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Mes amis d'Emmanuel Bove ou les monologues de Narcisse en quête d'une source
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 Article publié le 23 décembre 2018.

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 C’est par antiphrase, et non sans malice, qu’Emmanuel Bove a intitulé Mes amis1son premier roman paru en 1924, dans lequel les amis sont précisément les grands absents. Le héros, Victor Bâton, grand, sentimental et indolent, vit dans un minuscule appartement à Montrouge. Il a fait la guerre, a été gravement blessé, possède la médaille militaire et touche une pension. Le lecteur suit ses déambulations quotidiennes dans Paris, en quête de l’âme sœur ou, à défaut, d’un ami de cœur. Après un bref détour par le lit d’une tenancière de débit de boisson, le sauvetage d’un suicidaire, une escapade infortunée au bordel, la tentative avortée de séduire une adolescente et une nuit dans la chambre d’une chanteuse de cabaret, Victor Bâton finit, expulsé de son logement, dans une chambre d’hôtel.

 Si par sa surenchère dans la noirceur du décor, depuis les mouches sur le plancher au store qui pend, en passant par le poêle « bandé avec un chiffon, comme un genou », le roman peut apparaître dans les premières lignes comme un ultime avatar du naturalisme, le lecteur comprend vite que Bove n’est pas là pour perpétuer l’œuvre de Zola et qu’en dépit de son titre, c’est la solitude qui est au cœur du récit. Le sujet n’est certes pas nouveau. C’est même l’un des thèmes de prédilection de la littérature. Pourtant, malgré Rousseau, malgré les Romantiques et malgré Huysmans, qui l’ont précédé, Emmanuel Bove réussit le tour de force de trouver un ton original dans lequel entrent à parts égales empathie et distance ironique qui, alliées à un style limpide et sans artifice, deviendront vite sa marque de fabrique.

 

 Si le héros de Bove semble mériter l’empathie de l’auteur – et du lecteur –, c’est avant tout parce qu’il souffre. Il évoque ce « Narcisse en quête d’une source »2que dépeindra un demi-siècle plus tard la psychanalyste Joyce McDougall dans son ouvrage Plaidoyer pour une certaine anormalité. Ce Narcisse-là n’est pas tant amoureux de sa propre image que désespérément à la recherche d’un miroir qui lui confirme que, nonobstant un sentiment de vide intérieur, il est vivant et mérite d’être aimé. Victor Bâton cherche sans cesse cette réassurance narcissique en se regardant dans de multiples glaces. Quand le résultat est désastreux et qu’il découvre ses dents grasses, ses larmes qui ont séché aux coins de ses paupières, ses cheveux raides qui couvrent son front, il cherche un éclairage plus favorable : « J’accroche ma glace à la fenêtre. J’aime à me regarder en face, à la lumière. Je me trouve mieux. Mes pommettes, mon nez, mon menton sont éclairés. Une ombre noircit le reste. On dirait que je suis photographié au soleil. »3Mais il suffit d’un souffle pour troubler l’onde dans laquelle se mire ce Narcisse à l’équilibre précaire :

 

 Il ne faudrait pas que je m’éloignasse du miroir, car celui-ci est de mauvaise qualité. À distance, il déforme mon image.

J’examine soigneusement mes narines, le coin de mes yeux, mes molaires. Celles-ci sont cariées. Elles ne tombent pas : elles se cassent. À l’aide d’une autre glace je surprends mon profil. Alors, j’ai l’impression d’être dédoublé. Les acteurs de cinéma doivent connaître cette joie.4

 

 Cette joie est fugace ; la quête d’un miroir, pour sa part, est sans fin. Le lecteur du roman comprend vite que Victor Bâton ne désire en réalité que lire dans le regard d’autrui une image valorisante de lui-même. L’Autre n’est qu’un objet spéculaire et, à ce titre, interchangeable. C’est pourquoi Victor Bâton confie : « J’aimerais à avoir un ami, un véritable ami, ou bien une maîtresse à qui je confierais mes peines »5. Qu’importe la nature de la relation, tant qu’elle adoucit sa blessure. Bâton déclare donc sa flamme au premier venu. Il dit à la crémière qu’il l’aime… sans en penser un traître mot, escomptant juste en retour un regard ou une parole aimable. Entièrement esclave d’autrui, son estime de soi fluctue dangereusement, avec son cortège de tonalités maniaco-dépressives. Tantôt il se sent prêt à tous les sacrifices, tous les actes héroïques, tantôt le sentiment de sa nullité l’accable ; il n’a alors même plus le courage de brosser ses dents grasses. Il lui semble qu’une présence suffirait à ranimer la flamme chétive. Toutefois, les choses sont loin d’être aussi simples.

 Inconsciemment, Victor Bâton perçoit l’Autre – qu’il affirme, à cor et à cri, vouloir rencontrer – comme une menace à son intégrité physique et psychique. Tout ce qui vient d’autrui ou de l’extérieur est considéré avec méfiance, comme potentiellement contaminant. Le mobilier, que possède le héros, lui a été offert par un ami avant de mourir – et il est à la source de bien des inquiétudes : « Je l’ai désinfecté moi-même, avec du soufre, car je crains les maladies contagieuses. Malgré cette précaution, longtemps, j’ai eu peur, je veux vivre »6. Pour les mêmes raisons, Victor Bâton s’abstient de toucher la rampe de l’escalier ou de respirer les poussières soulevées par le balai de la concierge. Et quand avec autrui, la proximité, physique ou psychique, est par trop grande, Victor Bâton n’a qu’une hâte : prendre ses jambes à son cou, pour se sentir à nouveau en sécurité, hors d’atteinte, sans contact avec un épiderme étranger, à distance respectable d’un psychisme inquiétant dans son extranéité. Se réveillant dans la chambre de Blanche, une chanteuse de cabaret, le héros note que la pièce sent leurs haleines mêlées et que la jeune femme prend presque toute la place dans le lit. Comment pourrait-il, avec sa fêlure, ne pas redouter que cet empiètement sur son territoire ne soit le prodrome d’un envahissement plus dévastateur ? Le héros de Bove apparaît comme Sabine, cette patiente de la psychanalyste Joyce McDougall, qui « ne se sentait pas étanche, comme si sa peau psychique accusait de grandes déchirures par où les autres pouvaient la pénétrer et la déposséder d’elle-même »7. Et pourtant, « en même temps, elle sentait le besoin de ce monde aliénant »8. Douloureux mouvement d’attraction-répulsion, besoin dévorant d’autrui et terreur concomitante d’être dévoré. Blanche, la chanteuse de cabaret, est prête à revoir Victor Bâton, mais le chapitre se clôt sur ses mots : « Jamais je n’ai essayé de revoir Blanche »9. Le péril était trop grand.

 

 Bove ne nie pas la souffrance – réelle – de son héros, qui a des accents de sincérité, lorsqu’il exprime, par exemple, la peur que lui inspire la perspective de mourir seul :

 

Je n’aime pas à quitter une personne avec qui je me suis entretenu, sans savoir ni son adresse, ni ou la revoir. Lorsque, malgré moi, cela arrive, je vis pendant plusieurs heures dans une sorte de malaise. La pensée de la mort, que d’habitude je chasse rapidement, me hante. Cette personne, en s’en allant pour toujours, m’a rappelé, j’ignore pourquoi, que je mourrai seul.10

 

 Toutefois, chez Victor Bâton, à l’exception de la souffrance, tout manque d’authenticité. La modestie est feinte et dissimule une haute opinion de soi. La générosité n’est que verbale, tant est grande la crainte que l’autre ne soit indigne de quelconques largesses. Si l’épicier demande de l’aide, Bâton la lui refuse, par peur pour sa hernie. Tout est mis en scène, jusqu’aux larmes : « Subitement, j’éclatai en sanglots. Bientôt, je m’aperçus que je me forçais à pleurer »11. Le lecteur ne sait pas très bien s’il doit rire ou compatir, car Bâton, le comédien, est aussi un être qui se sent vide intérieurement et aimerait plus que tout éprouver ces émotions si naturelles aux autres. De même, lorsque le héros confesse : « Une fois, je me suis reconnu sur une photographie du journal, dans un attroupement. Cela me fit plus de plaisir que le plus bel agrandissement »12. Faut-il rire de cette puérilité ou se souvenir qu’un Narcisse en quête d’une source a désespérément besoin d’images pour se rassurer ? Ailleurs, le rire est plus franc. La rencontre au bord d’un canal entre un vrai suicidaire et Victor Bâton, qui ne fait que prétendre vouloir en finir, est digne d’une comédie. Au désespéré qui lui suggère de se jeter à l’eau avec lui, Bâton fait cette réponse impayable : « Il fait trop sombre à présent. Nous reviendrons demain »13. Il l’invite finalement au bordel.

 Comme Huysmans, Bove ne dédaigne pas de dérider le lecteur en faisant de son héros un vieux garçon maniaque. Il a compris également tout le parti comique qu’il y a à tirer de l’imagination en roue libre des célibataires chez qui aucun regard extérieur ne vient rectifier le délire. Après avoir entendu le voisin le traiter de fainéant, Victor Bâton est persuadé que ce costaud va le frapper et qu’il lui en veut « à mort ». Il soupçonne sa voisine, Madame Lecoin, de noirs desseins : « Souvent elle fixe son regard sur moi, mais je me méfie car il serait très vraisemblable qu’elle me tendît un piège. D’ailleurs, elle n’a pas de seins »14.L’argument est imparable.

 Sans recourir à un narrateur extérieur, Bove introduit une distance ironique avec Victor Bâton en faisant ressortir, à l’intérieur même des monologues intérieurs de ce dernier, les travers du personnage. Victor Bâton est de ces êtres qui prennent la terre à témoin de leur infortune, accusent un sort contraire ou l’injustice des dieux et refusent de se demander s’ils ne sont pas, en partie, les artisans de leur propre malheur. Le héros du roman clame à qui veut l’entendre : « Ma bonté est infinie. Pourtant les gens que j’ai connus n’ont pas su l’apprécier »15. Toutefois, ses actes tiennent un autre langage que ce cœur saignant qu’il porte comme un ostensoir. Lorsqu’il marche à côté de quelqu’un sur le trottoir, il ne peut s’empêcher de pousser l’autre vers le mur, comme pour l’écraser et pouvoir occuper tout l’espace. Du reste, tient-on tant que cela à rencontrer un ami lorsque l’on redoute, si l’on doit l’héberger une nuit, de ne pas fermer l’œil à cause d’une couverture en moins ? S’il cessait de s’étourdir dans ses monologues pour se livrer enfin à une introspection salutaire, peut-être le personnage entreverrait-il ce qui, dans son attitude, concourt à sa perte. Il croit émouvoir les femmes avec son air de chien battu, sans comprendre qu’il n’y a pas en chaque femme une consolatrice qui sommeille. Un regard implorant fait plus peur qu’il n’attire. Une autre mésaventure pourrait faire réfléchir l’infortuné Bâton. Si, au bordel, c’est son compagnon Neveu qu’une fille de joie entraîne à sa suite, c’est peut-être parce que « Neveu la regardait avec admiration, [qu’] il parlait, [qu’] il riait »16, tandis que Victor Bâton – raide comme son nom l’indique, non sans malice – garde son pardessus « parce qu’il est très difficile à enlever, à cause de la doublure des manches »17. Le héros ressort du bordel, « l’âme pleine d’amertume » – mais lui importe-t-il vraiment sortir de cette insatisfaction permanente ? Soixante ans avant Paul Watzlawick et son célèbre ouvrage Faites-vous-même votre malheur (1983), Bove montre à travers son roman que le malheur n’est pas sans bénéfices secondaires. De même que sa blessure de guerre à la main confère à Victor Bâton le statut d’invalide et le dispense de travailler, sa solitude lui octroie le noble statut de victime. Elle est sa raison de vivre, et il n’est pas prêt à abandonner un rôle qui lui tient lieu d’emploi. Qui serait-il, privé de ses oripeaux de victime ? Sans son lamento persistant, il ne resterait en lui que le silence d’un tombeau.

 Si le héros suscite le plus souvent des sentiments qui oscillent entre sympathie et agacement, il apparaît parfois sous un jour nettement moins aimable. Bove, qui n’a pas manqué de croiser des Victor Bâton, car ils sont légion, a dû remarquer que chez ces êtres en souffrance, le sentiment d’injustice est souvent le prétexte à une parfaite amoralité. En ce début du XXe siècle, il a compris bien avant d’autres que de la faille narcissique à la perversité narcissique, il n’y a qu’un pas. Le sujet en souffrance estime que sa douleur lui octroie tous les droits, mentir, tromper ou pire encore. Il n’est pas de morale qui tienne quand la vie est aussi chienne. Lorsque Victor Bâton croit avoir trouvé en Billard un « ami », dès le lendemain, il ne rêve que de lui ravir sa compagne et se rend, à cet effet, chez lui en son absence. Lorsqu’un industriel, certes insupportablement condescendant, propose à Bâton un emploi, ce dernier le « remercie » en tentant de séduire sa fille adolescente, qu’il traque dans la rue. Alors que la littérature sur le « pervers narcissique » est encore inexistante, Bove a percé à jour les secrets de ces manipulateurs qui maîtrisent toute la gamme des émotions et en jouent habilement, tout en n’en éprouvant authentiquement aucune.

 

 Il serait facile d’infliger à Victor Bâton une condamnation sans appel, pourtant, l’écrivain s’en garde bien. L’erreur est humaine et, quoi qu’en dise le proverbe, persévérer dans l’erreur est moins diabolique qu’humain. S’il était philosophe ou Bouddha, le héros comprendrait sans peine que c’est en soi, et non à l’extérieur, qu’il convient de chercher le bonheur. Il admettrait que, même dans une chambre miteuse, il n’est de bien plus précieux que la liberté et concéderait que l’amour tient souvent de l’esclavage. Mais Victor Bâton ne s’élève pas, tel un sage, au-dessus du commun des mortels. Ses chimères sont celles des hommes, ses limites aussi. Le lecteur devrait donc le considérer comme un frère et témoigner une même indulgence à ses compagnons d’infortune, qui peuplent l’œuvre de Bove, spectateurs de la vie, désireux d’être acteurs, personnages un peu ternes qui aimeraient briller et qui, accoudés au zinc, rêvent de grandes aventures en commandant de petits cafés.

 

Benoît Pivert

 


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1 Emmanuel Bove, Mes amis, Paris, 1924. Nous citons d’après Emmanuel Bove, Romans, Paris, Flammarion, 1998.

2 Joyce McDougall, « Narcisse en quête d’une source » in Plaidoyer pour une certaine anormalité, Paris, Gallimard, 1978, p. 139-161.

3 Mes amis, p. 20.

4 Ibid.

5 Ibid, p. 35.

6 Ibid., p. 20.

7 Joyce MacDougall, op. cit., p. 147.

8 Ibid.

9 Mes amis, p. 122.

10 Ibid., p. 39.

11 P. 114.

12 P. 115.

13 Ibid., p. 73

14 Ibid., p. 19.

15 Ibid., p. 35

16 Ibid., p. 81.

17 Ibid., p. 80.

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