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 Article publié le 3 mars 2019.

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A qui vient en musique, à la musique, de la musique, la page n’est jamais blanche.

Ce qui n’exclut nullement une somme phénoménale de travail en amont - je ne dis pas préparatoire, les propédeutiques laissant toujours entendre que le sommet, l’essentiel, le nec plus ultra n’arrivera qu’ensuite - l’amont étant ce temps dévolu-résolu consacré, et non sacrifié, à la marge d’espoir qui toujours plane sur l’œuvre en train de venir à l’œuvre : œuvre en train de se faire-défaire à mesure que progressent et les choix et leurs développements induits.

L’aval de l’œuvre, dans tous les sens de ce terme - l’approbation de l’artiste qui consent à publier et, cela va sans dire, le moment où l’œuvre considérée comme achevée délaisse son créateur pour vivre sa vie critique et don destin d’œuvre jouée-rejouée, délaissée, oubliée, ressuscitée, redécouverte voire plagiée - l’aval de l’œuvre remonte indéfiniment le courant qui l’a vu naître à sa pure existence de fleuve, sans jamais dévoiler ses sources ni tenter à fortiori d’y remonter.

C’est ce déni des sources, le refus obstiné de toute archéologie qui emporte l’œuvre vers son destin de courants fluviaux puis marins. L’œuvre se perd alors dans ses propres méandres, suscite une somme considérable, presque infinie, de commentaires qui, tous, la raccorde à d’autres œuvres antérieures ou contemporaines, fussent-elles du même artiste.

Je laissais entendre plus haut que l’espoir et sa marge étaient les moteurs de l’œuvre en cours d’élaboration, comme si se cherchait en elle, à travers qui la supporte et la crée, un ailleurs vertigineux jamais approché auparavant.

Quelque chose de fluide et de glacial, de brûlant et de magmatique, comme une origine du monde en train de s’inventer, et qu’à tout prix l’artiste doit rechercher comme sa raison d’être en avant de lui-même, dans l’inconnu nomade, le nomadisme des actes et des circonstances. Quelque chose aussi, en somme, de fondateur, assez stable et puissant pour s’imposer à l’attention du grand nombre et à même peut-être de changer le cours du monde.

Les activités humaines, si variées soient-elle, si diverses et même protéiformes, renvoient à ce que l’on a coutume d’appeler la division du travail, un processus historique qui a fait de nous tous des incapables dans un nombre incalculable de domaines.

Le moment de l’œuvre, son épiphanie et sa réception, abolit cette sensation douloureuse d’être comme coupé de l’humanité dans sa diversité laborieuse et industrieuse. C’est un instant de clairvoyance appelé à durer dans la répétition heureuse de l’œuvre ainsi comprise comme une approche résolue du point nodal où tout rencontre tout par le truchement d’un style.

Rien d’étonnant alors à ce que les œuvres les plus marquantes pour nous, et elles sont si nombreuses ! amènent chez tout un chacun son cortège d’images, de scènes et de paysages qui ont tous et toutes leur légitimité, l’œuvre fonctionnant chez son auditeur comme une matrice qui l’accouche de ce qu’il porte en lui de plus personnel jusqu’à l’impersonnel-même que d’aucuns aimerait dire universel.

L’universel est la grande illusion en matière d’art.

Un vœu pieu né de l’enthousiasme suscité en nous par telle œuvre et que l’on voudrait communicatif. Je ne parle même pas de la tentation ethnocentrique qui sous-tend ce type de réflexe conditionné. L’on peut à tout le moins partager ses impressions, parler technique aussi, sans jamais pour autant parvenir à une parfaite concordance des impressions-sensations-émotions suscitées par telle ou telle œuvre. Outre le fait que telle expression artistique peut être rejetée par des pans entiers de l’humanité pour des raisons politiques, religieuses ou raciales. Sous l’esthétique pointent toujours les mêmes vieux démons. Qu’on se souvienne de l’expression de dégoût de ces musiciens balinais à qui l’on fit entendre un quatuor à cordes de Beethoven !

C’est là la grande solitude de toute œuvre, pour peu qu’elle ne ressasse pas des clichés dans lesquels le grand nombre peut si facilement se retrouver qu’elle fonctionne alors à la manière d’un hymne national.

De telles œuvrettes existent en grand nombre, cela va de soi, pour des raisons idéologiques et de recherche du profit maximal : toucher le plus grand nombre dans le but avoué de vendre le plus possible, tout en anesthésiant la sensibilité par le recours à un discours convenu, aisément reconnaissable et donc accessible à un large publique inculte. Le mainstream n’est rien d’autre que cela, et la soi-disant variété française n’y échappe pas.

L’universel de pacotille existe donc, mais constamment contesté par des franges de l’humanité qui ne s’y retrouve pas. N’allons pas jusqu’à affirmer qu’il fait des ravages. Le mal est ailleurs : la misère culturelle est étroitement corrélée à la misère socio-économique de beaucoup de nos contemporains. Le manque d’instruction et d’éducation artistique en particulier pèse comme une fatalité sur les générations qui se succèdent, et chaque génération voit son triste cortège d’êtres incultes mais dotés de besoins culturels qu’une industrie des loisirs s’empresse de satisfaire à bon marché.

Outre la misère intellectuelle et culturelle, il faut aussi ajouter aux maux de ce monde le fanatisme politique et religieux : tout ce qui prétend être le fond des choses et s’appuyer sur un socle de vérités révélées absolument inébranlables qui fondent une communauté humaine purifiée de tous ses éléments indésirables soi-disant appelée à dominer le monde entier, ou, à défaut, c’est-à-dire, faute de forces suffisantes, tentée de s’abstraire de tout élément étranger en se fermant religieusement, culturellement et racialement.

Expansion hégémonique ou repli sur soi nationaliste-régionaliste, au fond, c’est du pareil au même.

L’impersonnel, auquel conduit une œuvre majeure, est une affaire autrement sérieuse qui touche paradoxalement à l’intime, au quant à soi de toute personne consciente qui découvre, dans le bouleversement de ses acquis et prérequis culturels, une modalité d’être inédite qui la touche au plus profond d’elle-même. 

S’y entrevoit, pour s’y jouer par intermittence, ce qui fonde l’humanité éprise de liberté et de vérité. Or, toute vérité - celle d’un lieu, d’un site, de la Heimat que chacun porte-transporte avec lui - ne peut se dire personnelle, c’est-à-dire propre à tout un chacun qu’à la condition d’être transcendantale.

Ce qui n’appartient qu’à toi n’est tel que parce qu’il appartient à tous et à toutes. Voilà la grande leçon que l’on retire lorsqu’enthousiasmés par une œuvre nous découvrons que nous ne sommes pas les seuls à être enthousiastes, tout en devant constater que chacun apporte sa touche personnelle en y mettant son grain de sel, plus ou moins gros, plus ou moins fin.

Les images, scènes et paysages ont en effet un air de famille mais cela s’arrête là. Le théâtre intérieur de tout un chacun appartient à une époque donnée, dépend d’une culture donnée à un moment donné, ce qui contribue à créer chez tous les auditeurs un panel de références communes, mais chacun y va de sa propre histoire qui nuance l’approche commune, et toute histoire est tissée de souvenirs singuliers mis en images et en mots au pluriel.

Souvenirs qui tous renvoient à un monde commun et à une époque vécue en contemporains. La boucle est bouclée. Il ne s’agit nullement d’un cercle vicieux, mais bel et bien vertueux. 

Indépassables, certaines œuvres peuvent l’être, non qu’il soit impossible de faire mieux en terme technique (virtuosité, vigueur de l’improvisation ou rigueur de la composition), mais parce qu’en elle c’est un absolu qui semble avoir été atteint.

Un absolu qui a toutes les apparences du bluff. Telle œuvre, en effet, est bluffante, en ce qu’elle donne à penser en l’écoutant que rien de mieux à ce jour et pour toujours ne peut être réalisé. Or, il appert que ce petit miracle se répète et qu’un nombre considérable d’œuvres de premier plan, dans tous les genres possibles et imaginables, touchent à l’absolu.

Etrange absolu que cet absolu qui se répète, se ramifie, incite au polythéisme esthétique, à l’éclectisme le plus débridé ! Il est en bien ainsi, chose que d’aucuns déplorent lorsqu’ils se réclament d’une chapelle et d’une esthétique qu’ils placent au-dessus de toutes les autres, sans parler des ânes bâtés des Traditions nationales qui, forts de leurs œillères, ne veulent ni voir ni entendre que d’autres humains, non contents de se réclamer d’autres traditions musicales, entendent même renouveler leur propre répertoire traditionnel voire innover.

La grande parade à l’universel hégémonique, c’est l’illusion individualiste du repli sur soi. Cultiver des traditions, ceci étant dit, n’a rien de déshonorant, particulièrement, si l’on appartient à un peuple qui a été opprimé des siècles durant par une grande puissance qui a voulu étouffer et même annihiler des expressions culturelles singulières, que l’on songe, entres autres exemples, pour se limiter à l’Europe, aux peuples baltes.

Certaines musiques, pour peu qu’elles s’ouvrent à des aires géographiques inattendues à la faveur de circonstances historiques favorable - flux commerciaux et migratoires, déplacement facilité des populations, radiodiffusion et musiques enregistrées fut un temps puis télévision et maintenant l’Internet - touchent à l’universel-singulier.

Il n’existe pas de meilleur exemple en la matière que le blues et ses avatars britanniques. Sans le blues boom anglais au vingtième siècle dès la fin des années cinquante et durant toute la décennie qui suivra, cette musique serait non seulement restée confinée aux USA mais elle n’aurait aussi pas passé la barrière raciale qui l’ostracisait en faisant d’elle une musique d’Afro-Américains que les « jeunes blancs » bien nés ne devaient surtout pas écouter.

Dans la perception anglaise se seront affrontés puis mélangés la tendance trad, pure imitation du style New Orleans, et des avatars inattendus que furent le skiffle et le folk qui incorporaient des influences clairement bluesy, jusqu’à ce que de jeunes musiciens anglais se lancent avec passion et une indéniable abnégation dans l’imitation créatrice des grands bluesmen que furent Muddy Waters, Elmore James, John Lee Hooker, BB King, Howling Wolf, Big Bill Broonzy, Robert Johnson et consorts.

Pour cela on ne remerciera jamais assez John Mayal, Alexis Corner, Eric Clapton, Jeff Beck, Van Morrison, les Rolling Stones, liste non exhaustive !

 

Jean-Michel Guyot

22 février 2019

 

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