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 Article publié le 6 janvier 2019.

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Il y a deux ans que le Français de la Cala court derrière une petit nana argentine… malgré sa désastreuse expérience de Buenos-Aires. Elle est blonde elle aussi. Fort séduisante. À peine la trente-cinquaine. Mais celle-ci se refuse encore et toujours. Elle n’accepte pas de descendre la fameuse échelle métallique. Ornicar, qui connaît son adresse au village, décide donc un jour, béni soit-il, de relancer la réticente sur son propre terrain.

Pas de sonnette. La porte vitrée d’entrée ne laisse entrevoir aucune présence. Après avoir, comme il se doit, toctoqué du majeur replié, le marin tout sourire, franchit le seuil en demandant haut et clair :

– Y’a quelqu’un ?

Une forme féminine descend l’escalier dans la pénombre et s’arrête sans se dévoiler complètement. La voix paraît contrariée, comme sur la défensive, mais c’est certain elle ne vient pas d’une Amérique du sud dont l’accent est caractéristique.

– Que veux-tu ? (Le tutoiement est de règle en Espagne)

– Je cherche Suzy.

– Elle se repose en haut dans sa chambre, elle ne va pas descendre tout de suite.

– Ce n’est pas grave, dis-lui que le Français est passé. Si elle veut, je l’attends au bar juste au-dessus de mon bateau, ce soir vers vingt heures.

– D’accord.

A huit heures du soir, Ornicar tout beau bien que toujours sans chaussure – il ne les enfile que pour aller à la grande ville – voit arriver avec surprise non pas une mais trois beautés. Bigre, à quatre sur le bateau ce sera un record ! Non, non, ces belles partagent le même travail, vivent sous le même toit… leur visite est probablement un peu intéressée. Elles viennent d’emménager et n’ont pas de frigo, pas d’antenne pour leur télévision, pas de machine à laver et acheter coûte cher pour seulement deux ou trois mois de location.

Le barbu bricoleur promet tout. Dans les poubelles, il va récupérer, retaper et inter changer les pompes des machines à laver, presque s’électrocuter sur un vieux frigo mais tenir sa promesse en lorgnant les mets savoureux qu’il sent à sa portée. Les demoiselles ravies vont inviter le pauvre marin solitaire (tu parles !) à déjeuner chez elles. Repas convivial. Sous la table, le pied d’Ornicar cherche, trouve et caresse un autre pied. La belle est surprise, on ne lui avait jamais fait ce coup-là ! C’est elle qui ne s’était pas dévoilée quelques jours auparavant dans la pénombre.

Ce soir-là, ELLE descendra l’échelle métallique. ELLE est arrivée, franche, merveilleusement belle, sans aucune prétention, un cœur en or pur sous une magnifique poitrine. Le mât du petit voilier va se balancer toute la nuit et pourtant la mer est d’un calme…

ELLE s’appelle du nom de la montagne sacrée des Catalans où l’on découvrit une statue de la Vierge Noire vénérée depuis. ELLE est du signe zodiacal taureau montagnard. ELLE n’a pas le pied marin et tout de suite Ornicar s’installe chez les trois belles où il est chouchouté comme un coq en pâte.

Au fait de quel signe du zodiaque est donc Ornicar ? Né en novembre, pour certains spécialistes sa nature coïnciderait avec celle d’un petit animal au redoutable piquant et c’est bien vrai qu’il aime à aiguillonner. Parce qu’on ne sait quel grand imbécile a cru voir dans le ciel une vague forme de scorpion d’un coté, de taureau et de dix autres constellations, pour soi-disant classifier les humains, on les compare depuis à des étoiles qui sous un même nom n’ont en réalité rien avoir les unes avec les autres et qui, vues d’un autre point de l’immensité de l’univers, n’ont d’ailleurs pas les mêmes formes.

Arrêtez humains de croire (et oui encore ce beau verbe) en ces sornettes qui n’ont qu’un seul but réel : profiter de vos peurs. 

Si vous êtes né tel jour à tel endroit, vous êtes comme ça. Passez donc dix années entières de votre vie auprès de tous les Horoscopistes du monde en répondant franchement à toutes leurs questions, aucun d’entre eux ne vous dira quand et où vous êtes né… pas plus d’ailleurs qu’en mille ans de discussions !

Il est très étonnant que des messieurs et des dames fort savant-cosinus-astro-pas-logues-du-tout puissent vous dire combien font cinq plus quatre mais soient incapables de l’opération inverse !

Quant à la numérologie charlatanesque basée sur une date de naissance totalement imaginative, elle-même fixée sur un calendrier conçu pour mieux cadrer avec une colossale affabulation ou à la soi-disant étude des lettres, que ces deux prétendues sciences nous expliquent ce que l’on pourrait dire d’un bébé dont on ne sait rien car il été recueilli. On lui donnerait donc une nouvelle personnalité en lui attribuant un nom et une date de naissance ? !

Ornicar vous le dit – et vous le redit ! – vous êtes tous des exploitants des peurs que vous créez vous-mêmes. Il vous pardonne car il sait qu’à force de vous l’auto- rabâcher vous le croyez (one more time !) sincèrement.

 

Ornicar n’hésite pas à abandonner son voilier une fois de plus. Celui-ci ne quitte désormais son mouillage que pour le grutage destiné à lui refaire une petite beauté annuelle. Un ami de la Cala surveille les amarres au cas où… et le zodiac est soigneusement éloigné des cailloux.

Fin septembre, le couple s’installe dans la maison secondaire de papa maman entre Barcelone et Tarragone. Dans une petite ville qui, pour se faire connaître, a eu la bonne idée de voir naître un fameux violoncelliste du vingtième siècle. Les beaux-parents sont un peu inquiets de voir leur fille avec un barbu… français… et presque de dix-huit ans son aîné. Mais cet Ornicar ne peut être tout à fait mauvais ! N’est-il pas né à Barcelone ? Pour des Catalanistes convaincus, il y a là un bon premier point.

Ornicar et la toute belle Montagne Sacrée se sont aimés pour la première fois un 13 juillet, elle-même est née un 13 mai, et quand, très vite, ils décident de tenter la merveilleuse idée d’avoir un enfant, le test positif de grossesse sera connu un 13 novembre. Ne vous étonnez pas si l’année suivante, de nouveau sur la grande île où l’on exploite le pingouin germanique…

Le 13 juillet1996, Alicia (ce qui signifie vrai en grec) vient au monde. A peine les yeux ouverts, elle adresse d’abord un grand sourire à son papa puis pousse aussitôt son premier hurlement d’incompréhension. Tiens, cela me rappelle quelque chose ! Pourquoi a-t-il fallu qu’elle quitte l’endroit si confortable au sein duquel elle a vécu pendant neuf mois ?

Ornicar pourra, quand Alicia aura l’âge de raison, lui expliquer ce que lui-même a mis pratiquement cinquante ans à comprendre. Mais l’expérience de l’un ne fait pas celle de l’autre. Malheureusement, elle passera peut-être toute sa vie sans pouvoir répondre, à l’égal de quatre-vingt-dix pour cent des hommes, à cette interrogation immortalisée par un certain Shakespeare : To be or not to be ?

 

Le voilier va être mis à la vente. Comme il faut bien vivre en attendant – peut-être aussi pour éviter la traditionnelle déprime post-accouchement – la maman tout de suite retravaillera. Stupeur des pingouins allemands d’assister à la tétée d’un si jeune nourrisson.

– Il a quel âge votre bébé ?

– Quatre jours !

– Oh mon Dieu !

Il est à parier que là-haut, dans leur grand beau mais froid pays, ces dames ont bien besoin de deux semaines pour récupérer. Ornicar aussi est surpris. Il n’en admire que plus sa bien-aimée. 

 

Les neuf premiers mois de "celle qui signifie vrai" sont un enfer pour ses parents inexpérimentés. La terrible ne les laissera jamais dormir plus de deux heures consécutives. En faisant un beau jour du pied sous la table, celui qui désormais mènera une vie terrestre « plus décente » a posé ses orteils dans une autre vie… dans celle de monsieur tout-le-monde.

Pourtant, le quinquagénaire se sent différent du commun du mortel. Il a pris conscience. Il sait. Mais cela ne résout pas tous les problèmes. Bouddha avait il raison quand il affirmait que passer de l’inconscience à la conscience c’était passer d’une dualité à l’autre ? Cessera-t-il enfin d’être une conjonction interrogative ?

 

Pendant les douze années à suivre, Ornicar en fait n’aura guère le temps de poser des questions qu’il sait inutiles mais qui sans cesse le rattrapent. Achat d’un terrain, construction d’une petite maison… puis ses agrandissements successifs ne laissent que peu de loisir pour la masturbation mentale. Pour gagner sa croûte, il pensait vendre les siennes… grossière erreur !

Le personnage n’existe plus. La barbe est rasée. Les chaussures cachent de nouveau ses pieds. Les Allemands ne sont plus là et, comme nul n’est prophète en sa terre, ce sera sur ses propres murs que le peintre désormais connu seulement dans sa rue, à son numéro, accrochera des tableaux qui feront exclusivement l’admiration de ses amis. Et tant pis pour les autres, na ! 

 La conjonction de coordination comprend tardivement qu’à chaque moment de la vie il faut savoir se subordonner au présent. Que finalement seulement ce dernier existe, le passé n’est plus et le futur nous conduit tous inévitablement à notre final.

  Final… vous avez dit final ? Et alors, la tombe du Mont Pilat : on en fait quoi ? Aïe, aïe, aïe, quelle manière de tourner en rond !

 Sa mort, Ornicar, qui se dit devin au moins sur ce point-là, la raconte volontiers. Il la décrit violente, à ses quatre-vingt-dix neuf ans, venue de la main d’un mari jaloux…

Mais sans plaisanter, il lui a fallu longtemps pour ne plus avoir réellement peur. Son épouse, qui n’aime pas la question métaphysique shakespearienne lui donne tous les jours, sans s’en rendre compte, de bonnes leçons sur ce thème. La conjonction autrefois interrogative, ne cesse de recevoir ses réponses.

Il sait aujourd’hui pourquoi il a choisi ses parents pour cette réincarnation. Papa Ornicar pour ne s’être jamais posé aucune question par ignorance (ou par peur ?). Quant à maman, aucune question non plus car elle a eu d’instinct la grande sagesse de comprendre que cela ne servirait à rien.

Il sait aujourd’hui, malgré son nom, que toutes les conjonctions de l’existence sont en lui. Il est le Bien et le Mal, le Yin et le Yang…

Cette conception de la vie lui a également enseigné que tous les hommes ont, comme lui, la possibilité infinie d’être des Dieux.

Il sait aujourd’hui qu’il navigue en père peinard sur l’océan de la vie. Il n’a plus les yeux rougis à trop scruter au-delà de la proue de son bateau. Un excellent pilote automatique se charge de maintenir le bon cap vers le port d’arrivée. Un engin hyper sophistiqué qu’aucun mécanicien au monde n’est capable de bricoler.

Sa programmation a été mise au point plus de neuf mois avant la naissance du navigateur, avant même sa conception.

 

Ornicar sait aujourd’hui qu’il peut se confier en toute tranquillité à un seul pilote, un véritable et unique guide malgré ses deux marques de fabrique différentes selon qu’il soit occidental ou oriental : le DESTIN ou le KARMA.

Attention, la perfection n’est pas encore en lui ; il y aura probablement encore quelques cris d’incompréhension avant d’arriver au but.

 

 

Ce n’est pas la fin

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