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Un sac en croco sans doublure
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 Article publié le 3 novembre 2019.

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En ce milieu janvier, l’été australien n’est pas encore à son plein mais déjà les vêtements sont devenus plus légers. Deux mois auparavant, seul un pull enfilé le soir protégeait des rigueurs de la saison froide. L’équipe de tournage n’aurait pu travailler quand l’astre chaud est à son zénith, sous peine de fondre… non littéralement ; pour corser le plaisir, le soir voit une nuée de moustiques envahir ce coin de marigot. Exceptionnellement le réalisateur a eu l’autorisation de le pulvériser en une seule passe d’une avionnette, deux heures avant le premier Action. On tourne ! C’est donc logiquement au matin, peu après le lever de monsieur le soleil, que s’est mis en place le groupe restreint de douze personnes.
Et pourtant le budget pour ce très court métrage publicitaire voisinait avec le chiffre trois suivit de…six zéros ! Dollars australiens ou pas, la somme était rondelette pour deux minutes de pellicule.
La mise au point de Silicrok en atelier, puis les essais sur un plan d’eau près de la ville, sans oublier la conception même de l’engin, les innombrables dessins, plans, enfin la fabrication, ont doublé le devis prévu. Il a fallu fabriquer des moules spéciaux pour y couler une silicone venue des États-Unis. Mais petit à petit le monstre est né.
Silicrok, un crocodile plus vrai que nature. Une bestiasse impressionnante qui flirte avec les huit mètres de longueur. Si complexe que les mécanismes dont elle est pourvue ont donné un mal de crâne à tout un bureau d’ingénieurs. Il est prévu par la suite que cette merveille sera louée pour d’autres films et qu’elle deviendra aussi la principale attraction d’un nouveau parc d’attractions aquatiques. Hé hé, pourquoi ne pas associer une bonne action avec la sécurité d’en tirer également de substantiels bénéfices ?
Il n’y a pas de problème d’argent. La société protectrice des animaux qui a commandité le court métrage est prête pour accorder une rallonge si nécessaire. Des centaines de milliers de donateurs versent leurs oboles à la vue de la souffrance des animaux. Beaucoup d’entre eux ne lâcheraient pas un kopeck pour celle des hommes ! Ce film doit avoir un impact sur les femmes du monde entier. Il faut une fois pour toutes que la peau des animaux cesse d’être exhibée comme un symbole de richesse. Que la cruauté humaine envers ces autres habitants de notre belle Terre soit interdite, abolie définitivement. Qu’ils soient à plumes ou à peau, ce sont des créatures du bon Dieu et il convient de les respecter. Il faut donner aussi une image particulière aux huppées achetant un sac en croco… celle que l’animal en question pourrait un jour se venger !
Plusieurs scénarios ont été envisagés. Certains proposaient des scènes de dépeçage avec force hémoglobine giclant, soubresauts d’animaux agonisants mais finalement une option encore plus impactante fut retenue. Celle d’une jeune femme imprudente et inconsciente du danger se faisant attaquer par une grosse bêbête qui l’emporterait sous l’eau pour la dévorer. Peu après qu’elle eut disparu, un beau sac en croco remonterait à la surface…
Hors l’épouvantable vision provoquée par la tragédie, tous les défenseurs des animaux, madame Bardot comprise, pourraient crier leur joie en un " Parfait, elle l’a bien mérité ! " Les six techniciens chargés du fonctionnement de Silicrok, le metteur en scène, la maquilleuse, les deux caméramans et une des deux actrices se foutent éperdument du gente animal. Seule la fin de mois compte, et ce film tourné en moins de trois jours rapportera gros. Hannah Bickerman, la jeune starlette montante du cinéma australien, quant à elle affiche fièrement ses idées défenderesses de dame nature. Certaines mauvaises langues racontent qu’il n’y a là qu’une forme d’opportunisme, que ce vent récent est un bon porteur et qu’il va apporter une bonne publicité à peu de frais pour la jeune starlette. Attention, Hannah touchera malgré tout un confortable cachet.
Pour montrer sa bravoure elle a refusé une doublure qui, éventuellement, aurait pu recevoir un mauvais coup à sa place. Enfin, si peu de risques au tournage que cela aurait été ridicule. Le coin choisi était autrefois renommé pour la densité des sauriens de belle taille qui le peuplaient. Après une chasse intensive, ils avaient prudemment fuit ce territoire aujourd’hui calme. Les rares habitants des environs ou des passionnées viennent ici observer la nature, notamment les millions d’oiseaux migrateurs qui couvrent parfois certains marécages. Les bovins s’y abreuvent aussi en été quand la nappe phréatique baisse jusqu’à provoquer la sécheresse de nombreux points d’eau.
Tout est parfait, mais monsieur le réalisateur n’est pas content. L’approche du crocodile mécanique, en arrière plan des deux femmes se photographiant au bord de l’eau, ne parait pas naturelle. On recommence, certainement pour la dernière prise. A plus de cinquante mètres et cachée par un petit monticule l’équipe de techniciens attend l’ordre pour envoyer Silicrok. L’un d’eux a déjà sa télécommande en main.
-L’attaque. Huitième et j’espère dernière. Action !
Sur le bord en pente douce, Hannah recule en souriant au petit oiseau qui va sortir de l’appareil photo de son amie. Elle n’est plus qu’à deux mètres du bord quand, comme prévu, le monstre attaque, saisit une Hannah hurlante, puis disparaît. Le tout en cinq secondes.
-Parfait ! Excellent !
A une cinquantaine de mètres un homme se lève en criant.
-Hannah, tu es tombée au bouillon ? Il faudra recommencer, ce foutu Silicrok déconne encore.

 

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