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 Article publié le 6 février 2019.

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Liliette avait un beau chapeau. Fille de Lili, elle adorait les chapeaux. Son père lui en avait légué tout un tas. Elle les conservait, en bonne conservatrice diplômée par le gouvernement, dans une pièce de la maison familiale. Cette pièce plein sud avait été la chambre nuptiale. Tous les accouplements de la famille depuis cinq générations avaient eu lieu dans cette chambre. On ne forniquait nulle part ailleurs dans la demeure. Sauf Liliette qui forniquait dans sa propre chambre parce que toutes les pièces de la maison étaient connectées à un système de vidéosurveillance, raison suffisante pour ne pas apparaître les jambes écartées dans la salle de contrôle du commissariat de police. Alors entendons-nous bien — que les choses soient claires : la maison était certes surveillée… et même hyper surveillée… mais pas dans le but de vérifier que l’unique héritière des lieux respectait scrupuleusement les conditions de l’héritage familial. Elle avait dit au technicien qui avait installé le système : « J’ai un mal fou à baiser dans la chambre prévue obligatoirement à cet effet… aussi, comme je baise souvent, il est nécessaire de prévoir un lieu non surveillé afin que je m’y donne toute sans jouer faux. » Le technicien avait informé sa hiérarchie de cette anomalie exigée par la cliente et son directeur de conscience lui avait simplement répondu : « C’est des conneries ! Faites ce qu’elle vous dit : on s’en fout ! »

Le technicien fit exactement ce qu’on lui avait dit de faire : il s’en foutait aussi. Il installa deux caméras dans chaque pièce en tirs croisés. La chambre de mademoiselle Liliette fut épargnée.

Cependant, une lettre anonyme tomba sur le bureau en chêne massif du curé, car ce gros village du trou du cul de la France avait un curé et ce curé ne passait pas la semaine sans recevoir au moins une lettre de ce genre abominable. Mais au lieu de s’en horrifier, il s’en délectait.

Ainsi, ce curé rendit une visite non programmée (il n’en avait rien à foutre) à la belle (car elle était belle) demoiselle de Lili que les langues du village surnommaient Liliette comme sa mère avait été affublée du titre de Lilipute. Il secoua le cordon qui grimpait le long du mur au-dessus de la porte d’entrée.

N’allez pas imaginer que la demeure de Lili était du genre château. C’était une grande demeure, certes, mais pas à ce point ! Les murs de pierre décrépis soutenaient une charpente au faîtage cambré dans le mauvais sens. Des tuiles jonchaient la pelouse. L’herbe devenait folle. Un vieux portail gisait dans la broussaille. Un cénotaphe présentait de profondes blessures du temps. L’endroit était en décrépitude.

La porte s’ouvrit. C’était Liliette. Elle portait un chapeau. On devait dire : un des innombrables chapeaux qu’elle collectionnait : un chapeau par aventure : voilà : on en sait un peu plus au sujet des chapeaux de Liliette : et ce grâce au curé qui s’en foutait et des chapeaux et qu’on le sût.

« Bonjour, mademoiselle, dit le curé en se coinçant la bite entre les cuisses : ma visite n’est pas attendue (je le sais et je m’en fous) mais ô croyez-moi : elle se justifie…

— Et bien entrez monsieur le curé pour m’éclairer un peu mieux. Je vois que vous n’avez pas de chapeau… En voulez-vous un… ?

— Il n’est pas très élégant pour un homme de porter le chapeau à l’intérieur…

— Dans ce cas restons dehors et mettez ceci sur la tête ! »

C’était un béret plus qu’un chapeau : le curé se le laissa poser sur sa tête chauve. Liliette l’ajusta de si près qu’il s’enivra de ses parfums et sa bite se dressa contre son ventre. Ça ne se voyait pas. La jeune dame le poussa vers le jardin où une table et deux chaises les attendaient sous un arbre mort dont deux branches tendaient une toile au rouge délavé. La journée était vaguement ensoleillée. Le gazon invitait aux galipettes malgré les têtes folles de ses avoines. Le curé se laissa asseoir sur une chaise métallique encore humide de la rosée du matin. Il affectionnait particulièrement ces contrastes. Il en gémit le plus discrètement possible. Et de l’autre côté de la table, Liliette agita ses jupons dans un interminable ballet de dentelles où ses jambes apparaissaient au rythme que le curé impulsait à sa verge. Comme il n’avait pas éjaculé depuis deux semaines en prévision de cette rencontre, il s’attendait à un orgasme haut de gamme au cinquième degré. Enfin, Liliette se posa et le curé laissa son cœur retrouver le rythme qu’il imposait d’ordinaire à ses conversations : il n’en éprouva pas moins les limites avancées du plaisir.

« De quoi s’agit-il ? dit la conservatrice diplômée.

— Hé bé je ne vais pas vous étonner en vous apprenant qu’une fois de plus j’ai reçu une lettre anonyme vous concernant…

— On en veut tellement à mes chapeaux… ?

— Tout le monde se fout de vos chapeaux… et même de ce qu’ils représentent sur l’échelle de l’aventure… Non, il ne s’agit pas de cela…

— Et de quoi donc alors… ? Mon existence… à part les aventures et leurs chapeaux… non… je ne vois pas…

— Hé bé c’est au sujet de la chambre nuptiale des Lili….

— Je n’y couche jamais ! D’ailleurs je ne suis pas mariée…

— Hé mais c’est qu’il y a au moins deux façons d’être nuptiale pour une chambre… Mais ce n’est pas le sujet…

— Voyons de quoi il s’agit : »

Le curé étreignit de nouveau sa bite entre les cuisses. Ses joues rosissaient. Il posa ses deux mains sur la table pour montrer qu’il savait ne pas s’en servir. Liliette eut un geste d’impatience, fin mais clair :

« À part les craquettements de nos cigognes, je n’entends rien qui ressemble au contenu d’une lettre anonyme… dit-elle en posant ses seins sur la table : seins contenus dans un corsage assez audacieux pour inspirer la félicité :

« Ça me fait mal de le dire… mais c’est le fils Potard… Ulysse…

— Ulysse écrit des lettres anonymes ?

— Mais non ! Pas lui ! Cette lettre le met en cause…

— Mais dans quelle sale affaire mon Dieu !

— Il s’agit de la chambre nuptiale…

— Mais ÇA vous l’avez déjà dit !

— Hé bé le fils Potard… il l’utilise…

¡ No me digas ! »

La conservatrice des musées nationaux poussa un cri, mais pas un cri d’étonnement ni même d’horreur : un cri de joie comme elle n’en poussait qu’au lit si d’aventure elle le partageait. Le curé sortit la lettre de sa soutane : l’odeur du foutre s’annonçait.

« Le Potard de fils fait ces choses chez la Liliette. Signé : Rien.

— Hé putain ! s’écria toute joyeuse la Liliette. En quoi cela concerne-t-il la chambre nuptiale… ?

— C’est à cause des caméras…

— Mais qui est la femme… ? Si ce n’est pas un homme…

— On ne la reconnaît pas… On dirait qu’elle se cache… Il y a quelque chose dans ses poses de pas… de pas…

— …de pas naturel !

— Bingo ! » fit le curé qui ménageait sa monture.

Liliette était aux anges. Elle connaissait bien Ulysse. 18 centimètres sans prépuce. Et des couilles bukowskienne. Mais dans la chambre nuptiale : jamais ! Elle n’y mettait jamais les pieds. En tout cas pas dans ces circonstances. Le curé s’informait maintenant de ce qui se cachait (si on peut le dire ainsi) sous la robe et les jupons de Liliette. Il la scannait littéralement ! Et il avait l’œil. Elle se laissa observer et même se leva pour se montrer sous toutes ses coutures (si on peut dire…) Il aima ce soleil.

« Comment y entre-t-il s’il ne possède pas la clé… ? minauda-t-elle en observant elle-même la cambrure de la soutane.

— Hé mais c’est que ce doit être possible…

— Avec toutes ces caméras… !

— Si je suis bien renseigné... heu… votre chambre n’est pas surveillée, elle…

— Il pénétrerait donc dans mon logis en usant de ma fenêtre… ? La nuit, je suppose… quand je suis endormie et que je ne vaux plus rien…

— Oh ! je n’ai pas dit ça…

— Vous le savez pourtant ! Je ne vaux rien la nuit ! Et je n’arrive même pas à dormir…

— Hé bé… si vous ne dormez pas… comment ne le voyez-vous pas ouvrir la fenêtre de l’extérieur…

— Je la laisse ouverte, ma fenêtre ! Sinon j’étouffe. Surtout quand j’écarte mes jambes…

— Hé mais si vous êtes seule… quelle raison d’écarter vos jambes… ? Ainsi, ne les écartant pas, vous êtes moins susceptible de le voir se glisser dans l’ombre pour rejoindre la chambre nuptiale…

— Soyons logique, monsieur le curé : et la femme ? Vous en faites quoi de la femme ? Elle devrait elle aussi emprunter ma fenêtre… Et vous pensez que, les jambes serrées, je suis assez cloche pour ne pas m’en rendre compte… ?

— Je n’ai pas dit qu’elle passait par là…

— Et par où alors… ? »

À ce moment-là, Liliette se figea dans une attitude qui parut théâtrale à notre curé. Il n’était pas difficile de deviner que la femme en question : c’était elle !

Elle devança sa question :

« Mais pourquoi dans la chambre nuptiale ? dit-elle en soulevant sa robe sur son mollet rose à croquer. Pourquoi userais-je de cette chambre surveillée pour me livrer à des galipettes contraintes avec un homme que tout le monde connaît… ?

— On ne voit pas le visage de la femme… bafouilla le curé qui s’agitait. Et il est difficile de donner un nom à cette femme si on ignore tout de son corps…

— Ah ! Je comprends… Il faudrait l’avoir vue nue pour le lui donner, ce nom. Mais vous n’avez jamais vu de femme nue, vous… À part dans les tableaux du musée. Nous possédons une sanguine de Degas… Il n’attire pas les foules, mais certains s’y intéressent de près…

— Mais la question n’est pas là ! »

Le curé avait frappé la table de son poing déjà coloré par l’effort qu’il venait d’exercer sur sa queue. Liliette, toujours debout dans le soleil, sursauta et même pâlit…

« Que voulez-vous dire, monsieur le curé… ?

— Hé bé je dis qu’on s’en fout, de la femme ! On laisse ça à l’imagination. Mais le fils Potard se livre à des cochonneries dans votre chambre nuptiale. Et ces images qui auraient dû rester dans la boîte en sont sorties ! Et c’est moi qu’on prévient que ça va gicler ! »

Liliette, effrayé par cette imprécation d’un genre nouveau si on considère les circonstances de sa fusion soudaine, Liliette se précipita pour empêcher le curé de tomber de sa chaise. Il était maintenant sur l’herbe, tout secoué de spasmes, mais sans tragédie. Elle lui tapota les joues. On aurait dit qu’il refusait de revenir à lui. Et elle consentait à continuer la conversation à l’abri des regards :

« Ils vont se demander ce que je vous donne à boire… » dit-elle en riant un peu.

À l’intérieur, les chapeaux effrayèrent le curé qui titubait en se tenant à l’épaule nue de Liliette. Elle le poussa dans un fauteuil et remonta la bretelle de sa robe. Un de ses seins avait rougi sous le frottement de la soutane. Et la robe s’était un peu fendue, mais le curé ne sut pas se dire si c’était avant ou après. Sa main s’agitait sous la soutane, mais c’était pour la frotter sur le ventre. Liliette crut qu’il avait faim. Son père ne s’y prenait pas autrement pour l’informer de l’état de son estomac. Et elle se précipitait dans la cuisine pour mettre quelque chose sur le feu. Elle s’y connaissait. Et depuis la plus tendre enfance. Enfin, elle redressa le corps biscornu du curé :

« Je vais vous servir un petit en-cas, proposa-t-elle avec son sourire de garce. J’ai quelque chose de prêt dans la cuisine... »

Le curé fit mine de s’y opposer, au moins par politesse, car il avait très faim. Sans doute déboucherait-elle une bouteille. La cave du vieux Lili avait bonne réputation. Liliette consommait de l’homme, mais pas au point d’en vider sa cave. Le curé s’amusa à calculer cette teneur en alcool de qualité princière. Cependant, lorsqu’il se leva de son fauteuil, ce ne fut pas pour aller visiter cet antre bourguignonne : il se dirigea nettement vers la zone des chambres : il fallait d’abord gravir un escalier assez lent puis traverser un palier joliment décoré de boiseries et de tableaux de maître : ensuite on s’engageait dans un large couloir au bout duquel une baie vitrée dispensait la généreuse lumière de cette contré reculée mais favorite de Dieu si on s’y laissait bercer par ses charmes pittoresques et autres. Certes, il ignorait où se trouvait la chambre nuptiale. Il espérait sans trop y croire qu’un signal distinctif était apposé sur sa porte. Il y avait tellement de chambres qu’il ne les compta pas. Une porte était ouverte. Un coup d’œil le renseigna : c’était la chambre de Liliette. Il était parfaitement conscient que des yeux experts suivaient ses évolutions sur cette scène propice au ballet. Mais rien n’indiquait la chambre nuptiale, celle où Liliette se livrait à sa passion pour la gaudriole sans toutefois se montrer telle qu’elle était en réalité. Elle y jouait un rôle. À savoir lequel… Et le fils Potard se laissait conduire sans se douter qu’il salissait ainsi sa réputation de bedeau digne de confiance. Ah ! elle était perverse à ce point la petite !

Pour montrer qu’il était conscient de la surveillance des lieux, il salua chaque caméra. Aucun signe de réponse. Cela n’était pas prévu. Il tapota les portes sans entrer. Il examina les poignées et il eut raison : l’une d’elle était plus patinée que les autres.

Avant d’entrer, il jeta un œil dans le couloir en direction de l’escalier. Une odeur de friture montait de la cuisine : elle préparait du poisson : elle connaissait ses goûts. La bouteille serait à la hauteur. La porte grinça légèrement. Il ne l’ouvrit pas entièrement. Il vit le lit et la fenêtre aux rideaux tirés sur des volets fermés. Une lueur agitait l’ombre. La cheminée, peut-être… se dit-il. Quoiqu’en été… Il s’engagea plus loin : c’était la flamme d’une bougie : quelle idée ! Le lit présentait la toile d’un matelas qui avait fait la guerre. La poussière des meubles témoignait d’un abandon ménager regrettable vu la qualité des meubles et des tapisseries : Liliette ne conservait pas cette chambre : elle la livrait aux outrages du temps : pourquoi, mon Dieu… ?

Plus profondément, l’air devenait irrespirable, ou presque, car notre curé, poussé par la curiosité, animait sa cage thoracique de mouvements amples et bruyants. Il vit le miroir : ses fantômes : sans traces de brisures ni de caca de mouches. Était-ce la chambre nuptiale ? Il en doutait maintenant. En fait, ce qui motivait son exploration : c’était l’état d’abandon extrême de cette chambre dont la poignée était utilisée assez souvent pour exhiber une patine presque éclatante. Pourquoi ? se répétait-il en sortant dans le couloir : Liliette l’y attendait :

« C’est prêt, dit-elle simplement.

— Je vous suis ! » fit-il pour esquiver toute explication.

Mais il ne doutait pas que Liliette le charcuterait au dessert. Elle portait un bonnet de laine d’origine peut-être andine. Une flûte résonnait dans sa tête. Un tambour accompagna ses pas sur le tapis feutré du couloir et sur les marches de l’escalier, un peu glissantes. L’odeur du poisson frit envahit ses narines. Il s’attendait à un petit vin blanc pas trop sec. Ensuite, il oublierait tout ça et peut-être même s’excuserait-il auprès de Liliette. Tout ceci pour un bedeau qui n’avait pas les moyens de satisfaire une femme aussi prometteuse que Liliette !

« Comment le trouvez-vous… ?

— Excellent ! Excellent ! »

Il avala la dernière bouchée et vida son verre. Un fond rutilait encore dans la bouteille. Son œil luisait : elle le servit et fit mine de se lever :

« Non ! Non ! s’écria-t-il. Ne vous donnez pas la peine…

— Mais ce sera sans peine, croyez-moi…

— On se donne tant de peine, ma chère Liliette… ! »

Il parlait trop. Son cerveau bouillonnait (comme on dit…) Depuis qu’il ne touchait plus aux enfants, il s’intéressait aux femmes. Il ne se voyait pas en compagnie d’un homme. D’ailleurs ces enfants étaient des filles. « Oh ! il n’en faisait pas grand-chose ! avait plaidé son avocat dans la salle d’audience de l’évêché à Pamiers : il les déculottait comme s’il était un enfant lui-même, Monseigneur… » Et depuis, il ne pouvait pas rencontrer une femme ou seulement y penser sans se laisser emporter par une imagination qu’il fertilisait sur Internet. Bien sûr, il n’était jamais passé à l’acte. Et il n’était pas certain des intentions de Liliette. Il avait vidé une bouteille et, à son âge, elle s’était multipliée. Il atteignit un fauteuil. La bibliothèque se dressait derrière lui : omniprésente. Il ne savait pas de quoi la famille Lili nourrissait son intellect. Ils avaient toujours été d’honnêtes paroissiens, jusqu’à ce que Liliette atteignît l’âge de douze ou treize ans. À cette époque, le vieux monde de Lili s’écroula. Et dix ans plus tard, elle nous revenait avec un diplôme qui l’autorisait dans le domaine du patrimoine national. Revenait sans projet de mariage… Lili mourut un an après sa triste épouse et Liliette fit installer le système de vidéosurveillance comme il est dit plus haut. La vision de son corps nu sur l’écran avait tourneboulé l’esprit fragile de notre curé : il avait inventé la lettre anonyme, certes, mais pas les ébats de la conservatrice en chef avec le bedeau du village. Le secret était d’ailleurs bien gardé. Les liens qui unissaient le commissariat de police avec la paroisse Saint-Hubert étaient étroits. Il en était de même du temps où c’était la gendarmerie qui officiait en ces lieux, mais il n’y avait pas de système de vidéosurveillance à cette époque. E tutti quanti…

La vie… songea le curé en remontant dans sa bagnole : on s’attend à des virages serrés et la route n’en est pas moins droite d’un bout à l’autre de l’existence. Ah ! j’avais mis de l’espoir en Liliette ! Je m’y suis peut-être mal pris… Je ne sais pas grand-chose des femmes… ni des enfants d’ailleurs… Que sais-je de moi-même… ? Surtout depuis que je ne me branle plus dans la solitude… C’est bien pratique la soutane de ce point de vue-là ! Et Liliette a joué le jeu… je me demande comment je m’y serais pris si elle m’avait proposé le grand jeu… pas comme il faut… que dis-je : comme il convient à une femme qui sait tout de la chose en question. Une autre fois… peut-être. Sans prétexte. Pour le faire. Et si ça se fait, ce sera moins chouette que de me branler sous ma soutane en présence des femmes. N’importe quelle femme après tout ! J’ai le choix !

Liliette regarda la petite voiture grise du curé s’éloigner dans l’allée qui rejoint la nationale. Ce soir, elle attendait Ulysse Potard. Elle se donnerait en spectacle dans la chambre nuptiale. Ulysse se foutait du désordre et de la poussière, du manquement obscène et inadmissible à la conservation qui était, aux yeux de la Nation, le seul devoir véritable de Liliette puisqu’elle avait renoncé aux fruits du mariage et de la religion. Elle voyait moins d’hommes depuis quelque temps : Ulysse était le seul fidèle. Il mangeait comme quatre et bandait sans panne. Comme elle s’adonnait à la cuisine avec autant de passion qu’aux exploits de la chair, il la trouvait à son goût. Mais pas question de mariage ! Jusqu’au jour où il épouserait lui-même une petite conne de bourgeoise locale. Il était presque nain et difforme : il ne s’attendait pas à se mettre en ménage avec autre chose qu’une espèce de monstre. Le corps de Liliette était un chef-d’œuvre. La chance de sa vie. Il n’en aurait pas d’autre. Mais l’homme qui frappa à la porte ce soir-là n’était pas Ulysse Potard. D’abord elle ne vit que son ombre sous le porche dont la lampe avait grillé depuis longtemps : la nuit tombait : l’homme ôta un formidable chapeau qui entra dans la lumière. C’était celui de frère Jacques !

 

Note : La chambre que visita le curé n’était pas la chambre nuptiale. En effet, nous savons depuis le début que cette chambre servait de conservatoire aux chapeaux de la famille Lili. Alors qu’elle était cette chambre mal conservée, pour ne pas dire non conservée du tout ? Et bien c’était celle de Liliette ! Mais notre curé, obnubilé par sa branlette constante, avait mal visionné la vidéo de surveillance : il n’en avait relevé ni le mauvais état de conservation ni l’absence totale de chapeaux. Aussi, quand il rentra au presbytère, il se souvint de ce qu’il avait vu en marge de la scène de cul : ni chapeaux (donc ce n’était pas la chambre nuptiale des Lili) ni poussière et désordre (donc c’était bien la chambre dans laquelle il avait pénétré…) Il visionna de nouveau la vidéo : il ne pouvait pas reconnaître la chambre puisque ce n’était pas celle qu’il connaissait (succinctement toutefois) ni la nuptiale (pas de chapeaux…) Était-ce celle de Liliette ? Non : il n’y avait pas de caméras dans la chambre de la conservatrice. C’en était donc une autre : ou bien le responsable des caméras s’était foutu de sa gueule et il lui avait remis un extrait de film porno n’ayant rien à voir avec Liliette. Cependant : on y voyait bien que le personnage qui tronchait la femme (Liliette ?) était bien le bedeau de Saint-Hubert… Rendu dingue par ces réflexions : le curé sauta dans sa bagnole grise (petite, mais je m’en fous) et prit la direction de la demeure de Lili. Il voulait en avoir le cœur net, quitte à déranger Liliette dans son intimité (un paroissien n’a pas de secret pour son curé...) Comme il avait conservé le béret dont l’avait coiffé Liliette, il tenait une excuse assez bonne (sans plus) pour expliquer son retour inopiné.

 

Liliette ouvrit :

« Frère Jacques ! » s’écria-t-elle.

 

Remarque : Le formidable chapeau qui apparut alors à Liliette dans la lumière inondant de l’intérieur le porche délabré de son enfance était-il le béret, forcément formidable, qu’elle avait posé sur la tête du curé ? Ou bien ce frère Jacques était-il un autre personnage qui n’avait rien à voir avec notre curé et qui portait un chapeau de facture assez rare pour que la conservatrice s’en entichât aussitôt qu’il parut ? Que se passa-t-il sous ce porche mal éclairé lorsqu’Ulysse Potard y posa un pied aussi incertain que l’espace-temps qui le prenait à la gorge tandis que Liliette refermait la porte, emportant avec elle le secret de ses pratiques conservatoires ? Et moi… ? Moi dont je n’ai rien dit… jardinier préposé ou vagabond sans domicile fixe… je travaillais du chapeau moi aussi, mais je n’avais pas ma place dans cette histoire. Appelez-moi Ismaël. Mettons… » ô mon

 

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