’étais prisonnier des vitrines. Je courais vite, soufflant comme une locomotive, incapable de m’arrêter. Des factotums balayaient la neige, poussant des monticules gris dans le caniveau où des gosses se ravitaillaient hardiment. De l’autre côté, ils élevaient un monument au Père Noël. J’entendais pas leurs cris, mais je voyais que les passants se bouchaient les oreilles en riant. Je les voyais dans les vitrines scintillantes, les uns amoncelant les mottes de neige sur la palette déjà munie de deux pieds trop grands pour être vrais, les autres trottinant avec leurs sacs remplis de victuailles. J’entendais le glouglou des bouteilles. Ils avaient un regard pour moi, mais ne me reconnaissaient pas. J’avais cessé d’intéresser leur intelligence en revenant sans le film que je leur avais pourtant promis dans un de ces discours qui les rendaient impropres au raisonnement. Et sur qui je tombe au bout du trottoir ? Sur ce gros lard de K. K. Kronprinz qui me vole la vedette.

— Le bruit court que je suis une réincarnation de Michael Jackson, dit-il en me poussant dans un café.

Il règne ici une chaleur de corps qui cherchent des compensations aux problèmes de sensation. Le Prince désigne une table et le garçon, nu malgré des signes de turgescence, nous conduit dans cette ombre que le Prince compte mettre à profit pour me ramener à la raison. J’aime cette main moite qui me tient fermement. Le Prince s’assoit dans un frémissement de voiles qu’il enroule autour du dossier de la chaise voisine. Le garçon me plie et m’ajuste dans une autre chaise qui sent la femme.

— Tu pourrais être mon fils, dit le Prince.

— Qui ? Moi ? minaude le garçon.

— Qui d’autre que toi, ma poule ?

On était mieux dehors. Sous la capeline de visons et à proximité des bonshommes de neige qui arpentent l’avenue commerciale en liesse. Mais le Prince veut me tirer de cette merde qui me sert de lit quand je trouve pas le sommeil.

— Deux pintes de Kolok Loca, dit-il.

Le garçon s’éloigne à regret. Je le vois disparaître dans la fumée qui environne le bar, le bar avec ses jambes nues et ses mains qui tremblent au fil des verres.

— C’est un bon film, dit le Prince. Tu as tort de pas participer. Ils m’ont pris pour Michael Jackson à cause de l’obésité. Spielberg est furieux…

— J’ai rien demandé ! Et j’ai rien reçu. Je suis libre…

— Libre de quoi ? T’as pas un rond et t’es malade ! Où tu crèches ?

— Je crèche pas ! Je vis dans une poubelle, comme Diogène.

Le Prince soupire comme dans un micro. Il trempe ses lèvres dans son verre, sans absorber les mythes. Il attend. Mais j’ai fini mon verre et j’en redemande pas. Il me toise comme si j’avais changé.

— Tu peux pas vivre seul après avoir vécu avec tant de monde, mec ! s’écrie-t-il.

— Je peux…

C’est ce que je me raconte depuis que je suis revenu à Shad City. La Sibylle, qui m’accompagnait pour que je me perde pas, est retournée d’où elle était venue, je savais pas où et je m’en foutais.

— Tu peux pas t’en foutre, mec ! C’est des femmes qui comptent dans la vie d’un homme. Des femmes avec des gosses et des âmes de lutteuses. Je m’souviens quand Sally Sabat esquintait des mecs dans ce cirque pourri qui la payait en billet d’avion. T’étais qu’un gosse à cette époque. On te reconnaissait à tes rêves. Elle avait décidé de t’aider à devenir un homme. Des hommes, elle en massacrait dix par jour. C’est dingue, cette idée de perdre un combat contre une femme qui est faite pour gagner. Elle surgissait dans leur existence, nue et couverte de cette huile que les vaincus frottaient sur ses épaules sans permission de toucher aux seins et encore moins entre les cuisses. Ils bandaient tous dans la douleur, gouttant comme des lys, se mordant la langue pour ne pas exprimer leur désir de mourir à cet instant même qu’elle choisissait pour leur mettre un doigt dans le cul. Toi, tu attendais la nuit…

— Je m’souviens pas…

— C’est dans le film, mec !

Ça l’épatait que je me laisse pas influencer par Spielberg et ses assistants. Le tournage avait duré six mois et je me souvenais de rien sauf de la Sibylle qui me surveillait pour que je sorte pas du scénario. Elle connaissait ma joie au moment de provoquer l’inattendu. Elle me prenait pour un pervers.

— Ça t’dirait de retourner à Saint-Trop’ ? dit le Prince du blues et de la salsa.

— Spielberg me crevera les yeux !

— Pas si Sally Sabat l’en empêche !

— Alice Qand l’enculera et on oubliera que je me suis mal comporté si on considère qu’un acteur doit se comporter comme un acteur et non pas comme un double. Qui c’était, ce type que j’interprétais ?

— C’était toi, mec ! Il y en avait pas d’autres ! Personne d’autre que le grand John Cicada, fifils de Joe qui est mort à cinq milliards de kilomètres d’ici, assassiné ou suicidé, la justice n’a pas encore tranché cinquante ans après les faits.

— Quelle merde !

Yavait des filles pour détourner le regard. L’une d’elle me frotta avec son dos. Le Prince bandait à ma place. C’est fou ce qu’il était compatissant ces temps-ci. Il retourna un verre sur le gland démesuré et elle le fit tinter, donnant le la d’une mélodie qu’elle enchaîna aussitôt. Le Prince accepta de faire la basse, clignant de l’œil dans ma direction. Je riais en remplissant mon verre au petit robinet que le garçon me tendait entre ses fesses rebondies.

Pourquoi le verre ? chantonnait la fille sans changer un mot à la chanson.

Parce que c’est toi, baby ! grogna le Prince.

Il changeait rien lui non plus. L’orchestre se mit en sourdine pour écouter le cristal. Le gland du Prince en tirait des harmonies pleines du mystère de la mort de Michael Jackson qui faisait encore la une des journaux dès qu’il était question de la beauté cristalline des petits garçons trouvés en marge des zones de guerre. On avait tellement oublié qu’on était en guerre ! Le Prince laissa couler une dernière goutte avant que la fille retourne le verre. Elle l’exhaussa comme le Saint-Calice. Le sperme du Prince avait des scintillements de pierre précieuse. Elle le boirait si on la forçait. Qui la forcerait ?

— John-nie ! John-nie ! John-nie ! John-nie !

Le Prince me tordit le poignet :

— Tu peux pas t’défiler c’te fois ! grogna-t-il.

La fille s’approcha. Elle dégoulinait de sueur. Ses strass m’arrachèrent un peu de peau. Elle tira sur le prépuce pour me faire mal. J’avais très mal et ça me rendait gor. Qui était-elle si j’étais rien pour elle ?

— Ça t’regarde pas, mon chou. J’fais mon boulot. Me gâche pas la soirée !

Je tordis un sein sans conviction. Elle gueula comme si je lui avais arraché un œil, clignant de l’autre pour m’encourager.

— John-nie ! John-nie ! John-nie ! John-nie !

 

La foule croissait. J’en ramenais pas large. Je m’souvenais pas d’avoir pratiqué en public. J’avais même jamais filmé, même pas avec Spielberg du temps où je couchais dans son lit pour imiter la voix de Michael Jackson.

Wanna be startin’ somethin’ ! susurrai-je pour participer.

Je devais pas avoir la conviction. J’ai jamais été fort en variété.

Keep hope alive, John-nie !

 

Le Prince désespérait en silence, reluquant sa semence qui était peut-être celle du King. La fille avala sans s’vanter d’avoir éprouvé des sensations. Elle se fourra ensuite le verre dans le con et me regarda comme si j’avais mal fait. C’était quoi, ce lieu de permissivité sans limites que le fric ? J’avais plus qu’à me rasseoir. Le Prince apprécia de son œil noir. J’avais besoin d’un autre drink, avec de la fumée cette fois, précisa-t-il au garçon, comme dans The nutty professor. C’était peut-être ce qu’il cherchait, à me transformer au rythme de The Way You Make Me Feel. J’étais passablement gris et je pensais aux voyages qui m’avaient été épargnés pour que je survive le plus longtemps possible au bonheur de l’enfance. Le film commençait par cette scène à la limite du porno. J’avais mal joué parce que j’avais honte. Et Spielberg m’avait fait greffer une bite en mousse de polystyrène pour que ça ait l’air vrai. Il m’a plus jamais reparlé de son enfance. On parlait d’un tas de choses qui avaient leur importance relativement au film, mais son enfance était devenue un secret et ses gardes du corps me frappaient durement chaque fois que j’abordais le sujet.

— J’savais pas ! dit le Prince.

Il savait pas ! Tout l’monde savait !

— J’t’assure que j’savais pas ! Sinon… !

— Sinon quoi ?

Il avait plus envie de parler d’autre chose, le John-nie. Il était pas rev’nu à Shad City simplement pour se les geler et pratiquer les sports de glisse.

— Ça va, Johnnie ! Calme-toi ! On va t’trouver un job à ta mesure.

J’mesurais plus beaucoup depuis qu’j’étais rev’nu sans femmes pour me troubler l’esprit au moment où j’en avais besoin pour mettre au point mes derniers instants. En agissant ainsi, je savais que j’accréditais la thèse du suicide de papa qu’était mort en laissant le mystère planer sur les circonstances de sa mort. On disait même qu’il avait assassiné son coéquipier avant de se donner la mort ou d’être assassiné à son tour par une coéquipière que personne ne s’attendait à trouver là, à cinq milliards de kilomètres d’ici. Le film prétendait faire la lumière sur ces évènements aujourd’hui d’un autre temps. Mais Spielberg avait pris la précaution d’actualiser, avec l’aide des meilleurs décorateurs, les équipements intérieurs du vaisseau que papa conduisait sciemment à la catastrophe. Il y avait eu cette scène de l’éjaculation dans un verre et le Prince l’avait parfaitement rejouée devant un parterre de connaisseurs. J’étais rouge de honte, et pas seulement aux endroits que la fille frottait avec ses strass. De quel boulot parlait le Prince ? Et comment que je l’perdrais si j’étais destiné à une retraite agitée ? J’en savais rien et ça m’faisait baver.

— Mec, on va s’amuser ! boulota le Prince sur le dos du garçon qui mimait Minnie Mouse aux prises avec Donald Duck.

Dehors, les vitrines rutilaient à la surface des trottoirs mouillés. La neige s’accumulait dans le caniveau où des gosses s’activaient comme des malades. On me reconnaissait. On me tendait des photos de Spielberg que je paraphais avec une rage contenue. Le Prince me suivait, le verre à la main.

— Laisse-toi faire, John-nie ! psalmodiait-il en exhaussant le verre contenant les reliques séminales qu’il proposait sur le marché de l’enfance. Ya rien comme la gloire pour attirer les faveurs des bonnes étoiles qui se font rares en temps de crise. Ils me prennent pour Michael parce que j’ai perdu du poids et que j’suis pas loin d’ressembler à un cadavre tellement j’ai faim ! Signe comme si t’étais Tom Hanks et ferme cette putain de gueule qui t’a coûté la gloire du temps où t’étais assez jeune pour en profiter pleinement. À ton âge, il va falloir négocier avec la pédophilie et les vasodilatateurs périphériques. Ah ! J’aimerais pas être à ta place, mais c’est plus fort que moi : je t’envie, un cran en dessous, mec !

 

On remontait une avenue peuplée de consommateurs fébriles. C’était comme ça que commençait le film. On voyait un mec égaré parmi les siens et on sentait bien que c’était le malheur qui guidait ses pas vers un destin figuré par la complexité croissante de la foule, des véhicules et de tout ce qui bougeait dans un sens ou dans l’autre. Par plans sécants, son visage se mettait à ressembler à celui que le commun des mortels s’efforçait de maintenir au meilleur niveau de bonheur et d’attentes sans importance, sans influence sur ce qui reste à faire pour ne pas mourir complètement détruit. Je suivais des pas, rencontrant des admirateurs qui reconnaissaient le Prince pour ce qu’il n’était pas et j’entendais son rire tonitruant de gloire sur le déclin. C’était ça, le film, au début. Puis il y avait eu une période de bonheur parce qu’Alice Qand m’avait enculé devant tout le monde. Spielberg avait apprécié, espérant que j’étais de son avis, sinon on recommençait la scène sans Alice. Mais on avait continué jusqu’à ce que l’inspiration, qui est source de toutes les bonnes fortunes, donne des signes de facilité et d’équilibre précaire. Il fallait alors rebondir et Spielberg plongeait dans la mer, s’éloignant du môle où Alice Qand et Sally Sabat me prodiguaient des caresses interminables, Je finissais dans une autre scène où l’action consistait en une victoire sur un adversaire surgi du fond des âges et de la nature. Mes nuits se peuplaient de réponses aléatoires.

— On aimerait en savoir plus, monsieur Cicada. Vous interprétiez le rôle discuté de votre propre père… ?

— J’avais jamais été d’accord pour ça. J’avais proposé un autre personnage. C’était l’histoire d’un Yougoslave qui venait tenter sa chance en terre occidentale. Il avait eu un fils que je rencontrai sur le plateau de tournage. C’était un bon début, mais Spielberg voyait pas ce qui pouvait arriver ensuite. Il avait pas envie de faire un film sur l’homosexualité sans Antonio Banderas. J’avais même pas son talent polymorphe. Je ressemblais zapapa, et point ! Et puis Dreamworks avait planifié un film sur un mystère à la fois policier et stellaire. C’était un sacré filon.

— Spielberg vous a envoyé un verre à la figure…

— Il aime pas les blagues du Kronprinz.

— Vous avez quand même attendu la dernière scène avant de vous évader de cette prison. Pourquoi Shad City ?

— J’y ai connu des jours heureux. Mais je veux vivre seul désormais. J’ai pas envie qu’on interfère. Je vais où je vais. Et je sais pas où.

— Il savait où il allait, vot’papa ?

— Demandez à Spielberg.

— John-nie ! John-nie ! John-nie ! John-nie !

 

La foule de mes admirateurs s’épaississait. Je ralentissais de force. Le Prince s’éloignait aussi, assailli par des filles en jupette qui cherchaient clairement ses gros doigts paraît-il doux comme la tête d’un bébé. De temps en temps, je croyais reconnaître Alice Qand dans une grosse queue ou Sally Sabat à l’homme mort qu’elle continuait de piétiner malgré l’absence de cri. Dans les vitrines, la Sibylle suivait les enfants de mon sang, en quête de nouveaux lieux pour répandre son silence d’or.

— Quel est le titre du prochain film ? Cronenberg est intéressé par votre personnage. Il vous a proposé un scénario. Vous n’avez pas dit non… !

Si ça n’avait pas chlingué autant la pâtisserie fine et le confit, je s’rais resté avec vous, ô admirateurs de mon mythe ! Mais vous puez tellement et vos enfants sont tellement coriaces que j’suis monté dans le dernier tram en direction de ma poubelle. Oui, je vis dans une poubelle. C’est pas pour jouer au pauvre, mais j’veux être tranquille au dernier moment, en compagnie de mes excréments et des restes de mes repas. J’aurais une pensée pour les vrais pauvres avant de penser à pas m’rater.

 

C’était ça, le film, et Spielberg avait tout remonté pour que K. K. K. ressemble à Michael Jackson et que moi-même j’ai l’air de Neil Armstrong tel qu’il apparaissait dans la Presse en juillet 69, un peu avant d’entrer dans l’Histoire alors qu’à la même époque j’en sortais par la petite porte à cause du règlement intérieur qui interdit la consommation de substances grises. Voilà ce que ça donne, en clair :

 

 

Le mec à gauche, c’est le Prinz revu à la Javel par Spielberg, et celui de droite, c’est mézigue sans qu’on sache exactement ce que j’ai dans le slip.

 

J’en avais vraiment marre de passer pour un con qui accepte de jouer dirty en échange de la tranquillité sociale. Par contre, le Prince voyait pas d’inconvénient à descendre d’un ton, quitte à tomber dans le mineur au point d’ouvrir la porte à des fans tout juste en âge d’aller au pot. Cela dit, le film avait du succès. On était même venu me cadrer dans ma poubelle, à deux pas de Wall Street. Mais les pisse-copie s’intéressaient plutôt à mes rapports sexuels avec Madoff que j’avais supposément poussé à truander les autres pour le piéger dans mon lit. Voilà à quoi je ressemble maintenant :

Habillé à la poubelle, dépourvu de dentier et les mains dans les poches à cause d’un eczéma allergique qui me bouffe aussi le cul et les environs. J’arrête pas d’me gratter quand j’suis seul. Et qui qu’je trouve en arrivant ? DOC lui-même qui m’propose un cristal tout nouveau qui a l’avantage d’améliorer les capacités cognitives en plus de son action purement hallucinatoire. Il a trouvé ça dans les poubelles de la NASA quand il était encore carabin au service de la Mort.

— À l’époque, dit-il, j’écrivais une BD dans le genre goréen et j’ai eu des ennuis avec les autorités féministes. C’était ça ou devenir pédé.

— On devient pas pédé, mec, sauf à se prostituer.

— J’sais bien…

Le cristal pesait pas un carat. Il avait des reflets bleus alors qu’on s’était culturellement habitué au vert de la colocaïne. Ça file un choc, mec, de changer d’opinion sur les choses alors qu’on s’attendait à respecter les normes en matière de reconnaissance. Le cristal rutilait au fond d’une cuillère à café, sans le café bien sûr. DOC s’était rapproché du mur pour profiter de la lumière qui giclait par intermittence d’un soupirail.

— Tu mets ça sous la langue et tu attends, expliqua-t-il.

— J’attends quoi, mec ?

— J’sais pas… Quelque chose dont j’ai pas idée parce que j’ai pas essayé. Le mec qui a essayé à ma place est mort d’autre chose, dans le genre hémorragie nasale avec épanchement de salive sous la langue et surproduction de cire dans les oreilles.

— Il avait pas un eczéma ?

— Pas que je sache.

— J’en ai un, moi, et j’voudrais pas que ça soye pas compatible. Des fois que j’me mettrais à crever sans assurance sociale.

Il insistait. Comparé à tous ceux qui en étaient morts pour des raisons étrangères à cette chimie substantielle, j’étais sain comme un oiseau tombé du nid. Il avait un instrument de mesure pour quantifier la dose minimum de douleur à accepter.

— J’savais pas qu’il fallait souffrir pour profiter des réactions en chaîne !

— T’es tellement habitué que tu te rends pas compte de la douleur. Mais elle est nécessaire, mec. Sans la douleur…

J’arrivais à peine, moi. Je sortais d’un film dont papa était la vedette si j’étais aussi bon acteur que le prétendait Spielberg. J’aimais pas assez le fric pour éviter les poubelles de l’existence. J’disais que j’avais trouvé celle-ci, comme si un agent immobilier avait piloté mon vaisseau dans le quartier qui correspondait exactement à mes moyens. J’avais pas senti la douleur. J’avais même apprécié son absence. Mais DOC affirmait que j’avais souffert et qu’il en avait la preuve irréfutable : une série de photos où je grimaçais pas de joie. Un autre film, saccadé comme une colonne vertébrale à l’agonie, avec des jets de substances sur les murs et un cadavre de femme dans les draps, la gueule ouverte pour me dénoncer avant que je me mette à appartenir à la légende. Le cristal contenait tout ça et bien d’autres choses encore.

— Avale, mec ! dit DOC.

D’habitude, je me f’sais piquer par les mouches gonflées à la kolok. Mais c’était un cristal soluble que dans l’acide.

— Tu voudrais tout de même pas que j’t’injecte de l’acide sulfurique ! s’écria DOC.

Non, je voulais pas. On m’avait acidifié une fois quelque part dans le Nagaland au cours d’une mission aussi secrète que l’existence de plusieurs dieux sur le même trône. C’est comme ça qu’a commencé mon eczéma. P’t-être que le cristal était exactement ce que je recherchais pour ne plus me gratter devant tout le monde, suggérait DOC. Il me montra comment le cristal résistait au feu. Je voyais bien qu’il me racontait pas d’histoires. Ça f’sait tellement longtemps qu’il s’occupait de moi, un sujet qu’il connaissait mieux que quiconque m’a un peu fréquenté pour avoir un avis sur la question. J’étais fasciné.

— Ça suffit pas, fit DOC. Faut avaler avec un grand verre de c’que tu voudras.

J’pensais à un grand verre de lumière, pas difficile à trouver si on souffre pas d’insomnie, ou à un mazagran de nuit avec des cassures de blanc de l’œil cristallisées sur les bords. J’arrêtais pas d’penser et DOC s’impatientait. Il jouait avec les reflets bleus qui se multipliaient sans cohérence, mais avec une force que je reconnaissais à ses angles.

— Tu s’ras l’premier à pas en crever, avoua-t-il.

— T’as vu le film qu’on s’est fait avec Spielberg ?

— Me dit pas que tu penses retourner à Saint-Trop’ uniquement pour refaire les scènes de cul !

— T’es pas sympa, mec ! J’arrive plus à me souvenir si c’était Alice Qand qui m’enculait ou si j’avais encore la force de défoncer le cul de la Sibylle. C’est dingue c’que ma mémoire est naze en ce moment où tu me parles !

— Sûr que t’as oublié de quoi on parlait, John !

— J’ai oublié, DOC ! C’est l’influence de la poubelle. On peut pas vivre dans une poubelle sans risquer d’y perdre la mémoire. Je m’souviens même plus si j’ai déjà vécu dans une poubelle avant de vivre dans celle-là. Tu t’rends compte ? J’pense qu’à l’instant suivant. Et c’est qu’un instant, mec, pas une histoire complète avec péripéties qui accrochent l’auditeur entre les jambes. On s’est vraiment fait avoir en acceptant tout ce fric.

— T’en as pas mal dépensé sur le Môle. Tu chiais du fric comme si c’était les résidus d’un autre empire.

— J’étais la proie d’un désir de finir en beauté avec un tas de dettes qui obligeraient mes héritiers à continuer sur la même voie. Mais j’ai pas d’descendants. Tout va à l’État. J’vais finir dans le ventre des fonctionnaires, dilué à mort jusqu’à l’invisibilité. J’sais vraiment pas quoi faire de tout ce fric avant que ça n’arrive. J’ai quelques idées de dépenses somptuaires, mais rien d’sérieux.

— Ya pas assez d’filles pour ça, mec ! Et ya pas qu’les filles. Ya aussi l’action dans les territoires où le fric se reproduit plus vite que les morts. Tu devrais penser aux poubelles des plages dorées et des hôtels de luxe.

— J’vais m’acheter un yacht et j’en ferais une poubelle en moins d’deux !

— Y s’trouv’ra toujours un ministre de la culture assez traditeur pour vanter ton génie de la comédie et l’universalité de ton influence sur les cons qui payent cash le droit d’entrée dans vie sociale par le biais des regroupements sectaires.

— J’te crois, mec ! T’as pas cent balles ?

— J’ai ça, John. J’t’envoie en l’air une dernière fois. T’auras jamais été aussi loin dans l’Espace Itératif. Et sans quitter le plancher des vaches. Juste par effet de ricochet sur les murs de l’enfermement. Tu t’en vas sans revenir. Garanti par le gouvernement, mec !

— C’est vrai que j’ai jamais été aussi loin que le bout du chemin. Et je revenais, par habitude, mais surtout parce que j’avais rien d’autre à faire. Des femmes à en perdre le compte, des orgasmes que je conseille à tout le monde, et des envies à couper le souffle deux doigts avant de s’y mettre. J’ai connu ça, mec, et ça me convenait parfaitement. J’ai commencé à déconner avec l’âge. J’voulais aller plus loin, au-delà non pas du possible, mais de ce qui est autorisé par l’incroyable magma d’usages, de règles et de dépassements qui forme le lit de la pensée et de ses conséquences sur le droit au bonheur. J’voyais autre chose que du sidéral dans mon viseur ionique. J’voyais pas Dieu non plus. Je savais pas ce que je voyais, mais c’était quelque chose qui me devait une explication. Je perdais de précieuses minutes d’attente sur les quais interstellaires et je les rattrapais dans les courbes qui formaient le temps à la place du simple tic-tac qui résonnait dans ma tête. C’est pas dans le film, tout ça, parce que c’est un film porno que Spielberg a conçu d’abord pour satisfaire ses admirateurs. J’ai beaucoup donné, mec, entre les plans, mais rien de ce qui motive encore ma curiosité et par conséquent ma survie. Qu’est-ce que je vais faire de ce cristal qui impose le bleu alors que la norme est le vert ? J’aurais compris le rouge et sans doute n’aurais-je pas ergoté en ta présence, acceptant l’aumône d’une crise endomorphinique sans chercher à en discuter les possibilités de marges.

 

DOC et moi on était au bord d’une poubelle. Ça puait la poubelle et le mec qui l’habite, un mélange de détritus d’origine empathique et de ressources internes voire inconnues. Pour amuser mon compagnon, je m’étais coiffé d’un sac-poubelle qui sentait le yaourt et il avait mis dans ma main le sceptre d’une fourchette qui avait perdu une dent dans la peau d’une femme mal mariée. J’avais pas joué ça non plus dans le film de Spielberg. Mais j’avais été ce personnage pittoresque dans l’invention de l’enfance. J’avais tout inventé à l’époque et le suicide officiel de papa m’avait inspiré des scénarios révélateurs d’une contestation que personne autour de moi ne pouvait accepter même sous le couvert de la fable. J’élucidais pas le mystère imposé par l’empressement des pouvoirs publics à plonger papa dans les mythes suggérés par le suicide. Je posais ouvertement la question de son assassinat par un de ses compagnons de voyage, un homme ou une femme qui serait revenue secrètement et qui serait donc encore de ce monde, à portée de ma conversation et peut-être même de ma vengeance. Ou bien cet assassin avait-il ou elle été assassiné par le système lui-même pour effacer toute trace de meurtre et imposer cette idée de suicide, avec peut-être l’assassinat des autres membres de l’équipage, à travers un faisceau de signes capables d’inspirer une vérité judiciaire difficilement contestable avec les moyens de la conviction. La version officielle faisait de papa un assassin et un suicidé. Le mobile était conçu avec les éléments d’une analyse psychologique construite au moment de son recrutement par le système. Papa aurait été jaloux et capable de développer la jalousie comme d’autres évoluent dans le cancer ou la psychose. En me proposant de jouer le rôle de mon propre père dans un film qui m’appartenait de droit, Spielberg avait joué sur cette ambiguïté, manipulant

ce qui restait de la mémoire de papa dans les circuits du Système Internationnal de l’Emploi

ce que j’étais capable de jouer dans un esprit contradictoire fair-play

et ce que l’image de Neil Armstrong renvoyait au spectateur pour le contraindre à réfléchir à des enjeux moins nombrilistes.

De même, en plans sécants,

le Prince luttait contre l’influence de Michael Jackson, surtout au niveau de l’apparence

la pédophilie, sans être encouragée, renvoyait au passé

la race devenait une question d’aspect et de reconnaissance du modèle gagné sur l’Histoire

et l’analgésique remplaçait l’aphrodisiaque dans les cas irréversibles de changement de personnalité.

Ce qui, visiblement, n’atteignait pas DOC. Il avait d’autres soucis en tête. Notamment, il tenait à me ramener au bercail, il voulait dire au bercail de mon existence actuelle, car les lieux où j’avais prévécu ne valaient pas la peine d’être reproduit en arrière-plan. Le cristal bleu avait ce pouvoir : tout rentrait dans l’ordre et je continuais de baiser avec la domesticité sans m’attirer les foudres de la Justice toujours aux aguets dans la bouche d’égout qui recevait mes déchets triturés et prêts à l’emploi. Mais je voyais plus la différence entre une poubelle qu’il faut retourner par temps de pluie et un neverland incrusté d’enfants aux fesses blondes. DOC me proposait-il une dernière chance avant que le système procède à mon effacement ? Même si j’avais pas vraiment peur de mourir, une destruction par anéantissement des données me paralysait devant le mur alternatif que mes mains projetaient dans le futur par pur effet aléatoire. C’était p’t-être plus le moment de réfléchir, mais j’arrivais pas à m’arracher à une espèce de rêve qui devait rien à mes connexions internes et tout à ce qui se resserrait pour former le trou par lequel je sortirais du monde sans laisser au moins un cri d’honneur.

— Le jour où t’hésiteras plus devant la nécessité, dit DOC sans se mordre les lèvres, le monde ne sera plus un monde pour toi, mais ce qui donne un sens à ton monde.

 

J’pouvais comprendre ça à défaut d’avoir les capacités minimum requises pour entrer à l’Université. Il se mit à pleuvoir et on retourna la poubelle. DOC resta dehors sous la pluie qui battait la tôle avec insistance, un peu comme si quelqu’un frappait à sa place. Je l’entendais vanter les mérites du cristal bleu qu’il tenait dans la conque de ses mains dans une eau qui en explorait les angles sans parvenir à les attaquer. Dans la poubelle, il faisait sombre en attendant que la nuit l’environne. J’attendrais la nuit pour expérimenter les aléas du cristal bleu. Il contenait peut-être une femme comme j’en avais jamais connu. DOC apprécia cette nouvelle nuance. D’après lui, j’évoluais dans une psychose d’un nouveau genre. J’allais peut-être à moi tout seul expliquer les aventures de l’esprit dans les marges de la tranquillité. J’entendis mon carrosse sur le pavé. La poubelle s’anima d’un mouvement de translation qui laissait supposer un glissement. Dans le film, il arrivait à mon personnage, donc papa, quelque chose de similaire. La poubelle se renversa dans le coffre à bagages et le hayon se referma bruyamment. J’aperçus alors la tête de DOC. Il était désolé. D’habitude, le coup du cristal bleu marchait avec tous les fils à papa. Il en avait ramené des tas à la maison et ils se faisaient tous enguirlander par des pères ou des veuves de père qui détenaient un pouvoir définitif sur les conditions du bonheur à éprouver en famille.

— Je le croyais sur parole, ne cherchant pas à contester sa connaissance du terrain ni d’ailleurs la pertinence du cristal bleu qu’il m’invita à manipuler comme s’il se fût agi d’une pierre précieuse.

— C’est quand même dingue d’en arriver là, mec !

— Mes admirateurs avaient formé un barrage devant la propriété. Je m’demandais tout de même qui représentait l’autorité paternelle. C’était pas précisé dans le film. Spielberg se mordait la langue d’y avoir pas pensé avant de tourner, ce qui, disait-il dans un entretien accordé à Truffaut, aurait carrément changé la donne.

— Qu’est-ce qui aurait changé, monsieur Spielberg ?

— Imaginez ce type dont le père a disparu non seulement dans des circonstances tragiques, mais aussi et plus certainement politique…

— Vous affirmez que Joe Cicada, le papa de John, a été victime d’un complot familial ?

— Je dis que la famille a servi une politique visant à détruire Joe Cicada dans le but de faire disparaître en même temps les preuves d’une faillite du système des voyages. On en était au début des voyages sidéraux et seuls quelques héros avaient pu éprouver la fascination résultant de la distance et de l’angoisse du non-retour…

— On comprend bien ce que vous voulez dire, monsieur Spielberg… Vous êtes bien monsieur Spielberg… ?

— Identité garantie par le système de reconnaissance neuronique…

— Bien. Nous parlions de cet… acteur qui trouble sensiblement la campagne de promotion de votre film. Il vous accuse clairement d’avoir occulté les meilleures scènes au montage…

— Ce n’est pas ici que je vais l’accuser de mentir, n’est-ce pas ? Nous avons, mes collègues de Dreamworks et moi-même, neutralisé les effets de son imagination sur l’interprétation stricte qu’on attend toujours d’un acteur…

— Alors il a fui ?

— Quelque part, il écrit :

 

Alors l’Homme se met à fuir, à fuir et à parler, à parler

Et à tuer autant qu’il peut le temps qu’il lui reste à vivre.

 

Pensez-en ce que vous voulez. Je prends le public à témoin que je n’ai jamais écrit de pareilles inepties. Nous avons dû le canaliser et, ma foi, le résultat est assez convaincant. Si j’en juge par la fréquentation des salles que cette œuvre a provoquée dans le Monde entier.

— La régie m’annonce qu’on l’a retrouvé et qu’il arrive sous bonne escorte…

— DOC a dû lui proposer son fameux cristal bleu. Personne ne résiste, paraît-il, car je ne l’ai pas essayé sur moi, aux effets dilatateurs de ce cristal à ma connaissance métallique. Je vois sur l’écran de contrôle qu’il a amené sa poubelle. Ça promet !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour les novices, je signale la double perspective de ce film encore unique dans l’œuvre universellement reconnue de Steven Spielberg qui est, comme chacun sait, un descendant direct de Steven Spielberg par les femmes. Tout le monde aura compris que, par les hommes, il s’agit de Steven Cicada, le célèbre policier qui travailla au service de l’Islam par l’intermédiaire des couches de protection virtuelles organisées par les périphériques d’ambiance du système central. Le lien de parenté avec papa est clairement exposé au générique. Mais personne ne saura si maman avait fauté avant de me donner le jour pour mon plus grand bonheur d’enfant. Il fallait que ce soit dit, sinon je prenais le risque d’être mal compris, notamment par les femmes qui ont accéléré la décomposition de mon système sexuel apparent.

 

Pour commencer, le film s’ouvrait sur ces cartons, façon cinéma muet, sans musique, sans personne, dans le silence des frottements et des grattements qui conditionnent le fonctionnement des caméras personnelles branchées au système par interfaces. J’avais refusé de participer à la première et je m’étais jeté dans une poubelle où j’avais surtout vomi. Un domestique de bal masqué m’avait confisqué la poubelle sans ménagement malgré les conseils de DOC qui craignait une tragédie. Le Maître attendait dans le hall d’entrée de Xanadu, traversant le cercle central en évitant le centre marqué par les invocations infernales qui avaient ouvert son premier film à succès. J’étais tranquille comme un christ en bois une seconde avant l’orage. DOC me poussa en me confiant que le Maître supportait pas les microbes des autres. Pendant ce temps, le Prinz avalait des cocktails, agitant ses doigts boudinés devant un nez chargé d’odeurs et de promesses. Il avait arraché son masque de Michael Jackson, si bien qu’on ne pouvait plus le confondre avec Spielberg qui lui-même portait mon propre masque.

— Approchez, John, dit-il de sa douce voix saturée de clips vidéo.

J’approchais parce que DOC me poussait, secouant la verge d’acier dans mon cul. Spielberg me reçut à bras ouverts.

— Vous nous avez manqué, John, roucoula-t-il. Sans vous, rien ne pouvait arriver. Mais ce fut un franc succès, mon ami. Nous avons utilisé votre remplaçant. Par malheur, il a eu une crise d’angoisse. Ce qui ne vous ressemble pas, cher cousin.

Qu’est-ce qu’il savait de ce à quoi je ressemblais quand j’avais les foies à cause de la menace terroriste qui pesait lourdement sur l’avenir de Dreamworks ? J’acceptai de m’asseoir sur ses genoux pour jouer à dada. Qu’est-ce que ça me rappelait ? J’avais connu ce bonheur dans les poils d’une nounou.

— Vous avez évoqué une double postulation de ma part… ? dit Spielberg.

DOC dressa ses oreilles, l’œil vif comme la moelle d’un os.

— De quoi s’agit-il ? demanda Spielberg.

— J’ai dit ça comme ça, sans intention.

— Il veut dire, commença DOC, que le film emprunte deux chemins qui doivent se croiser à un moment donné si on veut se mettre à la portée de tout le monde…

— C’est en effet ce que je veux ! s’écria Spielberg.

— Le contenu est à la fois narratif, ce qui assure, sinon la compréhension, du moins la jouissance — et explicatif, ce qui vous rapproche, en tant que créateur, de cette partie du public qui véhicule votre image de rassembleur. D’une part, vous racontez l’histoire de John Cicada et d’autre part vous nous dites pourquoi vous la racontez. Et c’est en nous disant pourquoi que vous la racontez. En quoi est-ce pornographique ?

— Et papa dans tout ça ? demandai-je comme si je venais d’arriver.

Le Prince me jeta un regard désapprobateur, continuant de sucer les doigts qu’il trempait à intervalles réguliers dans les sauces.

— Pourquoi que vous n’êtes pas venu à la Première ? me demanda Spielberg.

Il roucoula.

— Sans vous… mais je l’ai déjà dit ! Ce fut un désastre… sentimental.

Il se mit à lécher mes tétons avec une ardeur que je ne connaissais pas aussi bien que le supposait mon CV.

— Youyou s’est comporté comme une fille à l’annonce de votre nom, continua Spielberg. Il n’a pas pu se lever. Le public s’est tu pendant une longue minute d’abstinence. On aurait cru que quelqu’un était mort.

— Michael Jackson venait de mourir, Maître, et on apprenait la nouvelle…

— J’avais prévu une interruption après les cartons style années vingt, dit Spielberg. Je voulais saisir le bruit de la salle pour le réinjecter en plein drame, vous savez : au moment où papa est censé devenir un assassin selon la thèse officielle…

— Papa est un assassin, dis-je. Il ne se passerait rien sans cet acte inadmissible. Si papa était simplement mort en mission avec son équipage, je serais pas devenu un héros de l’Espace Itératif et vous seriez pas en train de promouvoir un film qui marque un tournant dans votre carrière de Grand Amuseur Universel. Tout repose sur ce crime dont nous sommes vous et moi les héritiers. Permettez que je vouvouvoie ?

DOC piqua une première fois au bon endroit, ce qu’il convient d’appeler la troisième couille, c’est-à-dire le cerveau. C’était d’ailleurs le titre du film de Spielberg. La pub disait : Michael Jackson est la troisième couille du Monde après le capitalisme et la religion. Ça m’faisait vraiment pas bander, ce genre de porno, mais le public de la Première avait apprécié l’hommage discret au génie du Gardien de Nerverland. De loin, je voyais ma poubelle dans le vestiaire sous les vestes et les fichus. Alice Qand la surveillait de près sous l’œil jaloux de Sally Sabat. Je leur fis signe de nous rejoindre, ce qui allait contre le protocole imposé par le staff de communication interdésirdebase. Qu’est-ce qui arrivait à John Cicada dans ce film ? Et pourquoi Spielberg tenait à expliquer pourquoi il l’avait tourné ?

— En fait, dit-il dans le micro, je le tourne encore. Non pas parce que ce serait une boucle, mais parce que John Cicada est toujours vivant malgré la fin tragique qui l’arrache au film pour le replacer dans sa réalité quotidienne qui est celle, je crois, d’un paisible retraité de la Compagnie des Voyages Cook. Ce n’est pas une mort que je vous propose à la fin, mais une réflexion sur l’opportunité de mettre fin à la fois au film et à son héros…

— Mécépapa le héros… ! m’écriai-je en plein crachat télépathique.

— Cépapa ! Mécétoci vous, mon cher cousin ! Vous êtes le héros parce que vous êtes sur les traces de papa pour que justice soit enfin rendue. Si on imagine assez bien que cette aventure est pleine de péripéties et de frissons, on ne peut guère en conclure que papa est innocent, car alors on s’égare à l’autre bout d’une thèse officielle qui a déjà construit le récit psychologique, à la française, lequel a détruit votre enfance — alors que je passais la mienne à m’amuser d’un rien pourvu que les autres continuent d’apprécier mon approche de l’instant crucial. Voilà tout mon secret enfin révélé au Monde et toute la nostalgie qui vous caractérise quand vous jouez le rôle que vous avez toujours voulu jouer dans mon film !

— C’est compliqué ! fit DOC, ce qu’il ne fallait pas dire devant témoins, et il n’en manquait pas.

Le Maître se leva sans ménager ma chute. Il était furieux, mais sans désigner DOC qui s’empressa de maîtriser les flux qui parcouraient mon apparence à ce niveau de la conversation.

— Je vous présente le vrai John Cicada, psalmodia Spielberg. J’ai raconté son histoire. Et j’ai dit pourquoi. Que demander de plus quand on n’a pas le cerveau d’un universitaire ? John Cicada savait que Dieu existait et il connaissait son nom : Gor Ur ! C’est donc par hasard qu’il s’est retrouvé sur la piste de son propre père, le célèbre et oublié Joe Cicada qui assassina tout un équipage pour aller au bout de sa psychologie. Je ne vous raconte pas la suite. Vous saurez ce qui est alors arrivé à notre ami en sollicitant une place dans les meilleures salles et ce, dès ce soir ! Car Saint-Trop’ est en fête. Rendez-vous sur le Môle pour la tombola ! Il y aura des billets gratuits pour certains et des réductions pour d’autres. Ici, il n’y a pas de malchanceux : les perdants verront aussi le film s’ils ont payé comptant ! Courez, mes amis ! De Pueblo de Nuestra Señora la Reina de Los Ángeles del Río de Porciúncula à Saint-Trop’, la Compagnie des Voyages Cook prévoit un arrêt à Sainte-Hélène pour les admirateurs de Napoléon et ceux qui ne l’ont rencontré que dans les hôpitaux psychiatriques made in US. Une carte postale à l’effigie de Longwood House est offerte à ceux qui n’ont vraiment aucune idée de l’importance de ce personnage historique et de son influence sur le cinéma hollywoodien.

La foule qui occupait nonchalamment les jardins de Xanadu se déplaça mollement vers les guérites où s’agitaient les casquettes des vendeurs de billets. C’est DOC qui m’annonça que j’étais désigné pour piloter la navette chargée de ces voyageurs blasés. Ils le seraient jusqu’à la simulation d’une catastrophe aérienne que je n’aurais même pas à diriger puisque le système prendrait automatiquement le commandement du vaisseau peu après le décollage sur la piste de Jamestown. Je comprenais pas…

— La com, dit Spielberg en riant doucement, c’est vraiment pas votre truc, cousin ! Faites ce qu’on vous dit et fermez-la pour une fois !

Il plaisantait pas. On apporta la combinaison de la NASA.

— Mais c’est un costume de scène, boss ! m’écriai-je comme si on était en train de tourner une scène avec des moyens que la production n’avait pas prévus.

— Et alors ? dit Spielberg qui se frottait les mains parce que tout marchait comme prévu, même moi qui parlais sans micro parce que le casting avait jugé ma voix trop réaliste et que j’étais doublé par le cadavre momifié de Michael Jackson équipé d’un système de lecture MP3 prêté par Amazon.

Les p’tits fours prirent le chemin des congélateurs qu’ils avaient quitté quelques heures avant le début de la réception. On s’émerveilla quand la navette se posa dans les jardins de Xanadu, portée par un Shuttle Carrier Aircraft qui vrombissait comme un insecte un jour de printemps. Spielberg monta sur une chaise pour voir le spectacle de la foule qui retenait les chapeaux et les foulards. La navette, c’était pour la frime et aussi pour le souvenir d’une grande époque de l’Histoire des États-Unis d’Amérique. En fait, je f’rais semblant de piloter le Pathfinder au-dessus de Huntsville où Dreamworks se chargeait des projections holographiques. Personne me disait qui était aux manettes du Shuttle. Je redoutais le pire, d’autant que la catastrophe prévue devait à tout prix faire des morts. On les avait même choisis. J’en faisais partie !

— C’est bien c’que vous voulez, non ? Mourir pour ne plus être de ce Monde…

— J’pensais plutôt à une pendaison sous l’effet d’une dose mortelle de morphine…

— Cessez de penser à ma place, cousin !

L’idée que ce clown allait me survivre me réjouissait pas. Mais le désir de foutre le camp sans laisser de trace me séduisait. J’acceptais le plan de vol en me marrant parce que j’avais pas l’intention de passer pour un type sain d’esprit aux yeux de ces voyageurs dont la plupart ne connaissait de Napoléon que le palais de Versailles et le Concorde. Je sortis sur la terrasse et sous les projecteurs. J’étais la victime propitiatoire d’un Empire sur les sens, l’Alliance graphique d’une défaite qui valorisait l’entreprise parce qu’elle me sauvait de l’enfer promis par ma désinvolture : est-ce qu’on se lance à la recherche du Dieu Unique si on n’est pas capable de résister aux attirances familiales ? La Presse empoisonnait la foule. Et je vomissais dans les balcons fleuris avec les fleurs de mon enfance, un détail que Spielberg connaissait parfaitement puisque c’était lui qui les plantait en creusant la terre artificielle des pots avec sa queue. Les micros formèrent un bouquet sous ma langue. C’était la Télé qui voulait savoir. Je cherchais du regard les caméras qui allaient témoigner de mon engagement spirituel dont Spielberg avait capté le côté désespéré sans tomber dans la tragédie où j’allais justement mettre mes pieds de suicidaire pour imiter la version officielle qui voulait que papa se soit suicidé après avoir assassiné l’équipage de son vaisseau expérimental. J’avais assassiné personne, mais un plan sécant bien placé pouvait suggérer le contraire. J’étais d’accord. J’acceptais aussi une dernière éjaculation sur les fesses de Sally Sabat qui n’y voyait pas d’inconvénient pourvu que je disparaisse enfin de son existence. Alice Qand se contenta de baiser mes lèvres fiévreuses et enfila aussitôt les vêtements masculins qui étaient les siens en temps ordinaires.

— Voulez-vous qu’on se souvienne de vous, John ?

— J’ai encore l’espoir de rencontrer la femme qui me donnerait une raison de vivre sans me demander ce que je fous sur cette Terre de merde. La dernière seconde, je la consacrerai à cette observation douloureuse.

— Donnez-nous une idée de votre souffrance…

— On vous a déjà arraché les couilles ?

— Jamais !

— Vous pouvez donc pas savoir ce que ça fait de les perdre dans un combat que vous avez engagé contre l’Administration qui estime que vous avez produit trop d’enfants pour être crédible. Il m’ont laissé la queue et les oreilles, mecs !

— Merci pour l’info, mais on mesure toujours pas le degré de souffrance, mec !

— J’ai jamais autant souffert que dans cet Espace Démasculinisant. J’étais pas prêt, vous comprenez ? J’arrivais avec la convocation écrite sur du papier bleu. Je revenais à peine de mon Grand Voyage. J’savais pas que j’avais autant d’enfants, sinon j’aurais pris des précautions, vous pensez ! Spielberg venait à peine de me proposer de jouer dans son film. Je lui ai demandé si j’pouvais envisager la castration sans compromettre la crédibilité du film. Pour bander, je bandais, mais c’était peut-être parce que j’avais encore des couilles. J’en avais jamais manqué dans toutes les occasions de me battre contre l’adversité. Ça le laissait perplexe. On fit un essai de simulation sur l’écran qui recevait toutes les propositions de participation à ses propres créations. Il tenait vraiment au côté porno de sa nouvelle trouvaille. En plus, il avait jamais tourné avec un eunuque aussi bien bâti. Il était fier d’être mon cousin et me demandait d’être le sien. Il était compliqué, ce mec. J’suivais pas tout.

— C’est un document officiel, dit-il en relisant la convocation au Centre des Solutions par la Mutilation. Il n’y a rien que je puisse faire pour vous. Alice Qand vous remplacera si vos érections n’inspirent pas l’image. On reste cousin de toute façon, hein, mec ?

Il s’était montré diligent, mais sans impatience. J’appréciais le choix d’Alice Qand parce qu’il me flattait et me donnait une chance de pas paraître trop minable du côté d’la queue malgré la preuve par l’enfant qui m’en supprimait les rouages essentiels. Je retournais donc au CSM et cherchais tout de suite la porte du service qui me concernait. Une star du porno me reçut dans un petit salon où elle entreprit d’examiner mes organes qui pouvaient poser des problèmes s’ils étaient directement connectés au système.

— Ça arrive, dit-elle. Les mecs savent même pas qu’ils sont connectés. Et cette connexion prend un sens qui réduit l’émasculation à l’anecdote. Mince ! se dit le mec. J’étais connecté et ça avait un sens. Qu’est-ce que j’vais devenir sans le système ? Il faut alors diagnostiquer une psychose connectiviste et attendre que le mec se suicide ou accepte son destin. Vous n’êtes pas connecté. En tout cas pas par les couilles. Vous allez tourner avec Spielberg ? Géniale cette idée qu’il a eu de donner un sens moral au porno. Mais j’ai raté mon audition. Une dernière érection complète avant le grand saut ? J’vous promets pas une éjaculation morbide, le top du top, mec, mais c’est pas à la portée de tout le monde. Par ici la monnaie !

 

— Ça va, Johnnie ! Le public adore vos délires, mais c’est pas dans le film. Papa délirait pas. C’était un super professionnel.

— J’suis d’accord, mec ! J’suis complètement O.K. avec ça. J’ai pas tout compris, mais je marche.

— Alors rangez cette poupée dans votre sac de voyage, mec. On va pas loin. Va falloir expliquer pourquoi vous zétiez pas à la Première et pourquoi le Yougo a fait vomir du monde parce que pour la première fois de sa vie, il vous ressemblait plus autant que c’est prévu dans le contrat.

— C’est quoi, ça !

— Un parterre de journalistes. 50 % du budget, pas moins, mec ! On parle de nous-mêmes dans les endroits où ils zont aucune chance de voir le film dans sa version commerciale. On fait circuler des extraits buggués au bagle. Histoire d’emmerder le Monde. Ça l’fait parler à la télé. Ya qu’la télé qui nous intéresse. Appuyez là !

J’appuie et j’m’électrise.

— Qu’est-ce que vous voyez ?

— Un mec qui dégonfle ma poupée ! Ah ! Le fils de… !

— Non ! Regardez dans le trou. Qu’est-ce que vous voyez maintenant ?

— Spielberg me prépare un Gibson avec des p’tits oagnons frais…

— Regardez au centre, merde !

— J’vois le symbole d’une connexion électrobiologique. La poupée est équipée d’un système capable de reconnaître les versets sataniques avec une marge d’erreur de 2%…

— Imaginez ce que ça donne en plein ramdam.

— Énorme !

— Maintenant, dites-leur que vous êtes d’accord.

— Avec qui ? Avec quoi ?

— On a pas zenvie d’se faire baiser en justice à cause d’un vice du consentement. Vous êtes le témoin capital.

— Témoin de quoi ?

— Zavez vu l’film ?

— Mais j’y étais, mec ! Même que j’ai écrit le scénario !

— Alors dites-leur que rien ni personne ne vous a poussé à trahir le père. Et surtout pas Dreamworks !

— J’ai trouvé la poupée dans la poubelle, mesdames, messieurs et les autres. D’où le titre du film : Une poupée dans la poubelle.

— C’était pas La troisième couille ?

— Non ! Ça, c’était avec Michael Jackson interprété par mon vieil ami K. K. Kronprinz. C’était avant la découverte de son testament. Spielberg a eu des problèmes avec la famille Jackson parce qu’il voulait tourner mon film et non pas celui que les fans rassemblés à Los olivos voulaient qu’on tourne à la place du mien avec le budget approuvé par David. J’vais vous dire une chose, les mecs et les meufs : j’y crois pas, moi, à tout c’qu’on raconte au sujet de papa. Alors j’écris des scénarios et Spielberg les propose à son Conseil d’Administration. Il se trouve que c’est par un glissement purement financier que K. K. K. s’est retrouvé dans la peau de Michael Jackson. Vu son obésité morbide, il était pas fait pour ce rôle autrement délicat que les émanations de sulfure d’hydrogène que les salles propulsent dans la rue pour attirer le gogo en quête d’un nouveau style porno.

— Putain, mec ! T’es au top de ta forme. Elle t’as sucé ?

— Qui ?

— La pute qui a épargné tes couilles…

— J’étais pas connecté. Yavait aucune raison de me couper les couilles. La production avait eu chaud. Sans cette paire de couilles mythiques héritées de papa, j’étais plus crédible. On a commencé à tourner dans ce climat de suspicion. Spielberg a alors installé deux caméras : une pour voir ce que je disais et l’autre pour témoigner de ce que je faisais en réalité.

— Et ça marche, mec ! C’est un sacré bonus ! À part la poubelle et la poupée, et ces deux couilles qu’on pourrait appeler des bonbons pour attirer les gosses, à quoi ressemblait le vaisseau de papa. À celui-ci ?

Une image du Pathfinder était projetée dans les hauts plafonds de Xanadu. Un essaim de filles nues dansait sur les ailes du Shuttle Carrier. J’savais toujours pas qui était aux commandes. Le Shuttle Mate-Demate Device était en place. On attendait plus que moi. J’étais impressionné par la perspective d’une manœuvre jamais entreprise par les systèmes publicitaires. Mais pourquoi une catastrophe aérienne qui endeuillerait les familles les plus fidèles ? Et pourquoi que j’devrais finir comme ça, peut-être brûlé vif en attendant de m’éteindre dans l’océan Atlantique ? J’comprenais pas et Spielberg n’expliquait rien. Je le voyais parler dans le micro derrière la baie vitrée qui nous séparait. Ce s’rait un suicide avec du monde autour, mais il resterait pas un seul témoin à part les vidéastes chargés de connecter la réalité à son rêve relatif.

— Ouais, dis-je. Vous m’direz que l’Pathfinder c’est qu’un décor, pas un vrai Shuttle comme on a zenvie d’en voir au moins un dans sa vie. C’est la raison pour laquelle le Carrier le transporte sur son dos. J’sais pas qui pilotera le Carrier. J’voudrais bien savoir, mais Spielberg veut pas que j’emporte ce nom dans ma tombe, si jamais on retrouve mes morceaux et des fois que d’autres morceaux viennent changer le sens de ma mort. Moi, j’serais aux commandes, si on peut dire, du Pathfinder qui est comme qui dirait un gros jouet avec lequel faut pas jouer si on connaît pas les règles. Alors que se passera-t-il ?

Soit c’est l’ensemble Shuttle-Carrier qui sombre,

soit le Shuttle est largué, le Carrier retourne à la base, et comme le Pathfinder est un faux Shuttle, c’est lui qui emporte au Diable son contenu et ses machines.

C’est pas un beau film, ça ?

— Ça l’serait, mec, s’il y avait des survivants…

— Yen aura ! Après les cartons style années vingt dont j’vous ai parlé plus haut, c’est l’épisode du Pathfinder qui pose les conditions de la suite du film. Vous m’voyez dans la flotte en train de me demander pourquoi je m’suis laissé berné par la NASA qui m’a fait croire — et j’étais pas tout seul ! — que le Pathfinder était un Shuttle et non pas une maquette mise au rencart parce qu’on avait plus besoin de simuler des vols spatiaux.

— Vous allez donc reproduire cette scène en vrai avec des fans à bord et peut-être même une partie des actionnaires de Dreamworks dont Spielberg veut se débarrasser.

— Sauf que dans le film, je survis et que dans la réalité qui se profile à l’horizon publicitaire, je m’suicide.

— C’est donc vous qui allez provoquer cette catastrophe aérienne qui fera date dans les annales du tourisme de masse ?

— Justement, j’en sais rien ! J’ai besoin de m’suicider. J’peux pas vivre ces derniers instants sans cette idée.

— Et ça vous fait pas chier de faire crever des innocents ?

— Pas qu’des innocents, mecs ! Qui pilotera le Carrier ? Et qui décidera s’il rentrera à la base avec un équipage saint et sauf ? Je veux savoir qui est le mec qui le pilotera !

— Qui c’était dans le film ? J’me souviens pas de l’avoir reconnu…

— Personne ne s’en souvient, mec, parce que c’était un Mac Guffin !

¡No me digas !

— Tel père, tel fils !

— Vous prétendez ne pas avoir vu le film jusqu’au bout, Yougo ?

— J’suis pas Youyou ! Je suis…

— John Cicada, on sait ! Mais c’est qu’un personnage…

— Et qui croyez-vous qui pilotera le Carrier ? Un mec en chair et en os ou un interprète ? Vous êtes vraiment con quand vous pensez qu’à faire mousser l’info !

Je venais de jeter un froid dans l’assistance. Il y eut un silence réprobateur que je mis à profit pour demander à DOC un supplément d’orviétan. Il s’approcha, dissimulant sa gueule dans l’ombre d’un chapeau à large bord. La seringue m’atteignit en plein cœur. Je suffoquais, ce qui inspira la pitié. Le bruit se mit à courir que si je racontais des conneries, c’était dû en partie à mes vices. Je me rendis compte que depuis mon retour de Shad City, personne n’avait songé à me prêter des fringues. L’idée même que j’étais allé jouer avec ma queue dans un établissement de Shad City ne poussait pas mes détracteurs dans mon camp. Il faisait chaud sur le Môle. Spielberg s’amusait à arroser les filles en épargnant la terrasse où je répondais aux questions légitimes de la Presse. On était peut-être aussi dans les jardins de Xanadu. C’était le troisième épisode du film. Je rappelle pour les distraits

que le premier épisode, c’est celui des cartons style années vingt,

que dans le deuxième, c’est la catastrophe,

et que le troisième c’est la première du film et ses retours publicitaires sur la place publique, sauf dans certains territoires où le prétexte du film sert à diffuser des substances destinées à multiplier le facteur de reproduction des populations médiévalement organisées autour des chefs de tribu.

— Alors en quoi consistait le quatrième épisode, mec ?

— Spielberg aurait du mal à s’en sortir. On lui avait pourtant conseillé de pas s’embringuer dans le scénar que je lui avais proposé uniquement pour faire savoir au Monde que le lien de parenté qui nous unissait civilement était d’origine ancillaire.

¡No me digas !

— Ouais ! Imaginez son embarras. D’abord, je prévois un épisode qui indique clairement

qu’on va suivre les aventures de John Cicada parti à la recherche de son papa sous la surveillance divine de Gor Ur, le Gorille Urinant ;

et que Spielberg va nous expliquer pourquoi il tourne ce film sans ruiner les efforts de communication des producteurs.

Ensuite,

on assiste à la Première,

et on jouit à mort des images d’une catastrophe aérienne qui transforme tout le système endocrinien des spectateurs,

Puis

on apprend que je suis allé vivre dans une poubelle du côté de Los olivos et que DOC m’a aidé chimiquement à revenir sur les lieux du tournage, Xanadu, où se tient une conférence de Presse dans laquelle je révèle qu’une catastrophe est prévue pour éliminer des actionnaires en désaccord avec la ligne pornographique que Spielberg veut exploiter avant que quelqu’un lui pique une idée qui en réalité m’appartient.

 

Arrivé ce point du récit, Spielberg se rend compte que sans mon imagination, il est incapable de résoudre l’incohérence nécessaire au début du film pour intriguer le spectateur et le contraindre à un assouvissement qui ne peut avoir lieu sans une certaine cohérence. Le film doit basculer dans la réalité extérieure au film lui-même. Le principe de l’identification ne suffira pas cette fois, Spielberg en est conscient. Mais alors, pourquoi a-t-il accepté d’entraîner Dreamworks dans une production dont il ne maîtrise pas la solution ? C’est le quatrième épisode. On voit Spielberg jouer carrément les trois premiers épisodes devant le Conseil d’Administration. Je suis assis sur le window sit, la queue sucée par Alice Qand et le dos fouetté par Sally Sabat qui menace tout le monde de le détruire si on augmente pas son cachet. Spielberg a l’air de se montrer convaincant. Les administrateurs sucent des pastilles à l’eucalyptus et boivent une version light de Kolok Loca, ce qui les pousse pas bien loin dans l’hallucination, mais leur donne le pouvoir de décider selon leur intime conviction. Voilà ce que j’avais mis dans le quatrième épisode. Spielberg y trouvait forcément de quoi expliquer pourquoi il tournait ce film, quelles étaient ses raisons profondes d’impliquer à sa carrière universelle un virage aussi aigu que risqué. Ce fut la première fois qu’il me désigna comme son cousin. Il n’en savait pas plus. Il ignorait complètement comment se terminait ce quatrième épisode pourtant crucial quant à l’avenir du film. Il acheva sa présentation par des chiffres qui s’attaquèrent aux yeux des administrateurs et de leurs conseillers. En sortant de la salle du Conseil, il me confia qu’il avait confiance.

— J’les ai toujours convaincus, mec, me dit-il. Pourquoi pas cette fois ?

Je répondis pas. J’avais besoin de ce film avant de disparaître dans le néant auquel je croyais. Et il avait besoin de moi pour l’achever dans le cadre flou de la pornographie qu’il proposait au marché sans défriser les puritains. Mais la partie n’était pas gagnée d’avance. S’il emportait l’adhésion de la majorité du Conseil, il savait que l’épisode de l’assassinat collectif de la minorité ne dépareillerait pas dans le scénario. Il me croyait assez habile pour introduire cet élément étranger à la fois à ma pensée et à la nature même du cinéma. Je ne dis rien. J’attendais sur un autre window sit, le dos collé à une vitre figée dans le spectacle des gratte-ciel et des rues et le cerveau presque entièrement occupé à parfaire la crédibilité de mes personnages. Je savais pas moi-même comment je retomberais sur mes pattes après un tel saut dans l’inconnu. C’était peut-être le sens de mon suicide de ne pas installer d’abord le filet de sécurité et ensuite de penser à l’utiliser pour entretenir chez le spectateur la foi dans le frisson et la reconnaissance dans les faits. On attendit une heure, puis la porte s’ouvrit. C’était le Président lui-même qui tenait à annoncer la nouvelle :

— Vous avez le feu vert, Steven !

Ils se congratulèrent. Avant d’entrer dans la salle du Conseil où je n’avais plus ma place, Spielberg me confia :

— C’est chouette, mec ! On aura pas à zigouiller une majorité, seulement une minorité.

— En effet, dis-je, qui les regrettera ?

On tenait le quatrième épisode. Je descendis alors par l’ascenseur, accompagné par un type qui en avait vu d’autres depuis qu’il vieillissait de cette manière. On eut aucune conversation.

 

Une heure plus tard, Spielberg et moi on boulottait au scénario. Il avait collé aux murs les éléments graphiques de chacun des épisodes :

1) Les cartons style années vingt, avec ma propre histoire entre dieu et papa ;

2) Les images de la catastrophe, sans que je puisse savoir comment ça se passait, si le Carrier nous lâchait ou si on sombrait avec lui, ce qui posait l’énigme du pilote du Carrier d’une façon comme de l’autre ;

3) Le reportage, caméra sur l’épaule, tourné par des anonymes pendant la Première du film au cours de laquelle j’ai perdu la tête pour me jeter dans une poubelle ;

4) La soumission du début du scénario (épisode 1 à 3) au Conseil d’Administration de Dreamworks et la joie enfantine de Spielberg à l’annonce de l’approbation sans condition ;

5) Spielberg en train d’essayer de m’arracher par la ruse la suite du scénario après l’épisode 4 et moi préparant ma disparition sans me soucier de ce qui peut arriver après ma mort.

 

On en était là. Le public commençait à râler parce que ça n’avançait pas. Avec le temps, et sur les pas que Spielberg avait enfoncé dans leurs crânes, ils avaient acquis une certaine maturité et les débuts difficiles étaient plutôt reçus comme énigmatiques, conçus pour installer l’énigme et la soif de solution. Spielberg me conseilla la prudence. Si je voulais continuer dans le sens d’un suicide qui n’avait aucune chance de passionner le public, p’t-être que je pourrais arrêter mon cinéma et donner la clé à la production qui trouverait quelqu’un d’autre pour achever le scénario et préparer le terrain autrement prometteur du tournage. Il avait souvent procédé comme ça vu que le créateur de l’idée servait plus à grand-chose dès qu’il s’agissait de pas aller plus loin que les spectateurs. Je comprenais cette théorie, j’avais même de l’admiration pour les types qui savent aplatir la création pour la rendre aussi digeste qu’une tortilla, mais ça, c’était quand j’étais encore vivant, pas à moitié mort d’impatience de couper moi-même le fil de ce qui n’avait jamais eu l’allure d’un film, mais plutôt d’un album de photos prises par les autres pendant les cérémonies de la croissance glandulaire.

— Laisse-toi faire, mec, disait Spielberg avec son accent du Middle West. Tu verras pas le film de toute façon. On coupe ici !

Et il désignait l’instant présent avec un index pointu comme une pointe de flèche. Ça m’faisait mal d’y croire. Et je m’projetais dans l’épisode suivant sans en avoir la moindre idée. Il était temps que j’me demande comment ça venait quand ça venait et pourquoi ça venait pas quand j’y pensais avec méthode. On a pas mal bu ce soir-là, dans un motel sur la route de Cincinnati. C’était qui, ce fleuve qui coulait entre les installations portuaires ? Spielberg me parla longuement de la Cité des sept collines. Il voulait noyer le poisson de mon angoisse, se rendant compte que j’étais en train d’écrire l’épisode suivant en me basant sur ce qu’on était en train de vivre dans ce motel minable qui sentait la moisissure des lavabos. Je sortis pour me rafraîchir la gueule sous une fontaine. Je vis un kiosque à musique, puis une enseigne qui vantait les perfections du corps de la femme quand elle prend soin d’elle. On avait bu du tequila de Guanajuato. Les images qui naissaient de cette fatigue étaient fascinantes de simplicité et d’importance. Je retournais dans la chambre pour en parler avec le Maître, mais il dormait. Il avait plus l’air d’un enfant, mais d’un homme qui mordait dans le rêve à pleines dents. Je l’ai regardé pendant une bonne dizaine de minutes, me demandant si j’avais jamais su faire autre chose que de me poser des questions sur les types qui se sont mis dans la tête de se servir de moi jusqu’à ce que je serve plus à rien. Je suis ressorti. J’avais encore cette idée de trouver la femme de ma vie, un truc idiot qui pouvait m’empêcher d’en finir avec les salades de l’existence. Heureusement, c’était la nuit et la route était aussi peu fréquentée que le chemin du Paradis. Elle paraissait grise sous la nuit, comme tuée à la fin du jour, avec de temps en temps un pick-up qui traînait son ombre sous les arbres qui la bordaient juste le temps de passer devant le motel. Je voyais un horizon de toitures. Je savais vraiment pas où on était en train de tourner une scène capitale, déterminante pour la suite du film qui semblait perdre le fil de son récit sans s’égarer au-delà des propositions qui l’avaient fait naître dans mon esprit. Je me heurtai à un bidon. Il sentait l’huile cassée des carters où une partie de mon enfance avait connu la joie des démontages suivis d’une panne définitive des moteurs amoncelés dans la cour du voisin.

— O.K., dit Spielberg d’une voix éraillée.

Il venait de sortir pour se laisser aveugler par l’enseigne qui papillotait.

— J’ai pas envie d’lutter, avoua-t-il comme si ce simple aveu pouvait le défatiguer au moins jusqu’à l’aube où on reprendrait notre chemin. J’ai vraiment pas envie de passer pour un con au premier rapport exigé par la production.

— J’suis pas irremplaçable…

— Tu l’es ! J’ai rien trouvé après la joie éprouvée à l’annonce de l’approbation du budget par le Conseil. J’ai mal dormi et j’ai envie de reprendre la route tous feux éteints. Je mourrai dans l’accident et tu survivras. Qu’est-ce que t’en penses comme sixième épisode ?

— Ça s’rait con que tu fasses remplacer par Zemeckis. J’ai pas aimé son Cast Away. On fait pas de bons films en les commentant sans arrêt.

— Tu sortirais de la carcasse de la bagnole à l’aube, continua Spielberg. Tu vomirais après avoir constaté ma mort. Autour, un désert et pas une âme à l’horizon. On a même pas vu la bagnole sur la route, ni l’accident dû au sommeil, le tien ou le mien, j’sais pas encore. Et justement parce que je suis mort et que le film peut pas s’passer d’moi, un flash-back promet au spectateur de tout lui révéler. On élimine tout de suite la thèse de la relation gay par une scène où je refuse le mariage contre nature. On reste plus flou en ce qui te concerne. On te sent suicidaire. C’est alors qu’interviennent les cartons style années vingt. Mais les lettres sont des pochoirs et on voit ce qui se passe derrière les cartons, les allées venues dans l’espace et les intérieurs cossus du vaisseau transsytème. On assiste aux disputes étrangement violentes de papa avec des passagers qui exhibent leurs galons et les médailles qui rutilent dans la lumière des tubes. Qu’est-ce que t’en penses, cousin ?

Il avait l’air sérieux, Steevy. Il avait pas beaucoup dormi, mais il avait été inspiré par la peur de déplaire, à commencer par le Conseil dont il n’avait convaincu qu’une étroite minorité. Il sentait le tequila et la fumée du mescal.

— J’ai rien noté, dit-il. Je laisse pas de traces si je suis pas sûr. En vérité, j’ai tellement besoin de toi que j’en perds la boule au point de plus savoir si tu existes pour me permettre de dépasser le porno ou si t’es qu’une illusion qui s’en prend à l’équilibre démesuré que j’ai trouvé entre mon existence et celle de tous les autres sans exception. Dire que j’ai failli organiser le décorum des jeux Olympiques de Pékin ! Ah ! T’aurais rigolé si t’avais été là. Mais j’avais pas encore idée de ce porno qui va changer mon image et mon existence. T’as déjà eu des enfants ?

— J’ai participé…

— C’est chouette un gosse. C’est chouette parce que ça s’émerveille sans avoir pratiqué l’émerveillement pendant tant d’années que c’est devenu inutile et parfaitement ringard de s’émerveiller.

— J’ai eu une enfance heureuse…

— Je sais. J’peux pas en dire autant. Mon bonheur, qui existait réellement, était constamment traversé d’angoisses telles que j’en devenais compliqué au moment de faire la fête. Rien n’existe sans ces fêtes. J’imagine pas un seul instant que j’aurais survécu à une existence seulement bornée par les travaux. Il y avait des fêtes et je jouais avec les autres pour dissimuler les pensées… pornographiques.

— Je comprends…

J’comprenais rien, mais il était au bord d’une crise de nerfs qui servirait pas le récit qu’on tentait de remettre sur le chemin du spectateur après avoir prudemment entraîné ce spectateur dans les marges de la création artistique. J’retrouvais plus mon souffle tellement ça allait vite entre lui et moi. Et la nuit qui nous harcelait à chaque passage d’une bagnole qui ralentissait pour s’approcher de l’enseigne où les tarifs clignotaient.

— Rentrons, dit-il. On y arrivera pas. À quoi tu as pensé, toi ?

— À rien.

— Tu charries ?

— J’ai rien pensé. J’avais envie de trouver le sommeil et j’m’étais imaginé que c’était plus facile si j’trouvais un coin bien frais pour dégueuler…

— T’as dégueulé… !

J’avais. Et j’en avais pas honte. Qu’est-ce qu’on foutait dans l’Ohio ? J’étais bien loin de mes Pyrénées natales. À l’époque de ma jeunesse, les vieux pratiquaient encore le sifflet. On montait pour les écouter et un autre vieux nous traduisait des messages parfaitement utilitaires. Merde, me disais-je, c’est pas ça la langue ! Ça peut pas être ça ! Et je montais dans les estives pour ne plus les entendre. Là-haut, le téléphone portable marchait à merveille. Un vrai plaisir.

 

On était donc, Spielberg et moi, dans une période creuse. Arrivé au cinquième épisode, ça devenait intellectuel. On poussait le spectateur à réfléchir alors qu’il ne demandait qu’à être poussé. Et yavait pas d’sixième épisode ni de refonte totale du projet. On était en panne. Il se retourna toute la nuit pour faire grincer les ressorts de son lit. Moi, j’expérimentais une paralysie douloureuse. Qu’est-ce qui allait arriver au prochain rapport ? On le craignait, mais c’était pas encore arrivé. Je me mis à compter les heures. Et le jour s’annonça par un bris de glace. Un vieux con à la retraite venait d’emboutir notre bagnole.

— Ah ! Si ç’avait été un vrai pick-up au lieu de ce truc de ciné, yaurait pas tant d’dégâts ! couina-t-il tandis que j’ameutais les témoins de la scène.

Je tenais une vieille squaw par la tignasse. Spielberg admira mon esprit d’initiative. Il posa sa main tremblante sur l’épaule du vieux et demanda combien ça allait lui coûter si c’était pas trop cher. Le vieux se rasséréna. Il reconnaissait son interlocuteur.

— Vous bien plus aimable qu’on le dit ! siffla-t-il. Comme vous le constatez, mon pick-up s’honore d’une éraflure de plus, pas grand-chose par rapport à ce qu’il a infligé à votre imitation. J’comprends qu’au cinéma, on veut pas dépenser plus qu’il n’en faut…

— Coupez ! fit Spielberg.

Il tourna le dos au vieux comme si ce dernier n’avait jamais existé que dans son imagination. L’ingénieur du son fit signe que tout était dans la boîte. Un tas d’autres types l’imitèrent, Spielberg demeurant imperturbable parce que tout s’était bien passé. On coupa les lumières. Le soleil parut moins présent. J’étais resté à l’écart pour ne pas fausser les incidences de la scène tel que Spielberg l’avait tournée aux antipodes de ce que j’avais pourtant écrit. Il faisait ce qu’il voulait après tout, mais ça commençait à ressembler à l’existence et ça partait dans tous les sens.

— Vous voudriez tout de même pas que je tourne dans l’ordre des scènes telles qu’elles apparaîtront sur l’écran ! dit-il quand il se fut assuré que personne ne pouvait l’entendre.

— J’croyais qu’on était seuls ce soir-là, vous et moi dans un motel sans avoir rien à expliquer aux autres…

— Vous vous trompiez.

— J’espère que la prochaine scène est porno. Ça me distraira un peu de toutes ces complications narratives. J’ai besoin de simplicité après une pareille nuit…

— Taisez-vous !

Il me fermait la bouche avec une main intense comme une saucisse dans la moutarde. Je suffoquai.

— N’en parlez jamais à personne, grogna-t-il. Nous couchions dans deux lits séparés comme l’indique la facture…

— Filmez cet intérieur si vous voulez que le spectateur vous croie !

— Vous ajoutez des épisodes sans penser à leur incidence sur le budget. Vous ne réfléchissez pas sous prétexte que je vous paye pour ne pas réfléchir. Préparez-vous pour la prochaine scène. J’vais picoler un peu pour pas voir les défauts techniques.

 

Ils avaient changé le décor. Des chicanos passaient devant l’objectif sans se soucier de l’effet qu’ils produiraient des mois plus tard à Saint-Trop’ où le film serait projeté en première. Je sifflais les femmes sans discrétion et les hommes rougissaient de fierté. Il y avait aussi des enfants qui venaient de voler dans les roulottes sans se faire choper. J’aimais leurs regards complices. J’avais jamais rien volé dans mon enfance, mais j’avais l’excuse de l’innocence qui m’poussait à croire que j’avais de la chance de pas avoir besoin de voler pour épater papa.

— Hé ! John ! On tourne dans une minute !

Une minute de bonheur avant de faire le con pour me nourrir. C’était pas grand-chose. Spielberg revenait avec un hot-dog dans une main et un chronomètre dans l’autre. Tu fais pas d’cinéma sans ces deux instruments. Tu pourrais en faire rien qu’avec ces deux instruments. Réféchis.

— Il y aura un chien sur le plateau, dit-il en passant. Veillez à ne pas l’exciter. Je veux une scène glamour. Il y aura une fontaine. Dites ce qui vous passe par la tête…

— Et papa ?

— On verra plus tard.

Le mec avait changé ou je m’trompais d’film ! Un domestique m’apporta un maillot d’bain à rayures qui allait bien avec les rochers où grouillaient les crotales que j’étais censé vaincre dans un combat sans merci sous les yeux d’une gonzesse que j’connaissais pas vu qu’elle était pas dans mon scénario. J’étais en train de m’faire avoir par la production et Spielberg se montrait de plus en plus évasif. J’enfilais le maillot. La fille me demanda si c’était moi le mec qui avait eu une enfance heureuse.

— Grassapapa.

— C’est chou !

On cala nos pieds sur les marques. Elle sentait la cuisine chinoise. Un crotale menaça aussitôt son beau visage. J’avais plutôt pensé à ses chevilles, qu’elle avait fines comme des pieds de verre en cristal. Spielberg s’ébouriffa. Il m’entraîna encore dans l’ombre.

— J’sais pas c’que vous leur avez raconté, mec, dit-il sans le moindre signe d’énervement, mais on jase beaucoup de puis cette nuit qui n’était, je vous le rappelle, qu’un essai pour voir ce que ça donne !

— J’ai rien vu moi !

— Vous dormiez, môssieur !

— Ah ! Ben ça alors !

Ils avaient examiné les rushes de la nuit pendant mon sommeil. D’après Spielberg, la scène n’avait pas convaincu. Mais ils avaient tous aimé l’ambiance et les couleurs. Spielberg avait proposé de la refaire sans moi. Et il n’expliquait pas en quoi une gonzesse le ferait mieux que moi. C’était peut-être cette poupée de verre qui me remplacerait !

— J’y songe, dit Spielberg et il se cassa sans me laisser le temps de pleurnicher.

 

6) L’épisode du motel. J’avais pas vu les rushes à cause d’une nuit plombée par un sommeil artificiel. Spielberg m’en reparla sur la route. On avait été trop loin dans l’ambiguïté de notre relation sentimentale au détriment de sa volonté affichée d’expliquer pour quoi il tournait ce film à la croisée du divertissement virtuel et d’une pornographie qui allait changer le cours de son existence de veinard. On roulait vers Saint-Trop’ à bord des véhicules loués par la production. Il avait accepté de se taper le cul dans une Crevault. Et j’occupais le siège du mort, un bras sorti côté talus, sentant l’herbe fraîchement tondue et la terre noyée sous le maïs. La méditerranée s’annonça par le maquis où fleurissait le romarin. Spielberg, qui conduisait, bifurqua pour monter au sommet d’une colline où trônait comme une cerise une demeure d’un autre temps. Il semblait connaître les lieux. La Crevault bondissait dans un chemin de terre. Il n’y avait que des ifs et pas d’cimetière. L’odeur du chèvrefeuille me rendit malade et une abeille me piqua au front, comme si j’avais besoin qu’on me défigure alors que Spielberg exploitait mon talent en abusant du gros plan et du détail. Il arrêta la bagnole, en descendit comme un enfant qui veut se rendre utile avant que les autres aient l’idée d’en faire autant, et se mit à arracher des plantes sous un soleil d’acier trempé. De grosses gouttes perlaient sur ses joues. Il revint avec un pied de colocaïnus proliferus.

— Sens ça, mec ! C’est unique au Monde. C’est la Dame, là-haut, qui m’a appris cette existence secrète.

Il gratouilla la racine. Une perle verte glissa sur son doigt. Il l’appliqua soigneusement sur ma piqûre.

— Les gens du pays l’appellent le guéritou, dit-il en impliquant à son doigt un mouvement circulaire et centripète.

— Je m’sens mieux, avouais-je. J’en avais mal aux yeux. Ça tombait mal, hein… ?

Mais il avait encore la solution. Il estima alors que j’étais guéri et reprit sa place au volant. Une embardée style Crevault et on se projeta vers les grilles noires de la demeure où il prétendait m’halluciner. C’était de grandes grilles d’un acier poli par le vent, sans une trace de rouille, et du liseron aux fleurs blanches sur les piliers. Elles s’ouvraient sur une allée bien entretenue au bout de laquelle la demeure paraissait endormie dans un écrin d’hortensia. Les pneus crissaient et des insectes agités de spasmes visitaient nos cheveux humides. La Sibylle nous attendait tranquillement dans l’ombre d’une terrasse couverte de vigne.

7) J’attendis pas l’arrêt complet de la bagnole pour sauter à terre et prendre dans mes bras celle qui m’avait tant de fois sauvé des griffes de l’infortune.

— Sibylle ! Sibylle ! m’écriai-je sans pudeur.

Elle me caressa la nuque comme avant.

— Avant quoi ? demanda Spielberg qui reçut la main de la Sibylle comme une pierre précieuse.

— Il n’y a pas eu d’avant, dit la Sibylle. John est un homme du futur qui nous rend visite de temps en temps.

— Il est retraité maintenant, dit Spielberg avec une pointe de jalousie. Il tourne dans mon film. Vous voulez tourner vous aussi ?

— Comment c’est-y qu’vous vous connaissez avant  ? rouspétai-je sans vergogne.

Je devais avoir l’air d’y croire, à cette possibilité d’amour qui croissait dans mon propre cœur, car mes mains jaillissaient sur les seins de la Sibylle, au point qu’elle les saisit pour les contraindre à ne plus rien exprimer. J’avais pas l’intention de compromettre quoi que ce soit d’étranger à mon désir. Mais dans quelle langue se parlaient-ils ? Nous nous assîmes dans une ombre particulièrement agréable, propre peut-être si j’étais pas trop sale.

— Les décapotables Crevault vous empoussièrent, dis-je en secouant ce qui restait de ma chevelure.

La Sibylle nous servit une collation rafraîchissante de pastèque et de citrons. J’engloutissais, peu soucieux du contenu de la conversation qui ménageait des silences lourds de conséquences. Les yeux de la Sibylle cherchaient à me voir, mais je n’existais que pour les insectes véloces qui tournoyaient dans un rayon de lumière horizontal que la poulie d’un puits renvoyait dans la broussaille isolant la terrasse d’un jardin que j’avais observé en arrivant. Il contenait une géométrie de pierre et de verdure jonchée de fleurs jaunes et bleues. Une petite fille, sans doute un automate dont je ne pouvais pas de pas connaître le concepteur, manipulait un seau qui produisait un son de xylophone. La Sibylle écarta quelques feuilles pour que je puisse me délecter de ce spectacle. Spielberg exulta :

— Formidable ! s’écria-t-il.

Il filmait avec une super 8. La Sibylle arrangea quelques mèches agitées par la brise salée qui provoquait mes frissons avec une certaine exagération que Spielberg filma aussi. Il était censé savoir ce qu’il faisait. De là-haut, on pouvait voir notre caravane et ses logos animés. Elle ne tarderait pas à disparaître dans le ventre d’une autre colline couverte d’un maquis au vert si dur que la terre en était noire. Spielberg apprécia la notation et répéta la prise autant de fois que je connaissais de variations. La Sibylle, tranquille, se comportait en hôtesse exigeante et rappelait les domestiques sous prétexte de petites perfections auxquelles elles tenaient parce que je n’en percevais pas la délicatesse et le sens profond.

— C’est bon ! fit Spielberg.

Il nous égratigna du sourire satisfait du créateur qui a plus que l’impression d’avoir saisi l’essentiel dans le massif tellurique des sentiments partagés à travers la vitre du temps.

— Je suis heureuse de vous recevoir, cousins, dit la Sibylle, dans cette grande maison où il faut inventer l’ombre pour survivre à l’ennui proposé par cet interminable soleil qui conditionne aussi les nuits. Faites-vous bon voyage ? J’ai vu le reportage sur le tournage dans le motel. J’avoue que ces couleurs de la nuit m’ont intriguée. J’ai hâte de connaître la suite…

— C’est bon signe ! dit Spielberg en se frottant les mains.

— J’suis pas impatient de recevoir l’Oscar, dis-je. Les gens m’applaudissaient alors que j’avais encore rien dit.

— D’où les cartons style années vingt, précisa Spielberg qui ne perdait jamais le fil de sa création en cours.

Des domestiques valsaient sous les arbres, environnés de nappes blanches qui se soulevaient, semblant repousser les avances du vent. Les servantes s’approchaient avec des cruches remplies d’un vin si frais qu’elles en frissonnaient, découvrant des poitrines d’enfant où rutilaient des coquillages bruyants. Spielberg tendit un verre saisi par le pied comme s’il s’apprêtait à en observer le contenu en expert. Je me montrais plus distant, laissant à la Sibylle le soin de remplir le mien. Elle se contenta de quelques grains de raisins qui « remontaient de [sa] propriété ». Mais ses yeux n’avaient pas changés. Ils conservaient cette âpreté que je leur avais connue quand nous nourrissions des enfants jetés comme des dés sur les rivages de nos aventures.

— Comment ne pas se souvenir ? dit-elle.

L’ombre était si transparente que j’en ressentis la douce chaleur de ventre. Spielberg s’éloigna pour filmer la table mise sous les arbres. Qui étaient ces figurants ? La Sibylle se montra évasive.

— Il m’a appelée ce matin à l’aurore, dit-elle. Il était si nerveux à cause de la scène tournée dans le motel !

— La troupe a débarqué à Donostia dans une confusion totale ! J’ai tout de suite perdu mes espadrilles. Je marchais sur la pointe des pieds pour les protéger de l’agitation. Le sol brûlait. Nous avons bu du vin d’Irulegui. J’étais presque joyeux. Tu me connais…

— Cette maison… commença-t-elle.

 

Je redoutais un comte, jeune ou vieux. Un de ces Audois qui conduisent des Mercédes sans aucune connaissance du Code de la route. Elle en avait ramené quelquefois à la… maison. C’était une autre maison et j’aspirais encore au bonheur, doublé d’enfant. D’un regard qui trahissait mon trouble, je cherchais un chapeau, une casquette de tergal, un béret militaire… mais rien n’apparaissait pour me donner raison. Elle était si peu loquace que j’en conçus de l’amertume, mais je me taisais aussi, heureusement.

— Nous serons ce soir à Saint-Trop’, dis-je pour décliner d’avance son invitation à passer la nuit dans sa demeure.

— J’ai lu que vous tournez dès demain la scène du meurtre, dit-elle.

Je savais même pas qu’il y avait un meurtre dans ce film. J’avais rien écrit de tel, mais Spielberg voulait me devancer, comme si je finirais irrémédiablement par le rencontrer, sombrant dans la tourmente de ses procédés commerciaux finalement acceptés, malgré la touche porno, par ses admirateurs électrisés. Quand cela se passerait-il ?

— La Presse ne connaît que des bruits, ma chère, dis-je pour changer de sujet de conversation.

La limonade se réchauffait. Je crachais quelques pépins dans une jardinière qui contenait des petits cactus en fleur, m’apercevant aussitôt que ces fleurs étaient artificielles et qu’elles étaient traversées d’aiguilles strictement métalliques. La Sibylle n’avait pas renoncé à sa passion létale. Ça sentait le métal à plein nez. La chaise d’osier craquait sous elle, révélant un étayage étudié pour amortir les positions probables de son corps secoué de désirs que j’avais mis à profit pour grandir. Je m’attendais maintenant à un déploiement dans l’espace. Elle finirait par laisser la place au cyberclone qu’elle contenait pour ménager le Monde entre des crises qui devaient avoir lieu de toute façon. Elle devina mon angoisse, comme d’habitude.

— Vous ne mangez pas, mon ami ! fit-elle.

Elle surveillait l’agitation de Spielberg qui se laissait aller à des caresses faciles.

— Ce ne sont que des enfants ! s’offusqua-t-elle. Je ne lui connaissais pas ce… ce… cette tendance.

Elle ne voyait pas aussi clairement que moi qu’il était question de papa, qu’elle avait connu. Non, non ! Cette scène n’était pas dans le film. On était simplement venu lui rendre une visite d’amitié et peut-être d’amour si elle en acceptait l’opportunité. D’ailleurs, j’étais même pas au courant…

— Il a changé l’itinéraire de la caravane, dis-je.

Je pensais expliquer alors que cela n’avait plus aucune importance. Qu’est-ce qui avait de l’importance ? Elle me montra une ride minuscule au coin de l’œil.

— Votre œil, John ! Pas le mien !

Elle riait, troublant les repérages de Spielberg qui avait trop bu et pas assez mangé, selon le commentaire d’une des petites servantes. J’observais ce petit oiseau. Il pépiait avec un art consommé de l’effet à produire à l’intérieur des hommes. Un sein ridicule se frottait le téton contre la bretelle d’une chemise qui semblait arrachée à un rêve de liberté. Sa cruche contenait encore du vin.

— Nous les remplissons dans la cave. dit-elle.

Elle me montra l’ouverture au pied de la muraille.

— Nous sommes ravies de vous accueillir, messieurs !

Elle chantait avec des déplacements de ton qu’une enfant de son âge ne pouvait avoir inventés. Voilà ce qu’elle faisait de ses filles, la Sibylle. Mais je ne lui reprochais rien. J’appréciais, même, proposant d’autres couacs dans cette cacophonie soigneusement étudiée pour pousser au commentaire et à la pratique. D’autres filles la rejoignirent, puis les larbins que vieillissait grotesquement un maquillage brouillé par les écoulements anarchiques de la sueur. Spielberg remonta en se plaignant qu’il n’y avait plus rien à filmer. Il était rouge d’épuisement et de vin. La Sibylle se moqua gentiment de sa chemise. Elle collait à une peau fragilisée par le soleil.

— Coupez ! dit-il.

— Non, non ! Surtout pas ! Continuez ! cria la Sibylle dans mon oreille.

Pourquoi la mienne ? Spielberg remonta patiemment le ressort. Il souriait en jetant un œil joyeux sur ce petit monde électrique.

— Qui est le comte ? dis-je dans son oreille.

Elle était connectée au cerveau de la Sibylle, ce que je n’aurais pas dû ignorer. Elle répondit :

— Vous connaissez Fabrice de Vermort… ?

Je le connaissais. C’est lui qui a envoyé papa dans l’espace qui lui a coûté la vie et l’honneur… Spielberg jubilait. Il avançait dans la connaissance du scénario.

— La Sibylle n’est plus la Sibylle, dit-il.

Elle sourit. Elle avait tant de choses à m’apprendre pour achever en beauté ce scénario qui scellait mon existence par le suicide et l’Oscar. Spielberg redoutait un inachèvement et pressentait la catastrophe financière. Elle ouvrit la bouche pour dire non. Son visage, toujours serein, exprimait un refus qui désespéra Spielberg. Il avala le contenu d’une cruche d’un trait qui me parut si long que je me mis à craindre une nuit passée ici à ne pas dormir. Il se jeta sur une chaise en fonte grise. Ses poches étaient gonflées de bobines. Il avait tourné en 24 images/seconde. Il multiplia pour calculer la durée des rushes. On passerait une bonne partie de la nuit à discuter la pertinence de ces scènes que les spectateurs n’apprécieraient qu’à la condition d’une certaine dose de porno. La Sibylle écarta ses cuisses de cuivre nervurées à l’acier encore blanc. Dehors, les domestiques desservaient la table sans cesser de taquiner les filles chaudes jusqu’à la fusion. Spielberg craignit de rompre le ressort de sa super 8. Il y allait doux, comme un enfant qui a vu son papa remonter sa montre une fois par jour, du temps où elles étaient mécaniques, et à qui le même papa vient de lui demander de la faire à sa place parce qu’il s’est cassé un ongle dans les barreaux du lit en faisant l’amour avec sa femme légitime. Dans ces occasions de mesurer le silence, tout est conforme à l’extérieur et rien n’est encore acquis à la surface. À l’intérieur, les organes et les glandes se préparent au changement. Spielberg m’avait expliqué ça à propos d’un moulin à poivre. Je change le personnage pour pas l’impliquer dans mes raisonnements hâtifs. Le ressort buta.

— Faites vite ! s’impatienta la Sibylle.

Je bandais comme un taureau. La pénétration me sidéra. J’étais plus amoureux. Je pensais qu’au plaisir et je le voulais intense et barbare. Spielberg me demanda si c’était bien nécessaire. Il voulait dire : si c’était dans le scénario.

8) C’était dans le scénario. On avançait sur des pistes périlleuses question commerce. Il me proposa le coitus interruptus. Le tout en deux minutes parce qu’il tournait en 24 images/seconde. Je pouvais faire comme je voulais dans les limites des deux minutes et d’un coitus interruptus. La Sibylle m’encouragea en provoquant des douleurs de chaque côté de la colonne vertébrale. La vigne tombante caressait mon cucul. J’entrais dans la lumière avec un carnet d’bal. J’entendais le ronronnement de la caméra et les grésillements d’un halogène. Mais rien de vraiment pointu pour me distraire. Rien de rouillé pour me menacer de tétanos à la minute et demie consacrée à une éjaculation externe. Spielberg aurait le temps de retourner la bobine. Cette fois, il s’emmêlerait pas les pinceaux pour m’accuser ensuite d’avoir tout fait pour l’empêcher de maîtriser cette scène déroutante à cause de la personnalité de la Sibylle qui aimait tout le monde à la condition de n’être aimée par personne. À la fin, elle se laissa embrasser sur la bouche, repoussant d’une main précise les insectes qui s’approchaient des gouttes de sueur et de ce que le jet séminal avait tagué sur ses seins. Spielberg s’était affalé :

— Coupez ! Et me demandez pas pourquoi je tourne ce genre de connerie.

Dehors, toute l’équipe de tournage commençait à monter les installations que la nuit conseillait.

 

9) À une plombe pétante de la nuit, le comte s’amena, tenant sa monture par le bridon comme dans une ode de Claudel. Il avançait entre les tentes rougeoyantes, portant dans l’autre main la torche finissante qui l’avait éclairé dans le chemin depuis la grille. La Sibylle se décolla, laissant à la nuit le soin de ma chair tétanisée. Voilée comme une Afghane, elle marcha dans l’allée à la rencontre du comte. Spielberg filmait, tremblant comme une feuille. Il attendait cette scène depuis des années et elle arrivait comme il l’avait prévu, à l’improviste d’un tournage parfaitement organisé. Il sentait la sueur tiède des avancées dans le noir. DOC m’injecta un antidote pour me préparer à une rencontre dont je désespérais encore.

— Poussez pas, DOC ! J’veux d’abord voir mes mains !

Elles ne touchaient rien. Mais j’sentais que j’étais sur le point.

— Sur le point de quoi, merde ! fit Spielberg qui ménagea le ressort jusqu’au dernier clic.

— On peut pas vivre et exister en même temps dans ce genre de configuration, expliqua DOC. Me dites pas que vous comprenez, vous !

J’comprenais rien, mais j’agissais. Le comte se plaça dans la lumière crue des projecteurs de sécurité. Sa jument frémissait en me regardant. La Sibylle flattait le haut de la jambe avec une énergie de praticienne. Le comte lâcha la bride. Il avançait vers moi sans hésiter. Spielberg giclait sous la pression. Le ronron de la Kodak m’inspirait pas. Pourtant, je m’accrochais à mon rôle de fils à papa qui a eu une enfance si heureuse que ça se voit sans lunettes.

— Très heureux de faire votre connaissance, John, dit le comte.

Son haleine sentait la fraise et l’encens.

— Ça fait si longtemps, fiston ! ajouta-t-il sans emphase.

DOC m’envoya un coup dans la cheville avec un supplément de seringue encore chaude. Qu’est-ce que je devais comprendre ? Le comte posa un pied sur la murette qui nous séparait. Je vis alors que tout le monde était sorti des tentes pour observer la scène. Spielberg s’ébroua.

— On tourne, souffla-t-il. Le son ?

— C’est bon !

— La lumière ?

— On maîtrise, patron !

Qu’est-ce qu’on attendait de moi ? Le comte attendait. Ils attendaient tous. Il m’avait appelé « fiston » et pourtant cétépamompapa. Qu’est-ce que j’avais raté en jouant avec les filles ? DOC me rassura :

— Cépavot’papa.

— Il veut dire que si tu la fermes, fit Spielberg, le spectateur comprendra que cette scène est nécessaire à la suite du film.

— C’est ça, fit DOC, fermez-la !

Comme il n’avait plus rien dans les mains, le comte s’appliquait à rester dans le champ. Quand Spielberg immobilise la caméra avec des élastiques qu’il a toujours dans la poche, on a plutôt intérêt à pas s’laisser distraire par le partenaire. Surtout si c’est moi le partenaire, de retour et pas frais.

— J’ai connu vot’papa, dit le comte comme c’était prévu. Et comme je constate que vous avez oublié la réplique, je réponds à vot’place que c’est même moi qui l’ai envoyé dans l’Espace Itératif où il s’est perdu à jamais.

— Rappelez les faits, Fab, souffla Spielberg.

— Il veut dire que le comte cétontonton, dit la Sibylle.

La jument renâcla dans la conque de ses mains.

— C’était une chouette époque, dit le comte.

Il attendait sans doute que j’approuve. Mais j’avais rien à dire. J’étais qu’un Yougo qui jouait un rôle un peu au-dessus de ses possibilités. Ce qui me rendait impropre aux retrouvailles par l’intermédiaire d’un point commun que j’étais censé partager.

— Coupez ! cria Spielberg.

Le plateau applaudit. Tout le monde avait senti que mon visage avait joué le jeu. C’était un plan qui resterait dans l’histoire du cinéma commercial. Moi, un simple Yougo trahi par les siens. DOC referma ma braguette.

— C’est peut-être beaucoup pour une première rencontre, dit le comte…

— …Fabrice de Vermort, murmura DOC dans mon oreille droite, la seule qui peut entendre ce genre de choses sans se rebeller contre le bruit. Il était Directeur du Pas de Tir à l’époque. Votre père et lui, c’était le bingo de l’équipe qui gagne. Fabrice au sol et Joe dans l’espace, étirant ce fil narratif repris par toutes les gazettes d’une époque qui n’en manquait pas.

Le comte approuva. Devais-je l’appeler tonton ? Il franchit la murette et du même coup mon impatience.

— Là, expliqua Spielberg le doigt sur la gâchette de la Kodak, tu redeviens l’enfant heureux que papa Joe amenait sur le Pas de Tir les dimanches quand il faisait soleil. Tu navépa deux mamans comme les autres enfants, notamment ceux de Dogson qui ne cachait pas ses sentiments à l’égard de papa Joe. Tu ne savais rien du malheur ni de celui-là en particulier. Tu t’approchais des systèmes de secours à cause de la phosphorescence des pompiers de service. Il y avait une odeur que tu n’identifiais pas. C’était comme si tu venais de te couper la peau au-dessus de la rotule en tombant de vélo. Il y avait toujours une fille pour se moquer de ta technique de la danseuse. Il y en avait aussi à Cap Canaveral, ces dimanches que tu mettais à profit pour parfaire ta connaissance de la combustion et même de la disparition totale et sans possibilité de retour à la matière. Papa Joe flattait les filles en te désignant celle qui était mûre, mais tu parlais avec des pompiers engoncés dans leurs scaphandres avant-gardistes. Il n’y avait pas d’autre solution.

— Tu aurais pu me rencontrer si la fille l’avait voulu, parce que c’était la mienne, fiston ! Tu t’souviens de Dogson ? Tu jouais avec ses enfants, prenant un malin plaisir à les vaincre sur le terrain des connaissances utiles. Tu sais ce qu’elle est devenue ?

J’pouvais pas savoir. J’étais qu’un Yougo…

— Tu as toujours voulu savoir, dit la Sibylle. Tu parlais pendant ton sommeil et j’écoutais parce que je me renseignais sur le type avec qui je vivais.

— J’savais pas… J’étais qu’un…

— Bref, dit DOC, cétontonton. Il est peut-être temps de se coucher sur cette bonne pensée que Gor Ur ne nous reprochera pas si on l’achève dans l’alcool et la bonne humeur inspirée de l’assouvissement de la chair.

Il dut répéter plusieurs fois avant que Spielberg se déclare satisfait par la prise. Quelques tentes s’éteignirent comme des lucioles qui s’endorment derrière une feuille. On ne distingua bientôt que la lueur des cigarettes au bec. Nous chuchotions.

— Maintenant qu’on ne tourne plus, dit le comte, on peut se parler sans retenue.

— C’est ça ! fit la Sibylle. Parlons pour ne rien dire.

On ne voyait que ses yeux dans le voile. Elle formait des plis blancs dans l’ombre où elle s’était mise à l’abri du désir qu’elle inspirait encore à cette heure particulièrement angoissante. Je léchais les dernières gouttes sur la table métallique.

— Je suis le Yougo, dis-je entre les bulles. Vous faites bien de m’expliquer la psychologie du personnage. J’suis pas un acteur professionnel. J’ai jamais appris l’illusion comique. Est-ce que je décrocherais l’Oscar ?

— Tu décrocheras rien du tout si tu te couches pas, fit la Sibylle.

— Nous étions de vrais amis, continua le comte. Joe avait l’avantage du courage. Il en faut pour accepter l’idée du voyage itératif. Dogson était un inconscient. Il ne mesurait pas les enjeux. C’était un ambitieux.

— Papa a eu raison de le tuer ?

— Personne n’a raison lorsque quelqu’un en est mort, fiston.

— Pourquoi a-t-il eu tort de le tuer alors ?

— Il n’a eu ni tort ni raison. Il l’a tué sans raison et il n’avait pas tort.

— C’est ce qu’on dit aux enfants de l’assassin, tonton. Mais vous, qu’avez-vous pensé sur le coup, une fois que l’information vous est arrivée en primeur ?

— J’ai pensé que tu n’avais pas de chance et qu’il fallait que je t’aide. Tu as continué d’être heureux. J’y veillais. Ça te fais quoi d’être un Vermort ? Moi, j’ai toujours su que je l’étais.

— Faudra demander au vrai John Cicada, tonton. Dans mon pays, c’est l’Islam qui complique les rapports humains, pas le mensonge.

— Parlez en tant que personnage, Yougo ! grogna Spielberg qui prenait des notes en vue du tournage du lendemain.

— On est déjà demain, bâilla la Sibylle.

On l’était. Mais c’était toujours ce qui se passait quand j’avais pas sommeil. Je pouvais les voir attendre que je finisse de m’expliquer. La question était de savoir pourquoi je prenais tant de plaisir à jouer le rôle d’un type que j’avais pas connu et qui était le papa de celui qui aurait dû jouer à ma place si le destin s’en était pas mêlé. C’était pas vraiment compliqué comme situation, mais Spielberg doutait que le Conseil d’Administration de la Dream accepte cette opportunité de voler un peu moins bas que d’habitude. Il commençait à se morfondre, répandant une sueur sucrée qui se figeait sur les joues de la Sibylle. Le comte me toisait. D’après lui, j’avais le standard Vermort. DOC acceptait de le confirmer par des méthodes approuvées. Il commençait même à m’arracher des échantillons douloureux.

— Moi, déclarai-je avant d’aller plus loin, j’ai jamais été heureux. J’connais pas le bonheur comme si j’l’avais reçu en héritage pour pas trop me plaindre de l’existence et de ses personnages contradictoires qu’il faut bien confondre avec la réalité si on veut pas devenir fou. Ah ! J’ai tort de m’expliquer, merde !

— Non ! Non ! Continuez, fiston ! Je suis là pour ça.

— Ah ouais ?

Ça m’en bouchait un coin. Il était là pour ça. La Sibylle ne trahissait pas son embarras. DOC et Spielberg parlaient d’autre chose, luttant contre le sommeil qui promettait les grandes réparations de l’espérance. Le comte veillait à ne rien troubler de cet ordre. Dans l’allée, la jument se servait des fleurs pour cacher son ennui.

— Nous parlerons de l’héritage, dit le comte comme s’il prononçait un jugement en sa faveur. Ce château, par exemple…

— J’ai pas envie de posséder un château, m’insurgeai-je. J’en ai jamais eu et ça m’a pas manqué.

— Vous m’étonnez !

— J’ai l’sens de la comédie, mec. J’veux dire : mectonton.

— Vous changerez d’avis quand…

— J’ai jamais changé d’avis, sauf en cas de douleur, mec. Et j’ai jamais tant souffert que quand j’ai su que j’étais musulman.

— Vous ne serez pas le premier Vermort musulman, fiston ! Mon ancêtre, qui était aussi le vôtre, était… noir !

— Vous faites bien de le dire, mectonton. J’commençais à douter de mes origines. Prenez encore un peu de ça.

Il secoua le doigt pour tempérer mon offre. La bouteille se vida sous l’emprise de la clairvoyance qui l’éclairait. Je buvais pour trouver le sommeil. Et lui, qu’est-ce qu’il faisait pour la même chose ?

— Je me promène à dos de jument, avoua-t-il. La Sibylle est témoin que jamais je ne…

— Je suis témoin, confirma-t-elle.

Après tout, elle jouait bien quand elle faisait l’amour que le personnage est censé faire devant tout le monde.

— Boire, dit le comte, c’est admettre que la soif n’est pas le moteur de la connaissance.

Il levait son verre pour qu’on approuve. Yavait plus grand-chose à faire pour nous sauver. DOC remua le jack qui grésilla en même temps que mon cerveau. Qu’est-ce que je savais que je savais pas encore à ce niveau de la conscience collective ? Je venais de parfaire mon rôle à jouer dans ce sacré film que Spielberg allait signer de ce nom pour me traduire en justice. Ça m’faisait quoi d’être un Vermort que j’avais jamais été parce que j’étais un Yougo musulman sans avenir ? Spielberg avait beau me promettre d’autres rôles aussi lucratifs que celui de John Cicada, j’avais peur de jamais pouvoir me sortir d’un personnage qui n’avait pas ménagé ses efforts pour me convaincre que j’étais son meilleur atout. Je l’voyais comme s’il était devant moi à se faire passer pour l’un ou pour l’autre sans me donner la clé de ses métamorphoses. Yavait bien dix bonnes minutes qu’on se parlait plus. On buvait à peine. Je pouvais voir la jument dans l’allée, jouant avec les fleurs pour pas se faire remarquer. C’était mon attention qu’elle visait. Elle reluisait dans la demi-lumière de la Lune, montrant un arrière-train panaché comme un chapeau de mousquetaire. Le silence colportait d’autres silences, des moments contraints par la prudence et des paralysies de prédateurs qui formaient l’essentiel de la nuit. J’étais vraiment seul avec les autres. Je les comprenais pas. J’avais plus envie de tourner comme j’en avais rêvé en faisant la queue dans les couloirs de l’agence de casting. Dire que d’autres personnages m’enviaient au point de souhaiter ma mort dans ce même silence où les proies sont aussi discrètes que les doigts de la main qui les contient toutes. J’arrive pas à me raisonner, mec. J’aurais voulu dire ça à un papa, à une maman, mais ces deux-là lisaient le Koran pour y trouver des lois à l’héritage et on me reprochait de lire entre les lignes. Il n’y a pas d’enfant heureux et pourtant, le Johnnie, il avait baigné dans le ketchup et la gelée à la menthe.

— Ça va, Yougo, soupira Spielberg. On sait déjà.

C’était bien ce que je lui reprochais ! Il en savait tellement à propos de ce personnage que j’avais honte d’écrire le scénario d’un film qui parlait aussi de moi sous prétexte de divertissement moral.

— Ça va, John ! grommela DOC qui en savait trop, ce qui ne le marginalisait aucunement.

 

10) La jument avait disparu. Elle était là. Mais je la voyais pas. D’où la disparition. Je guettais les feuillages. Les tentes frémissaient dans cet air duveteux qui avantage les crispations au détriment de la paraplégie. J’en avais mal aux yeux. Puis elle réapparut, montée par un personnage que je connaissais pas, du moins de loin. Je devais la laisser s’approcher, étant peut-être le seul à voir ce que je voyais. Le comte se retourna lentement :

— C’est mon valet, fit-il. Bosse-de-Page, le singeur que j’ai déniché dans les brouillards intenses de la paranoïa. Vous savez que j’ai été médecin après l’aventure spatiale que je n’ai vécue, hélas, que de loin comme vous le savez, fiston. Ah ! Si je l’avais vécue d’assez près pour sauver vot’papa de la criminalité ! Mais vous n’étiez pas encore né et je manquais cruellement de repères familiaux.

— S’il était pas encore né, dit Bosse-de-Page, comment peut-il être encore le fils à son papa ? Expliquez-moi ça, monsieur le Comte…

Il était juché sur la jument, se tenant les hanches avec les poings qu’il avait pointus comme les navets de son existence de singeur. Et blancs aussi, parce qu’il les serrait pour contenir sa colère de valet mal traité par son seigneur.

— Il y a, monsieur Régal, que vous m’agacez à ne pas tenir votre rôle qui se résume, littérairement parlant, à ce « Ha Ha » qui en dit long sur votre utilité ancillaire.

— Et moi monsieur je vous dis que jamais rien ni personne ne domestiquera ma saine passion pour le dictionnaire médical et les assertions que je copie pour leur donner un sens. Ainsi : on ne dira pas « Toute l’écriture est de la cochonnerie » mais : « Les mots sont chiés ». Car, dans ma lande baignée des égouts du tourisme et de la crasse locale, quand on dit de quelqu’un qu’il est chié, c’est pour dire qu’il est tellement raté qu’on l’admire. Je vous remercie de comprendre ce que je n’ai pas dit. Et vous, monsieur le fiston musulman, sachez que le singe papion (cynocephalus bipolarus) a appris à parler, car le vingtième siècle s’est écoulé sans que vous le sachiez.

— Il est complètement dingue, ce type, dit la Sibylle. Mais c’est un assisté social et on veut pas perdre ce fric.

 

Ça méritait une explication, saine si c’était encore possible. Le valet s’était posté dans le chèvrefeuille, l’œil moite et la langue entre les dents. Le comte se leva pour le piquer au creux du bras.

— Il est marié, dit-il en mesurant la pression sur le piston. Et il a deux gosses.

— Merde ! fit DOC.

Spielberg approuva. Il voulait pas d’ça dans son film.

— C’est pourtant comme ça qu’on a commencé Sally Sabat et moi. Ce plouc…

— Vous n’êtes pas John Cicada, Yougo.

— C’est qui alors ce mec ?

— Mon valet, dit le comte et il cessa d’injecter sur un signe de DOC qui referma le flacon.

¡No me digas !

Le valet était sous le choc. Il éructa puis se posa doucement dans l’herbe. La jument se mit à lui lécher le cul. Spielberg tentait d’effacer ces détails dans ma mémoire vive. Il dit :

— La scène 10 se passe dans un château. Tu s’ras le héros…

— Je m’souviens, dit le comte avec une émotion mal contenue.

Il souffrait. La Sibylle m’expliquait un tas de choses par télépathie, ce qui m’faisait souffrir aussi. Quelle avait été l’influence de ce valet sur mon existence ? Pourquoi ne le laissaient-ils pas parler ?

— Parce que c’est un malade dangereux. Vous l’auriez pris pour un lâche et vous l’auriez descendu…

— Mais je suis pas John Cicada !

— Ya des moments où vous l’êtes, Youyou. On n’y peut rien.

— C’est un sacrément bon comédien, dit Spielberg au comte.

Mais celui-ci en doutait. Il avait connu Joe Cicada, le papa de John, et ça c’était mal terminé. Il prétendait que je pouvais pas comprendre ça.

— C’que j’comprends pas, dis-je, c’est pourquoi vous avez embauché comme valet un type qui est, à ma connaissance, toujours recherché par la Compagnie des Ôs. Vous feriez bien d’vous expliquer, Vermort !

Spielberg coupa.

— J’ai pas dit qu’on en parlait pas, hein, mon youyou ?

J’étais sur le point de lui casser la gueule, mais j’pensais à l’Oscar et ça m’rendait tordu comme un roseau. Je serrais des poings bourrés de flashes, jusqu’à cette lucidité qui empoisonne la vie comme la couleur révèle une tache de sang là on on avait de l’ombre en noir et blanc.

— Ça va, John, calmez-vous… !

— Sally sabat et moi on lui courait après et on ne rencontrait que des remplaçants tellement ressemblants que…

— Que quoi ? fit Spielberg.

Il recommença :

— Jusque-là, le scénario est bon comme le pain. Continue avec moi, Yougo. Et cherche pas à résoudre une énigme qui n’est qu’un effet secondaire des pratiques antiterroristes.

— Tu m’avais dit qu’on faisait un film sur le terrorisme, avec des Arabes et des arabisés…

— Ha Ha ! fit le valet Régal Truelle dans son sommeil.

Ce qui m’surprenait pas. Je pouvais voir la jument la langue dans ce cul acidifié qui sentait la merde et les sécrétions vaginales. J’insistais pourtant :

— Sally Sabat et moi on était sur une piste. Ce mec est un fraudeur de l’Argent Public. Je m’demande ce que j’préfère : l’Oscar ou une Prime de Reconnaissance ?

— L’Oscar, dit Spielberg, c’est ma promesse.

Il s’adressait aux autres. À quelle heure de la nuit le comte enfourchait-il sa monture pour hanter la forêt et ses clairières ?

— Quand j’étais môme, dit-il, j’étais tout l’temps à jeun. Et j’ai pas profité de ce temps béni. J’aurais pu le mettre à profit pour m’inventer le métier de poète. Au lieu d’ça, j’ai perdu ce temps précieux à hériter de la chronique du Bien des Vermorts. J’ai même pas connu l’amour. Régal non plus n’a pas connu l’amour…

— C’est quoi c’te histoire de fric d’assisté social ? demanda négligemment Spielberg.

Il voyait ! Il voyait ce que je voyais ! Mais non ! Il me retenait pour que j’aille pas plus loin. D’ailleurs, Sally Sabat jouait plus dans le film.

— Je m’fais du fric avec ces tarés qui s’prennent pour Napoléon ou pire Onuma Némon. C’est des magouilles, mecs, et ça rapporte un max. Ils sont pas enfermés et servent toujours à quelque chose. Celui-là avait envie de s’essayer à la domesticité pour donner le la à sa modique participation aux Lettres de France. Le genre de type qui se nourrit de citations pour étayer la thèse de son importance. Un tissu de contractions qui favorisent la désassimilation et finalement le rire des vainqueurs par le texte. Dites-moi si je deviens obscur.

— On s’en fiche, fit Spielberg. Ce s’ra pas dans le film de toute façon.

Le comte parut déçu. Il se contenta d’un spasme si discret que je fus peut-être le seul à le percevoir.

— Si j’avais pas connu vot’papa, continua-t-il comme si on l’avait pas interrompu, voilà de quoi je vous aurais parlé. Vous en auriez nourri vos scénarios comme on s’habitue au nourrissement des animaux.

— De quels animaux s’agit-il ? Je pourrais le filmer des fois queue. Une fois j’ai filmé un dinosaure parce que mon papa il en avait un. Vous savez comment ça s’est terminé…

— Ça va, John ! Vos insinuations me…

— Vous voulez voir mes fous ? demanda le comte.

Un frémissement nous agita.

— Tu savais, toi, que c’était un asilium ? grognai-je en direction de Spielberg.

Il le savait. Il m’avait amené ici en parfaite connaissance de la terreur que m’inspirent les fous. J’avais jamais joué d’fou et j’évitais soigneusement d’en créer les interprétations. Il savait ça, Spielberg, et ça l’avait pas empêché de me mettre le nez dans ce social qui rapportait encore du fric à la famille de Vermort. Je m’adressai alors à la Sibylle qui savait que j’étais incapable de mentir sur ma nature profonde. Elle enfouit son regard dans le voile arabesque qui l’éloignait de l’ombre.

— Sibylle ! gueulais-je comme si ça tournait.

— Ça tourne, dit Spielberg. Continue sans t’occuper des conséquences sur la suite du film.

— On comprend toujours pas pourquoi c’est pas le fifisse à son papa que j’ai connu au début de l’aventure de l’infiniment petit, ce que les journalistes appelaient le Voyage à l’envers.

— Faut bien nourrir le peuple si on veut lui reprendre l’argent qui a servi à fabriquer ses aliments, dit Spielberg l’œil collé au viseur de la Kodak.

 

On avait aucune chance de réveiller Bosse-de-Page. Il ronflait dans un texte issu de tout ce qui l’émerveillait encore malgré l’enfermement relatif auquel l’avaient condamné les services sociaux. J’aurais pas apprécié, moi, d’en être réduit à servir une jument qui avait connu Pinel. Elle me regardait comme si elle avait envie de jouer elle aussi. Avec elle, le comte ne dépassait jamais la limite du premier village où il avait des habitudes et des mœurs ancillaires. Qui était la comtesse ? Spielberg perdit patience :

— Merde, Youyou ! C’était bien parti ! On s’y croyait. Faut toujours que tu gâches ton talent.

— Ha ha, fit le valet dans son sommeil.

— Il a écrit une espèce de livre qui s’intitule « Ha ha ! », expliqua le comte. Je vous en lirai quelques extraits si vous ne trouvez pas le sommeil…

— On était sur la piste, Sally Sabat et moi….

La jument recommença son cirque. Les preuves s’accumulaient sur sa langue. Elle consentit enfin, sur la proposition de la Sibylle, de déposer ces témoignages sur la murette vaguement éclairée par les lueurs du cigare que Kol Panglas, autre témoin de la scène, portait au blanc d’une fusion qui nous fascinait. Il résidait au château depuis quelques jours. Notre conversation l’avait tiré d’un sommeil aussi peu réparateur que conditionné par des exigences érotiques hors de prix. Il sentait le musc derrière l’écran infectieux du pétun arrosé de brandy. Son crâne rutilait dans les reflets du chèvrefeuille.

— Un peu de psychologie criminelle ne fera pas de mal à votre film, conseilla-t-il à Spielberg qui secoua la main.

— Ya des limites à la profondeur, dis-je sans m’adresser à quelqu’un en particulier. Passé la sensation agréable de la découverte, on s’égare et personne ne comprend plus rien.

— Il ne se passe plus rien, constata DOC en roulant ses yeux fragiles.

— Et tout s’éteint, fit Spielberg.

Il avait la gueule du mec qui débande brusquement parce que l’odeur de sa partenaire a le sens de l’imprévu. La Kodak cessa de grésiller. Il replia le bouton d’armement. Je m’étais approché de la jument, m’attendant à ce qu’elle me propose d’aller faire un tour sans le comte. La nuit m’y invitait, mais j’avais jamais posé mon cul sur une bête et je redoutais le ridicule de la chute.

— Quel bon vent vous amène, Frank ! dit Kol Panglas.

Spielberg souleva un sourcil agité de questions tangentes.

— C’est pas Frank, Kol. C’est John.

— Ah, oui ?

J’avais encore ce bonheur dans le regard, signe incontestable que je descendais des Chercos, tribu de fanatiques agricoles qui sévissaient encore dans le sud de l’Espagne où…

— …Frank est mort sur le quai d’une gare, dit Kol qui parut satisfait de constater que j’avais conservé la partie essentielle de ma conscience au monde.

Mais la Sibylle s’interposa comme un papillon au milieu d’une conversation qui n’est que la diversion provoquée par le contenu d’une autre conversation commencée dans la légèreté de l’être. Ses voiles finissaient dans l’ombre. Elle était maintenant vêtue d’une blouse blanche et portait le stéthoscope en sautoir sur des épaules qui monopolisèrent l’attention.

— Il est temps d’aller réparer nos excitations, décréta-t-elle.

 

On était tous d’accord là-dessus, mais avec qui couchait-elle ? Elle rit, de ce rire qui m’avait tant de fois bercé d’illusions. J’en étais encore malade. Spielberg regretta pour le silencieux. Je l’avais oublié dans la tente, car nous n’étions pas invités à coucher dans le château. Le comte ne tenait pas à ce dérangement qui aurait d’imprévisibles conséquences sur la journée prochaine. On était à deux heures du lever du jour. Kol Panglas étira des membres craquants comme un feu aux sarments de vigne. Les pensionnaires de l’Action Sociale sur le Mental n’avaient pas accès à cette façade. Le campement improvisé de l’équipe de tournage passerait inaperçu de l’autre côté. J’en tremblais. Le comte botta le valet et lui passa le bridon. La jument s’éloigna. Spielberg me proposa de me porter sur son dos. Kol Panglas apprécia le geste et disparut dans l’ombre de ce qui me parut être un escalier dérobé.

 

Dans la tente, dans l’attente, dans la tante. Spielberg jouait avec les mots. Au passage, nous surprîmes le perchman en pleine fumerie de substances interdites même sur le plateau.

— Mais on n’est pas sur le plateau, Steevy !

— Chut ! Vous allez réveiller le chien.

— Il y a un chien ?

— Seulement dans la réalité, Youyou.

On entra dans la tente. La veilleuse s’était éteinte malgré une programmation calculée.

— T’as rien calculé, Youyou ! C’est éteint parce que la pile est morte.

Le duvet me parut moite et désagréablement odorant. Les jambes de Spielberg étaient froides.

— Tu vas rêver ? me demanda-t-il uniquement parce que je parlais si le rêve m’en donnait l’occasion.

Il voulait rien savoir des contenus qui m’agitaient à la surface du sommeil. Je redoutais cette incapacité à me réveiller pour mettre fin à la souffrance héritée de l’enfance. Je me préparai à cette suée en me tournant sur le côté au bord du lit, à la limite de la chute qui serait encore une occasion manquée de résoudre MA question du sommeil. Il dormait déjà et déjà reposé. En s’endormant, il venait de se placer dans la perspective du réveil. Je ne savais tout de cette technique parce que j’en ignorais les superstitions. Il a toujours manqué une seconde à mon temps. Voilà ce que je cherchais sans apprécier les autres trouvailles. On en était où du scénario ? La Kodak reposait sur une chaise. Il avait oublié la protection de l’objectif. Je me levai.

— Ça va, John ? dit le perchman à travers la toile de la tente.

Je trouvais la protection dans la poche de la chemise.

— Il sent bon, Spielberg, hein ? dit le perchman.

Je savais pas. La protection fit clic. Je donnai un quart de tour et un autre clic amusa le perchman. Il fumait toujours. Il était passé à côté du sommeil une heure plus tôt. Il regrettait pour le dérangement occasionné par cette persistance inadmissible de la conscience. Il avait pas grand-chose à faire sur le plateau, mais ça lui prenait tout son temps.

— Paraît que c’est un palais des fous ici, mec. Ça m’inspire pas. Le bruit court qu’on va rester quelques jours, le temps de quelques scènes qui seront finalement coupées, comme d’habitude. Vous l’savez bien, vous…

— Je sais rien, dis-je le plus doucement possible, m’approchant encore de la toile que le perchman humidifiait de son haleine.

— Oh si que vous savez !

— Je sais rien, mec. J’attends et j’ai pas sommeil…

— Vous avez peur vous aussi ?

— C’est pas la peur, mec, mais j’attends et ça m’donne pas envie d’rêver.

J’avais peut-être raison. On était complètement sorti du scénario et cette nuit, c’était pas avec Spielberg que couchait la Sibylle.

— Ça vous intéresserait de l’savoir ? fit le perchman.

Si ça m’intéressait ! J’étais pas venu parce que j’avais voulu, mais maintenant que j’y étais, je voulais tout savoir. C’est ce que Spielberg me reprochait. Pourquoi en parler avec ce perchman dont je ne saisissais pas l’utilité.

— J’ai une de ces envies d’aller jeter un œil ! dit-il.

— Vous oubliez la jument, mec.

— Il y avait des tas d’juments dans mon enfance. J’saurais quoi faire.

La pointe de son petit couteau apparut dans la toile grise. Elle commença à suivre le fil. J’aperçus un œil, puis la main.

— Vous êtes dingue ! m’écriai-je aussi silencieusement que possible.

— J’en ai marre de m’faire avoir juste à la fin du film, grogna-t-il dans le même silence. Ya une autre solution. Je la connais !

— Vous la connaissez ?

Il avait sans doute vécu la guerre ou des circonstances qui autorisent l’esprit à parfaire la réalité. Je l’enviai, tremblant comme une bête qui n’attend plus que le pire. Le petit couteau atteignit le sol, giclant de minuscules mottes de terre qui sentaient l’automne. C’était tout ce que ça sentait, après tout. J’avais pas d’raison de m’inquiéter. Je sortis par cette issue alors que j’aurais pu emprunter l’ouverture fermée par le velcro, imaginant le velcro dans la nuit et les questions de Spielberg qui m’aurait traité d’emmerdeur. Sous mes genoux, l’herbe glissait à peine.

— Vous vous sentez mieux, mec ? me demanda le perchman.

— Je m’sens comme si j’avais dormi dans une bouteille pleine…

— Donnez-moi le couteau. Il vous servira plus.

— Mais c’est vous qui… !

Le soleil se levait. J’avais le petit couteau dans la main et je prétendais qu’il ne m’appartenait pas.

— J’sais pas, mec, dit le perchman. Vous avez…

— J’ai quoi, merde !

— On va l’savoir, dit Spielberg qui débroussaillait ses cheveux en montrant ses dents.

La jument me regardait. Je compris qu’elle avait été la complice consentante de cette nuit insensée. Sa robe portait les traces de la course et le comte examinait les blessures.

— J’sais pas comment j’arrive à franchir de telles distances sans laisser de traces…

— Vous en avez laissé des traces ! dit le comte.

Il exhibait un mouchoir tâché de sang et de chlorophylle. La jument ne souffrait visiblement pas.

— Ha ha, fit Bosse-de-Page.

Et ce fut tout. Je perdis connaissance.

 

Nous prîmes le petit-déjeuner sur la même terrasse. D’un côté, les mêmes petits domestiques frétillants, leurs fou-rires dans l’ombre et cette croissance du blanc que le soleil levant agitait de pliures rapides, comme si mon regard venait de projeter l’essentiel de ma confusion sur l’écran du vert rompu aux exigences de l’automne. Plus loin, les tentes que nous avions montées dans la bonne humeur, exagérant la difficulté parce que nous souhaitions nous connaître avant de se laisser tromper par les effets de clarté d’un sommeil que, pour ma part, je redoutais toujours lorsque les circonstances me prévenaient d’une confusion encore plus impérative. Bosse-de-Page, tenant toujours la jument par le bridon, tentait de passer de l’autre côté, chez les fous où le comte prétendait qu’il n’avait pas sa place, car il le considérait comme un fraudeur de l’Assistanat Français. Nous le croisâmes tandis qu’il tentait de franchir la haie transparente d’un labyrinthe qui m’avait pourtant inquiété lorsque j’avais vu les petits domestiques y jouer en criant à travers la broussaille soigneusement taillée. Le valet nous supplia à voix basse, mais je pouvais voir le comte de l’autre côté, prêt à repousser son valet sans ménagement malgré votre présence intriguée. Nous passâmes notre chemin, suivant le plan que nous avait confié la Sibylle. Le manège du comte et du valet l’amusait. Elle nous en fit le commentaire ironique. Spielberg l’écoutait tandis que je m’efforçais de trouver un sens à ce que je voyais en diagonale. Puis la jument s’éloigna au trot dans l’allée, portant le valet qui criait « Ha ha » sans que personne s’interpose. Il disparut à la faveur d’une courbe bordée de deux troncs monumentaux. Spielberg parlait à vois basse parce qu’il savait que mon esprit préparait une scène sans doute fondamentale. C’était peut-être le cas, mais je n’entendais rien, j’étais plongé dans un silence de relations rompues par une intolérable attente. Le comte revint, se frottant les mains.

— Ce diable d’homme veut à tout prix se faire passer pour ce qu’il n’est pas. Savez-vous qu’il correspond aux sept critères caractérisant la paranoïa ? J’ai fait savoir à l’Administration du Mental que je trouvais ça plutôt louche. Ce type est en parfaite santé. Il faut simplement le réduire à la domesticité pour lui donner la leçon de l’existence. Comment allez-vous, mes amis ?

Il était jovial ce matin. Il avait sans doute bien dormi. Je rétorquais que je n’avais pas trouvé le sommeil à cause d’une brèche dans la toile de notre tente.

— Un animal sans doute, fit-il en prenant place.

 

Le café fumait devant mon nez et je venais de tremper un doigt dans la confiture. Spielberg luttait contre le rougissement de son visage d’ordinaire si pâle au réveil. La Sibylle avait eu le temps de le préparer aux civilités de rigueur dans cette « maison de France ». Personnellement, j’avais jamais entendu parler des Vermort. J’aurais plutôt ri à entendre ce patronyme. J’en demandai l’origine au comte qui retint sa respiration le temps de fomenter une réponse qui m’inspirerait peut-être :

— La verte mort sans doute, dit-il cérémonieusement. Ou bien : vers la mort. Ou tout simplement : verre mors, car la légende veut que la jument du premier ancêtre était de verre. On n’a pas élucidé cette énigme.

— Tu peux mettre ça dans le scénario ? dit Spielberg.

— J’ai peut-être mieux que ça, jubila le comte.

Après Frank Chercos, John Cicada et moi-même, il réclamait sa part de récit. L’idée de m’arrêter dans la campagne française me découragea tellement que j’acceptais de la fermer une bonne fois pour toutes.

— Vous êtes sûr que vous ne m’en voudrez pas, John ? dit le comte.

— Puisque je suis un Vermort. J’ai sans doute beaucoup de choses à apprendre de l’héritier en ligne directe…

— Ah ! ça, pour être un bâtard, vous êtes un bâtard !

Spielberg redouta l’incident cinématographique. Il posa une main légère sur mon bras, celui qui agitait ses doigts dans la confiture et le pâté de foie. Mais j’étais beau joueur. Je pouvais désormais user de ma salive uniquement dans l’interprétation. Le comte avait plusieurs scénarios dans sa besace de chasseur accompli.

 

C’est arrivé pendant l’hiver, commença-t-il. La chasse était ouverte depuis longtemps. Anaïs venait de poser nue pour un artiste ou pour un autre, à Paris, qui est la poubelle du monde. L’artiste, si c’était lui, avait partagé toutes les approches possibles du plaisir. Anaïs n’avait pas aimé cette manie de l’approximation. Je l’ai croisée dans un couloir, elle s’est étonnée de ne pas me surprendre, et une semaine plus tard, elle a prétexté une vague nostalgie pour me traîner pieds et poings liés dans les lieux magiques de son enfance. Son père, vieux et fatigué, y vivait encore.

Ce matin-là, le premier de ce grotesque retour au passé, monsieur Adacic, le père en question, était en train d’écorcher un lapin dont l’œil crevé dégoulinait doucement maintenant. Je venais à peine de me lever et jouais à observer l’orbite sanguinolente à travers une longue-vue trouvée sur une étagère. Anaïs dormait encore, ayant replié ses jambes contre sa poitrine ; j’avais entrecroisé les volets et c’est avec une discrétion de voyeur que je parcourais la chair saignante de la bête à travers mon insoupçonnable lentille grossissante.

L’œil avait été arraché par souci d’hygiène, ce que j’avais beaucoup de mal à comprendre. La peau glissa de haut en bas et monsieur Adacic la jeta sur la margelle du puits. Le chat n’osa pas s’approcher, mais il fit jouer ses griffes sur la pierre. C’est le chien qui avait mangé l’œil.

Anaïs s’étira longuement, mêlant ses doigts vibrants aux fers du dosseret :

— Qu’est-ce que tu regardes ? fit-elle.

— Ton père est en train d’écorcher un lapin.

— On mangera donc du lapin.

— C’est un lapin qu’il a tué ce matin ; j’ai entendu le coup de fusil ; s’il y avait eu une horloge dans cette chambre, j’aurais pu savoir l’heure ; j’ai tellement mal dormi cette nuit !

— Mais j’ai si bien dormi !

— Il faisait nuit noire quand il est descendu ; il était pieds nus dans l’escalier ; c’est dans la cuisine qu’il a chaussé ses bottes. Les bottes, je les ai vues hier au soir près de la cheminée, et au-dessus le fusil et la cartouchière qui pendait au mur.

— Que fais-tu avec cette longue-vue ?

— Elle a dû lui manquer. Crois-tu qu’il s’en serve pour chasser ?

— Il a un chien qui s’appelle Tonnerre.

— Tonnerre ? Quel drôle de nom pour un chien !

— C’était le nom d’un cheval avant.

— Avant quoi ?

— Avant de devenir le nom du chien.

— Tu aimais le cheval ?

— Adacic l’aimait.

— Et alors ?

— Et alors rien.

— J’ai entendu le chien dans la cour. Il n’osait pas aboyer à cause de nous ; enfin, je veux dire qu’il l’en a empêché. La crosse a cogné le montant de la porte, il s’est énervé ou c’est le chien qui a grogné. Je crois qu’il a laissé la porte ouverte et le chat est entré pour voler un morceau de pain. Il a pris le sentier qui descend vers le lac.

— Il est allé chasser comme tous les matins.

— Je suis descendu dans la cuisine et j’ai effrayé le chat qui s’est enfui ; je n’ai pas allumé, je ne voyais plus le chat, mais le chat m’observait ; j’ai pris la longue-vue hier soir ; il a dû la chercher ce matin ; je ne sais pas pourquoi je l’ai prise ; je l’ai posée sur le bord de la fenêtre ; le ciel était sans étoiles, pas de lune ; je n’ai pas pensé un instant à regarder le ciel ; je me suis couché contre toi ; tu dormais déjà ; j’ai oublié la longue-vue et ce matin, en descendant dans la cuisine, j’ai pensé à cet objet emprunté sans raison ; je me suis dit qu’il devait y avoir une raison, mais que sans doute il n’était pas utile de la connaître ; il fallait bien qu’il se passe quelque chose. Si je ne restituais pas la longue-vue, il poserait la question — ou il ne la poserait pas ; de toute façon, il y aurait une question et j’y répondrais — ou pas ; et si cette absence de longue-vue n’attirait pas son attention, j’en parlerais — ou je n’en parlerais pas ; mais peu importait ce qui se passerait ; la longue-vue est entre mes mains et je me rapproche de cette chair saignante.

— De quelle chair parles-tu ? Es-tu devenu fou ? Ah ! le lapin. C’est ce que tu regardes là-dedans. C’est un peu dégoûtant, non ? Quelle drôle d’idée !

— Demain, j’irai à la chasse avec lui ; c’est moi qui tuerai le lapin ; c’est moi qui le saignerai ; c’est moi qui le dépiauterai et c’est toi qui regarderas dans la longue-vue.

— Je ne trouve pas ça très amusant.

— Je n’ai pas dit que c’était amusant.

— Alors pourquoi ce sourire quand tu en parles ?

— Ce n’est pas la même chose rire et sourire. Si je riais, il entendrait ce que j’ai dans ma tête quand je pense à lui et à son lapin mort. À table, je ne cesserai pas de sourire ; je mastiquerai lentement sans cesser de sourire et je parlerai d’un sujet parisien, n’importe lequel pourvu qu’il soit parisien, et il faudra que tu m’écoutes et il ne dira rien comme d’habitude.

— C’est la dernière fois qu’on vient ici ensemble.

— Pourquoi ne pas recommencer ? Je me plais bien ici ; j’aime bien la compagnie de monsieur Adacic.

— Il n’aime pas la tienne je crois.

— Peu importe qu’il l’aime ou non ; la campagne nous avale encore une fois ; il faut séjourner dans son estomac d’herbe et de boue ; n’aimes-tu pas les arbres et le claquement du fusil, l’arrachement de l’œil qui libère les toxines, la cuisson lente et tiède qui donne faim et la cheminée qui crachote des gouttes d’eau en feu ? Il veut à tout prix que je boive du vin.

— Bois et mange, mon amour, bois, mange et baise, c’est ce qu’il y a de mieux à faire à la campagne, et puis arrête avec cette longue-vue ; en a-t-il terminé avec ce maudit lapin ?

— Il le décroche maintenant ; tout le sang et les tripes sont tombés dans le puits ; le chat est de très mauvaise humeur, d’autant que le chien est en train de manger la peau.

— C’est dans le puits qu’on jette les bêtes mortes ; le chat et le chien y passeront un jour ; chacun son tour d’y passer pour y pourrir ; moi, quand j’étais petite fille, j’y jetais des cailloux et comme il n’y a plus d’eau depuis longtemps et que le fond est absolument indéfinissable, le caillou disparaissait sans bruit au moment où la lumière cessait de l’éclairer et puis il parcourait l’ombre, jusqu’à quelle profondeur ? Mais c’était pareil pour les chats morts. Ce doit être un puits très profond.

— Il est entré dans la cuisine ; le chat jette un coup d’œil dans le puits ; il se pose une question qu’on devine ; il y a de l’injure dans son comportement ; oublions qu’il existe et écoutons ce qui se passe dans la cuisine.

— Que veux-tu qu’il s’y passe ? Monsieur Adacic a jeté la carcasse saignante dans l’évier ; il passe le couteau sous le robinet et le nettoie avec soin sous le regard du chien et puis il tranche la tête d’un coup et il la jette dans la gueule du chien qui étire son cou, la tête craque. Monsieur Adacic referme le robinet, l’eau cesse de siffler, il ouvre le placard gris et en sort la gamelle noire ; il ouvre l’armoire noire et en sort la bouteille grise ; c’est toujours comme ça que ça se passe ; dans un quart d’heure, l’odeur du vin cuit et de l’oignon va nous arriver ; je demanderai : tu fais la cuisine, Adacic ?

— C’est exactement ce que je fais, dira-t-il. Il m’a coûté trois cartouches ce fumier !

— Et une bouteille de Bourgogne, ajouteras-tu.

— La bouteille ne me coûte rien, dira-t-il.

Le couteau fait des rondelles de carottes ; j’en cueille une au passage et je la croque.

— Vous aimez ça vous aussi ? dira-t-il sans cesser de trancher.

— Qui donc en est aussi friand que moi ? dis-je.

— Quelle curieuse façon de poser la question ?

— Comment l’auriez-vous posée vous-même ?

— J’aurais dit : Qui d’autre aime ça ? Mais chacun parle comme il veut parler ; s’il y a quelque chose qui ne se discute pas, c’est bien la façon de parler qu’on a chacun ; enfin, c’est ce que je pense.

— Vous pensez bien, diras-tu. Je le pense aussi.

— Vous pensez comme moi ?

— C’est possible que je pense comme vous ; s’il y a quelque chose qui se partage sans discuter, ce sont bien les idées qu’on peut avoir sur les choses.

— Je le pense aussi, dira-t-il.

— Vous ne serez pas d’accord sur tout, dirai-je en remontant l’escalier.

— Exact, dira monsieur Adacic en secouant son couteau ; je ne suis pas d’accord avec votre façon de coucher ensemble ; et non contents de faire ces cochonneries chez moi, il faut aussi que vous manquiez de discrétion.

— On fera attention la prochaine fois, diras-tu en souriant.

— Vous ferez ce que vous voudrez, dira monsieur Adacic ; il y a deux raisons pour que vous ne m’écoutiez pas : d’abord, je suis d’une autre époque, ce qui n’est grave que pour moi, et puis cette maison n’est pas la mienne, c’est celle de Anaïs depuis la mort de sa mère. Mais c’est ici que je veux crever, ici et pas ailleurs, nom de Dieu ! et je ne suis pas d’accord du tout avec vos cochonneries, on dirait deux bêtes à l’étable.

— On est arrivé hier soir tard dans la nuit ; il n’a pas tout de suite compris qu’on allait coucher dans le même lit.

— Mais où donc que j’vais vous couchez vous ! disait-il en remuant la soupe fumante.

— On dormira dans le même lit. C’est plus simple. Tu sais exactement ce qu’il faut dire à monsieur Adacic. Du coup, il n’a rien mangé.

— Il pense qu’on a fait l’amour.

— Comment peux-tu savoir ce qu’il pense ?

— Je sais tout de monsieur Adacic ; il n’a pas dormi de la nuit ; il a bu une bouteille de vin et ce matin, il a plongé sa tête tout entière dans l’évier rempli d’eau glacée en prenant bien soin de ne pas souffler dans l’eau de peur de nous réveiller et puis il a mangé comme un chancre, il a appelé son chien pour lui donner des restes, des morceaux de jambon qu’il ne peut pas mâcher à cause de ses dents qu’il a en mauvais état, il a tapé le museau du chien pour que le chien cesse de gémir et de cogner sa queue contre la table. Ensuite, il a enfilé sa grosse veste de cuir, jeté sur une épaule la cartouchière et sur l’autre le fusil et fourré dans sa poche un morceau de pain ; il est sorti sans faire de bruit, tapotant encore une fois le museau du chien dont la queue faisait vibrer les vitres de la porte et tous deux se sont glissés dans la pente et ils ont disparu d’un coup ; la porte est restée ouverte, la lumière allumée ; il y avait des miettes de pain sur la table, les traces de coups de langue du chien sur le carrelage ; tu descends l’escalier sans le faire craquer, exactement comme je faisais quand j’étais petite, mesurant la pression de chaque pas et alors je pouvais voir monsieur Adacic debout près de la fenêtre, ayant pratiqué une ouverture dans la buée, tenant un verre de vin, le chien contre sa jambe ; il demeurait parfaitement immobile et si je faisais craquer la dernière marche, il se retournait en souriant et je pouvais voir dans ses yeux l’ombre de maman qui retournait dans sa tombe.

— C’est toi, petite ? disait-il. Tu m’as fait peur, tu sais !

— Je ne recommencerai plus.

— Bien sûr que tu recommenceras.

— Non, je ne veux plus recommencer et je recommençais chaque fois de la même manière pour revivre chaque fois la même chose, me demandant pourquoi ; la tête de monsieur Adacic était la véritable tombe de maman, parce qu’on la visitait souvent la tombe où il prétendait qu’elle reposait, moi je savais qu’elle n’y existait pas ; je savais qu’elle était un squelette hideux, qu’elle avait de la terre dans la bouche et que ce n’était pas elle ; j’arrangeais les fleurs comme il voulait ; je grattais la terre doucement de crainte de découvrir une main ou peut-être son cœur, la terre où l’herbe n’avait pas le temps de grandir et tu me vois aujourd’hui telle que j’étais alors ; je crois toujours aux mêmes choses inquiétantes, mais je sais où repose le cadavre de ma mère, le véritable cadavre, l’image exacte de la mort et non pas cette pierre qui retient les os dans la terre, les os et les planches et ce qui reste de vêtements ; on ira demain matin au cimetière ; n’est-ce pas que tu viendras avec moi ?

— Celle-ci porte le même prénom que toi, diras-tu.

— Et celui-ci le même que toi, répondrai-je. Voici la tombe de ma mère au bord de l’allée ; c’est cette pierre noire et grise ; c’est cette croix faite de sphères de marbre et ce sont ces gerbes de fleurs multicolores. Ils soulèveront cette pierre encore trois fois : une fois pour monsieur Adacic et deux fois pour Joe et pour moi, ou dans l’ordre inverse bien sûr si les choses ne se passent pas comme elles devraient se passer. Approche-toi et touche la pierre ; je l’ai gravée moi-même à cet endroit, plus tard, bien après sa mort ; ne veux-tu pas savoir ce que j’ai écrit ?

— J’avoue que j’ai du mal à lire ; ce n’est pas écrit dans notre langue ?

— Non, c’est écrit dans la nôtre ; cela veut dire : Qui peut me dire si tu m’aimes encore ?

— Une question qui restera sans réponse.

— Bien sûr que non !

— Tu vas encore me parler de Dieu !

— Je ne t’en parlerai pas si c’est ce que tu veux, mais en tout cas voilà la question par laquelle j’affirme l’existence de Dieu.

— C’est ce que tu me diras ?

— Il faudra bien que je réponde à ta question.

— Si on descendait dans la cuisine ; je crois que le lapin est en train de cuire.

— Non, dit monsieur Adacic sans nous regarder. Vous ne mangerez pas de lapin si c’est ce que vous craignez. Vous serez partis quand il sera à point.

— Tant pis, fis-je en m’écroulant dans le fauteuil et tout d’un coup je pensai à la longue-vue et elle me pressait l’épaule sans doute parce qu’elle pensait à la même chose que moi.

— J’ai perdu ma longue-vue, dit-il. Je faillis lui répondre qu’il n’en était rien et je m’apprêtai à remonter l’escalier pour aller la chercher dans la chambre mais elle se jeta sur mes genoux et m’embrassa.

— Quelle longue-vue ? dit-elle avec cette apparence d’innocence dont les femmes sont le savant produit.

— Une longue-vue vieille comme le monde, répondit-il sans lever la tête ; je m’en sers quelquefois pour regarder les montagnes.

— Tu regardes les montagnes ? dit-elle.

— Non pas pour compter les arbres, tu penses ! et il se mit à rire en me regardant, continuant : ce n’est pas le genre de chose qu’on fait à la campagne pour se désennuyer ; est-ce que tu crois que je deviens fou ?

Il ne fallait pas répondre à cette question et elle ne dit plus rien à propos de la longue-vue. Je l’interrogeai du regard et je compris qu’elle avait l’intention de se l’approprier : après tout, ce n’était pas mon affaire.

— Et que mangerons-nous ce midi ? dit-elle après un moment de silence qu’il avait occupé à rassembler les miettes sur la table.

— Je vous invite au restaurant, fit-il d’un ton triomphant, mais Anaïs ne parut pas goûter cet instant de triomphe.

— Au restaurant ? dit-elle en me regardant. Tu vas encore te saouler.

— Qui ? Moi ? fis-je en me montrant du doigt.

— Non, moi, dit monsieur Adacic, c’est de moi qu’elle parle bien sûr ; je ne peux pas répondre pour ce qui vous concerne.

— Je ne bois pas, affirmai-je d’un coup.

— Alors vous n’avez rien compris à la vie, dit-il.

— Et toc ! fit-elle.

— Ni aux femmes !

— Et toc ! résonnai-je.

— On mangera du lapin, dit-elle et elle remonta dans la chambre pour s’habiller.

— Alors ? fit-il en cessant de gratouiller la table de la pointe de son couteau.

— Alors quoi ?

— Elle vous plaît, Anaïs ?

— Je l’aime.

— Vous connaissez bien sûr sa situation ?

— Je la connais.

— Mariée à ce stupide écrivain qui écrit de la pacotille pour être publié, ce qui ne le guérira pas de son épouvantable maladie... etc.

— Pour ce qui est de son mariage, je suis au courant et j’aime bien les deux enfants. Par contre le etc. ne m’interroge pas plus que ça.

— Oh ! mais c’est que ça ne veut rien dire. Enfin rien qui vous regarde directement. Une histoire de famille en quelque sorte.

— Je préfère ignorer ce genre d’histoire.

— Ce n’est pas toujours facile d’ignorer ; j’ai essayé d’ignorer moi aussi, mais je n’ai pas tenu le coup et il a fallu que ça me dégringole dessus.

— Mais de quoi parlait-il ? demandai-je plus tard à Anaïs.

— Monsieur Adacic délire quelquefois, tu sais ? Il n’y a aucune histoire de famille, tu sais ? Il est issu d’une vieille souche paysanne et sans autres histoires que de maigres héritages ; quant à ma mère, elle a laissé son histoire dans sa Pologne natale et je ne crois pas que monsieur Adacic en connaisse quoi que ce soit.

— Et toi ?

— Deux ou trois choses, pas plus !

— Des histoires juives ?

— Une histoire juive, bien sûr, il faut qu’il y en ait une sinon ma mère n’existe plus.

— Et pour le reste ?

— Rien qui peut t’interroger, je t’assure.

Il était allé chercher la voiture dans la grange ; il avait l’air très heureux de manger au restaurant.

— En voiture ! lança-t-il de la porte où le contre-jour m’empêcha de voir son visage.

— Il est un peu tôt, non ? demanda-t-elle en rajustant la chemise que j’avais entrouverte.

— Si vous avez encore des choses à vous dire, dit-il sans bouger, je peux attendre. Je vais couper le moteur.

— On parlait de maman.

— Ah ? Et bien, continuez sans moi mes enfants ; je vais m’occuper un peu pendant ce temps.

— Ce serait bien si tu nous en parlais.

— Pas aujourd’hui, dit-il en nous tournant le dos ; peut-être tout à l’heure, si j’ai trop bu.

Au restaurant :

— Tu avais dit que tu boirais pour nous en parler !

— Ah ! Tu exagères, Anaïs. Je n’ai jamais dit que je me saoulerais uniquement pour pouvoir parler de ta mère avec toi et devant cet étranger !

— Fabrice n’est pas un étranger, Adacic !

— Je n’ai jamais dit une chose pareille ! En tout cas, je ne me saoulerai pas en sa présence.

— Je ne bois pas, Monsieur.

— Et bien moi non plus, enfin, pas aujourd’hui.

— Parle-nous de maman, s’il te plaît.

— Mais de quoi veux-tu que je te parle ? De notre première rencontre ? Je ne m’en souviens pas.

— Ce n’est pas vrai, dit-elle en lui embrassant les mains ; on se souvient toujours de la première rencontre, n’est-ce pas, Fabrice, que tu te souviens ?

— Je me souviens de l’Hôtel des Saules, dis-je doucement.

— Qu’est-ce que c’est que ça l’Hôtel des Saules ! dit-il en éclatant de rire. Vous vous êtes rencontrés dans un hôtel ? En voilà une joyeuse rencontre !

— Ah ! Ça te va bien de te moquer ; l’Hôtel des Saules est un bel hôtel sur les bords de la Marne, le plus beau que je connaisse, n’est-ce pas, Fabrice, que c’est le plus bel hôtel que je connaisse ?

— Je connais un bel hôtel à Beyrouth, murmurai-je, secouant le verre de vin que je ne buvais pas.

— A Beyrouth ? Vous avez été à Beyrouth ?

— Cela m’est arrivé, Monsieur.

— C’est vrai qu’avec votre fortune vous pouvez vous permettre tous les voyages. Et c’est à Beyrouth qu’est le plus bel hôtel du monde ?

— Je n’ai pas dit cela, Monsieur, je ne l’ai même pas supposé ; je ne connais pas le monde aussi bien que vous dites.

— C’est un beau souvenir alors, hein ? demanda-t-elle en m’empêchant de jouer avec le verre.

— Tu veux parler d’une femme, Fabrice ? reprit-elle après un moment de silence.

— C’est possible, dis-je en essayant de me souvenir, mais ma mémoire n’avait rien retenu de cette histoire, sinon le nom de l’Hôtel et le premier bombardement de ma vie, la deuxième nuit de notre arrivée à Beyrouth, car la première avait été si douce, si lente, tellement inachevée, mais un plafond de l’Hôtel s’était écroulé dans l’aile qui prolongeait la nôtre en angle droit et une vingtaine de personnes avaient été tuées.

— C’est terrible la guerre, dit monsieur Adacic dont le regard se remplit de souvenirs mélangés.

— Sans la guerre, dit Anaïs, tu n’aurais pas connu maman.

— Qui sait si elle ne serait pas arrivée d’une autre manière ?

— Comment est-elle arrivée ? demandai-je car le vieux était prêt à nous raconter sa vie.

— À pied ! fit-il en remplissant son verre et l’avalant d’un coup qui fit rire Anaïs — à pied ! elle est arrivée à pied et elle avait un nom à coucher dehors ! Le maire a demandé à mon propre père de l’héberger... on se doutait un peu, mais va savoir !

— Que fallait-il savoir ?

— Il ne fallait pas le savoir, nom de Dieu ! Il en a toujours été comme ça avec ta mère : il ne fallait pas savoir et on ne savait rien.

— Ne dis pas n’importe quoi, Adacic !

— On a attendu la fin de la guerre pour se marier. « Elle est juive ou elle est pas juive ? » gueulait mon père et le maire ne savait toujours pas quoi répondre et pourtant dix ans avaient passé et tu jouais à la marelle dans la cour de l’école. « Va savoir, disait le maire, et puis après. — Et puis après, rien ! » dit mon père en tapant du poing sur le bureau magistral. Mon fils est un vrai con si elle est juive comme je le pense. Mais la guerre est finie et maintenant les Juifs ils ont un pays à eux. — Bon, dit le maire, c’est ta famille après tout. Ce n’est pas un problème communal. Il n’y a donc pas lieu d’en débattre. — Sacré nom de Dieu d’salopard ! C’est qui qui les a mariés. C’est-y moi ou c’est-y toi, couille molle ! Et ce disant mon père lui envoie une formidable châtaigne et le maire s’en va traverser la vitrine où il collectionne des figures en plâtre et badacrac ! la vitrine explose en morceaux et tous les plâtres se répandent par terre et un sacré putain de morceau de ferraille lui rentre dans l’œil tout entier ! Va donc savoir ce qu’il faisait là ce morceau d’ferraille ! et mon père était en prison quand tu as fait la communion.

— Je me souviens de ton père quand il est revenu de la prison. Un taxi l’a déposé sur la place et le maire avait ordonné qu’on fermât le cabaret et toutes les fenêtres étaient fermées aussi et tu avais garé la voiture devant la mairie, il n’y avait que nous dans la rue : ton père qui tirait sur sa moustache, toi (maman qui n’avait pas voulu venir parce qu’elle était la cause de tout).

Plus tard, dans la maison de monsieur Adacic, Anaïs continue : et moi, j’ai sauté dans ses bras vigoureux et je n’ai pas vu quand il a giflé ma mère et Adacic n’a pas osé dire quoi que ce soit.

— Il n’a pas dit grand-chose à ce propos.

— Il n’en dit jamais rien. C’est ça que tu voulais savoir ? Toi tu n’as rien dit de l’hôtel à Beyrouth.

— Et toi rien sur l’Hôtel des Saules, il aurait tant voulu savoir.

— Il a oublié la première rencontre. En fait, il n’y a pas eu de première rencontre. Il ne s’est rien passé avant le premier mot.

— Que veux-tu qu’il se passe avant le premier mot ?

— Je ne sais pas, dit-elle tout près de moi ; il y a toujours quelque chose avant les mots. Pour nous, il y a l’Hôtel des Saules.

— C’est un mot comme un autre.

— Non, ce n’est pas un mot, c’est une idée et il n’y a pas de mot pour la dire ; c’est comme ça qu’on commence notre mémoire.

— Tu veux toujours mourir de la même façon ?

— Je ne veux pas mourir du tout.

— Si on lui rendait la longue vue ?

— Non, je la garde ; je l’emporte avec moi à Paris.

— Mais que vas-tu en faire ?

— Rien, je la poserai sur une table, mes amis la regarderont, me poseront des questions et tu seras là avec ton inépuisable imagination pour leur raconter une histoire à laquelle ils croiront.

— Il faudra que je leur mente : les histoires auxquelles on croit sont des mensonges ; il faut ne pas croire pour écouter la vérité.

— Par exemple, tu leur parleras des lapins et des coups de fusil dans la forêt et ils ne sauront rien sur la véritable nature des rapports que j’entretiens avec monsieur Adacic.

— Mais s’ils voient la carcasse saignante à travers la lentille qui les en rapprochera, alors ils sauront tout de monsieur Adacic et de toi.

— Ils sauront ce que tu sais déjà.

— Ce que ta mère savait. Et qui lui a coûté la vie.

— N’en parlons plus, s’il te plaît, dit-elle.

Il arrivait avec un autre lapin fusillé :

— Encore à vous dire des choses à l’oreille, fit-il en balançant le cadavre dans l’évier ; vous ne vous fatiguez donc pas ?

Je regardai la marmite noire sur la cheminée où le lapin du jour précédent achevait de mariner dans un bon vin de Bourgogne.

— Celui-là, dit monsieur Adacic en sortant un couteau de l’énorme tiroir qui se cachait sous la table, celui-là on le fera rôtir et vous aurez le plaisir de manger du lapin, du vrai lapin de la campagne et non pas de ces lapins traficotés qu’on vous envoie dans vos villes crasseuses parce qu’il faut bien qu’on vive, non ? Allez hop ! Tonnerre ! Au puits ! Et tout a recommencé comme depuis le début :

je suis monté dans la chambre ; j’ai ajusté la longue-vue entre les volets et j’ai mis au point l’image tremblante :

— Tu ne vas pas encore regarder ça !

— Pourquoi ne pas regarder ?

— Parce que tu l’as déjà vu hier !

— Hier c’était hier.

— Mais c’est la même chose aujourd’hui.

— Ce n’est pas le même lapin.

— C’est un lapin qui ressemble à l’autre lapin.

— Celui-là on le mangera.

— Ce n’est pas la différence.

— C’est quoi la différence ?

— C’est toi qui n’est plus le même.

— Tu ne m’aimes plus ?

— Si, si. Je t’aime. Mais tu as changé.

— Tu ne veux pas regarder dans la longue-vue ? Le chien se lèche les babines et le chat est dans une colère terrible ! Il faudra jeter un coup d’œil dans le puits.

— Tu es fou !

— Pas plus que toi et pas dans le même sens.

— Il n’y a rien au fond de ce puits que de la boue et de la pourriture.

— Tu ne dis pas ce qu’il n’y a pas. Je regarderai avec la longue-vue.

— Il n’y a pas assez de lumière.

— Il faudra éclairer d’une manière ou d’une autre.

 

Voilà pourquoi je suis descendu dans le puits. J’ai trouvé une corde solide dans la grange et je l’ai fixée à une pierre de la margelle. C’est comme ça que je l’ai fait. J’ai pris soin d’emporter avec moi la longue-vue.

— Tu ne vas pas faire ça, Fabrice !

— Bien sûr que je vais le faire.

— Je vais l’avertir de ta folie.

— Tu ne le feras pas si je te le demande.

— Et comment saurai-je s’il ne t’est rien arrivé ?

— Tu poseras ta main sur la corde et tu en vérifieras la tension, c’est tout.

— Tu parleras, tu me diras ce que tu vois !

— Je ne dirai rien par souci de silence total.

— Tu es fou, Fabrice, tu es fou !

Je voyais le disque de lumière au-dessus de moi ; elle serrait la corde dans sa main tremblante, mais je ne distinguais rien de son visage, d’autant que le contre-jour augmentait au fur et à mesure que je descendais. Puis, je constatai que la nuit était tombée ; il n’y eut plus de lumière au-dessus de moi et pas un bruit qui me parvînt de là-haut. J’ignorais si elle était toujours là à serrer la corde dans sa main tremblante ; elle n’avait plus son visage pour me parler. Quant à moi, je ne touchais toujours pas le fond, je glissais lentement le long de la corde, balançant mes pieds sur le mur circulaire ; je devais progresser très lentement, car j’avais toujours les pieds dans le vide. Ce serait mes pieds qui toucheraient le fond ; j’avais ôté mes chaussures et remonté mon pantalon sur les genoux et je glissais doucement, poignée après poignée, ne remontant jamais ; il y avait de la sueur sous mes bras et sur mon ventre, mais je ne manquais pas de force ; je n’ai jamais manqué de force durant cette descente ; j’étais aveugle, j’avais froid, j’avais peur sans doute aussi, mais toute ma force m’appartenait, je sentais bien la corde dans mes mains et aux chevilles et si je m’arrêtais de temps en temps, c’était pour toucher la muraille circulaire dont la pierre était de plus en plus humide aux interstices de terre froide et molle et je lui avais demandé de ne pas parler ; je voulais être seul avec ma longue-vue et c’est ce qui m’arrivait ; j’étais seul, complètement seul ; la longue-vue ne m’était d’aucune utilité puisque son principe était la lumière ; mon principe à moi était dans ma respiration et je suffoquais maintenant, n’ayant rien touché qui semblât être le fond.

 

— Mais pourquoi as-tu fait ça ? me demandait-elle en m’essuyant le visage.

— Mais quel fou peut-il être ! grondait monsieur Adacic en rangeant les outils derrière la porte.

— Pas si fou que ça ! lançai-je, car j’avais des choses à dire et il fallait qu’il les entendît.

— Tu parleras plus tard, dit-elle. Maintenant, il faut aller se coucher. Promets-moi de ne plus recommencer.

— Espèce de fou ! Espèce de fou !

 

Ce n’était pas la première fois que je descendais dans un puits. La première fois, c’était à cause de mon père. À la suite de ma tentative périlleuse, il avait fait boucher le puits et depuis, je n’ai pas eu l’envie de le faire vider. Ça, c’est le puits de mon père ; c’était il y a longtemps, au château (nous ne parlerons pas du château : hors sujet !...). J’étais enfant et l’envie de descendre dans le puits avait été plus forte que tout et j’étais descendu de la même façon le long d’une corde dont j’avais éprouvé la solidité, vérifiant chaque nœud avec une attention chaque fois accrue au fur et à mesure que les nœuds pénétraient dans la profondeur du puits. Maintenant, il y avait le puits de monsieur Adacic ; ce n’était pas le même puits ; ce n’était pas le même château d’ailleurs ; ce n’était pas un château ; c’était une ferme grotesque dans une campagne grotesque et monsieur Adacic avait un sacré mauvais caractère et il n’arrêtait pas de m’asticoter, alors vous comprenez ! il fallait que je fasse quelque chose et l’idée de descendre dans le puits m’est arrivée comme depuis mon enfance et je me suis fichu cette idée dans la tête et ça ne lui plaisait pas du tout, mais alors pas du tout. Je descendais, je descendais, je descendais, j’avais cette sacrée idée dans la tête, descendre jusqu’à toucher le fond ; je m’attendais à m’enfoncer dans quelque chose de boueux, de puant, mais j’avais beau descendre et descendre et descendre encore, rien ! je ne touchais rien et je vérifiais la présence de la muraille circulaire autour de moi et elle était là, gluante et froide et il fallait bien qu’elle s’arrêtât quelque part, non ? Alors j’ai fini par perdre la tête ; je me suis dit que ce n’était pas possible ; que je devais me tromper quelque part ; et je me suis mis à mordre la corde tendue, à la mordre jusqu’à me faire saigner les gencives ; et quand je suis remonté à la surface, quand elle a vu ma bouche en sang et mes yeux écarquillés par la lumière de la lampe torche que monsieur Adacic braquait sur moi disant : enfin ! vous voilà ! Espèce de fou ! (il disait cela en haussant les épaules et elle s’est mise à crier ; je me disais : voilà ce que tu as fait, voilà ce que tu as fait à ta maman). Mon père avait dit cela aussi, il y a longtemps ; je me souviens qu’il me frappait rudement sur la tête, me bottant le derrière jusqu’au château et le fermier lui faisait des excuses, disant :

— Faut m’croire, monsieur le Comte, j’avais pas vu le bambin faire des siennes, ce sacré puits il faut le boucher avec de la pierre, il disait ça comme s’il était entendu que si on ne le bouchait pas j’y retournerais un jour ou l’autre ; et moi j’étais sûr de ne jamais recommencer ; d’abord parce que j’avais eu très peur quand je me suis rendu compte que j’avais épuisé toutes mes forces et que par conséquent j’allais tomber au fond pour y mourir de la plus atroce façon ; et puis, j’avais d’autres raisons de ne pas recommencer et voilà que je recommençais et elle criait encore plus fort et lui me traitait de fou en riant, secouant le jet de lumière sur mon visage ; le lapin finissait de cuire dans la cheminée ; il fallait que je mange ; d’abord me laver ; ensuite, faire l’amour ; parce que j’avais envie de coucher avec elle, il fallait que je couche dans son lit, il fallait que ça se passe comme ça et il se bouchait le nez avec une pince à linge, riant et se renversant dans le fauteuil ; il disait qu’il n’en croyait rien, que ce n’était pas possible à son avis, jamais personne n’était descendu dans le puits, sauf le puisatier, mais c’était il y a bien longtemps et alors le puits fonctionnait encore, mais depuis que son père y avait jeté le cadavre de sa belle fille, autrement dit de sa propre femme, depuis qu’on l’en avait sorti à l’aide d’un treuil qui appartenait aux pompiers et que les pompiers avaient gracieusement mis à la disposition des gendarmes, depuis que son père avait eu la tête tranchée un beau matin du mois d’avril, depuis qu’on ne parlait plus de tout ça, personne n’était redescendu dans le puits où il jetait maintenant les ordures de la maison et il riait en se tapant les cuisses ; moi, je puais considérablement et j’avais terriblement envie de coucher avec elle et je me suis mis à rire moi aussi et ça l’a fait rire encore plus fort et il a sorti une bouteille de l’armoire noire, il a fait sauter le bouchon en riant et elle a été la première à tendre son verre parce qu’elle maîtrisait bien la situation maintenant et qu’elle savait exactement ce qui allait se passer.

 

Nous descendîmes ce petit chemin jusqu’à l’étang ; elle me parla de l’eau puis elle se tut et ne me regarda plus. Je regardai sa main longue et étroite ; elle avait l’air gantée et un bracelet noir en découpait le fragile poignet ; je tentais d’y déposer un baiser, mais elle l’écarta de mes lèvres et par dépit, j’embrassai l’écorce moussue, ce qui la fit sourire un peu ; je souris moi aussi ; monsieur Adacic nous surveillait avec sa longue-vue.

— Si tu me coiffais, me dit-elle en me tendant le peigne noir et blanc qui retenait sa chevelure sur le front.

— Te peigner ? Pourquoi pas ? Je désirais simplement un baiser de tes lèvres. Je peux embrasser tes cheveux ? non ? Monsieur Adacic me verra les coiffer avec soin.

Et je détachai une première mèche dont la longueur me caressa les doigts ; je frémis à la pensée que monsieur Adacic pouvait parfaitement observer ce détail ; elle baissa la tête et je descendis vers la nuque.

— J’ai vraiment envie de t’embrasser, dis-je en arrêtant le peigne dans le cou. Monsieur Adacic ne saurait apprécier à cette distance si je t’ai embrassée ou simplement coiffée.

Elle me regarda en souriant :

— Coiffe-moi avec ta bouche. C’est exactement ce que je veux et je veux qu’il le voie, si c’est ce qu’il veut voir maintenant ! maintenant, te dis-je !

Je mordis dans sa chevelure avec passion et bouclant chaque mèche qui me touchait la langue, j’atteignis la chair triomphante de son cou.

— Ce qu’il voit n’a pas d’importance, murmurai-je en parlant de monsieur Adacic dont la longue-vue était braquée sur nous.

— Et qu’est-ce qui a de l’importance ? dit-elle en me prenant les mains.

— Ce qui est important, c’est que ça commence vraiment entre toi et moi, entre moi et toi, entre tous les deux

— Ah ! fit-elle doucement. Il ne peut pas entendre ce que tu me dis.

— Ce ne sont pas des mots ordinaires, mais ce sont les mêmes chaque fois.

— Peu importe ce qu’il s’imagine.

Elle me laissa alors lui ôter sa longue robe et nous fîmes ce que nous avions envie de faire. Au bout de sa lorgnette, il vit sans doute ce qu’il y avait à voir et quand nous remontâmes elle et moi ce chemin qui retournait entre les arbres à la maison de monsieur Adacic, tandis qu’elle arrangeait les plis de nos habits, tournant autour de moi comme un oiseau, elle me dit soudain qu’elle avait tout oublié, que c’était chaque fois ce qui se passait : elle le faisait et puis elle oubliait, elle ne savait pas pourquoi. Nous entrâmes dans la cuisine ; il était assis devant la cheminée, réglant le feu du bout du pied, cognant les bûches sans calcul et les flammes montaient dans le conduit.

— Tu vas mettre le feu à la cheminée, lui dit-elle sans le regarder.

Je m’assis dans son dos, lui tournant le dos, la longue-vue était appuyée contre le montant de la fenêtre, je souris à l’idée de ce qui avait vraiment pu se passer et elle me vit sourire et elle me demandait sans rien dire de tout lui expliquer, nous sortions de nouveau et nous l’entendîmes jurer en secouant les bûches.

— Est-ce que tu m’as vraiment fait l’amour ? me dit-elle comme nous nous assîmes près du puits.

— Je crois que c’est comme ça que ça se fait. Est-ce que tu voulais que ce soit autre chose ?

— C’est comme ça que je l’ai toujours fait, me dit-elle sans me regarder ; il y avait un reflet de lune sur sa bouche ; je le cueillis du bout des lèvres. Mais elle ne me rendit pas mon baiser.

— Je ne sais pas ce qui se passe dans ma tête !

— Je veux toujours recommencer, affirmai-je comme si je répondais à une question sur ma virilité en jeu.

— On recommencera, c’est sûr.

A l’intérieur de la maison, il éteignit toutes les lumières ; nous demeurâmes elle et moi dans la cour éclairée par la seule lune qui se levait.

— Si on allait se coucher ? proposa-t-elle.

— Dans le même lit ? demandai-je.

— L’un à côté de l’autre, dit-elle. Chacun son rêve, ne crois-tu pas ?

Je ne savais pas ce que je croyais. À la fenêtre, je déplaçai la longue-vue de quelques centimètres ; elle me regarda faire sans rien dire ; j’avais simplement touché ma propre image.

Dans le lit, elle ne voulut pas se dénuder, mais elle se blottit contre moi et s’endormit ou feignit le sommeil, les yeux à peine éclairés. Je regardais la fenêtre géométrique, la fenêtre symétrique droite, la fenêtre divisible, la fenêtre multipliée par son unité ; et Anaïs dormait, doucement agitée par je ne savais quels rêves où j’étais peut-être.

 

Le lendemain matin, j’entendis monsieur Adacic descendre l’escalier et entrer dans la cuisine en faisant beaucoup de bruit. Elle se réveilla longuement et je baisai sa bouche entrouverte.

— Qu’est-ce que tu fais, Fabrice, arrête ! murmura-t-elle sans m’interdire toutefois de continuer à agacer sa bouche lente.

— Est-ce que monsieur Adacic est levé ? demanda-t-elle ; je l’invitai à en faire autant, mais elle se déclara incapable de sortir du lit tant la température à l’extérieur paraissait hivernale.

— L’hiver n’est pas loin en effet, dis-je en me levant.

— Dépêche-toi de t’habiller. Tu vas attraper froid dans cette tenue.

— Mais quelle tenue, ma belle amour !

J’entrai donc sans elle dans la cuisine, l’abandonnant à la chaleur des draps où elle avait décidé de se rendormir. Monsieur Adacic me salua à peine d’un coup de tête ; je dis « bonjour » et autre chose de matinal, mais il ne répondit pas et sortit aussitôt. Je l’entendis casser du bois dans la grange ; j’imaginais sans peine les sentiments qui l’animaient ; j’avais choisi Anaïs sans lui demander son avis et ça le rendait inapte à la conversation. Le dialogue était mort d’avance. Je ne cherchai pas à le ressusciter. À quoi bon puisque je ne l’aimerai jamais ; il se passa une bonne heure avant que je songe à manger quelque chose. Je tailladai nerveusement le jambon qu’il avait laissé sur la table entre un morceau de pain frais et une bouteille de vin blanc ; je ne me privai pas et une fois ravigoté par ces rustiques agapes, ayant constaté qu’il ne massacrait plus son bois, j’entrepris une promenade près de l’étang, non sans m’émouvoir quelque peu en foulant l’endroit même où nous avions fait l’amour ; je n’avais pas l’habitude d’une telle humidité et je ne restai pas longtemps au bord de l’étang ; je trouvai un chemin pour m’en éloigner et bientôt, ayant traversé un bois très sombre, tremblant à cause de l’humidité qui me traversait, je m’arrêtai près d’une vieille clôture derrière laquelle un taureau m’interrogeait. Je suivis la clôture jusqu’à la maison, ne détaillant rien de l’horizon peuplé d’arbres ni de l’étroite vallée où s’éparpillait un modeste village. Les volets de sa chambre étaient encore fermés ; elle devait dormir de tout son soûl ; j’eus l’idée de jeter des cailloux contre les volets, mais au moment où je m’apprêtais à le faire, monsieur Adacic surgit de l’angle de la maison et me regarda d’un air presque absent tandis que je manipulais les cailloux humides.

— Si c’est un oiseau que vous voulez choper, me dit-il d’une voix sans relief, j’ai un fusil qui vaut bien mieux que ça. Est-ce que vous savez tirer au moins ?

Je ne sais même pas ce que tirer veut dire ; l’idée d’un fusil entre les mains de ce type me donnait froid dans le dos ; je laissai tomber mes pierres froides, renonçant à l’idée de m’en servir comme je voulais et :

— Je veux bien un fusil, dis-je. Si vous voulez bien me prêter le vôtre. J’ai vu les traces de beaucoup de gibier en bas. Est-ce là que vous chassez habituellement ?

Je dis encore un tas de choses relatives à la chasse et il m’écouta sans rien répondre ; il avait un fusil et il me le prêtait : qu’est-ce que je pouvais demander de plus ? Il disparut d’un coup dans la maison et revint avec un magnifique Winchester ; je sifflai d’admiration, mais il ne prêta aucune attention à ce fraternel sentiment, il me fourra dans la main une poignée de cartouches et me poussa sans ménagement dans le chemin qui descendait vers l’étang moite et lumineux.

— Vous ne venez pas avec moi ? demandai-je.

Il ne répondit pas, ce qui voulait sans doute dire non ; je m’engageai donc seul dans le chemin boueux et je me retrouvai encore au même endroit où elle prétendait douter de notre amour ; l’herbe était encore couchée, relevée par endroits, mais il n’y avait aucune certitude quant à l’usage qui en avait été fait. Je m’assis un instant, le fusil entre les jambes, n’ayant pas l’intention de tuer quoi que ce fût de mangeable. À vrai dire, je n’ai pas l’âme d’un chasseur ; il faudrait piéger, débusquer, viser, tirer, non, ce n’est vraiment pas de cette manière que je me nourris et puis la campagne ne m’inspirait rien du côté de la mort violente... Je demeurai prostré avec mon inutile fusil et cette croissante humidité qui dévorait mon âme de citadin. Pour un peu, j’eusse souhaité remonter dans le wagon et poursuivre mon chemin jusqu’à la prochaine station. Au lieu de ça, cliquetaient les oiseaux au-dessus de ma tête ; les herbes soulageaient le vent à peine au ras de l’eau, des ondes se succédaient dans les racines des saules, au loin l’autre berge se peuplait d’autres oiseaux, le ciel y reposait son incroyable blancheur où le gris auréolait seulement les nuages. On peut rester comme ça des heures à mettre des mots sur un paysage : le gibier y rature les ombres passagères. L’inutile fusil trempait sa crosse dans l’humus et je flattais le canon muet et froid ; ce que je voyais passer dans mon ciel, c’étaient de noires libellules aux ailes bleues ou bien c’étaient les ailes bleues d’un vague oiseau ; il possédait le charme des oiseaux de passage : il déréglait le temps qui pourtant paraissait inchangé ; mais son passage n’est pas l’eau, ni les joncs qui bougent à l’envers ; il y a au fond d’un paysage une seule solitude et c’est celle-là qu’on choisit sans le vouloir ; enfin, je faisais des phrases pour peupler la froidure ; les oiseaux existaient avec le ciel et je poursuivis en effet ce chemin d’herbes folles, me retournant chaque fois que je croyais pouvoir apercevoir au moins un angle de la maison. Un reflet vert trahissait la longue-vue ou bien je voyais les volets fermés de la chambre d’Anaïs et j’attendais leur soudaine ouverture qui bien entendu ne se produisait pas. Une fois j’eus la tentation de tirer un lapin ; la bête se léchait le nez entre deux racines et je fis le geste de l’ajuster avec les mains, laissant le fusil pendre dans mon dos ; je ne sais pas ce qui a provoqué sa fuite, un reflet dans mon œil meurtrier ou la chute d’un gland parmi les feuilles mortes, en tout cas il a détalé d’un coup, oubliant peut-être son ombre incertaine ; le soleil s’élevait vers midi ; je calculai l’heure comme je savais et sûr de mon fait, je décidai de rentrer, bredouille certes, mais la conscience tranquille. À l’approche de la maison, je sentis une présence inamicale ; je portais le fusil sur mon épaule ; il n’y avait pas de risque pour que je m’en servisse ; c’était monsieur Adacic, ou Anaïs elle-même ou peut-être une jument égarée, c’était le lapin qui voulait s’assurer de ma neutralité, en tout cas je n’étais pas prêt à tirer et d’ailleurs je ne me souvenais pas d’avoir chargé le fusil .

— Je ne vous ai pas entendu tirer, dit monsieur Adacic en tendant les bras pour que j’y accrochasse son fusil.

— J’ai visé un lapin, mais sans le tirer, dis-je pour expliquer ma conduite.

Il ne me demanda pas d’autres explications et je le suivis dans la cuisine où il remit le fusil dans le râtelier.

— Je ne m’en sers plus beaucoup moi-même, ajouta-t-il en manière de conclusion .

Je n’osai pas le contredire tant mes préoccupations ne le concernaient plus. Je remontai d’un pas allègre dans la chambre où elle n’était plus d’ailleurs ; je me laissai tomber dans le lit encore chaud, un peu ému par tant de chaleur et j’attendis qu’elle revînt pour peut-être l’embrasser comme elle voulait. Elle ne vint pas ; je la cherchai dans toutes les pièces, je fis dix fois le tour de la maison, je descendis jusqu’à l’étang, remontai plusieurs fois le chemin ; il fallut bien qu’au bout de ces vaines recherches j’accepte d’interroger monsieur Adacic pour savoir où Anaïs se cachait, si elle se cachait et si c’était pour longtemps. Je le trouvai derrière la maison en train d’ajuster une roue à une charrette ; il sifflotait d’un air qui me parut allègre ; je n’osai l’interrompre tant il paraissait en train et j’attendis le moment favorable pour poser ma question, c’est-à-dire le moment où il me regarderait ; il se demanderait ce que je faisais là à le regarder sans rien faire, moi qui faisais toujours quelque chose chaque fois que je le regardais ; il remonta la roue, la fit tourner à vide, secoua l’autre roue puis, ayant fait le tour de la machine, il la poussa sans grincement sous l’appentis où il entreprit de la charger de bois ; pas un instant il ne tourna la tête dans ma direction ; je jetai un coup d’œil vers la maison, eus un instant l’idée d’y retourner pour m’assurer qu’elle était bien envolée et c’est à ce moment-là que je l’entendis me dire :

— Elle est partie hein ?

Je fis oui de la tête .

— C’est toujours comme ça avec elle.

Je ne comprenais pas .

— Elle s’en va aussitôt que c’est fait.

Il parlait d’elle et je voulais l’écouter.

— Vous ne pouvez pas rester ici.

Je m’en doutais un peu ; je ne resterais pas ici une minute de plus. Je retournai d’un coup dans la maison, escaladai l’échelle de meunier jusqu’à la chambre, et sur la chaise je récupérai mon maigre bagage ; en traversant la cuisine pour sortir, j’avisai la longue-vue et m’arrêtai ; j’allai m’en emparer lorsqu’il entra ; il vit ce que je regardais et il s’interposa entre moi et la porte.

— Je crois que vous emportez un bien qui ne vous appartient pas, dit-il sans toutefois émettre aucune menace.

Je tournai plusieurs fois la longue-vue entre mes mains et, la portant à mon œil pour regarder dedans, je vis son œil incroyablement grossi.

 

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