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 Article publié le 16 février 2020.

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Ton ouvrage est loin d’être parfait, mon cher.

Il y des coulures qui te font une chevelure qui s’enroule autour de tes mots souriants.

Ton ouvrage frémit, s’ouvre aux vives coulures, vibre d’allant. Coulures et couleurs emmènent l’ouvrage jusqu’aux portes des Enfers.

Elles finissent par former une chevelure digne d’un autoportrait de Dürer. L’espace de quelques instants, tu revisites l’histoire de la peinture ; Jackson Pollock s’invite dans une toile de Cranach, et tu suis le mouvement. Tes mains enchaînent les maladresses, tissent des liens ténus entre des pigments, des figures, des ombres et des lumières.

Pour un peu, tu abandonnerais en rêve ta peinture pour une saine littérature, mais le réveil n’est jamais rude : tu te sais tissé de mots, tu sais, par ailleurs, dans l’ailleurs, que tes mots frémissent d’images, ne se donnent tels que pour visiter l’en-deçà des images, soit la source invisible-inaudible qui court dans tes mains.

Tes mains, ce faisant, ne traduisent rien, ne se font l’écho d’aucun signe avant-coureur, pas plus qu’elles ne se plongent dans un passé révolu condamné aux mythologies et à leurs fables. Elles accompagnent un mouvement en profondeur qui sourd à la surface des choses que tu touches et qui te touchent.

Libre à toi alors d’entrer en résonance avec ce mouvement, sans pour autant jamais prétendre en rendre compte de manière exhaustive. Les correspondances, arbitraires et toujours aléatoires, s’enchaîneraient si bien, si tu croyais une seule seconde à cet influx nerveux. Tu comptes sur tes dix doigts les moments de grâce qui abondent. Ton arithmétique se limite à cet horizon arborescent.

Des mots sur la langue au bout des doigts, c’est le long de cette corde raide que tu jalonnes tes joutes éphémères. Cette corde de longueur indéfinie n’a rien d’une chaîne destinée à enchaîner le regard, à fasciner les auditoires muets dans des salles surchauffées.

Ta navigation sans route maritime préétablie, sans portulan, sans équipage ne pose aucun chaînon sur le fond des mers. La corde à sauter de ta faconde tient dans la main des dieux, tu en ignores et le commencement et la fin, tu te contentes de bondir par-dessus en maintenant l’allure vive qui te caractérise, car, tu ne t’y trompes pas, tu cours sans cesse.

Au royaume des frustrés, l’amertume est une reine sans couronne. Un sang bleu ne court pas dans tes veines. Tu n’appartiens pas à cette engeance maligne qui peste à longueur de journée contre son sort, mais tu le reconnais bien volontiers : le malheur est roi en ce monde, aussi, chaque action, chaque prise de parole, dans la modestie des jours, se doit, selon toi, d’aller dans le sens d’un sourire, d’une conciliation, d’une réconciliation, d’un but, même modeste, à atteindre en commun en fédérant le plus de bonnes volontés possibles.

Ce n’est pas que tu manques foncièrement d’énergie, et surtout, surtout tu ne regardes jamais à la dépense, tu ne ménages jamais ta peine, mais, l’âge venant, tu tentes par tous les moyens d’orienter tes dépenses non pas vers ce qui est utile et agréable mais vers ce qui te paraît susceptible en ce monde d’abolir les frontières, les barrières mentales, les a priori qui fonctionnent comme autant de seuils infranchissables.

C’est vrai que, vues de loin, par-dessus les remparts, les maisons sont belles, les jardins bien entretenus, les gens presque souriants. Cette beauté bien ordonnée grouille de haine à ton endroit, tu le sais.

De temps à autre, pendant les périodes de grande tension, des roquettes s’envolent et viennent se fracasser sur un de tes champs. Parfois même, c’est une maison qui est touchée voire détruite.

La paix se fait attendre. La paix ne peut attendre.

C’est dans cette tension tentaculaire que tu te débats. Tous tes muscles se tendent, mais tu n’es pas déchiré pour autant, tant s’en faut. Faire de toi un monde en t’alignant sur toutes les positions possibles en absorbant toutes les opinions, tous les discours, toutes les idéologies anciennes ou nouvelles, recyclées ou apparemment inédites, voilà qui t’absenterait à toi-même, semant la confusion en toi et autour de toi.

Le juste partage des eaux te sauve de cette tentation qui passe tes forces, et de loin. Planté sur ton petit bout de terre, tu es bien conscient que d’autres territoires entrent en résonance avec le tien. Il te faut avoir l’oreille fine pour capter le moindre frémissement. Ton âme, si l’on peut dire, est invariablement côtière. Tu es un littoral à toi tout seul, bien que tu résides loin des côtes, et quand ta parole tutoie les cimes neigeuses, c’est toujours à la plaine que tu penses. Il en résulte, bien sûr, quelques désagréments.

T’en tenir à une seule parole est impossible, car tout se tient.

Ton ubiquité n’a rien d’une façade richement illustrée. Tu virevoltes tout en maintenant vive la capillarité souterraine de ton Dire qui s’alimente à toutes les sources visibles et invisibles qui courent sous la surface des terres.

L’arbre en majesté n’est jamais isolé, il ne trône pas dans la forêt, il vit et s’étend et pousse en communiquant constamment avec les autres essences.

Un instant, tu te retournes sur ton passé. Tu revois la mer, tu replonges enfant dans la calanque en compagnie de ton père et de son meilleur ami. Marseille rime avec soleil. Tu aimes de tout ton cœur cette ville solaire, et plus encore tes nages dans les eaux violacées des calanques.

Améthystes des mers, les oursins, et que vif est l’air que tu empoignes à pleins poumons, lorsque tu remontes à la surface pour reprendre ta respiration !

Le monde, dans ces moments-là, se suffit à lui-même. Il te porte, les vagues ballottent ton corps, tu t’enfonces à la brasse dans des eaux plus profondes, le soleil y scintille à la surface des eaux.

Tu aimes ces moments d’allégresse où l’espace qui t’accueille le temps d’une nage en plongée t’offre toutes ses dimensions. Avec ton masque et ton tuba, tu nages en sous l’eau de rocher en rocher, foulant de temps à autre, un bref instant, le sable frais qui se soulève puis retombe mollement, mais déjà tu es un peu plus loin.

On dirait que la mer ne fait jamais assez de vagues. Cela finit par faire des vagues et par se savoir. Les esprits chagrins s’en saisissent et s’en émeuvent outre mesure, ajoutant ainsi à la confusion générale qui prévaut en ces temps troublés.

Tu pars alors dans l’intérieur des terres.

Tu as soif de garrigue. Les genêts en fleur tutoient la brise marine. La mer n’est jamais loin. Ici voit fleurir l’alors. Les temporalités se brouillent, et c’est bien ainsi.

Sourcier à tes heures, tu marches de longues heures dans les solitudes. Partout frémissent des sources invisibles. Redescendu au village le plus proche, tu t’enchantes à la vue d’une fontaine bien vivante.

Mais te voici maintenant à nouveau en pleine forêt, à mille dieux des temps passés.

La sylve lutte pied à pied contre la chaleur devenue étouffante.

Quelque jour, ton combat s’arrêtera là.

L’image du flambeau à transmettre aux générations futures serait bien mal venue en de telles circonstances. Une lance d’incendie ferait tout aussi mal l’affaire.

Combattre l’eau par le feu, oui, bien sûr, et inversement.

Il te faudrait être un dieu pour cela.

Tes poèmes lunaires, quoiqu’ils disent, reflètent les levers et les couchers de soleil, ses ardeurs invincibles, sa douce lumière aussi sous une treille une certaine fin d’après-midi d’été dans les Cévennes, et jusqu’à ces nuits claires les jours de pleine lune.

Au soleil de midi, la flèche de la petite église a fière allure. Tu lui préfères tout de même le chant des Elfes. Esprits de la forêt rejaillissent sur toi.

Etoiles, les nuits d’hiver, se chargent de givre et bois craque vivement dans le feu, dans le froid.

Tes mains dans la terre grasse plantent et replantent toujours les mêmes vieilles graines. Le printemps venu, elles se refont une jeunesse, poussent et poussent tant et si bien qu’un nouveau monde peu à peu éclot.

Un grain de folie traverse le ciel nocturne, une étoile filante fleurit un court instant, et tout reste encore à dire, après qu’elle est passée dans ton champ de vision. 

Erratique jamais le chant des étoiles ni non plus celui des oiseaux.

Ainsi va.

De cycle en cycle, tu arpentes ton petit bout d’univers à taille inhumaine.

Ne te formalise pas, s’il t’arrive de croiser sur ta route quelques géants prompts à fustiger les étoiles parce qu’ils les trouvent décidément trop lointaines.

 

Jean-Michel Guyot

24 janvier 2020

 

 

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