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 Article publié le 16 décembre 2018.

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Moi, je gribouillais dans mon carnet. J’écrivais le nom de Bobby au centre de la page et je fléchais des parcours purement imaginaires. Pas une phrase. Des mots, des flèches, j’encadrais, je soulignais, je raturais… mais rien ne se construisait. Et je m’enfermais. maman se laissait approcher par Freddy mais sans l’inviter à achever l’œuvre en cours. Je ne les surprenais pas. Ils me glissaient entre les doigts. Leur histoire ne m’intéressait pas. Je souhaitais qu’ils en finissent et qu’Alfred et moi changions de lit une bonne fois pour toutes. Mais ils semblaient prendre plaisir à s’en tenir à des préliminaires interminables. maman y perdait quelquefois sa culotte, mais Alfred la retrouvait et leurs rires me rejoignaient dans l’ombre du salon où j’avais installé ma table de camping, celle que je transportais sur mon dos comme le chevalet d’un peintre et qu’il m’arrivait de poser face aux monts inaccessibles qui avaient conservé leurs neiges de l’hiver précédent. Je n’ai jamais rencontré personne de cette manière.

Il m’est même arrivé d’abandonner cette table à son sort pour fuir Rosy, la mère de Bobby. Elle est passée plusieurs fois à proximité en se demandant pourquoi le vent n’emportait pas ces feuilles blanches. J’étais dans la broussaille, le crayon à la main et le cœur douloureux. J’attendais qu’elle bifurque dans sa rue. Et je pliais en laissant au vent le soin d’éparpiller le néant que je venais de découvrir une fois encore.

Voilà où j’en étais quand Jacky est revenu chez maman et que Fred l’a suivi dans les bois. maman n’avait pas ouvert la bouche. Elle n’était pas descendue dans la cour pour vérifier l’état du fusil que Fred avait sorti de sa bagnole. Et Jack portait le sien sur son épaule, nonchalamment, comme si le daim les attendait à une distance raisonnable de la maison. Elle était rentrée avant qu’ils ne disparaissent, remontant sa culotte en prenant soin de ne pas exposer ses jambes au regard. Sans doute savait-elle que je l’observais, là-haut, de la fenêtre d’où je pouvais encore les voir avancer vers les bois, épaule contre épaule, semblant converser comme deux amis que la bête observe à travers un feuillage, attendant elle-même de leur procurer ce plaisir que la poursuite procure à l’esprit en paix avec le monde qu’il pénètre une fois de plus de sa capacité à l’investir.

J’entendis la porte se refermer avec l’aide du vent léger qui donne sa couleur à l’ombre comme la lumière donne la sienne à l’été. Ma mémoire tournoyait avec d’autres cadavres. Qu’est-ce que j’étais venue chercher ici, à part la tranquillité des lieux ? Et qu’est-ce que je venais de découvrir, d’inventer comme disent les chercheurs de trésor ? Le vent cessa de pénétrer dans la chambre. J’entendis maman remuer une cuillère dans un verre. Elle ne m’invitait pas. Certes je n’avais pas de goût particulier pour ces mélanges, mais pourquoi n’éprouvait-elle pas en ce moment le désir de m’entretenir de ce qui la tracassait ? Que savait-elle que je ne savais pas ? Moi, je m’imaginais simplement, en une phrase ou deux, que Jacky profitait du moment pour abattre Freddy dans le dos. Je ne voyais pas ce duel autrement. Mais Alfred était-il si naïf que ça ? Et voilà que c’était reparti pour une histoire qui tenait plus du jeu de pistes que de la nouvelle !

Je descendis, n’y tenant plus. maman était affalée dans le canapé. Elle avait repoussé les affaires de Fred dans un coin, balançant des coussins sur la table basse sans se soucier des verres qui s’étaient couchés et en avaient inondé la surface vitrée. Elle fumait un mégot oublié. J’étais encore dans l’escalier lorsqu’elle m’a demandé de ne pas en parler. J’ai fait mine de remonter.

« Tu devrais toucher à ça, dit-elle en exauçant une canette. Ya des moments où ça devient nécessaire.

— Il est dangereux ce Jacky… ?

— Tu en sais quelque chose…

— Rien ne prouve qu’il ait assassiné Charlie… Ce n’est pas lui qui m’a violée…

— Ni Bobby, hein ?

— C’est fou comme ça n’a pas de sens !

— Ça en a un… Mais il est trop tard pour y penser.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu crois vraiment qu’ils vont régler leurs comptes ? Jacky t’a tellement dans la peau ? J’y crois pas…

— On va bien voir… »

maman écrasa son mégot et en alluma un autre. Deux cendriers pleins à ras bord venaient de provoquer une tremblante hésitation. Elle s’était presque jetée sur la moitié d’un cigare qui portait encore sa bague rouge et or. Elle laissa l’allumette se consumer entre ses doigts. La flamme s’éteignit tout près de sa chair. Je ne l’avais pas vu souffler. Peut-être avec le nez. Sa bouche était fermée, ses lèvres pincées, son menton en galoche.

« Jamais personne ne s’est tué pour moi, dit-elle.

— Personne ne va se tuer, maman !

— C’est tout comme… L’un tuera l’autre et on parlera de suicide, comme pour Charlie. Il est fort le Jacky. Il s’y connaît. Et je le connais. »

Sûr que ça m’aurait fait mal de perdre Alfred. Mais j’ignorais ce que je ressentirais envers Jacky si ça arrivait. Et si c’était Jacky qui tombait… ? Je lui dirais quoi à Freddy le jour de son exécution ? maman ne pouvait pas comprendre ça. Je suis atteinte du délire de la narration. Le diagnostic est sans appel. Je me tirerais de toutes les situations difficiles et même inextricables, mais je finirais par y perdre la raison. Ce jour-là était peut-être arrivé. J’eus la tentation d’appeler mon psy à New Dream, mais le coût de la communication limita cette velléité à d’autres hypothèses narratives.

« J’ai jamais autant attendu, se plaignit maman en sifflant une moitié de canette. Il est vrai que je n’ai jamais vécu aussi vite…

— Aussi vite… ?

— J’ai l’impression de filer sans autre ambition que de ne pas rater le prochain virage… Tu dois connaître ça, toi… Moi aussi j’ai écrit… mais c’était juste pour que ça sorte d’une façon ou d’une autre. Et sans témoin. Moi seule face à moi. Et sans miroir. Tu vois la difficulté… »

Chacun son truc question écriture. Moi, c’est la chèvre et les sous. Elle, c’était la chèvre et la pierre. Ou quelque chose comme ça. Approximation. Ralentissement sans intention de s’arrêter au moins une fois. J’en savais plus qu’elle sur le sujet. Même qu’une fois j’ai approché la mort de tellement près que j’ai cru que c’était une seconde chance. On peut éprouver la tentation du suicide quand elle peut être touchée du doigt. Comme la surface de l’eau qu’on tâte à la pulpe de l’orteil. Je n’arrête pas de me dire que j’ai peut-être eu tort de ne pas céder à la tentation. Comme un ballon dont on n’a pas saisi l’occasion. Il vous reste l’image du gardien qui vous regarde d’un air étonné parce qu’il sait que vous auriez marqué. La mort scotchée par cet échec. C’est peut-être ce qui lui arrive toujours. C’est sans doute pour ça qu’elle est la mort et pas autre chose. Mais ce matin-là, tandis que les deux hommes étaient dans les bois du coup propices à toutes les théories, c’était la vie dont je pinçais les fesses pour l’inviter à crier avec moi. Le phallus se dressait entre maman et moi.

« On devrait peut-être faire quelque chose, dis-je en me posant délicatement sur un coussin tombé de la table.

— Imagine qu’il ne se passe rien…

— Il se passera quelque chose… »

Vous n’allez pas me croire, mais c’est le moment qu’a choisi le destin pour frapper à la porte. On n’avait pas entendu de bagnole sur le gravier de la cour. maman jeta un œil dans le rideau sans l’écarter.

« Je l’ai pourtant fait changer cet été, » dit-elle sans décrire ce qu’elle voyait.

J’étais bien sur mon coussin. Je me fichais du gravier tout neuf et de la bagnole qui venait d’y laisser un peu de sa substance. maman se colla à la porte et écouta un instant avant de découvrir le judas. Elle se tourna vers moi pour me parler sans rien dire. Et si c’était un flic ? Ou le croquemort ? Ou un envoyé…

« C’est privé que je veux dire, madame… coulait la voix dans l’hygiaphone. Rien d’officiel. Mais je peux revenir avec un flic…

— Un vrai flic… ? » dit maman qui s’amusait parce que l’autre ne pouvait pas la voir comme elle le voyait.

Cette image me manqua soudain. Je me levais sans quitter la proximité du coussin. La porte devenait transparente. J’aurais mieux fait d’appeler mon psy… Où ? Mais à New Dream !

« Vous nous faites un peu peur… gloussa maman.

— Qui ça nous ? Vous êtes plusieurs… ?

— Deux femmes… Les hommes sont à la chasse…

— À cette heure… ?

— Vous savez comme sont les hommes…

— Je ne vous veux pas de mal, madame. Juste parler…

— Mais de qui ?

— De Justine… »

La porte s’ouvrit comme si le vent s’engouffrait maintenant dans la maison. J’étais retombée sur mon coussin. maman était pendue à la poignée de la porte, raide et hirsute. Le type qui écrasait le paillasson devait faire dans les sept pieds.

« J’en aurais pas pour longtemps, madame… Je viens de New Dream, vous savez… ?

Non. Nous ne le savions pas, ni maman ni moi. Il se présenta :

« Frank Chercos…

— Je croyais que c’était un personnage de roman, bredouillai-je sans bouger de mon trône de soie et de mousse.

— Vous me flattez, madame… »

Je ne voyais pas en quoi, mais l’homme était une tête plus haut que le phallus. Il n’était pas difficile, par simple déduction, de mesurer la longueur du sien. Il avait un sacré avantage sur mes hallucinations. Mais il ne bandait pas. J’étais encore dans l’ombre. Il s’avança en tendant sa paluche à maman qui la baisa. Il arrivait sur moi comme un autobus qui n’a pas anticipé le danger. Il se présenta pourtant à l’équerre sans me donner sa main. Hélas, sa veste trois-quarts couvrait la zone érogène #1. Les plis du pantalon étaient impeccables et celui-ci tombait comme il faut sur des godasses cirées de frais que la légère poussière de la route s’employait à relever d’une touche d’aventure et de résultats. maman désignait le canapé sans se soucier du désordre de coussins qui l’affectait d’un relent de sommeil incomplet. Frank Chercos fit un pas de côté et se plaça devant une chaise dont la propreté témoignait du peu d’usage qu’en faisaient les habitants de cette demeure somme toute pas plus négligée qu’une autre. Mais lui était un voyageur des hôtels les mieux entretenus du pays. Ça se voyait. Je le voulais. Il se plia et son costard parut s’asseoir avant lui. Il avait des nouvelles de Justine :

« Elle est morte.

— Morte ? Justine est morte ! s’écria maman pour me le dire.

— Morte ? Justine est morte ! appris-je au coussin qui me collait au cul car mes fesses y mordaient comme dans un steak.

— Je suis désolé de vous l’apprendre… C’était une amie chère… ?

— Chère… ? Plus que ça mon vieux. C’était l’amie d’Alfred…

— Oh ! Ce pauvre Alfred… !

— Et aussi l’amie de Jacky…

— Oh ! Ce pauvre… »

Frank leva la main pour demander la parole :

« C’est justement à ce sujet que je suis venu vous…

— Il appelle ça un sujet… !

— Justine ? Sujet ?

— Ce que je voulais dire, mesdames… »

Nous (ces dames) on avait pas envisagé ce fait tangent. À vrai dire, Justine ne nous était pas complètement sortie de la tête. Pendant quelques secondes dites éternelles maman s’opposa à cette idée qu’en fait Justine était la raison du duel qui allait ou venait de s’engager dans les bois. L’affaire était-elle réglée ? Tout ça en quelques secondes dont le contenu s’explique par l’éternité. On s’éloignait de la mort de Justine et donc de son cadavre. Fort habilement, Frank tira le tapis pour nous amener à proximité de ses genoux. Pas moyen d’avoir un plan sur son entrejambe. Je remontais la limite de mon short déjà hors norme. Toujours rien. Et le phallus jouxtait ce dos en forme de pare-chocs.

« Il faut que je vous informe des circonstances de cette mort tragique…

— Tragique… ?

— On peut le dire, mesdames… car Justine a été assassinée…

— Assassinée ! »

On s’en doutait déjà un peu… Mais nous ne voulions pas savoir par qui.

« Je ne serais pas là si je le savais moi-même… dit Frank.

 — Un verre de scotch… ?

— Je ne bois pas, merci.

— Vous ne me soupçonnez pas, j’espère… ? fit maman en avalant sa mixture.

— Allons, maman ! Cela s’est passé à New Dream ! Tout le monde peut témoigner que tu n’es jamais allée plus loin que Rock Dream…

— Mais toi ! Toi ! Ma pauvre chérie ! Où étais-tu quand ça s’est passé… ?

— ... (ici une pensée de Frank, dans le genre « se dit-il. »

— Comment veux-tu que je le sache ! Je ne sais même pas quand elle a été…

— Vous y étiez ô luce…

— Vous voulez dire… ? Oh ! Non ! »

Ah ! c’est pas facile de passer du statut d’innocente à celui de suspecte ! maman s’écroula sur le canapé, simulant un malaise que Frank n’estima pas à la hauteur des circonstances.

« La pauvre vient de subir une tentative d’assassinat… gémit maman en acceptant un autre verre.

— Je suis au courant, dit Frank sans plus de sentiment à mon égard. Et les deux affaires sont peut-être liées..

— Comment ça : peut-être… ?

— Nous en sommes au stade des analyses préliminaires, mesdames… »

Cette fois, j’ai rejoint maman dans le canapé, exhibant mes jambes sans le vouloir. Frank accusa le coup pendant une autre éternité de secondes. Une érection me sembla probable. maman posa un coussin sur mes genoux et en tacha la soie veloutée (ou usée, je ne sais plus.)

« Comprenez-moi, mesdames… Je n’accuse personne. Je suis engagé par la famille…

— Elle avait une famille… ?

— Un héritage sans doute…

— Mesdames ! »

Frank se leva, refermant sa mallette contre son ventre. Il n’avait rien bu, en tout cas avec nous. Mais il ne tenait pas vraiment debout. Toi et tes érections ! siffla maman à mon oreille. La mort de Justine ne nous affectait pas autant que nous voulions le montrer. Frank Chercos n’était pas dupe. Il débandait. Du coup, le phallus rétinien se redressa, car il venait de subir un début de ramollissement. Le privé n’avait rien appris d’autre. Et comme il n’insistait pas, maman en conclut que j’étais innocente.

« Elle l’a toujours été, déclara-t-elle. Ne faut-il pas une certaine dose de naïveté pour imaginer conquérir le monde des Lettres ? Surtout par les temps qui courent ! Tout le monde écrit, monsieur. Sauf moi. Mais j’ai écrit. Je l’avoue. Je manquais donc de cette ingénuité qui crée le roman contemporain et son incontestable modernité. Écrivez-vous… ?

— Je n’ai rien d’un Watson, madame…

— Sherlock vous inspire-t-il quelquefois… ?

— Madame… La fiction n’a rien à voir avec la réalité ! »

Quelle affirmation stupide et arrogante ! Mais je ne dis rien. J’avais d’autres projets.

« Monsieur… commençais-je.

— Frank… dit-il en me tendant une main si moite que je la soupçonnais aussitôt d’avoir visité son slip au lieu de se laisser tenter par la culotte que j’avais oublié d’enfiler.

— Frank… Avez-vous prévu de rester quelques jours dans notre charmant comté… ?

— Charmant ! renchérit maman. Sauf qu’on s’y fait violer de temps en temps !

— Au fait ô luce… Qu’en est-il de cette affaire… ? Vous remettez-vous de cette terrible agression… ? »

Je haletais… Frank avait-il tué Charlie… ? Depuis combien de temps rôdait-il dans le coin ?

« Il va falloir se mettre d’accord sur les dates… dis-je sans rien laisser paraître de mes pensées à propos de cet homme qui nous tombait dessus comme la pluie un jour de ciel bleu.

— Je vois… dit-il. Élémentaire ! ajouta-t-il en souriant sans équivoque (Je ne sais pas pourquoi je dis ça.) Vous à New Dream, alors que Justine est encore en vie… Et moi à Rock Dream… avant qu’un inconnu s’en prenne à Charlie… Je vois, je vois… J’ai l’habitude de voir, vous savez… ? Je n’ai pas votre talent ô luce… mais je ne suis pas étranger à ce plaisir… celui que procure l’immortalité… euh… je veux dire : l’immoralité. Je vous lis. »

On ne lui avait pas demandé de sortir. Il ouvrit lui-même la porte et, étrangement, frotta ses pieds sur le paillasson. Une courbette sans effort et il se dirigea vers sa bagnole. Les deux chasseurs en examinaient les options, les fusils sur l’épaule. Il n’y avait pas de sang sur leurs mains. Ils n’avaient pas trouvé la bête. Ou l’avaient laissée filer. Je connais les sentiments d’Alfred à propos de la chasse. Il était aussi capable de convaincre même le plus ardent des prédateurs.

 

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