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Branlette de l'amitié (9)
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 Article publié le 21 décembre 2018.

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Ely Bishop avait la passion du jeu (comme on dit). Il avait beaucoup perdu et donc peu gagné. Mais comme il était riche, et même très riche, cette lente érosion de sa fortune ne l’inquiétait pas. Son angoisse chronique avait d’autres sources moins ludiques. Ely Bishop craignait la mort. Aussi lisait-il beaucoup. Il lisait non pas pour s’instruire, ni pour être charmé, mais pour oublier. Car Ely Bishop ne buvait pas. Il ne se droguait pas non plus. Il appréciait les plaisirs de la vie sans excès d’enthousiasme et ceux de l’existence avec pas mal d’appréhension. Ely Bishop vivait sans femme, bien qu’il les aimât plus que les livres, mais il finissait toujours par les trouver ennuyeuses, narcissiques et destructrices de tout ce qui compose l’intérieur d’un homme enclin à tout conserver pour ne rien perdre. Pourtant, l’une de ces femmes, ni belle ni spirituelle, l’attirait à ce point qu’il lui téléphonait souvent alors que jamais il ne lui venait à l’idée d’appeler les autres. Était-elle une sorte d’égérie ou un genre assez nouveau pour paraître différent ? Ely Bishop n’en savait trop rien, d’autant qu’à part la lecture, il se passionnait pour la mécanique automobile. Il possédait quelques exemplaires rares et expensive de ces véhicules qui ajoutent au déplacement la beauté de leurs lignes et les performances de leur conception.

Ainsi était Ely Bishop, en résumé. Il est sans doute utile et déplaisant d’ajouter qu’il ne produisait pas et ne connaissait pas les affres de la hiérarchie. Il était ou se sentait libre comme l’air que les autres respiraient à sa place. Jamais on ne le vit se mélanger à l’actualité et encore moins aux convictions. Il entretenait une seule amitié solide : la mienne et je lui rendais la pareille presque tous les jours, car nous sommes voisins et, il faut le reconnaître, d’aspect et d’allure assez semblables.

De près, on ne peut pas nous confondre : je suis plus grand, plus athlétique et je parais moins atteint par les aléas liés à l’âge. Mais nous parlons des mêmes sujets avec le même entrain. Les variations de style sont à peine perceptibles. Nos aventures féminines sont interchangeables. Et quand nous éclatons de rire, il est toujours difficile d’en distinguer clairement la raison. Nous possédons chacun une fenêtre dont les champs de visons se croisent au-dessus d’une haie ancestrale et commune, laquelle fleurit du milieu du printemps à la fin de l’été. Nos demeures, cependant, ne se ressemblent pas. Et de loin, on les distingue par la nature de leur toit : l’un étant couvert d’ardoises et l’autre de tuiles.

Nous avons passé l’essentiel de notre vie sans histoires remarquables. Les femmes entraient et sortaient sans y laisser de traces, à part sur les parquets où leurs talons aiguilles superposaient leurs vestiges. Les tapis, tous persans, ont eux aussi quelque peu souffert, mais sans douleur. Nous ne conservions pas leurs livres qui tôt ou tard finissaient dans la cheminée. Mais, je dois l’avouer, Bianca manquait à mon propre décor. J’en étais follement amoureux, sans savoir ce qui, en elle ou autrement, me condamnait à l’aimer sans espoir de la posséder un jour puisqu’elle appartenait à Ely Bishop et était bien décidée à l’épouser un jour. Je me répète peut-être, mais Ely Bishop est beaucoup moins athlétique que moi, même si son allure générale peut faire pâlir bien des sportifs les mieux entraînés.

Cultivais-je à l’égard de mon ami une jalousie somme toute légitime ? Je ne m’en cache pas. En voulais-je à Bianca de dédaigner mes avantages évidents ? Comment en eût-il été autrement ? Il m’arrivait même de me montrer désobligeant à son égard. Mais jamais un mot plus haut que l’autre. Je la harcelais sans douceur mais avec discrétion. Ely Bishop ne s’en formalisait pas. Il aimait gagner.

Or, il advint que le cadavre de Bianca saigna en plein milieu du corridor principal de la maison de mon ami. Il le trouva dans cette position un matin du mois de juillet. Le soleil s’était levé et la lumière rasante projetait de la façon la plus sinistre qui soit une ombre qui courait sur le tapis avant de commencer à s’élever à la perpendiculaire d’un mur. Ce spectacle rendit fou mon ami Ely Bishop et il se jeta par la fenêtre dont le vis-à-vis exact est percé dans le mur de ma maison. Et comme de juste, je m’y trouvais lorsqu’il se jeta, arrosant mes précieux géraniums. L’homme s’enfonça dans un buisson et disparut sans avoir poussé un seul cri. J’en fus paralysé jusqu’à l’arrivée d’une meute d’enquêteurs tous plus experts les uns que les autres. Ah ! la branlette !

On me vit à la fenêtre. Et de la fenêtre de mon ami on me héla. Des signes m’invitaient à descendre et à rejoindre les questionnements qui les agitaient. J’enfilai une robe de chambre et une minute plus tard, j’étais assis dans un canapé en compagnie d’un inspecteur qui sentait le tabac et l’anis. Non, je n’avais rien vu. Oui, je connaissais Bianca et même depuis longtemps. Oui, elle était la maîtresse et la fiancée d’Ely Bishop :

« La maîtresse ou la fiancée ? demanda l’inspecteur Tabanis.

— Maîtresse depuis dix ans au moins, répondis-je en retenant des larmes, mais elle avait le projet de se marier avec Ely Bishop… Ce n’est un secret pour personne…

— C’est que je viens d’être muté ici… (un temps) Vous voulez dire qu’il avait d’autres projets… ? Qu’il ne souhaitait pas s’engager…

— Je dis ce que je dis ! Ne commencez pas à m’emmerder avec des questions stupides à propos de choses qui ne vous regardent pas !

— Ah ! Pardon ! »

Tabanis se leva d’un bond qui fit grincer les ressorts du canapé. Je l’avais rendu sensible à ce point.

« Il y a un cadavre, monsieur ! cracha-t-il dans sa cravate Tati.

— Ely Bishop n’est pas mort ? Pourtant…

— Vous auriez voulu qu’il le soit… ? »

Cette fois, ce fut moi qui fit grincer les ressorts, mais dans l’autre sens :

« Vous m’accusez ? m’écriai-je.

— Je n’accuse personne ! Il y a un cadavre et un grand blessé en urgence absolu ! C’était votre ami tout de même ! Et vous aimiez cette femme ! »

Tabanis marquait un point. Je me rassis. Les ressorts gémirent à peine. Mes larmes roulaient sur mes joues et finissaient leur existence dans mes manches.

« Oui, avouai-je sans retenue. Je l’aimais ! Mais…

— Mémé… ?

— Jamais mes…

— Jamémé… ? Reprenez-vous, monsieur ! Un petit verre… ? »

Le flic se rasséréna. Il parut abandonner l’idée de ma culpabilité. Il jeta un regard circulaire, l’arrêtant sur chaque porte. Elles étaient toutes fermées. Les clés lançaient des lueurs matinales. Je compris enfin :

« Nous ne buvons pas d’alcool, dis-je sans effet de désespoir. Ni Ely Bishop ni moi ne nous adonnons à ce vice… »

Tabanis renifla sans ménagement.

« Et madame Bianca… ? Elle buvait… sans vous… ?

— Ça lui arrivait en effet, dis-je d’un air faussement pensif dont la légèreté ne dut pas échapper à l’enquêteur. Et j’ajoutai avec une perfidie sans masque : Il lui arrivait même de s’enivrer…

— Ici ? Dans cette maison… ?

— Oh ! Oui. Ici et ailleurs…

— Vous sortiez avec eux… ? Je ne connais pas cette ville (je viens d’être muté) mais on me dit que les divertissements ne manquent pas…

— On vous a bien renseigné… Nous sortions en effet… Tous les trois, certes… mais une fois dans la place, je me séparais d’eux… Normal, hein ?

— Je comprends… Vous ne vous êtes jamais trouvé seul avec madame Bianca…

— Jamais ! Oh ! Non ! Jamais ! Mais…

— Mémé… ? »

Nous passâmes dans l’autre pièce. On y appareillait Ely Bishop. Sa poitrine se soulevait étrangement à intervalle régulier. Il avait les yeux ouverts. Je me penchai sur lui :

« Tu as peur, Ely ? lui demandai-je.

— Bianca… Bianca est morte…

— Tu l’as tuée ? »

Le visage de mon ami, déjà pâle et convulsé, parut reculer dans son ombre. Il mordit le tuyau qui traversait sa bouche. Une main me contraignit à reculer. C’était celle de l’inspecteur Tabanis :

« L’ambulance est là, dit-il calmement.

— Et le corps… ? Le corps de Bianca ? Ce cher corps… »

Tabanis me poussa dans le salon où j’avais fait sa connaissance. Nous prîmes place sur le même canapé. Il alluma une cigarette et me tendit le paquet chiffonné :

« Nous n’avions aucun vice, Ely Bishop et moi…

— Vous jouiez cependant…

— Pas par vice ! Par jeu seulement ! Et aussi par amitié…

— Par amitié… ? Voyez-vous ça…

— Je veux dire que je jouais par amitié. Ely Bishop jouait pour jouer. Mais Bianca lui reprochait en effet un vice…

— Qu’est-ce qu’elle vous reprochait… ?

— Rien ! Elle savait que j’aimais Ely Bishop comme mon propre frère.

— Vous aimait-elle ? Je veux dire…

— Nous nous aimions depuis toujours ! Si c’est ce que vous voulez savoir… Na ! »

Tabanis me raccompagna devant ma porte. Son cigare acheva de fumer. Il le jeta dans le gazon. Il m’aimait bien. J’avais perdu deux amis. Et même plus que ça. Il le savait. Il évoqua en termes chaleureux sa mutation. Il ne connaissait personne. Il n’était pas marié. Il espérait qu’on se revît dans d’autres circonstances. Il me serra la main longuement. Je ne serrai pas la sienne. Elle était humide et froide. Il la secoua en arrivant au bout de l’allée, devant le portail que tenait un agent. Puis je fermai ma porte.

Drôle de journée. J’avais perdu deux amis, en admettant qu’Ely Bishop ne se remît pas de ses blessures. J’avais entendu l’ambulance s’éloigner. Les murs de mon bureau clignotèrent jusqu’à midi. Puis tout fut calme. Un agent de police montait la garde devant la porte close et scellée d’Ely Bishop. Je ne sortis pas en ville. Et comme mon frigo était vide, je grignotai un fruit cueilli dans mon jardin.

Ely Bishop ne mourut pas, on s’en doute, sinon je n’écrirai pas cette histoire. Bianca demeurait pour l’instant chez le médecin légiste qui, disaient les journaux, n’était pas sûr de ses conclusions provisoires. C’est en allant rendre visite à mon ami à l’hôpital que je croisai l’inspecteur Tabanis. Il avait l’air triste et égaré. Visiblement, il supportait mal sa mutation. Il m’offrit une cigarette avant de se raviser :

« Votre ami ne rentrera pas chez lui de si tôt, fit-il sur un ton monocorde comme s’il voulait dissimuler son émotion.

— Mais il rentrera un jour, n’est-ce pas… ?

— Il n’arrête pas de parler de suicide… On ne peut pas le laisser faire… Vous le laisseriez faire, vous… ? »

Je surpris une lueur de perfidie dans le regard de mon interlocuteur :

« Non ! Jamais ! Mais…

— Encore cette mémé !... De qui et de quoi parlez-vous, mon ami ?

— Je ne suis pas votre ami ! » déclarai-je péremptoirement.

Et là-dessus, je pénétrai dans l’ascenseur. Il monta si vite que j’en fus étourdi. Une dame fut assez aimable pour m’indiquer la chambre où agonisait Ely Bishop. J’y entrai. Il était assis dans un lit couvert de fils et de tubes. Ses yeux me regardaient comme si j’arrivai mal à propos. En effet, il était en train de chier dans un jules qu’on appelle urinal ici. Il grimaçait car, me dit-il, tous ces médicaments le constipaient. Il acheva son ouvrage par un horrible pet qui satura l’atmosphère de son hydrogène sulfuré.

« Je n’ai pas répondu à ta question… dit-il enfin.

— Ma question… ? Quelle question, mon ami… ?

— Celle qui tourmente ton esprit…

— Je ne suis pas tourmenté ! Je suis triste… pour Bianca… pour toi…

— Ce qui ne répond pas à ta question… »

Il souriait. La peau de son visage avait retrouvé sa fraîcheur d’athlète. Je sentis la mienne se décomposer comme si j’étais déjà mort. Mort de quoi ?

« Personne ne t’accuse donc ? fit-il sans cesser de scruter mon regard oblique.

— M’accuser de quoi ! Il n’y a pas lieu de…

— Je n’ai pas tué Bianca, continua-t-il sur le même ton accusateur.

— Je ne l’ai pas tuée moi non plus ! Et je ne me suis pas jeté par la fenêtre juste à l’endroit où la mollesse d’un buisson garantit la survie !

— J’étais désespéré… »

Ely Bishop parut alors sincèrement triste. La douleur baignait son regard. Je m’y plongeai. Il étreignit alors ma main :

« Je te raconterai, dit-il comme en confession. Nous retournerons à nos occupations, toi et moi. Sans Bianca, certes. Mais n’a-t-elle pas failli nous séparer ?

— Elle ne souhaitait pas autre chose… grognai-je presque.

— En attendant, invite Tabanis à dîner. Je ne suis pas encore sorti de cet hôpital… Ils disent que…

— Ne les écoute pas ! Jamais Tabanis ne te remplacera ! Tu es… Tu es…

— Ton ami, je sais… »

 

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