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 Article publié le 23 décembre 2018.

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Cette fois-là (c’était la première fois) Frank Chercos ne trouva aucune raison d’aller au bout de ce voyage. Mais il était trop tard pour l’interrompre. Le train roulait à vive allure entre les pins. Et la prochaine station était Rock Dream, autrement dit la fin du voyage. Il sortit dans le couloir pour évaluer la vitesse du train et les chances de s’en sortir s’il sautait sur le ballast à cette allure qui lui parut, d’emblée, plutôt vive. Il n’ouvrit pas la fenêtre. Ce n’était une question de vent mais d’impact. Jamais il n’avait été tenté par une pareille expérience. Il avait eu des occasions, notamment lorsqu’il était sous surveillance du Bureau que dirigeait Roger Russel. Mais c’était du passé. Maintenant, il était libre de faire ce qu’il voulait. D’ailleurs s’il se tuait, personne ne s’en soucierait, pas même Roger Russel qui n’exerçait plus sur lui ce genre de responsabilité. Le jour se levait, jaune et noir. Il y avait de la neige dans les pentes. Elle scintillait par endroit. On pouvait voir les ruisseaux qui rejoignaient la rivière, scintillant eux aussi. La vitre était froide. Frank y colla son front comme s’il avait l’intention de se réveiller d’un cauchemar où allez savoir quelle disposition cérébrale le poussait à abandonner cette idée de voyage avant la fin.

Il s’engagea sur la passerelle où les cognements d’acier s’ajoutèrent à sa migraine. Il put voir le ballast défiler dans une jointure. L’air sentait la graisse et les frottements d’acier. Personne ne lui demanda de se pousser pour laisser libre ce passage tourmenté. Il s’agenouilla pour examiner le soufflet. C’était du solide. Impossible de le décrocher de l’intérieur. Il fallait donc abandonner l’idée de passer sous les roues. Une idée qui était venue sans s’annoncer. Il en conçut une suée qui l’envahit tout entier. Il connaissait cette sensation, cette limite à franchir si on est venu pour ça. Mais ce n’était pas l’idée première. Il avait commis l’erreur de ne pas descendre à l’avant-dernière station et les choses se mettaient maintenant à agir sur son comportement, autant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Il était, selon ce que lui conseillait son cœur, dans une impasse.

Il retourna devant une vitre, cette fois celle de la porte. Impossible de l’ouvrir. Il cligna des yeux en voyant la porte des chiottes. On ne disparaît pas là-dedans, pensa-t-il. Il y a tellement de choses que j’ai déjà vécues… ! Interrogez un suicidaire et vous constaterez qu’il en sait plus que vous sur les circonstances qui créent le suicide à force de structure plusieurs fois analysée avec le soin et la patience que la mort, la vôtre, inocule à vos sens… mais est-ce que j’ai un sens en ce moment… ? Je voulais descendre pour ne pas aller plus loin. Je n’ai aucun désir de participer à leur histoire. Je ne reviendrai qu’en cas d’assassinat… Aussi, lorsqu’il revint, des années plus tard, il pensa à la manière dont il s’était sorti de cette impossibilité de s’en sortir sans approcher la mort de près (en sautant par la fenêtre à cette allure qui, encore aujourd’hui, lui paraît aussi vive que l’eau des rus qui s’en vont mourir dans la rivière.)

Il ne faut pas s’étonner si, à cet endroit du récit, les deux voyages se confondent, du moins après l’avant-dernière station. On ne saute pas d’un train en marche à cette vive allure sans mourir désarticulé dans les gros graviers du ballast en question. Autrement dit (c’est Frank qui pense, hier comme aujourd’hui) une fois l’avant-dernière station derrière soi, les chances de débarquer sur le quai de la dernière sont égales à 1, ni plus ni moins. Vous mettez le pied sur le quai avec d’autres voyageurs et à partir de ce moment-là, vous êtes lié à leur destin. Mais il y avait une différence (si l’on se place du point de vue actuel : ) la première fois (qui n’était pas la première fois mais elle est la première au niveau de ce récit, le récit en cours (hyperonyme)) il était accompagné : il ne venait pas seul. Il s’était même invité au voyage sans demander à son mentor si cette présence supplémentaire (il avait payé lui-même son billet mais aujourd’hui le billet portait la marque du Bureau des Enquêtes dont il était un agent spécial) était susceptible de changer le cours des choses. D’ailleurs, Roger Russel n’avait pas évoqué cette probable influence. Il n’y avait peut-être pas pensé. Seul Frank en avait énuméré les possibilités de récits annexes ou centraux. On approchait de la dernière station. Frank n’avait pas sauté. Il avait eu peur de la peur et plus encore de la paralysie. Il était retourné sur son siège et ne l’avait plus quitté. Il attendait qu’on en finisse. Il s’était réduit à cette proportion sans doute infime. Il ne voyait pas comment sa présence eût pu changer le cours des choses qui avaient d’ailleurs pris naissance sans lui puisqu’il était arrivé en cours de cours des choses, de façon imprévue autant par lui-même que par les autres. Il s’ajoutait à cette faction sans appartenir à son complot. En était-il le témoin pour autant ?

« On arrive ! s’écria Alice toute joyeuse et le cul nu car Fred tenait la petite culotte tout près de son nez.

— On aura tout le temps de descendre, dit Roger Russel, car c’est la dernière station. Le train ne va pas plus loin, expliqua-t-il.

— J’ai oublié ma valise ! fit Frank en fouillant ses poches.

— Vous allez avoir froid aux pieds, dit Roger en observant les souliers vernis de Frank.

— Je ne savais pas… » couina ce dernier.

Ainsi de suite. C’était le genre de situation qu’on peut faire durer jusqu’à la conclusion suivante : la dernière station était un produit de l’imagination. Il n’y avait pas de dernière station. Ou alors la pénultième était la dernière ! On n’en finirait pas de reluquer le cucul d’Alice penchée à la fenêtre. Chacun n’en finirait pas. Fred le nez dans la culotte. Roger estimant la valeur thermique des souliers de Frank qui allait les soumettre à la température des bois. Frank fouillant ses poches sans pouvoir s’empêcher de les fouiller. Mais le train s’arrêta dans un grand bruit d’acier qui étincelle. Les corps se déplacèrent encore un peu, changeant ainsi de position et d’occupation. La culotte rejoignit la poche révolver de Fred. Le cucul d’Alice se cacha sous la jupette. Les souliers de Frank parurent plus chauds qu’ils ne l’étaient en réalité. Et Frank sortit de sa poche une pilule de diazépam qu’il déposa sur sa langue. Juste en face du panneau qui indiquait en lettres rouges bordés d’or et de noir : Rock Dream. Tout le monde descend. Ou pas tout le monde si Rock Dream n’était pas la dernière station pour tout le monde. On mesure là la difficulté de placer la narration du point de vue d’un personnage aussi peu narratif que Frank Chercos qui, à l’époque dont il est question sur ce fil à suivre, n’était qu’un candidat au concours des Vérifications. Un candidat malheureux, nous l’avons déjà dit. Cependant, lorsqu’il revint à Rock Dream, des années plus tard, il avait le grade de Privé. Ce qui complique les choses si on ne narre pas ce qui s’est passé entre ces deux états du personnage. Il s’en est passé. Et Frank, lorsqu’il descendit pour la deuxième fois sur le quai de la station ferroviaire de Rock Dream, se souvint de tout ce qui s’était passé entre. Il en avait fait du chemin…

Les voyageurs s’égaillèrent. Frank, Roger, Alice et Fred regardèrent le chef de gare s’éloigner en sifflotant à même l’embout de son sifflet de service. Il referma doucement une porte derrière lui et le quai (unique) se retrouva désert et sans aucun sens. Heureusement, Roger Russel connaissait l’endroit comme sa poche. Il n’y était pas né, mais il y avait vécu. Il laissa Alice courir vers la Chevrolet 52, verte et lente, qui attendait dans la pente de terre battue qui servait de parking. Ce n’était pas un taxi. Alice aussi connaissait l’endroit et la Chevrolet. Fred regarda Frank comme s’il ne le connaissait pas. Frank ne le connaissait pas. Ni la Chevrolet. La portière s’ouvrit et maman en sortit. Frank ne connaissait pas maman. Fred le regarda.

« J’espère que la bière est au frais ! hurla Roger en jetant les valises dans le coffre. Celle de l’avant-dernière station manquait de fraîcheur.

Il secoue son popotin les mains sur les hanches.

J’espère que tu y as pensé, maman ! »

Frank et Fred se regardent. Pendant qu’ils se regardent, maman leur serrent la main. Il ne fait pas chaud. Il y a beaucoup de pêcheurs. Elle a même loué une chambre.

« Je ne savais pas que vous veniez vous aussi… » dit-elle à Frank qui en conclut qu’il va devoir dormir dans le canapé du salon.

On croisa des pêcheurs dans leurs pick-up. Alice se tenait debout sur le siège avant, le cucul sur le nez de Fred qui était assis sur la banquette arrière avec Frank. Roger était à la place du mort, le nez à la fenêtre, observant de près le contenu des pick-up. Il n’aimait pas la concurrence. maman le chatouilla à cet endroit. On pouvait voir son visage rieur dans le rétroviseur qu’elle avait réglé pour qu’on en apprécie les nuances ou simplement la nature.

« luce n’est pas venue ? demanda-t-elle comme si elle était venue mais était descendue à l’avant-dernière station.

— Elle est restée à New Dream, précisa Roger.

— Elle ne vient plus aussi souvent maintenant qu’elle est avec toi à New Dream…

— Elle n’est pas avec moi… Elle a sa vie.

— Mais t’en soucies-tu au moins… ?

— Demande à Fred.

— Fred ? Qui est Fred ? »

Fred émergea de la culotte. Le cucul d’Alice dansa tout seul, cette fois dans le regard de Frank.

« Je suis Fred, madame, dit Fred en avalant des litres de salive brûlante.

On peut se permettre ça dans un récit.

— Je ne savais pas, murmura maman dans l’oreille de Roger qui s’était approchée de sa bouche sur un signe des doigts tenant le volant d’une main ferme.

— Maintenant tu sais.

— Mais…

Toujours en sourdine.

— Mais quoi ?

Impatient le Roger !

— Que vient-il…

— Faire ?

Il réfléchit.

Je t’expliquerai. Rien à voir avec luce. »

Elle parut soulagée d’entendre ça. Ses doigts se décrispèrent. La conduite s’assouplit en conséquence. La Chevrolet cahotait dans un chemin bordé de clôtures barbelées. Des prés s’étendaient jusqu’à l’horizon. Plus loin, les bois. Ces bois dont Roger n’arrêtait pas de vanter les récits tourgueniéviens pendant les pauses café au Bureau.

« Je suis toujours au Bureau, dit-il comme s’il était en connexion avec l’esprit agité de Frank.

— Oh ! Tes histoires d’avancement… !

— Frank prépare le Concours…

— Qui est Frank… ?

— C’est ce type. »

Frank s’inclina dans l’équerre que lui imposait la banquette. Il bafouilla quelque chose qu’il oublia aussitôt, réfléchissant à autre chose de plus facile à assumer dans les jours à venir. Fred retenait un pan de la jupette qui du coup s’ouvrait sur l’autre fesse. Pourquoi ne se servait-il pas de son autre main ? (note dans le carnet de Frank futur agent du…)

« Vous aimez donc la chasse tous les deux… ? dit maman bringuebalant.

— Ils aiment surtout Alice ! rit Roger sans quitter des yeux l’afflux de pick-up qui revenaient de la rivière.

— Il y a toujours une rivière à portée de monsieur Russel, dit Frank qui se croyait malin.

— luce a des obligations professionnelles, ajouta Fred en manière de conclusion à ce commencement de dialogue décousu.

Mais il ne conclut rien :

— Heureusement que je t’ai encore un peu… dit Roger.

maman ne ralentit pas dans le virage qui se transforme en projections de poussière dans les barbelés adjacents.

— Ces messieurs ne verront pas d’inconvénient à partager le même lit… ? dit-elle.

— Comme Ismaël et Queequeg… » dit Roger.

Cette perspective ne parut pas enchanter les deux invités. maman ne posa pas de questions sur les raisons qui avaient inspiré Roger au point de les inviter dans la maison qu’il avait quittée depuis des années mais où il revenait, souvent avec luce, pour se livrer à sa passion de la branlette. Alice n’était pas la fille de maman, mais luce oui. Roger possédait deux filles dévorées par le démon de la luxure. Cette tare venait donc de lui, mais maman n’avait pas une autre fille pour le prouver. Elle vivait avec ce doute. Et la séparation d’avec Roger en augmentait les effets perturbateurs de la tranquillité d’esprit. Enfin… c’était luce qui le disait… à Fred…

« Vous aimez la branlette ? » dit Alice en se dandinant.

maman en fut offusquée, mais elle s’en prit à un pick-up qui occupait toute la largeur du chemin, dans le même sens.

« Mais où va-t-il celui-là ! grogna-t-elle en klaxonnant.

— Il se trompe de chemin, » dit Roger.

Et comme le pick-up s’était arrêté, il descendit de la Chevrolet (Frank pensa à ce que la vitesse et l’arrêt avaient inspiré à son esprit après la pénultième) et se dirigea vers le pick-up dont un personnage s’efforçait de s’extraire. Un sacré gabarit ! pensa Frank. Et en effet, le poing de ce gabarit exceptionnel s’abattit sur la face de Roger qui fut projeté dans le barbelé de la clôture de bâbord. Fred pensa à la parabole de Faulkner.

« Mon Dieu, c’est Jack ! » s’écria maman sans quitter le volant.

 

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