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Histoire de Jéhan Babelin 53
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 Article publié le 27 janvier 2019.

oOo

« Je pars en voyage demain,
Dit Jéhan à qui je ne demandais rien.
Je n’amène personne ni bagages.
Je pars tout nu à l’aventure.
Je m’en vais sans embarcation.
Pas de voile et pas de vent.
Je me donne aux circonstances.
Ils finiront bien par m’enfermer. »
Le chien soupira dans sa truffe.
Il croqua un biscuit avec moi.
Jéhan montrait ses veines.
« Le sang ne coule pas,
Dit-il en saisissant le couteau,
Mais je ne vous donnerai pas ce plaisir ! »
Curieux comme il parlait !
Je n’avais pas étudié ça
A l’école de la République.
Le chien non plus d’ailleurs
Qui acheva le biscuit sans moi.
« Demain sera toujours demain,
Continua Jéhan Babelin,
Alors qu’hier n’est déjà plus.
Je n’arrive pas à m’y faire !
Ça me rend fou des fois !
Mais je ne tuerai plus personne.
J’ai trop tué autour de moi.
Il n’en reste plus un seul,
A part ce chien qui m’aime
Comme un homme ou une femme,
Je ne sais plus comme je l’aime. »
Il referma le vieux bouquin
Dont il venait de lire les passages
Que je viens de citer
Avec une fidélité
De chien coupé de langue.
Dans la rue les gens passaient
Et jetaient des yeux moroses
Sur ce tableau pédagogique.
La cruche trônait
Au milieu de la table
Et une abeille en visitait
Le versoir cristallin.
« Où est la poésie, petit ami
Au cucul si trognon ?
Murmurait Jéhan en vidant
Les verres d’un trait rageur.
Pas de poésie sans chien
Et sans un enfant pour le dire.
Tu devrais savoir ça
Puisque tu es entré ici
Sans qu’on te le demande. »
Le chien confirma affablement
Qu’il n’avait rien demandé
Pour expliquer ma présence.
« Les chiens ne demandent jamais rien,
Confirma Jéhan en grattant
Une allumette contre ma joue.

— Sans femme, ajouta le chien
En tirant sur son cigare,
C’est encore plus difficile…

— Et pourtant, soupira Jéhan,
Maman est depuis longtemps ! »
Voilà comment je devins
L’enfant de Jéhan Babelin.
Ni plus ni moins
Et sans malice.
Pourtant le lendemain
Jéhan nous avait quittés.
Il nous laissait seuls
Comme souvent il avait abandonné
Le chien mais sans moi
Pour accompagner sa tristesse
De chien condamné au silence.

En l’absence de Jéhan
Qui était comme mon père,
Je me mis à parler, parler !
Je parlais tellement, tellement
Que le chien se mit à aboyer
Et Moïse apparut dans un songe
Que nous fîmes ensemble
Après le plaisir
Dans le lit de Jéhan
Qui ne lui servait plus
D’embarcation.
« Vous n’avez pas honte d’aboyer
Alors que c’est interdit
Par la Loi de Dieu ?
Ah ! si Jéhan était là !
Mais il est en voyage
A l’autre bout du monde !
On n’y peut rien,
Ni vous ni moi.
Personne, pas même Dieu !
Et pourtant j’ai tout essayé.
J’ai même aboyé avec lui,
Et sans la permission expresse
De ce dieu que nous adorons
On ne sait plus très bien pourquoi.
La peur, l’angoisse, les hantises…
Nous n’avons pas encore
Fait le tour de la question
Et sans doute ce temps
Ne viendra jamais, jamais ! »
Et ayant parlé de la sorte
Moïse disparut
Comme il était venu,
Ni plus ni moins,
Foi d’animal !
Nous aboyâmes toute la nuit.
Jamais le chien n’avait
Autant aboyé.
Et moi qui n’avais
Jamais aboyé
J’aboyais en chœur
Sans rien demander
A ce qui reste
Une fois que c’est fait.
Le matin arriva, soleil.
Personne ne porta plainte
Pour tapage nocturne.
Les gens n’écoutaient plus
Depuis longtemps maintenant.

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