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 Article publié le 1er juillet 2019.

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à Pascal Leray

 

Alfred Tulipe ressentit les premiers signes de la maladie qui allait le tuer la veille, je crois, du jour où le Temibile accosta. Nous étions à Brindisi. Je ne connaissais pas Alfred Tulipe. Je l’eusse connu s’il eût pris le soin de faire figurer son nom dans nos manuels de littérature. J’en transportais un dans mes bagages. Aucun passager, à ma connaissance, n’y était inscrit. Certes, je n’avais pas eu accès à cette liste ni au rôle. Mais j’avais beaucoup marché sur les ponts pendant ces six jours de cabotage. Avec le beau temps. Cela va sans dire. La côte rutilait au soleil. Je m’ennuyais. Je me nourrissais d’entrées et de desserts. Buvant peu, car je sais danser et même nager. On me connaissait maintenant.

Aussi, quand Alfred Tulipe se mit à vomir au bord de la piscine, je fus étreint par la même angoisse. J’étais en proie à une paralysie douloureuse pendant qu’on lui prodiguait les premiers soins. On l’emmena. Il disparut. Et tandis que je descendais la passerelle le brancard me dépassa et roula prestement vers le quai où l’attendait une ambulance toute blanche. Il disparut encore. J’atteignis le quai. Nous n’étions pas arrivés au bout de notre périple. Mais j’étais seul. Et c’était l’heure de déjeuner. Je me retrouvai bientôt attablé avec d’autres voyageurs que je ne connaissais pas mais donc je savais qu’ils n’entretenaient aucun lien avec la littérature. Je ne touchai pas au plat de résistance, ce dont personne ne s’étonna, car on me connaissait. Je parlais sans arrêt des trois jours que durerait encore la croisière, jusqu’à Naples, je crois. Puis retour à Paris. Je suis marié. À un mannequin taille XS. Chacun sa place ici bas. Je m’occupe, ce qui ne surprend personne.

Je retrouvai Alfred Tulipe à l’hôpital local. J’avais pris un taxi, car je ne connaissais pas Brindisi. Personne ne m’accompagnait. La voiture me déposa au bord d’une esplanade qui grouillait. L’employé du guichet me renseigna. Chambre 1954. L’année de ma naissance. Tout avait été troublant pendant cette traversée qui n’en était pas une, mais nous parlions de traversée en buvant nos apéritifs. La vision constante de la côte, de jour comme de nuit, m’avait rassuré. J’entretenais jalousement ce sentiment. Je n’en parlais donc pas. De quoi voulez-vous parler avec moi ? m’avait demandé Alfred Tulipe. Cette étrange question m’avait amené à penser qu’il en savait plus qu’il ne le disait aux autres.

« Et bien, dis-je, je n’ai pas de sujet de conversation préféré… En principe, je prends le train en marche… »

Ils rirent. Alfred Tulipe, qui cachait bien son jeu, ne prit pas de notes. J’étais loin de penser qu’il écrivait. Comment l’aurais-je deviné ? Aucun signe dans son comportement, et moins encore dans ses paroles. Personne ne le savait. Nous nous exposions à son intuition sans le savoir. Pour tout dire, il semblait bien que tout le monde s’en fichait. Il y avait peut-être d’autres écrivains parmi eux, mais aucun n’avait décroché un prix, sinon je l’aurais su. Et alors j’aurais engagé une autre conversation, celle-là même que j’aurais eue avec Alfred Tulipe si j’avais su. Puis il se sentit mal. Il était presque nu. Il vacillait doucement, se reflétant dans le bleu de la piscine. Quelqu’un le soutint. On se mit tout de suite à évoquer toutes sortes de malaises, selon leur nature. Mais ce n’était rien. Il s’épongea le front et regagna seul sa cabine. Il ne souhaitait pas que je l’accompagnasse. Je suis resté au bord de la piscine sans me décider à plonger. Les femmes sont chahuteuses.

Me voici à l’hôpital, dans un couloir, suivant scrupuleusement le déhanchement d’un corps qui ne porte pas grand-chose sur lui. La porte s’ouvre puis se referme.

« Oh ! Il ne fallait pas ! » s’écrie Alfred Tulipe sans réussir à se redresser. Autour de lui, les coussins se sont gonflés. Il est pâle et sans lèvres. Je pose le bouquet sur la table de chevet, je le couche car je n’ai pas pensé au pot. Alfred Tulipe en oublie aussitôt les fragrances. Il a l’air vaguement effrayé de quelqu’un qui sait qu’il va mourir. Le blanc des draps reçoit le soleil avec gourmandise.

« Il ne fallait pas… répète-t-il. Je n’ai pas l’habitude…

— Moi non plus… Les autres…

— Les autres… vraiment… ?

— Les autres m’ont demandé de vos nouvelles, alors j’ai pensé…

— Vous avez bien fait ! »

Il semble retourner à la vie en disant cela. Ce qui me tue un peu.

« Asseyez-vous… euh…

— Magloire… Julien Magloire… Je suis…

— Si ! Si ! Je vous reconnais… Nous étions…

— En effet ! »

Je ne le reconnais pas moi non plus. On dirait qu’il s’est vidé, comme un poisson sur l’étalage. Ses yeux se sont arrondis. Sa langue est enfin sortie du bocal de sa bouche. Les draps me paraissaient glaciaux maintenant. Mais le soleil trottait gaîment dans les plis. Plus d’une fois je m’étais posé la question : Voulez-vous mourir maintenant… ou plus tard ?

Alfred Tulipe, dont je ne savais pas encore qu’il s’adonnait régulièrement à l’écriture dans ce qu’elle a de plus noble et de moins intéressé, me regarda comme si je possédais le pouvoir de le retenir. Mais je n’étais pas celui qui l’avait empêché de dinguer dans la piscine au milieu des femmes en petites tenues. Je le lui dis.

« Ah ! Bon… Je croyais… Il me semblait… vous reconnaître…

— Non ! Non ! Je suis celui qui vous a proposé de vous raccompagner à votre cabine, mais…

— J’aime être seul dans ces moments-là ! »

Encore une exclamation qui redonnait de la vie à sa mort in progress. Il s’accrochait. Sans ma présence, à quoi se retiendrait-il de… ? Quelle chaleur de mon côté !

« Asseyez-vous donc… euh… Julien… »

Je le fis. Quelqu’un s’empressa de placer un coussin sous mes fesses. Je n’aime pas être seul, surtout quand quelqu’un s’en va. Je compris qu’il voulait me confier quelque obscur secret. Mais quel secret ne l’est pas ? Il ne me suppliait pas. Il m’invitait, étendant son mince bras dans ma direction, comme une femme propose ses doigts pour qu’on les honore d’une certaine dose de soumission. Je frémis. Je n’étais pas venu pour ça. La porte se referma encore. Ce sont ses personnages, pensai-je aussitôt. Ce diable d’homme écrit. Il cherche un éditeur…

« Mon ami, ânonna-t-il en laissant retomber son bras dans les plis figés de son futur linceul, je vous le confie : je n’ai jamais rien publié…

— Moi non plus…

— Ah… ? Vous aussi… ? »

Cette fois, ses yeux implorèrent ma connaissance de la douleur, mais sa bouche ne sut dire que

« Pourquoi… ? »

Il savait que je n’avais pas le désir de répondre à cette question fondamentale. Alors que lui brûlait de tout me dire. Il dit :

« Je suis têtu comme une mule. Et vous ?

— Non, ce n’est pas pour ça…

— Je ne vous demande pas de tout me dire, quand c’est moi-même qui veut tout avouer… »

Étrange procès que l’homme propose à l’inconnu qui ne le connaît pas…

« J’ai tout écrit là-dedans ! » s’exclama-t-il dans un dernier sursaut d’existence.

Et, comme je viens de le dire, il mourut.

*

Les feuillets qu’il me confia constituent en quelque sorte une nouvelle dans la nouvelle. Je ne peux pas m’y prendre autrement. Mais chacun, s’il me lit, pourra constater que le lien entre les deux parties est ténu, car Alfred Tulipe y conte, non pas les causes dont sa mort en hôpital est le sinistre effet, mais la raison pour laquelle il n’a jamais rien publié. Jugez-en vous-même :

*

« J’ai toujours voulu être écrivain. Aussi me suis-je donné les moyens d’y parvenir. J’ai étudié soigneusement tout ce qu’il est possible de savoir pour écrire à la hauteur de la littérature, étant entendu qu’en dehors de ce territoire clos, il n’est pas nécessaire d’en savoir trop. Dans cet état d’esprit, il va de soi que je n’avais pas l’intention de n’écrire que pour ma propre édification ; que j’ambitionnais clairement de convaincre ce monde restreint de la pertinence de mon choix d’existence. Vive la liberté ! m’écriai-je en me lançant dans la cohue, car c’en est une.

N’allez pas imaginer que je me crus publiable dès le premier essai. Je ne suis pas de ceux-là. Ma conscience en est une. Aussi écrivis-je maints essais avant de me déterminer. Enfin, au bout d’un temps dont je conserve la mesure (je ne sais pas pour quelles raisons), j’obtins de ma plume un récit construit exactement comme je l’avais conçu. Car ma démarche était intentionnelle. Souhaitant par-dessus tout être moderne, j’en avais imaginé le moyen. Et partant du fait incontestable que le classicisme ne cherche que l’objet et qu’il ne le trouve que dans la perfection (et non dans la pureté), je décidais, comme entrée en matière, et pour me faire connaître sans ambigüité, de concevoir un objet, narratif en l’occurrence, et de le détruire de la manière la plus moderne qui soit.

1. Certes, la première partie de ce projet plus que sensé est la plus facile à concevoir et à entreprendre. J’imaginais une histoire pleine de psychologie littéraire, je la contais avec un savant mélange d’écriture et de parole, et au moment même où elle prenait un sens, je mis en œuvre sa destruction.

2. Certes, la première partie de ce projet plus que sensé est la plus facile à concevoir et à entreprendre. J’imaginais une histoire pleine de psychologie littéraire, je la contais avec un savant mélange d’écriture et de parole, et au moment même où elle prenait un sens

JE MIS EN ŒUVRE SA DESTRUCTION

JE MIS EN ŒUVRE SA DESTRUCTION

JE MIS EN ŒUVRE SA DESTRUCTION

 

Celle-ci consistait à interrompre la série des évènements et autres péripéties. Comment ? Par quels nouveaux moyens ? Quelle invention était la mienne ? Ah ! je pourrais vous en parler ici avec pratique et conviction ! Cela ne fait pas de doute. C’est que j’ai vécu l’affaire. Une deuxième partie arrachée à mon imagination révoltée par les effets de perspective qui ne font apprécier le classicisme que parce qu’ils en facilitent la lecture et la compréhension. Ah !

(Attention : j’ai dit interruption, pas bifurcation.)

Mais je ne vais pas en dire plus. Il faudra lire l’ouvrage dans son entier, première et deuxième partie, pour comprendre la profondeur et l’importance de ma découverte.

Ce que fit l’éditrice à qui j’envoyai mon joyeux manuscrit. Elle ne tarda pas à répondre :

« Quel gâchis ! m’écrivit-elle. Et pourtant, que tout cela commençait bien ! On était accroché par cette histoire, fasciné par ses personnages. Et quelle écriture ! On ne peut pas être plus proche du lecteur qui n’est plus, comme vous le savez puisque vous écrivez, sujet à trop de goût et de connaissance pour avoir maintenant accès aux œuvres anciennes. Mais qu’avons-nous à faire de ce qui n’a plus même d’existence ? Vous avez parfaitement réussi la première partie de votre roman. Tout le monde vous le dira ! (C’est moi qui souligne)

 » Alors comment expliquer le ratage complet de la deuxième partie ? Rien ne l’explique mieux que votre incapacité à écrire un roman digne de ce nom (Je souligne encore). Vous vous êtes perdu en chemin parce que vous manquez de ce talent rare qui consiste non seulement à aller au bout de l’entreprise romanesque mais aussi et surtout à bien concevoir les tenons et les mortaises de l’ouvrage. Votre deuxième partie est un cache-misère.

 » Aussi, je suis au regret de … etc. »

 

Comment réagir à une pareille insulte ? Mettez-vous à ma place. J’avais inventé ! J’avais peut-être du génie ! Et cette… cette… éditrice me retournait sa médiocrité intellectuelle et artistique, pour ne pas dire littéraire, et en des termes qui… Ah ! Mais à quoi bon lui expliquer ? Elle ne comprendrait pas de toute façon. Ce serait du temps perdu avec une… une… Et puis me revenait-il de mettre noir sur blanc la théorie parfaitement cohérente qui expliquait ma destruction au moyen d’une interruption de la série ? D’autant que cette série n’avait d’autres charmes que ceux que j’avais empruntés pour la cause et qu’ils appartenaient à la médiocrité même que recherchait, pour publication, cette… cette… ?

Je n’y ai pas pensé deux jours. Pas même un. Il ne se passa pas une heure. Et je me remis à l’ouvrage. Oh ! pas pour arrondir les angles de ma savante destruction ! Car où trouver la force de cette insupportable humiliation ? Non ! J’avais mon idée pour réduire cette… cette… à ce qu’elle était : une éditrice des pires cochonneries que l’écriture contemporaine peut produire en ces temps de disette mentale. Un de mes amis écrivains (qui publie) à écrit ce slogan véritable : « Ici, peu de schizos, beaucoup de paranos et surtout, énormément de cons ! » Je ne me souviens pas s’il ponctuait dans l’exclamation ou autrement. Peu importe. Il ponctuait, voilà tout. Tout le monde finit par ponctuer. Alors moi aussi je ponctue.

Et fort de cette détermination inébranlable, je me mis à l’ouvrage, ou plutôt, je m’y remis. Et je conçus alors, intrigue et écriture réunis, une deuxième partie qui s’emboîtait parfaitement avec la première, le tout formant un de ces romans que le commun des mortels arrache aux rayons flambant neuf de la librairie. La réponse à ce nouvel envoi ne se fit pas attendre :

 

« Je retire tout ce que je vous ai écrit ! Vous êtes génial ! Je publie ! Vous êtes avec moi ! Ci-joint le contrat. »

 

Que croyez-vous que je fis, mon cher Julien (Tiens, il me connaissait…) ? Vous savez maintenant pourquoi je n’ai jamais rien publié. »

*

C’est ce que je devrais faire, mon cher Alfred, mais je suis moi.

 

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