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 Article publié le 21 janvier 2019.

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Il m’est devenu constant de penser que ma pratique du journal doit beaucoup à Kafka. Beaucoup - et peu à la fois. J’en ai eu une lecture assidue (mais pas complète), vraisemblablement au printemps et à l’été 1991. Ce qui m’a frappé, peut-être le plus, c’est la pluralité des fonctions du journal, véritable laboratoire de narration, plateforme où l’écriture journaliste, l’essai et le récit se succèdent et s’entrelacent.

L’impact n’est pas immédiat et il a quelque chose d’indirect. Puisse-t-on me pardonner ! Je ne suis pas un grand lecteur de Kafka. Le premier cahier que je puis recenser (le cahier recyclable dépecé) semble trouver son point de départ ca mai 1991 et l’assemblage des textes et des fragments qui le composent ne comporte pas de marque de réflexivité de la forme journal, contrairement au cahier qui a suivi presque immédiatement mais qui remonte pour sa part plutôt à l’automne.

Si le format des cahiers a évolué jusqu’à se dématérialiser même dans les années 2010, leur fonction aussi apparaît plurielle et évolutive.

La fonction « journal personnel » émerge dès le début de l’automne 1991 avec le cahier comptable dépecé. Il présente une succession de textes qui sont plutôt des poèmes en prose, tout d’abord. Les premières notes de journal sont liées à la découverte de la musique contemporaine. Notes au sortir d’un concert à l’IRCAM. Notations à la marge du cours que donnait alors Pierre Boulez au Collège de France. Écoute nocturne de Webern. La part de la musique est exorbitante, peut-être. Elle me dominait effectivement.

Les notes rédigées au sortir d’un concert qui se donnait à l’IRCAM, où se mêlent un enthousiasme juvénile et un lyrisme quelque peu alambiqué, ne sont pas véritablement un acte de naissance de la « fonction journal » mais elles en joueraient fort bien le rôle. Le fait est que la prestation à laquelle je venais d’assister (pour la première fois, j’entendais de la musique contemporaine vivante) m’a profondément ému. J’avais le sentiment d’avoir touché une terre promise.

L’univers peut vaciller en de tels instants. On ne lui en voudrait pas. Peut-être même, il a cessé, le monde mais qui s’en soucie ? Ce fut un concert, mais non : ce fut l’univers, et il se déploya d’un archet magistral, miroité de (mille échos farceurs) à bousculer les sons et jusqu’à bouleverser leurs harmoniques. L’avez-vous vue, celle qui tient l’archet ? Et fièrement comme elle domine sa partition, comme elle orchestre la multitude qui se révèle peu à peu et brusquement qui ôte un voile trop prude. Et ce coup unique, passion d’archet, se perd en mille éclats qui se répondent en riant la peine de deux âmes qui communièrent ce soir, dont la ferveur nous rafraîchit en une étincelante pluie d’arpèges, pour entraîner nos cœurs et nos mémoires dans les fertiles plaines d’un violon, sifflant si seul une note épaisse, qui à son tour égaille ses humeurs et dans l’espace et dans le temps, en tenant derrière le choc d’un coup d’archet, de son lointain écho, de leur fusion miraculeuse et translucide, le souffle d’une corde amoureusement choyée par l’archet de cette âme musicienne, à peine tangible et déjà muse.

Derrière cet enthousiasme, pourtant, se dessine une inquiétude. Quel était donc cet univers à la fois avant-gardiste et éminemment institutionnel ? J’étais passé par le rock et le hard rock, le punk, le rock psychédélique et même, un peu, par le jazz. La musique contemporaire exacerbait toutes les prospectives que j’avais pu déceler ici ou là (du Number9 des Beatles au Thank you Pierrot Lunaire de Soft Machine en passant par Zappa, bien sûr). Mais la sociologie de la musique contemporaine et son mode de fonctionnement très ancré dans l’académisme (au sens général et neutre du terme) me mettait mal à mon aisse, je crois.

Irai-je perdre toute humanité quand je me plongerai dans un monde d’aussi peu de nature ? Irai-je perdre mon âme ?

Quand je l’aurai froissée de ces sons dissonants, peut-être qu’elle s’en ira et me laissera glacial, assis sur mon siège anonyme - et mes pleurs ? Que sont-ils devenus ? Et mes joues ? Elles aussi se seront tues.

Le cahier s’ouvre au journal, parfois intime mais le plus souvent abstrait du quotidien (peu de noms de personnes sont mentionnés, peu d’actions relatées) avec une thématique privilégiée : l’éveil.

La fonction journal pointe mais ne domine pas le cahier. La narration s’y poursuit également, avec principalement l’histoire de René. Des vers ponctuent le cahier égalemet, leur présence se resserre autour de quelques poèmes du Crépusculaire qui font l’objet de variations correctives.

Le cahier se ferme sur un salut au cahier lui-même, rituel que je répéterai trois ou quatre fois par la suite. Peut-être plus. J’ai pris l’habitude de m’adresser directement au cahier.

Pour le remercier, faire le point avec lui sur le chemin parcouru, interroger précisément sa fonction, tenter d’en décrire l’évolution.

Chaque cahier était une expérience en soi. Sortie de secours est essentiellement dédié au journal, à l’origine plutôt abstrait et sentimental, désormais moins abstrait et moins sentimental. C’est un journal d’éveil, le journal de mes éveils. Le désarroi y tient une large place mais n’est-ce pas une constante de ce « journal » à travers les années ?

La linéarité a été tôt contrefaite. Dès l’automne, deux cahiers de petit format, initialement destinés à la notation de cours, sont utilisés pour des pages de prose marquées par l’univers de la musique contemporaine d’une part et les Divagations de Mallarmé d’autre part.

Mais surtout, au début de l’année 1992, c’est une série de cahiers grand format, en papier recyclé, qui interfère sur le déroulement consécutif des cahiers. On peut toujours identifier un ensemble de cahiers qui se succèdent pratiquement de jour en jour mais les cahiers parallèles ne cessent fe se multiplier. En 1995, toute notion de linéarité est défaite.

Quant aux fonctions du cahier, elles sont constantes et évolutives tout à la fois. L’expérience duRécit ruisselant fait du cahier un recueil, ou quasi : D’une pluie l’autre, Ligaments d’été, puis Liturgie lysergique manifestent cette radicalité.

La fonction journal n’est jamais absente. Elle est très marquée dans le cahier de la chair spectaculaire. Elle apparaît en pointillé dans D’une pluie l’autre. Elle mute. Le journal personnel était initialement assez abstrait, hormis les envois sentimentaux. Il est devenu plus intime, surtout en 1994. Je n’ai pas gardé grand-chose des cahiers de cette année-là, pour cette raison. Et puis, avec l’expérience de l’arc noir, le journal a encore mué. Pour devenir machine énonciative cette fois.

Les cahiers de l’année 1995 sont les derniers à observer un semblant de linéarité. On peut retracer le journal de la fin juin à février 1996 sans grande discontinuité. Ensuite, ça devient vraiment compliqué.

La fonction narrative est plus épisodique. Cependant, elle aussi observe une certaine constance. Il est rare que le récit domine, même ponctuellement, le journal. Les cahiers narratifs semblent beaucoup plus tardifs. En revanche, le récit est rarement totalement occulté. Dans les premiers cahiers, il apparaît d’abord sous un angle structural, à travers des schémas et des réseaux de relations. Mais rapidement, les cahiers incorporent des pages entières de récits en cours : L’enfant sans faim, Petrouchka. Dans Sortie de secours, la narration est peu présentés en tant que fiction mais un récit prend forme dans le cahier, « Une histoire du désert ». D’autres tentatives restent sans suite.-il y a sans doute, à cette époque, des essais qui ont vu le jour et ont été détruits par la suite. L’expérience la plus marquants des cahiers de ce temps, c’est la succession des récits autour d’« Histoire d’un arbre3, en mai ou juin de 1992.

Je me suis acharné un temps, c’était au début du printemps de la même année, sur une tentative de récit qui n’a pas eu fe suite, Avant résurrection. Ma mémoire aurait même totalement occulté ce « projet » si la rétrospection n’avait enclenché son processus systématique et qui a d’ailleurs laissé peu de traces dans les cahiers. Mais la fonction narrative présentés un autre visage, plus complexe, à travers Poétique des névroses.

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