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Romans de Patrick CINTAS
Tarzan VII

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 Article publié le 26 juillet 2020.

oOo

roman de l’été 2020

in [caNNibales]

Patrick Cintas

Tarzan VII

©patrick cintas
https://www.lechasseurabstrait.com/revue/spip.php?rubrique1018
caNNibales - 2ème édition - Dépôt légal février 2020
ISBN 978-2-491782-12-2 - EAN 9782491782122

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Chapitre premier
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
Chapitre XIX
Chapitre XX
Chapitre XXI
Chapitre XXII
Chapitre XXIII
Chapitre XXIV
Chapitre XXV

 

Chapitre premier

Tarzan VII était assis sous le porche de sa cabane. L’homme était seul depuis longtemps. Les palmes avaient jauni, voire noirci. Jane perçut tout de suite cette odeur de moisi et m’en parla à l’oreille. Aucun chimpanzé ne nous accueillit. Le sol, autour de l’arbre dans lequel était construite la cabane, était couvert de plantes vivaces, sans fleurs ni souci de décoration ou simplement de sens pratique. Heureusement, nous étions solidement chaussés. Jane me parla d’un serpent, puis d’une scolopendre. Elle s’exprimait à voix basse tout contre moi. Nous dûmes nous approcher fort près pour constater que Tarzan était nu et qu’il bandait.

Jane me retenait par une manche. De l’autre côté, mon lourd Mannlicher meurtrissait mon épaule. Des insectes couraient, pas pressés d’arriver à notre hauteur, puis nous observant comme si nous amenions de la chair fraîche, comme si nous étions cette chair fraîche. Jane les chassa de la pointe de son bâton. Elle se pencha encore sur mon épaule valide.

« Nous sommes indiscrets, dit-elle doucement. Ce que fait un homme seul ne nous regarde pas…

— Il ne fait rien… Il est assis dans un grand fauteuil de bambou. Le fauteuil est couvert d’une toile de parachute. Je reconnais cette soie. J’ai été…

— Chut ! Il nous regarde ! »

En effet, Tarzan s’était redressé, les mains empoignant les accoudoirs. Le fauteuil craquait sous lui. Sa bedaine couvrit presque entièrement le pénis, ne laissant apparaître, sous un nombril poilu, que le gland violacé et fort bien lubrifié.

« Tarzan vivre seul ! » grogna-t-il en se levant.

Le pénis vibra dans l’air moite de cette jungle inhospitalière. Tarzan ne fit rien pour cacher sa formidable érection. Nous lui devions une explication.

« Nous sommes perdus ! m’écriai-je. Nous avons fait naufrage…

— Hier beaucoup de vent, dit Tarzan. Arbres arrachés. Animaux emportés. Toit de Tarzan envolé. Moi comprendre.

— Nous vous aiderons à reconstruire votre toit, » proposa Jane qui n’avait plus peur.

Tarzan montra l’ascenseur écrasé au pied de l’arbre.

« Éléphants fuir. Tarzan vouloir descendre, mais Tarzan vieux.

— Vous n’utilisez plus les lianes ? » demandai-je sans réfléchir.

Tarzan éclata de rire, les mains sur ses hanches grasses. Le pénis battait la mesure de sa joie. Il nous lança une liane sans cesser de s’amuser de notre désarroi.

« Jane pas pouvoir monter, dis-je en tâtant le biceps de ma jeune compagne. Elle trop femme pour monter. Chris monter…

— Qui est Chris ? » grogna Tarzan, prêt à bondir malgré les ans.

Je suis Chris Crasse, explorateur pour le compte de l’industrie minière, détail que je cachai à Tarzan. Nous n’avions pas prévu de traverser le Mangana, royaume aujourd’hui réservé aux études sur l’animalité de l’homme dont mon amie Jane Poitrine est la plus fameuse théoricienne. Notre mission consistait à explorer une contrée réputée riche en draconium, élément dont je suis un spécialiste reconnu. Maintenant que le bateau avait chaviré et qu’il n’était plus question que de revenir à la civilisation avec le moins de traumatismes possible, je me demandais pourquoi la Compagnie qui m’employait avait insisté pour que cette scientifique m’accompagnât. Comme prévu, j’étais tombé sous son charme et la question de sa présence au sein d’une équipe de géologues avait très vite cessé de se poser. Il faut dire que la garce était d’une beauté à condamner sa proie à une soumission parfaitement sexuelle. C’était la première fois de ma vie qu’une pareille chance m’arrivait. Mon cerveau ne voulait pas la laisser passer. Et j’avais ordonné à mes équipiers de ne pas aborder la question de l’animalité de l’homme dans un contexte purement minier. Mais tout ceci n’avait plus d’importance, car seuls Jane et moi avions survécu au naufrage. Le fleuve s’était déchaîné pour œuvrer en faveur d’un accouplement qui, depuis dix jours, envahissait ma sombre faculté de l’imaginer. Cependant, Jane n’avait pas cédé aux signes trop spectaculaires de mon obsession. Et c’était elle qui avait décidé du chemin à prendre. Nous ne marchions que la nuit, sous un ciel étoilé comme je n’en avais jamais observé. J’avais conscience qu’elle savait où elle allait, mais je n’en parlais pas, me soulageant dans les fougères géantes.

Maintenant, Tarzan avait enfilé un slip, ce qui donnait à son érection un aspect encore plus formidable. Jane s’était débarbouillée dehors sous une douche improvisée pendant que j’entretenais Tarzan de mes intentions. Il avait entendu parler du draconium et ne cessait pas de s’étonner que l’homme civilisé eût enfin trouvé le moyen de doubler l’espérance de vie.

« Tarzan vouloir mourir à l’heure, déclara-t-il en s’amusant de ma naïveté. Draconium servir aux Mangani et eux mourir. Tous mourir ! Draconium rendre impuissant. »

Il plongea alors sa grosse main dans son slip et en sortit son imposant pénis. Il le secoua comme un marchand agite sous votre nez l’objet de la transaction. Jane revint à ce moment-là. J’étais à deux doigts de saisir cet objet. Mais qu’en aurais-je fait ?

« L’eau est bonne ! s’écria-t-elle.

— Eau toujours bonne après tempête. Tarzan admirer corps de Jane sous la douche. Jane pouvoir admirer érection.

— J’en suis flattée, roucoula Jane. Chris, prenez donc le temps de vous doucher… »

Je sortis. L’eau était peut-être bonne, mais elle était jaunâtre et peuplée de larves noires et nerveuses. Près de cette douche sauvage, Jane avait abandonné ses habits d’exploratrice. Je ne m’étais même pas rendu compte qu’elle était revenue sans rien sur la peau. Je me déshabillai en vitesse et passai sous l’eau. Il n’était pas désagréable de se laver. Mes vêtements sentaient l’homme mort. Tarzan avait reniflé cette odeur avec une espèce d’épouvante. Il n’était pas mécontent d’en être enfin débarrassé. C’est alors que j’aperçus une ombre. C’était une femme vêtue d’une ample robe rouge sang. Elle s’empara de nos habits et disparut, sans doute pour les jeter dans le fleuve ou y mettre le feu. Je n’avais pas vu Tarzan communiquer avec elle. Il ne vivait pas seul. Je confectionnai un slip provisoire avec une feuille de monstera arrachée à ce qui restait de la toiture et revint dans la cabane où Jane se livrait à ses thèses, couvertes cette fois d’une robe semblable à celle que j’avais observée sur la sauvage compagne de Tarzan. Et ce furent mes premiers mots :

« Tarzan ne vit pas seul… »

Jane interrompit son cours magistral. Tarzan siffla doucement. Maoni entra. Elle n’était plus pressée maintenant. Elle se déplaçait avec une certaine majesté. Une pareille beauté noire ne pouvait que me fasciner. Je lus dans le regard de Jane qu’elle n’était pas mécontente de mon nouveau choix. Il se passerait quelque chose de dangereux entre Tarzan et moi, tôt ou tard. Mais pour l’heure, Tarzan riait de mon slip. Maoni me l’arracha en riant et me tendit aussitôt un pagne fait d’une espèce de dentelle noire que je m’empressai d’enfiler. Tarzan apprécia à sa façon :

« Chris bien bander lui aussi. Deux hommes, deux femmes. C’est bon. Sinon hommes se battre. Et femme épouser le vainqueur. Très mauvais ! »

En même temps, il caressait mon Mannlicher. Mais ses ongles rayaient la surface de la crosse chaque fois que la main, revenant du canon, en explorait les étranges gravures. Le visage de Tarzan s’assombrissait. Il allait m’expliquer le sens de ces gravures. Je dois préciser maintenant que Jane me confia ce fusil au premier jour de notre voyage. Et je n’avais exigé d’elle aucune explication concernant ces gravures. Il s’agissait d’arabesques sans aucune représentation ni écriture. Chaque fois que j’avais épaulé, j’avais senti cette caresse sur ma joue et je m’en étais inquiété. Jane m’avait conduit ici, en plein cœur du Mangana, royaume de Tarzan l’homme animal. Et je la soupçonnais maintenant d’avoir provoqué le naufrage de notre bateau. Mais en quoi un spécialiste du draconium pouvait lui être utile ? C’est tout l’objet de ce simple récit qui passera pour un des meilleurs du genre si c’est vraiment l’aventure qui conditionna sa fin tragique.

Chapitre II

Le dernier épisode intéressant de mon existence commençait avec des questions à résoudre : Jane m’avait-elle volontairement mis sur la piste de Tarzan au prix d’un effroyable crime de sang ? Qu’est-ce que ma connaissance du draconium avait à voir avec ses propres recherches ? Et quel était le rapport qui l’unissait à Tarzan par l’intermédiaire de ce fusil dont la crosse était gravée de signes apparemment abstraits et dépourvus de sens ?

Qu’elle s’appelât Jane était déjà étrange, mais Tarzan n’avait pas relevé la coïncidence. Il faut dire qu’il était le septième du nom. Jane et Korak n’étaient que de lointains ancêtres. Pouvais-je moi-même remonter sept générations de Crasse pour m’attacher à un personnage, fût-il de toute beauté, ou générateur de hautes pensées, et le retrouver au moindre signe de ressemblance pour en faire un sujet de conversation avec des étrangers ? La réponse est non. Le mot Jane n’avait aucun sens particulier pour Tarzan. Et Maoni ne pouvait être qu’une concubine vouée au plaisir, car toute la descendance de Tarzan premier était blanche de peau. Celle de Tarzan VII contrastait toujours avec le milieu qu’il occupait encore pour y régner en maître. Cependant, son palais de bambou et de palmes était dans un triste état. On ne l’y eût rencontré, on aurait pensé à une ruine inhabitable et sans charme. Mais le toit avait été arraché dix jours plus tôt. Les frères de Maoni, charpentiers de renom, tardaient à venir. Maoni, esprit pratique, avait improvisé un abri avec ce qu’elle avait pu récupérer et surtout remonter à cette hauteur, sans éléphant pour tirer sur la liane motrice. Elle me montra la poulie par terre dans les ronciers. Même avec un éléphant, il était désormais impossible de se servir de l’ascenseur qui n’avait pas souffert de la tempête. Il semblait attendre au pied de l’arbre et sa liane avait l’air d’un long serpent crevé dont la tête se perdait dans les mauvaises herbes.

Maoni me montra aussi le tambour. Elle connaissait le code. Il était bien utile depuis que Tarzan avait perdu sa belle voix. Mais les éléphants ne comprenaient pas le tambour, pas plus que les autres animaux. Ils avaient peut-être même oublié les modulations signifiantes de la voix de Tarzan. Les animaux ont la mémoire courte. Cela, Maoni le savait. Et elle avait appris à jouer du tambour pour ne pas rompre totalement les liens qui l’unissaient à la grande tribu des Mangani. Moi aussi je pouvais apprendre à en jouer. Son vocabulaire se limitait à l’essentiel. Pour les détails, il fallait se rencontrer et parler, mais Tarzan avait pris goût à la solitude, désespérant de continuer la lignée des Tarzan dans la peau parfaitement blanche qui l’avait initiée. Maoni avait même consulté le sorcier pour avoir la peau blanche, mais on l’avait traitée de raciste et Tarzan, mis au courant, en avait conçu une si grande tristesse qu’il ne s’était pas lavé pendant un an. Ensuite, il avait tout laissé aller à vau-l’eau, jusqu’à la triste situation que je pouvais constater. Elle me tenait la main et la guidait de temps en temps sur ses cicatrices. Tarzan la battait. Lui aussi lui reprochait d’être raciste. Enfin, elle me parla de Jane :

« Jane bien blanche. On voit qu’elle n’a pas subi d’outrages. Tarzan en est amoureux. Ce n’est pas Jane qu’il aime, mais sa peau. N’est-ce pas qu’il est raciste ? »

Voilà comment on se laisse entraîner dans les affaires des autres. Mais je ne résistai pas. À vrai dire, je n’avais jamais fait l’amour à une Noire. Et j’en avais maintenant une terrible envie. Je n’étais pas amoureux moi non plus. Tarzan avait raison : deux hommes = deux femmes. Mais il avait tort sur un point : les deux hommes n’étaient pas amoureux. Tarzan réagissait en monarque, ce qui peut se comprendre après tout. Et j’avais un intense besoin de satisfaire ma curiosité. Jane aussi était motivée par la curiosité, ou plutôt par un appétit scientifique sans limites. Elle était capable du pire pour arriver à ses fins. N’avait-elle pas assassiné mes compagnons ? Je n’en savais rien, au fait.

Par contre, Maoni me parut amoureuse de Tarzan. Elle ne l’était pas de moi. Et je savais qu’une tentative de la séduire tournerait aussi mal que tout ce qui avait tourné depuis le début de cette aventure. J’étais condamné à demeurer un confident impuissant, ce qui augmentait considérablement le désir que j’avais de la posséder pour jouir de sa peau et de ce qu’elle contient de mythes ancestraux et mystérieux. Pendant que Jane se donnait à Tarzan et que Tarzan tentait de négocier l’usage du préservatif, Maoni se découvrait à moi. Mais en quoi pouvais-je lui être utile ? Je n’en savais pas plus sur la pigmentation que son effroyable sorcier coiffé d’un crâne de python ou de panthère.

« Pourquoi ne pas m’amener dans ton village ? proposai-je avec l’idée que si mon projet ne consistait qu’à posséder un corps noir, j’y trouverais une créature moins problématique que Maoni.

— Je ne connais pas le chemin ! s’écria-t-elle. Tarzan me bande les yeux. Il me les crèverait si je tentais de voir.

— Il est si cruel que ça ? Pourtant, il a l’air si…

— …civilisé ? Il l’est ! Mais je ne dois pas savoir.

— Pourquoi !

— Parce que je retournerais au village !

— Mais il reviendrait vous chercher ! Et Dieu sait quel châtiment il vous infligerait !

— Dieu le sait ! Dieu le sait ! »

Elle fondit en larmes. Elle était brûlante. Je la serrai contre moi.

« Elle fera un enfant à Tarzan, murmura-t-elle. Et puis elle s’en ira pour raconter son aventure à ses semblables. Mais vous, vous resterez… »

Était-ce une prédiction ? Je me détachai d’elle. La pluie se remit à tomber. Comme Jane et Tarzan étaient à l’abri et que cet abri n’était conçu que pour deux, nous demeurâmes sous la pluie, têtes penchées sur nos genoux, méditant en silence, moi le plaisir à prendre et elle je ne savais quel sinistre projet où Jane trouvait la mort avant d’avoir conçu le futur Tarzan qui perpétuerait la race.

Jane prenait-elle ses « précautions », comme elle disait. Si j’étais bien informé, elle ne souhaitait pas achever son existence à la tête d’une tribu familiale. Mais n’était-elle pas celle qui œuvrait pour posséder la science que Tarzan contenait tout entière ? À ce point de sa réflexion, n’envisageait-elle pas déjà de concevoir cet enfant légataire ? Maoni tournait la tête de temps en temps pour observer la rapide croissance de la graine qu’elle avait semée en moi. Après tout, si Jane était la meurtrière que je croyais, pourquoi retiendrais-je mon propre bras à l’heure de rendre à chacun son bien le plus rêvé ? Je me transformais lentement en instrument. Il en est toujours ainsi au sein de l’aventure. On commence par aller où il n’était pas question de mettre les pieds et une fois qu’on y est, on trouve la complicité nécessaire à un juste dénouement. Maoni avait le plus beau visage que j’avais jamais vu d’aussi près. L’eau ruisselait sur cette peau noire. J’eus le désir, non pas de la lécher avec ma langue, mais d’y promener le gland de mon pénis pour finalement le plonger dans cette bouche qui m’avait tout dit, si bien sûr j’avais tout compris.

Chapitre III

Tarzan remplit les poches de Jane de petits cailloux blancs. Cette robe traditionnelle mangana avait une poche cousue sur le devant. Les femmes étaient censées y mettre tout ce dont l’homme peut avoir besoin dans la journée. Maoni m’en dit long sur les exigences des hommes de sa tribu. On ne pouvait pas mieux réduire la femme à l’esclavage, ce qui ne manqua pas de me faire rêver. Maoni devinait le fond de ma pensée. Elle finit par me faire observer que j’avais la peau blanche comme Tarzan, bien qu’étant de faible constitution. Je ne répondis pas à cette critique, pressentant une dispute. Tarzan m’aurait alors conseillé la violence ou l’aurait appliquée lui-même sur cette peau hautement désirable du point de vue de la nouveauté. Il fit taire Maoni dont la voix commençait à s’élever au-dessus de la sienne. Elle se réfugia aussitôt dans mon giron.

Jane avait émis le désir de se promener dans la forêt environnante. Les chemins étaient de nouveau secs, si tant est qu’on pût parler de sec à propos d’une jungle qui suintait constamment comme la peau d’un sportif dans l’effort.

« Chemins pas chemins, dit Tarzan pour exprimer sa réprobation. Jane bonnes jambes, mais chemin marcher plus vite que Jane. Chemin toujours devant. Et Jane plus savoir où aller. »

D’où l’idée des petits cailloux blancs qu’il empruntait à notre culture. J’ignorais si les Mangani avaient un Petit-Poucet pour leur montrer le chemin, eux qui avaient besoin d’un tambour depuis que Tarzan avait perdu sa voix de stentor, ou depuis qu’il refusait de s’en servir. Allez savoir ! Jane trouva l’idée « géniale ». Il y avait déjà huit jours qu’elle trouvait du génie à son Tarzan. Et j’assistais à ce spectacle sans en dire un seul mot. Maoni se tenait presque constamment à mes côtés. Comme la poche de Jane était vide, ce qui scandalisait la belle Maoni, elle pouvait contenir beaucoup de cailloux. Je calculais que si on la remplissait totalement, le poids serait tel que Jane ne pourrait envisager de quitter la chaise de bambou où elle avait pris place à côté de son roi. La poche pendait entre ses cuisses et la grosse main de Tarzan l’entrouvrait pour calculer lui aussi la quantité de petits cailloux blancs qui y entrerait sans condamner Jane à l’immobilité. Nous riions comme des enfants.

Le chemin à parcourir étant fonction du nombre de cailloux et ce nombre représentant un poids lui-même fonction de la densité des cailloux, il ne fallut pas à Tarzan plus d’une seconde pour remplir la poche. Jane se leva. Ça ne lui pesait pas. Tarzan traça sur le sol en planches disjointes de la cabane une figure à l’échelle de la promenade envisagée par Jane. Maoni me lança un regard assassin et je compris qu’il ne m’était pas destiné en tant que tel. Hilare, Tarzan répétait ses conseils, ajoutant chaque fois des conseils de prudence. Par exemple, il était interdit à Jane de traverser le fleuve en empruntant le gué. La tentation serait forte, mais il faudrait se retenir. Tarzan reconnaissait que ce ne serait pas facile et Maoni ajouta que personne, à sa connaissance, n’était mort de cette façon horrible.

« Parce que tout le monde écouter Tarzan ! Si Jane suivre conseil, Jane revenir en vie. Tarzan aime Jane. Nous verrons à son retour. »

Ici, il convient de préciser que Jane refusait que Tarzan l’accompagnât et comme il m’avait confisqué mon Mannlicher, je ne m’étais pas proposé. J’avais été bien inspiré. Sitôt que Jane fût partie pour une promenade d’une journée entière, Tarzan nous signifia son désir de partir lui aussi, mais dans la direction opposée, pour jeter un œil sur l’endroit où, un mois plus tôt, s’était abattu un missile, lequel n’avait pas explosé. Personne, depuis ce temps, n’avait osé approcher l’engin.

« Tarzan revenir avant la nuit. Chris pas toucher au fusil. Tarzan jeter cartouches dans le fleuve. Maoni cuisiner pour Chris. Bon appétit, les amis ! »

Voilà comment Maoni et moi, en ce mardi 2 décembre 2087, nous nous sommes retrouvés seuls dans la cabane sans toit de Tarzan en plein cœur du territoire mangano. À peine Tarzan disparu dans le feuillage des arbres, Maoni jeta sa robe dans les orties environnantes et grimpa aussitôt à une liane pour atteindre une terrasse de bambou que je n’avais pas remarquée depuis huit jours. Je notais qu’elle n’avait pas de poils entre les cuisses, ce qui n’était pas pour me déplaire, car les femmes de mes rêves étaient même chauves.

Ne sachant comment réagir à ce comportement engageant, et peu enclin à grimper le long d’une liane, je conservai sur moi le slip dans lequel mon double commençait à s’agiter. J’avisai alors un tronc d’arbre qui était couché contre le bord de ladite terrasse. Il ne me restait plus qu’à tenter de monter en m’agrippant à une écorce heureusement creusée de fentes. Je vis que Maoni s’était couchée sur la terrasse. Ses pieds dépassaient du bord dans un rayon de soleil. De mon côté, la progression vers le haut était désespérément lente. Arrivé à la moitié du tronc, mes mains saignaient. Et j’étais suivi par un cortège d’insectes qui nettoyaient mes traces. Une fois arrivé en haut, personne ne pourrait deviner que j’y étais. Je progressais en douceur afin de ne pas en écraser, ce qui en eût certainement fait des ennemis. La terrasse craquait sous le poids de Maoni.

Une heure plus tard, j’étais seul sur la terrasse. En effet, dès que je l’eus atteinte, je m’aperçus que ce que j’avais pris pour des pieds n’était que deux branches qui de près ressemblaient plutôt à des moignons. Et de là-haut, je vis que Maoni était redescendue pour remonter un peu plus loin dans la cabane. Et tandis qu’elle cuisinait, elle me regardait sans rien dire. Maintenant, une heure étant passée, elle m’appelait pour le repas. Et je n’osais redescendre. De là-haut, la pente de l’arbre me paraissait fort obtuse. Maoni me faisait des signes, manifestant son impatience en mettant les mains sur les hanches et en pointant son museau animal dans ma direction. J’étais paralysé.

Elle mangea sans moi. Je lui dis qu’elle pouvait monter avec un peu de nourriture. Je mentais en prétextant une vue imprenable.

« Mais pourquoi ne descendez-vous pas ? cria-t-elle.

— Montez, Maoni ! Venez admirer ce qui s’offre aux yeux ! C’est formidable !

— Je sais bien ce que vous trouvez formidable, Chris ! Mais je ne veux pas y goûter. Si Tarzan revenait plus tôt que prévu… Imaginez… »

Pourtant, si elle était montée, je serais redescendu. Sur le tronc, les insectes semblaient m’attendre. Ce concert d’antennes en plein travail d’observation me donna le vertige. J’étais monté très haut et en montant, je n’avais pas eu la sensation d’escalader l’impossible. On a beau avoir de l’imagination, quand le cerveau n’en veut plus, c’est tout le corps, c’est-à-dire soi-même, qui s’accroche à la réalité pour ne pas tomber de haut. Dans la cabane, ou plutôt dans ce qu’il en restait, Maoni pensait se moquer de moi en agitant des fruits et des morceaux de viande. Je gesticulais pour l’amuser. Elle finirait bien par céder. Elle avait de nouveau enfilé sa robe rouge à la poche bien remplie. Qu’était-elle allée chercher en haut de cet arbre penché, sur une terrasse qui menaçait de redescendre avec moi si je ne changeais pas d’avis sur la manière de me servir de mon courage ?

« Maoni ! Vous ne savez pas ce que vous ratez ! On voit l’horizon d’ici !

— Je sais bien de quel horizon vous parlez, Chris. Ça ne plairait pas à Tarzan. Il me renverrait chez mes frères. Ma poche est déjà trop remplie. Descendez et venez manger. »

Chapitre IV

Je ne sais pas si je m’apprêtais à descendre lorsqu’une formidable explosion secoua le fragile édifice de bois au sommet duquel je me trouvais. Le souffle me renversa sur le plancher. Je sentis même des gouttes d’eau, comme si un nuage venait de se crever. Accroché de tous mes doigts à la terrasse devenue glissante comme le fond d’une baignoire, je jetai un regard désespéré vers la cabane sans toit. Maoni avait disparu. Le chaudron était renversé et la bonne soupe de serpent qui avait embaumé les environs était maintenant répandue sur le sol, continuant sa coulée le long de l’arbre qui secouait encore ses feuilles. Je n’entendais plus rien, assourdi par le bruit qui avait provoqué un envol général de feuilles et d’oiseaux. Je glissais. Sur le tronc, les insectes s’accrochaient de toutes leurs pattes. Tant pis pour eux. Je me lançai et, dans une glissade qui ne dura pas une seconde, je me retrouvai non point par terre comme je le redoutais, mais dans les bras de Maoni qui hurlait de terreur.

J’avais les deux pieds dans la poche de sa robe et elle me portait en se déplaçant sur le côté comme un crabe. Je ne savais pas ce que contenait cette poche, mais j’étais maintenant sûr que ça coupait, ça piquait et ça pinçait rudement. Enfin, elle s’écroula. Je m’étais accroché à ses seins. Se donnait-elle à moi ou étais-je encore victime des circonstances ? Ma bouche rencontra la sienne. C’était bien un cri qu’elle poussait. Je m’empêtrai alors dans sa robe. Mon pénis, harassé, s’était écrasé sur sa fente sans l’ouvrir. C’était un accident. Mais comment expliquer cette explosion ?

Je pensai instantanément au missile dont m’avait parlé Tarzan avant de nous quitter. J’en parlai à Maoni.

« Le missile ! Tarzan ! » cria-t-elle en m’en voyant valser dans un roncier.

Elle se mit à courir. Nous fîmes d’abord le tour complet de la propriété, sans rien trouver. Mais que cherchait-elle ? Elle me poussa devant elle. Les petits cailloux blancs ! Il fallait trouver les premiers cailloux jetés par Jane. Nous refîmes un tour, sans succès. Tarzan avait-il inventé cette histoire enfantine de petits cailloux blancs pour tromper notre vigilance d’amants jaloux ? Maoni en bavait. J’avais perdu mon slip. Et elle fouettait mes fesses nues avec ce qui restait de son tablier arraché pour la circonstance. Je courais comme un fou qui ne sait plus où il va et qui s’attend à rencontrer son double.

Soudain, Maoni se prosterna puis étreignit contre son sein un petit caillou blanc de la taille d’un haricot. Je pris cette direction sans attendre d’être fouetté. Un autre caillou blanc confirma notre découverte. J’accélérai. Maoni cria alors, sans pouvoir atteindre mes fesses qui ballottaient dans un effort impensable de ma part, moi le petit ingénieur spécialiste du draconium. Je m’enfonçais dans la forêt. Bientôt, la voix de Maoni s’éloigna. Je courais plus vite qu’elle. Mais me suivait-elle ?

J’atteignis le fleuve sans rencontrer Jane comme il était logique que je m’y attendisse. Le gué affleurait, peuplé d’ombres rapides qui pouvaient être celles de piranhas. Je m’assis sur une souche pour extraire les épines de ronces qui commencèrent aussitôt à me faire souffrir. Maoni n’arrivait pas. Et je ne pouvais aller plus loin. Jane avait-elle tenté de traverser le fleuve ? Aucun être humain sain d’esprit ne s’y serait avisé. Quelle direction avait-elle prise ?

Soudain, je réfléchis. Que cherchait Maoni ? Certainement pas les petits cailloux blancs. Elle haïssait déjà Jane. Mais Tarzan avait déclaré prendre le chemin opposé à celui de Jane. Maoni, ayant trouvé les petits cailloux blancs, savait maintenant dans quelle direction Tarzan s’était lancé à la recherche du missile. Elle était déjà en chemin. J’avais perdu un temps précieux. Et j’étais nu comme aux premiers temps, les deux mains sur mon sexe pour le protéger alors qu’il eût été plus intelligent de ne le couvrir que d’une main, l’autre tenant une arme que je pouvais prendre le temps d’affûter. Il faisait étrangement sombre maintenant. La nuit allait-elle tomber ? Tant d’heures avaient-elles passé depuis que j’avais quitté Maoni ? Je suivis la piste des petits cailloux en sens inverse et ne tardai pas à retrouver la cabane de Tarzan. Il attendait au pied de l’arbre, nu comme un ver. Je compris que son slip avait été arraché par l’explosion. Il ne me laissa pas le temps d’arriver jusqu’à lui et se précipita sur moi. Il me souleva pour placer mon visage à la hauteur du sien.

« Toi revenir sans Jane ? Où est Maoni ? Pourquoi toi nu et bandant ? »

Après une courte crise de nerfs, il me reposa dans l’herbe. Il avait beaucoup sué. Ses cheveux, maintenant dénoués, coulaient sur ses larges épaules. Il n’avait pas l’air si vieux que ça. Toute sa musculature frémissait en prévision de l’action.

« J’ai été jusqu’au fleuve, ânonnai-je. Je n’ai pas trouvé de traces de Jane…

— Toi pas savoir trouver traces ! Pas savoir non plus interroger piranhas. Toi sans force !

— Maoni est partie à votre recherche ! C’est pour ça qu’elle voulait trouver les petits cailloux blancs ! Je n’ai pas compris…

— Moi revenir sans rencontrer Maoni. Elle prendre autre chemin.

— Mais lequel ?

— Nous mettre slip à cause des herbes. Pénis et couilles beaucoup bouger quand nous courir. Slip bon pour courir.

— Parce qu’on va courir ! Chris pas bien courir, ami ! »

J’eusse préféré réparer le toit de la maison, mais il était inutile de discuter avec un sauvage qui ne pensait qu’à satisfaire son droit à avoir raison. Il déchira un slip tout neuf pour en faire deux et me montra comment on enfile un demi-slip sans craindre de se frotter à une plante vénéneuse ou épineuse. Puis il se mit à courir. Je le suivis, espérant qu’il savait où il allait. Maoni et Jane étaient parties dans deux directions différentes. On en prenait peut-être une troisième. Était-il possible que Tarzan eût renoncé à la matrice blanche de Jane ? Des Maoni, il y en avait sans doute des tas au village.

Chapitre V

« Tarzan voir et entendre missile quand lui gronder dans le ciel. Tarzan mangeait. Lui voir avion ensuite. Et avion monter très haut dans le ciel. Ensuite avion redescendre. Missile déjà disparu. Sans bruit. Tarzan penser : missile passer. Pas tomber. Avion faire quoi ? Tarzan pas savoir. Avion revenir le lendemain. Puis encore deux jours. Tarzan toujours penser missile pas tomber dans jungle. Missile aller plus loin. Dans le désert. Beaucoup tomber missiles dans le désert. Tarzan trop vieux maintenant. Tarzan ne voyage plus au loin. Tarzan sans fils. Pas vouloir mourir maintenant. Tarzan bonne queue devant. Maoni sait que Tarzan est fort pour faire un fils. Tarzan plus s’occuper des autres. Penser qu’à lui. À son fils. À la dynastie des Tarzan. Mais femme blanche plus venir. Homme blanc beaucoup venir. Mais homme pas faire enfant à homme. Tarzan essayer. Homme bon par le cul. Et cul pas matrice. Tarzan plus prendre plaisir avec homme. Plaisir pas bon sans fils. Maoni pas plaisir. Maoni pour ne pas oublier plaisir. Mais Maoni pas plaisir d’enfant. Tarzan penser à tout ça quand missile traverser le ciel. Grand missile américain. Pareil à queue de Tarzan. Et inutile. Comme queue de Tarzan. Désert trop grand pour missile. Missile tuer un peu, détruire un peu et désert encore plus grand, plus sauvage, plus guerrier. Tarzan avoir vaincu beaucoup ennemis. Tuer beaucoup. Rien changer. Queue dans cul pas bon pour dynastie. Et queue blanche de Tarzan pas bonne pour matrice femme noire. Femme noire perpétuer race noire. Belle race. Maoni trouver homme. Maoni fuir. Profiter situation pour fuir. Et lui, homme blanc bête comme pied, suivre cailloux blancs de Jane. Rien trouver. Et Maoni partie dans le désert. Mais Tarzan plus aller dans désert. Maoni folle de penser Tarzan va chercher Maoni dans désert. Tarzan fou. Mais pas dans désert. Trop de missiles. Alors Tarzan penser à missile. Lui tomber ou pas tomber ? Tomber dans le désert ou dans la jungle ? Homme sorcier dit dans jungle. Lui voir rêve. Gros missile blanc dans les arbres. Et chasseurs tués. Car chasseurs vouloir connaître monde. Missile venir du monde. Bon pour savoir. Tarzan savoir tout ça. Connaître chasseur. Connaître Mangani. Connaître femme. Pas connaître Jane. Mais Jane promettre. Et quand femme promettre, homme est trompé. Jane jeter petits cailloux blancs, puis revenir et suivre Tarzan. Jane venue pour missile. Pas pour queue Tarzan. Pas pour fils blanc. Jane parler beaucoup avec Tarzan. Et Chris rêver Maoni. Chris idiot. Lui penser qu’au plaisir. Confondre savoir et plaisir. Mais Jane penser au missile. Pas oublier missile. Elle tromper Tarzan. Dire vouloir faire promenade. Mais Tarzan pas dupe. Lui suivre petits cailloux blancs. Et Jane aller jusqu’au fleuve. Jane admirer piranhas. Mais pas traverser gué. Jane vouloir tromper Tarzan. Et Tarzan caché la surveiller. Elle revenir vite. Tarzan faire erreur. Dire aller « direction opposée ». Elle revenir pour suivre Tarzan. Et voir missile. Et missile exploser. Braoum ! »

Chapitre VI

Nous avions atteint le village mangano avant la nuit. J’étais un peu à l’étroit dans mon demi-slip. Que dire alors de Tarzan qui avait procédé à un juste partage du slip d’origine ? Ses deux énormes testicules avaient souffert de la traversée des broussailles. Ils étaient rouges comme des fers passés au feu. Ou plutôt, on aurait dit deux gros insectes plaqués sur les cuisses de chaque côté de la proéminence causée par un pénis empêché de bander librement. Moi, j’avais tout à l’abri des morsures et des frottements empoisonnés. Seules mes jambes avaient souffert de l’inconvénient d’avoir perdu mon pantalon de broussard.

Un feu était allumé au milieu du village, sur une aire de terre battue faisant office de place publique. Des femmes entretenaient le foyer, accroupies avec un enfant en bas âge sur le dos. Quand nous nous approchâmes pour les saluer, je m’aperçus qu’elles étaient en train de cuire des morceaux d’homme. Il me vint tout de suite à l’esprit qu’il pouvait s’agir de Jane et je me mis à rechercher, sur l’étal de chair fraîche, un signe de féminité. Tarzan s’adressa à ces femmes en termes apparemment empreints d’une grande courtoisie. Elles en apprécièrent l’élégance en tapant du pied, ce qui amusa les bébés. Une femme étrangement belle me regarda, avisant l’étroitesse de mon slip sans s’amuser de la contrainte.

« Toi pas parler mangano, dit-elle, mais moi parler langue homme blanc. Moi dire à Tarzan que missile tuer beaucoup chasseurs. Eux trop curieux. Eux mourir bêtement. Et ceux encore vivants toujours bêtes. Eux rien apprendre. Missile pas savoir. Missile exploser ou pas exploser. Être bonne question. »

Ayant débité cette invitation à comprendre ce qui s’était passé, elle reprit part à la cuisson d’un morceau qui pouvait être une cuisse. Elle se retourna encore pour me dire :

« Ça pas Jane. Toi et Tarzan aller en paix et passer bonne nuit ensemble.

— Tarzan pas pédé ! Lui dormir seul ou avec femme.

— Tarzan coucher avec homme jadis…

— Tarzan était jeune… Pas savoir…

— Chris aimer femme ? »

J’acquiesçai.

« Alors moi venir avec toi. Kala bien seule. Mari mort. Toi attendre Kala finir travail. Enfant beaucoup faim. »

Tarzan éclata de rire et me poussa devant lui. Le chef Harrisson nous attendait devant sa hutte.

« Harrisson ? fis-je comme si on m’empêchait de réfléchir. Ce Mangano s’appelle Harrisson ?

— Lui descendre Harrisson, ami Tarzan VI, père de Tarzan Moi. Mais faire enfant avec femme mangana. Mauvais pour dynastie. Je l’ai dit ! »

Harrissontendit une grosse main calleuse. Il ne travaillait pas dans un bureau. Il préférait la terre et ses fils étaient chasseurs. Il en avait perdu trois aujourd’hui dans l’explosion du missile. Il lui en restait une dizaine, nombre insuffisant pour nourrir correctement la famille. Il leva un doigt accusateur :

« Si Tarzan faire exploser missile, Tarzan le dire ! Et payer !

— Tarzan pas savoir faire exploser missile, déclara Tarzan. Missile exploser à cause des chasseurs. Eux trop curieux. Et moi perdre femme blanche bonne pour faire fils blanc.

— Toi dire femme blanche morte. Mais nous pas trouver traces femme blanche. Elle vivante !

— Nous pas d’accord ! »

Le ton était ferme, mais cordial. De mon côté, je ne demandais qu’à sortir de mon slip pour me mettre à l’aise. Tarzan m’avait prévenu que Kala faisait l’amour avec son enfant sur le dos parce que ça amusait l’enfant de voir se trémousser l’homme sous elle. Alors un Blanc, vous parlez !

Harrisson nous offrit à boire. Il remarqua la petite lueur au fond de mes yeux. Il y avait des jours que j’étais en manque. Tarzan ne buvait pas. Il souffla quelque chose dans l’oreille de Harrisson et celui-ci hocha la tête en me regardant.

« Chris enlever slip, dit-il d’un air professoral, sinon queue pas bander comme il faut. Pas bon mettre slip étroit. Voilà bon slip. »

Il se dressa sur ses orteils et balança son bassin de droite et de gauche, puis d’avant en arrière, pour montrer à quel point son appareil bénéficiait d’un logement spacieux, condition nécessaire à une érection digne de ce nom. Puis nous bûmes.

« Alcool pas bon pour érection, grogna Tarzan.

— Vieillesse pas bonne pour bander, corrigea Harrisson. Alcool mangano contenir Viagra. »

Kala entra sur ces entrefaites. Elle était beaucoup plus belle que je l’avais imaginée. Son enfant braillait joyeusement sur son épaule. Il manipulait un sein pour me montrer comment on fait. La leçon provoqua une érection générale. Tarzan en avait même oublié Jane et Harrisson ne voulait plus entendre parler de ces fils morts bêtement. Kala but elle aussi. L’alcool coulait sur son menton, fuyant ensuite entre les seins.

« Kala sœur Maoni, » dit-elle enfin.

Je m’en doutais un peu. La ressemblance était frappante. Harrisson précisa en clignant d’un œil que l’enfant avait une part de sang blanc. Je débandai aussitôt. Kala y vit un signe de fatigue et m’invita à la suivre derrière un rideau de paille d’un jaune vif. Je ne me fis pas prier. Elle me montra une paillasse. Je m’y effondrai. Derrière le rideau, la lumière baissa. Et je m’endormis.

Quand je me réveillai, le soleil n’était pas encore levé. J’étais seul derrière le rideau. À voir la netteté des deux autres paillasses, je doutai que quelqu’un y eût passé la nuit. Je me glissai sous le rideau. Il n’y avait plus personne autour de la vasque qui avait contenu de l’alcool. Les verres étaient renversés tout autour. On avait aussi mangé, comme le prouvaient maintes côtes humaines. Et le slip de Tarzan avait été adroitement élargi par une main experte. Il trônait, sans Tarzan, à côté de mon propre slip, lequel n’avait subi aucune transformation susceptible de me mettre enfin à l’aise dans un slip. Je sortis nu. Le feu de la place était éteint. L’étal était vide et nettoyé de toutes traces de sang. On avait même balayé la terre battue. Cependant, la place était déserte. J’avisai une touque. Elle était pleine d’une eau jaune. Une main sortit de la hutte voisine pour me prévenir de ne pas user de cette eau, mais je ne compris pas pourquoi. Aussitôt, un corps à peine pubère me conduisit au bord du fleuve. Nous passâmes ainsi une heure à contempler les effets du courant sur la berge opposée. Elle était agitée de bras et de jambes. Des animaux montraient leurs dents sur le talus. Tarzan arriva à bord d’une pirogue.

« Tarzan trouver traces de Jane, dit-il d’un air joyeux.

— Tarzan pas trouver traces ! grogna Harrisson qui agitait sa pagaie. Lui suivre conseil Harrisson. Harrisson tout savoir des femmes ! »

Tarzan pâlit tandis que l’autre, pas mécontent de sa pique, riait en se tenant le ventre.

« Mon Dieu, dis-je en m’accrochant à l’épaule de mon cicérone, qu’est-ce que c’est que ces cadavres !

— Missile beaucoup tuer, dit Harrisson sans cesser de rire. Trois fils ! Famille manquer de bras maintenant.

— Tarzan aider, fit Tarzan.

— Tarzan se sentir coupable. Nous parler maintenant dans langue mangana. Sinon nous paraître ridicules. »

Je fis non de la tête et me levai. Tout ceci ne me concernait pas. Et pour déformer encore plus la réalité, je la percevais en grande partie à travers ce baragouinage qui, en effet, prêtait plutôt à sourire de la situation. Tarzan et Harrisson se mirent à parler dans leur langue. Je retournai au village avec mon cicérone luisant de soleil, car le soleil apparaissait maintenant au-dessus des arbres, clairs et soyeux.

« Je m’appelle Nicole, dit ce petit être charmant sans que je susse s’il était mâle ou femelle.

— Tu as de beaux yeux, dis-je. Et tu parles parfaitement ma langue.

— Je ne suis pas comme les autres. J’ai appris notre langue. Et je parle aussi bien le mangano.

— Tu es si… beau… belle… qu’on ne sait pas si tu es… fille… ou garçon…

— C’est mieux comme ça ! »

Et Nicole s’enfuit sans me donner l’explication que j’attendais. Il… ou elle était nu… nue… et je n’avais pas songé à regarder entre ses cuisses.

Chapitre VII

Tarzan et Harrisson ne s’étaient pas battus. Chacun campait sur ses positions, Harrisson affirmant que Tarzan avait provoqué l’explosion du missile tombé dans la jungle, tuant trois de ses fils et des dizaines de villageois, et Tarzan soutenant qu’il n’avait pas eu besoin de Harrisson pour retrouver la trace de Jane. Profitant d’une accalmie, je demandai à Tarzan ce que nous étions venus chercher dans ce village.

« Moi venir chercher traces Jane, » se contenta-t-il de répondre.

Je lui parlai alors du petit être asexué qui m’avait accompagné au fleuve et qui avait disparu comme il était apparu. Tarzan fronça un épais sourcil.

« Toi avoir vision. Trop boire alcool mangano. Pas bon pour cerveau. Nous avoir besoin bon cerveau pour retrouver Jane !

— Et Maoni ?

— Maoni partie dans le désert. Elle ne plus jamais revenir. Et si toi veut avoir avec moi conversation intelligente, toi apprendre mangano. Sinon Tarzan parler comme Johnny Weissmuller. »

Je me tus alors que j’éprouvais le besoin de parler de Nicole qui connaissait aussi bien le mangano que ma langue. Pourquoi Tarzan s’exprimait-il comme Johnny Weissmuller ? Je n’avais pas perdu l’esprit au point de prendre mes désirs pour des réalités. Nicole avait tous les attributs des apparences. Je ne rêvais pas. Et j’avais une envie folle de rentrer chez moi.

Le soleil était haut dans le ciel quand Kala nous invita à nous ravitailler. On amena un cadavre d’homme. Tarzan m’assura que ce n’était pas un Mangano mort dans l’explosion du missile, mais j’eus du mal à le croire. Sinon, qui était cet homme ? Sans peau, il m’était difficile d’en penser quelque chose. Il grilla presque joyeusement au-dessus du brasier que Kala entretenait avec minutie. Et elle projetait sur la viande maintes épices enivrantes. Tarzan, tout à fait à l’aise dans son nouveau slip, semblait me reprocher de ne pas avoir enfilé le mien, mais j’étais si bien dans ma nudité !

« Chris avoir vision, dit-il à la ronde. Alcool mangano faire même effet sur Tarzan. Lui voir être très beau et pas savoir si être fille ou garçon…

— Tarzan pas savoir si lui être fille ou garçon ? s’étonna Harrisson en écarquillant les yeux.

— Nous plus parler langue civilisée ! grogna Tarzan. Magani meilleur pour dire choses comme êtres.

— Mais Chris pas comprendre mangano !

— Lui pas besoin comprendre. Lui se taire et manger ! »

L’homme que nous mangions était bon. Je ne pouvais pas dire le contraire. Je n’ai jamais rien eu contre le cannibalisme. Dans mon esprit, manger de l’homme ou un autre animal, c’est manger de la chair. La question est donc de savoir si manger de la chair est un bien ou un mal. De plus, les légumes d’accompagnement avaient un goût délicieux que je ne saurais décrire ici. Et l’alcool mangano coulait à flot. Tarzan et Harrisson conversaient durement en mangano. Kala me regardait comme si nous avions partagé le plaisir dans la nuit. Je n’en avais aucun souvenir. Elle coupait un morceau à la taille de ma bouche, l’enfilait sur une broche d’acier et me servait ainsi sans commentaires. Entre chaque bouchée de cet homme délicieux, qui fut blanc ou noir et avait un cerveau sans couleur, j’avalais une gorgée de ce breuvage à la fois enivrant et aphrodisiaque, insistant dans ma langue sur le fait que l’ivresse et le désir sont aussi compatibles que la queue et une de ses couilles.

Nous en vînmes à nous saluer. Je compris à temps que Tarzan nous remettait en chemin. Où allions-nous ? Je n’en savais rien. Jane, la femme blanche, était pour lui un objectif légitime. Moi, je la croyais responsable de la mort de mes compagnons et du malheur qui m’avait jeté tout nu dans les griffes de Tarzan, septième du nom.

« Tu l’as revu ? me demanda-t-il tandis que nous pénétrions dans la forêt.

— J’aurais bien aimé ! Si c’est une fille, j’aurais fait l’amour avec elle…

— Tu l’aurais fait aussi si c’est un garçon. Voilà quel est l’effet de l’alcool mangano. »

Mais ce n’était peut-être pas Tarzan qui conversait avec moi sous les lianes tremblantes de la jungle. Il marchait d’un pas alerte, n’hésitant pas à frotter son slip contre les plantes couvertes d’épines et de sucs toxiques. Heureusement pour moi qui me faufilais dans ce passage, presque collé à son cul. Nous traversâmes ainsi une épaisseur de forêt que j’étais bien incapable de mesurer. La nuit me surprit au détour d’une pensée. Pissant contre un tronc, Tarzan m’affirma qu’on était sur la bonne route. Et je ne lui demandai pas où nous conduisait ce chemin semé d’embûches, ni dans quel traquenard la peau me serait arrachée.

Nous bivouaquâmes dans une clairière éclairée par la Lune. Tarzan chassa deux serpents et mit en fuite une ribambelle d’insectes sournois. Je posai mon cul dans un gazon tendre et frais et nous partageâmes un morceau d’homme.

« Tarzan ! Qui était cet homme ?

— Ce n’était pas un Mangano. Les Mangani sont mes amis. Tu devrais le savoir.

— Tu as amélioré la connaissance de ma langue…

— C’est aussi ma langue. Mais Jane ne doit pas le savoir.

— Je tiendrai ma langue !

— Tu perdras la vie avant qu’elle ne te démange ! »

Il acheva son morceau et se coucha sur le côté, me tournant le dos. Je passai la nuit à tisser un slip à ma taille avec la fibre d’une liane qui me parut cotonneuse. Je changeai d’avis le lendemain matin après un quart d’heure de marche. Cette fibre était encore vivante. Ce que je prenais pour de la douceur, c’était de la caresse. Tarzan ne s’étonna pas quand j’arrachai violemment ce slip pour le jeter dans l’épaisseur insondable d’une fougère aux yeux d’insectes.

Chapitre VIII

Le mystère demeurait entier. Et Tarzan avait prétendu que je n’en connaîtrais jamais la solution. Je me permets ici, puisque la prédiction de Tarzan ne s’est pas encore accomplie, ou qu’elle ne s’accomplira peut-être jamais si j’ai de la chance, de répéter les trois questions qui forment le lit de ce simple récit d’aventures : Jane m’avait-elle volontairement mis sur la piste de Tarzan au prix d’un effroyable crime de sang ? Qu’est-ce que ma connaissance du draconium avait à voir avec ses propres recherches ? Et quel était le rapport qui l’unissait à Tarzan par l’intermédiaire de ce fusil dont la crosse était gravée de signes apparemment abstraits et dépourvus de sens ?

Jane avait mystérieusement disparu en laissant des traces, Maoni avait rejoint ses compagnons du désert, s’il fallait en croire Tarzan, un missile avait fini par exploser peut-être à cause de Tarzan, j’avais mangé de l’homme, que j’avais trouvé délicieux, et j’avais rencontré un être asexué qui reposait la question de la véritable nature de mon désir. Je croyais même que Tarzan donnait tort à Johnny Weissmuller et qu’il s’exprimait à la manière du comte qu’il était, en admettant que le titre se fût perpétué malgré les avancées de la démocratie, mais il devait s’agir encore d’une séquelle de l’abus d’alcool auquel je m’étais livré sans mesure en compagnie de Harrisson, si Harrisson n’avait jamais existé. En effet, au lendemain de la confection du slip que j’ai évoquée plus haut, soit vingt-quatre heures après m’en être débarrassé, Tarzan renoua avec son patois sylvestre pour m’asséner encore quelques reproches relatifs à ce qu’il supposait être ma nature profonde :

« Toi aimer garçons ! Moi voir comment toi enculer garçon !

— Mais je n’ai jamais enculé de garçons ! Loin de moi ces pratiques contre nature !

— Rien à voir avec nature ! Toi boire pour aimer garçons !

— Je ne suis pas responsable de ce que je fais sous l’emprise de l’alcool. Je…

— Alcool mangano mauvais ! Fille devenir garçon. Tarzan jamais boire alcool mangano. Tarzan aimer filles.

— Mais je les aime aussi ! En tout cas quand je suis moi-même. Bien sûr, si cet alcool change ma nature, je n’y peux rien. Je me prends peut-être pour une fille et je me fais aimer des garçons. Quel mal y a-t-il… ?

— Non ! Toi enculer garçons. Moi voir. Garçons devenir filles et toi enculer. Toi pas changer. Toi être mauvais.

— Et bien si je suis mauvais, montrez-moi le chemin de la civilisation. Je ne serais même pas ravi de vous avoir connu ! »

Je réfléchis alors, puis :

« Sauf à vous remercier de m’avoir fait connaître l’excellence de la chair humaine…

— Si chair humaine pas mangana ! Sinon, mauvaise chair.

— J’en apprends tous les jours en votre compagnie. Ainsi, la chair mangana est mauvaise ?

— Toi pouvoir enculer garçon mangano, mais pas manger son cul !

— J’adore les petits croupions bien dorés ! »

Et pour mettre fin à cette conversation stupide, je secouai le mien devant les yeux improbateurs de mon mentor, quitte à soumettre mon appareil aux agressions d’une végétation de plus en plus épaisse et hostile. Au crépuscule du troisième jour, comme la nuit tombait dans l’ombre, une lueur dansante indiqua que nous approchions d’un autre village. Tarzan se jeta à quatre pattes pour renifler le sol boueux à cet endroit. Je reconnus l’empreinte du joli petit pied droit de Jane. Le pied gauche s’était posé sur une racine sortant de la terre pour y replonger quelques mètres plus loin. Et là, elle avait attendu la nuit. Les chiens l’avaient repérée, mais elle s’était couverte de graisse de lion, une technique de voleur. Mais où donc avait-elle trouvé cette graisse ? Je ne la voyais pas en chasseresse. Ni en voleuse de poulaillers. Le chef Jason, qui nous reçut le plus aimablement du monde, supposa qu’elle avait trouvé un complice et que celui-ci était un voleur professionnel. Quoi qu’il en fût, elle avait été reconnue par plusieurs membres du village qui lisait les nouvelles des réseaux. On ne pouvait pas se méprendre sur une telle beauté. C’était elle, assurait Jason.

« Maintenant que nous avons bien parlé, conclut-il toujours sur le ton le plus courtois qui fût, nous allons prendre plaisir. Toi, Tarzan, tu sais où aller. Et toi, aimable étranger, je t’offre ma fille Clarisse, qui est jeune et belle, et connaît le métier de l’amour comme si elle l’avait inventé. Je l’ai moi-même éprouvé. Aussi je peux t’en garantir la qualité.

— Lui pas aimer fille, lança Tarzan. Lui enculer garçons.

— Il n’y a pas de mal à ça, continua notre hôte comme si personne n’avait interrompu sa harangue. J’ai aussi un fils qui maîtrise la sodomie aussi bien comme fille que comme garçon. Tu pourras l’enculer autant de fois qu’il te plaira…

— Mais je n’ai aucune envie d’enculer un garçon ! m’écriai-je comme si je sortais d’un cauchemar.

— Tu enculeras qui tu voudras, décréta Jason. Est-ce que Tarzan t’a enculé ? Il encule très bien. D’ailleurs, c’est avec moi qu’il passera la nuit. »

Ainsi s’acheva notre festin, sur ces paroles péremptoires. Tarzan alla se coucher sur la terrasse du petit palais de terre rouge où résidait le chef Jason et celui-ci me conduisit dans une hutte de paille grise dont la porte était gardée par une enfant toute nue que Jason chassa du bout de son fouet. À l’intérieur, un garçon en âge d’étudier la poésie me demanda comment je voyais les choses. Le père aussitôt s’éclipsa. Le garçon, qui s’appelait Ficelle, ou Fissel, colla son oreille à la porte pendant une bonne minute. Puis il revint vers moi, me serra fiévreusement les mains et m’assura qu’on ne serait pas dérangé. J’allais lui expliquer que je n’avais aucun désir de passer la nuit avec lui quand il me confia qu’il avait un message pour moi.

« Jane n’est pas entrée ici comme une voleuse, commença-t-il. Abdel, son compagnon, est un vieil ami à moi. Il a fui le foyer familial pour ne plus subir les amours de son père. C’est lui que Jane est venue retrouver. Et votre bateau a été emporté par le fleuve.

— Je n’en crois pas un mot !

— Vous devez me croire ! Abdel est devenu un homme du désert. Il en sait beaucoup sur le draconium, peut-être plus que vous…

— Ça m’étonnerait !

— En tout cas il sait où en trouver.

— Vous m’en voyez ravi !

— Seulement voilà… Maoni arrivera avant elle au palais de Skirate…

— Skirate… ? Le terroriste ?

— Lui-même.

— Et Tarzan dans tout ça ?

— Tarzan ne pense qu’au plaisir…

— Ou à son fils blanc de peau…

— Je vous propose de partir avec moi. Je connais le chemin.

— Votre père vous tuera…

— Pour l’instant, il encule Tarzan.

— Je n’en crois pas un mot ! Pourquoi vous ferais-je confiance ?

— Tenez. Mettez ce slip. Ce qui me va vous va. Et inversement. »

Fissel me tendit un magnifique spécimen bordé de capteurs d’humidité. Je l’enfilai. Il me donna aussi une chemise et un poignard. Je lui parlai du Mannlicher. Il connaissait cette crosse. Il l’avait même touchée. Mais il ne pouvait pas m’en dire plus ce soir. Il fallait se mettre en route. Et ne pas oublier d’effacer nos traces derrière nous. Tarzan était un fin limier. Je devais le reconnaître. Il nous avait mis sur la piste de Jane. Et je mourais d’envie d’avoir une conversation avec ma collègue. Elle ne verrait sans doute aucun inconvénient à me renseigner sur le rapport existant forcément entre le désir de paternité de Tarzan, dont elle était la clé, et la mise en valeur des futurs champs de draconium. Ce Fissel, ou quelque fût son véritable nom, me paraissait suspect au plus haut point. Et en effet, nous ne rencontrâmes aucune difficulté à quitter le village. Aucune sentinelle ne se signala par le fer de sa lance rutilant dans le ciel noir avec les étoiles alors qu’à notre arrivée, Tarzan lui-même m’avait vanté l’excellence de cette garde prétorienne.

Chapitre IX

L’aventure continuait. Et le jour ne s’était pas encore levé. Fissel me montra le chemin, puis il se glissa dans l’obscurité. On entendait les soupirs langoureux de Tarzan. Tout le village se taisait. Et comme je l’ai dit, le comportement de la garde m’intrigua. Il fallait que j’en testasse la nature avant de me lancer dans une aventure imprudente, voire suicidaire, d’autant que je n’étais et ne suis toujours pas un aventurier. Fissel m’attendait quelque part dans l’ombre, peut-être frémissant d’orgueil dans la perspective de mon échec. Je jetai une petite pierre dans la direction d’un garde. Sa lance ne bougea pas. Je n’en voyais que le fer rutilant. Un second caillou, plus précis, atteignit son casque ailé. Je vis alors ses yeux. Ils brillaient dans le noir de son visage. Il fit alors un demi-tour et s’éloigna. N’était-ce pas le signe d’une soumission à un ordre impératif : Nous laisser passer Fissel et moi. Dans quel but ? Qui était Tarzan ? D’ailleurs, était-ce bien Tarzan cet homme en âge de se retirer des affaires du monde ?

Une chose était sûre : Je ne pouvais pas me fier à Fissel. Alors que j’y réfléchissais, tapi dans l’ombre verte d’une hutte inhabitée, je l’entendis m’appeler. Je refis surface aussi silencieusement que possible. Mon slip craquait aux coutures. Autre signe d’une probable trahison. Il agitait sa coiffe dans un rayon de lune, ce qui signifiait probablement que je devais me hâter de le rejoindre. J’entendis les chevaux piaffer. La garde était décidément discrète.

D’un bond, je traversai une petite place éclairée par un unique lumignon pendu à une potence qui, selon mon impression, devait aussi servir aux exécutions fort nombreuses dans cette région du monde où on ne plaisante pas avec l’esprit des lois. Fissel m’accueillit dans ses bras puissants. J’eusse été une femme, il m’eût prise sans autre attente. Son corps dégageait la chaleur intense du champion qui aperçoit la ligne d’arrivée, autre signe pour alimenter la méfiance qu’il m’inspirait.

Deux chevaux nous attendaient. Je fus saisi d’horreur quand je vis qu’un page les tenait par le mors. C’était un jeune homme frêle et tremblant, mais ses mains me parurent celles d’un géant. Par une série de mouvements des mains, Fissel m’expliqua que Corde nous accompagnait. Il ne se séparait jamais de ce valet fidèle et dangereux pour qui le prenait pour une lopette. Corde sourit, exposant une dentition éclatante de blancheur aiguisée, puis il saisit le fond de mon slip pour me hisser sur le cheval qui m’était destiné. Nous montions à cru. Un troisième cheval apparut. Corde sauta carrément dessus et prit la tête du convoi.

Nous empruntâmes des chemins de sable. C’était une manière d’allonger notre parcours, mais il n’était pas question de provoquer un chahut sur les pierres des chemins vicinaux. Corde allait en tête, fouettant la croupe de son canasson avec une vigueur qui faisait pousser de petits cris à Fissel, lequel allait devant moi, car on avait décidé que je fermerais la marche et défendrais les arrières le cas échéant. On avait toutes les chances de passer inaperçu, dit Fissel, et Corde avait souri en se frottant la lèvre avec l’ongle de son index. Une fois de plus, ses dents acérées brillèrent dans la nuit.

Quand le jour se leva enfin, les vertes collines du pays mangano étaient loin derrière nous. Nous chevauchions au pas à travers la brousse. Corde se chargeait de mettre en fuite les innombrables serpents qui habitent ces lieux. Il prétendait qu’ils avaient un roi et que Tarzan lui-même n’oserait pas s’affronter à cette diabolique puissance. J’étais ravi d’apprendre que Tarzan éprouvât la terreur, mais l’argument me parut tellement fantaisiste que je me contentai alors de rire. Fissel aussi rit. Et aucun serpent ne nous montra les dents.

Nous bivouaquâmes à l’orée d’une nouvelle forêt fort différente de la jungle où Tarzan exerçait ses talents. Le sous-bois était clair. Aucune liane ne descendait des arbres. Quelques oiseaux nous accueillirent, mais ils s’envolèrent à notre passage sous les frondaisons qu’ils peuplaient. Enfin, Corde trouva le chemin que nous cherchions. Nous ne l’emprunterions pas, de crainte de nous trahir, mais nous ne le perdrions pas de vue. C’était notre route. Corde étouffa notre feu et nous partîmes.

Il faut ici imaginer mon angoisse. J’étais venu avec mon équipe de géologues pour mettre à jour une mine de draconium et déterminer sa rentabilité. C’était là mon terrain d’action. Je n’en connaissais pas d’autres. Il y avait plus de dix ans que les compagnies d’extraction faisaient appel à mes services. Et j’étais reconnu comme un des meilleurs spécialistes du genre. Mes estimations de rentabilité se révélaient toujours exactes. Je n’avais jamais échoué. On me faisait confiance. Et voilà que, suite à un terrible accident, je me retrouvais mêlé bien malgré moi à une guerre obscure et sans doute impitoyable. Jane Poitrine était la cause de mon malheur. Je ne la haïssais pas, du moins pas encore. C’est que je voulais savoir ce qui motivait sa trahison. Sans cette fiévreuse curiosité, je n’étais plus qu’un être fauché par l’adversité, minable et rampant dans la boue du désespoir. Mais mon cerveau me conseillait la haine. Et je savais d’instinct comment la trouver et m’en servir dans mon seul intérêt.

D’ailleurs, mon aspect de fonctionnaire en mission gouvernementale avait l’avantage de dissimuler mes intentions. Mes deux compagnons ne se privaient pas de rire dans mon dos quand ils s’y trouvaient, sinon les traits de leurs visages et le plissement de leurs yeux témoignaient d’une assurance que je leur ferais bientôt regretter. Ils me sauvaient peut-être de la sodomie, mais j’ignorais ce que me réservait ce nouvel épisode de mes aventures au pays de Dracon, le dieu des minerais à usage hautement technologique.

Nous n’avions pas perdu de vue le chemin menant au territoire dracon, grâce essentiellement à la vigilance de Corde, car Fissel devenait de plus en plus distrait. Il manqua plusieurs fois de tomber de son cheval et faillit même perdre la tête au passage d’une branche particulièrement tranchante comme il en existe de nombreuses dans ces régions sauvages. On se demande même si ces arbres ne sont pas habités par des peuples rebelles. Le voyageur, d’où qu’il vient, n’est pas le bienvenu. Et la distraction est sa pire ennemie. Corde corrigeait les erreurs de son maître avec une bienveillance qui me fit soupçonner un rapport plus délicat que celui qui unit le maître à son valet. Je n’en conçus aucune jalousie, mon seul souci consistant à me sortir de cette malheureuse affaire sans trop d’égratignures. La vue du sang chez les autres me met en appétit, je ne le nie pas, mais mon propre sang me rend presque fou de désespoir et d’angoisse.

Comme la faim se faisait sentir et que Corde regrettait de n’avoir pas pensé à elle, nous achevâmes nos provisions à mi-chemin. Cet évènement pourtant attendu depuis quelques jours réveilla Fissel de sa léthargique déconcentration. Je vis même le moment arriver où il s’en serait pris à son fidèle serviteur pour peut-être en partager la chair avec moi. Je n’y aurais vu aucun inconvénient, certes, mais Corde seul connaissait le chemin et je conseillai à mon ami de calmer sa douleur par l’exercice de la sodomie ou de la fellation. Je ne tenais pas vraiment à me retrouver seul au milieu d’un territoire inconnu sans aucun moyen de navigation. Pour la faim, nous pouvions la pallier en mangeant des baies et des racines.

Pourtant, la chance voulut que nous croisions un autre voyageur qui revenait de chez les Dracons et se rendait en territoire mangano pour y commercer sa marchandise. Il ne vendait rien de comestible, mais l’homme nous parut assez gras pour entretenir une cuisson digne d’une gastronomie d’urgence. Il nous donna à admirer maints objets de pacotille dont il affirma que Tarzan lui-même était friand. Nous appréciâmes le ton alimentaire que prenait la conversation et de friand, Tarzan passa à la gourmandise puis à la voracité la plus primitive qui fût. L’évolution de la métaphore ne pouvant être poussée plus loin, Corde se servit de ses mains pour étrangler le négociant, lequel avait trop parlé et avait pris trop de plaisir à le faire pour nous avoir révélé son identité. Nous dépeçâmes un inconnu dans une ambiance lunaire qui nous épouvanta à la seule idée de nous regarder.

L’homme cuit, nous en mangeâmes les meilleurs morceaux, laissant aux bêtes le soin de faire disparaître ses traces. Nous les entendîmes mastiquer toute la nuit, ce qui ne m’empêcha pas de me reposer car, étant de petite nature, je me régénère avec d’autant plus de facilité que je n’ai pas grand-chose à requinquer, ce qui ne fut pas le cas de Fissel, solide garçon en pleine croissance, ni de Corde qui avait assumé tous les travaux alimentaires, de l’abattage à la cuisine. Au matin, il avait les traits tirés de celui qui manque d’énergie parce qu’il a trop mangé sans arroser une seule fois son gargantuesque repas. Car Corde avait aussi oublié le vin. En tout cas, le commerçant inconnu avait totalement disparu. Nous enterrâmes sa marchandise dans une fosse dont le creusement acheva d’épuiser notre valet. Quant à sa monture, nous la dépouillâmes de son harnachement, la destinant sûrement à un prochain festin. Pendant ce temps, Fissel étudia la possibilité de tirer de l’alcool d’une plante dont il avait déjà observé plusieurs spécimens chez son papa.

Chapitre X

Dracon est une cité surpeuplée. On y meurt le plus souvent d’une maladie infectieuse. Un médecin de mes amis rapportait une fois, au cours d’une soirée documentaire, qu’il avait été effrayé plus par l’aspect de ces microbes vus au microscope que par le délabrement et la pourriture des corps malades qui avaient envahi sa clinique draconienne pendant une épidémie particulièrement illustrative du phénomène. Nous avions, Fissel, Corde et moi-même, l’estomac bien plein de chair chevaline, sachant qu’il n’est jamais bon de se présenter dans cet état dans les environs de Dracon. Mais nous n’avions pas de vin à notre disposition et les études de Fissel n’avaient rien donné. En tout cas, nous étions à Dracon. Il était urgent de trouver un logement.

Or, Fissel avait un plan. Et un oncle, nommé Gaston, fils de colons qui, moyennant une naturalisation expresse et une conversion pas moins artificielle, avait trouvé le moyen de reprendre les rênes de la propriété familiale. C’était un notable respecté. Nous serions chez lui comme chez nous, assura Fissel. Nous nous mîmes donc en quête d’une porte portant son nom. Car Dracon est la ville des portes. Toutes les rues exhibent deux alignements parallèles de portes qu’il s’agit de franchir si on ne veut pas crever dehors comme des chiens.

Les portes de Dracon sont aussi diverses que les papillons. On compte des milliers d’espèces qui, sans cesser de se ressembler, n’en sont pas moins fort distinctes. Et, bien entendu, chaque porte porte l’empreinte de sa maison, petite ou grande, misérable ou richissime. Toujours dans le même ordre d’idée, une porte riche ne jouxte jamais une porte pauvre, et inversement. Si donc nous cherchions une porte riche, il fallait entrer dans un quartier de la même valeur. Et contrairement à ce que nous espérions de nous-mêmes, ce n’était pas aussi facile à entreprendre. Notre aspect d’hommes de la jungle ne jouait pas en notre faveur. Les gardiens des rues nous repoussaient en pointant sur nous leurs terribles lances. Le mieux était de téléphoner, suggéra Fissel.

Mais, pour compliquer encore notre situation, Fissel ne connaissait pas le numéro de son oncle. De plus, à Dracon comme ailleurs, les coordonnées connectives des rupins ne sont pas livrées telles quelles à la curiosité des lecteurs d’annuaires. Si Fissel avait établi un plan pour me contraindre à lui céder mes services de technicien, je n’en comprenais plus les arcanes. Et nous voilà errant dans la ville à la veille de la plus grande épidémie que le siècle eût connue. Des cadavres commençaient à sortir des maisons pour attendre sur le trottoir que la pourriture les transformât en indésirables. J’en vis même un que l’on jetait du haut d’un balcon et qui s’écrasa à mes pieds, m’éclaboussant de son ordure, ce qui me contraignit à vomir dans le caniveau et alerta un voisinage chevronné en la matière. Corde et Fissel prirent la fuite, piquant des deux, pendant qu’on se saisissait de ma personne à l’aide d’un robot monté sur chenilles. La pression de ce métal sur mes chairs m’arracha un cri qui encouragea la populace à m’écarter définitivement de ses murs. Pauvre ou riche, un homme est un homme et la manière dont il se débarrasse de l’encombrant est la même : destination poubelle.

Le robot n’étant pas doué de la parole, mes protestations furent sans effet. Il était actionné par un automatisme têtu. Nous fûmes généreusement arrosés de pierres en traversant le quartier pauvre, lequel jouxtait une décharge hurlante. Le robot imprima dans mes chairs un code se substituant désormais à mon identité et sa pince s’ouvrit à trois mètres au-dessus d’un charnier surpris en pleine conversation de genre. Je m’écrasai sur des épaules en voie de décomposition. Je fus immédiatement invité à satisfaire la curiosité ambiante.

On ne s’intéressait nullement à ce que j’étais. On exigeait des nouvelles fraîches. L’odeur de viande avariée qui me posait ces questions se mit à goutter au bout de mon nez. On m’injecta assez de substance pour que je me livrasse tel que j’étais. Autrement dit, on me jugea vite incompatible avec l’idée qu’on se faisait de la Presse dans un endroit où la liberté d’expression se limitait à une liste de noms. Malgré mon slip, on ne vit pas en moi un étranger. Ces gens étaient aveugles et j’allais bientôt le devenir.

Aussitôt libéré de la curiosité, j’escaladai un amas de cadavres pour tenter de jeter un œil sur la réalité extérieure. J’étais passé de l’existence à l’attente la plus ignoble. Sur les bords de la fosse, des dizaines de robots jetaient des corps sans âme qui retrouvaient leurs esprits en atterrissant sur une chair plus misérable encore. Force était de constater qu’il n’y avait aucun moyen de revenir à la surface. C’est alors que la faim me signala cruellement la chair encore saignante d’un corps dont la tête était animée d’une expression d’étrange tranquillité. C’était sans doute ainsi que l’on mourait ici. Après une lente agonie de douleurs et de terreurs, l’esprit se tranquillisait, offrant sa chair à peine comestible aux nouveaux venus.

Mais ma chance n’était qu’un leurre. Je n’étais plus seul. Une dizaine d’affamés me côtoyaient déjà. Et le visage tranquille s’éteignit à la première bouchée. Une minute passa. Je m’étais laissé avoir par la fascination que ce visage exerçait sur moi. Quand j’approchai enfin mes dents de ce corps, je ne rencontrai que des os. Mes coreligionnaires d’angoisse s’étaient éclipsés, sans doute rassasiés, ou parce qu’il ne restait plus rien à se mettre sous la dent sans risquer de la briser. Je me mis alors à lécher ces os, raclant leur surface du bout des dents, sans mordre. Et ce repas ignoble ne fit qu’augmenter mon appétit. J’étais prêt à tuer pour survivre !

Chapitre XI

Au nord de la Fosse d’Angoisse, comme l’appelaient ses habitants en voie de décomposition, les machines creusaient jour et nuit pour agrandir cet espace nécessaire à la survie de Dracon. Les pauvres du quartier mitoyen attaquaient les convois de nourriture venant des quartiers sud où siégeait le gouvernement. Entre les deux, les rupins avaient coupé toutes les voies de communication pour se protéger des attaques qui avaient d’ailleurs commencé dans leur espace vital. Les convois se déployaient donc à l’est et à l’ouest, toujours au lever et au coucher du soleil, une décision administrative qui facilitait les projets de violence. Tout ça pour dire qu’au fond de la Fosse d’Angoisse, il n’y avait rien à manger, ni à boire et certainement pas de moyens sanitaires ni médicaux. Au soir du premier jour, j’avais compris que j’étais seul et que je n’en avais plus pour longtemps avant de servir de repas vivant, ou plutôt mourant, à mes congénères désœuvrés.

Pourtant, je cultivais le vague espoir que Fissel et Corde entreprissent de me libérer pour aller au bout de leur projet. Sans moi, ils n’étaient plus rien. À moins de trouver mon équivalent en connaissance du draconium. Autant dire qu’ils n’avaient aucune chance de parvenir à leur fin sans moi. Je m’attendais donc à les voir surgir du néant pour me remonter et exploiter mon savoir comme ils l’entendaient. Mais dans l’attente de ce merveilleux moment, qui se faisait cruellement désirer depuis quelques jours, je vivais comme un animal dans une cage trop grande pour lui. L’essentiel de mon temps était consacré à la recherche de nourriture. La Fosse ayant été creusée en pleine campagne, il n’y avait aucun espoir de tomber sur la cave d’un épicier ou d’un cafetier. Je n’ai pas non plus le souvenir d’avoir entendu parler de restes archéologiques. Cette campagne n’avait jamais porté aucune civilisation. Dans la terre, on ne trouvait que des vers et des larves. Et avec un peu de chance, un filet d’eau saumâtre vite épuisé.

Citoyen d’une autre partie du monde, celle où le cannibalisme est un crime comme les autres, je n’avais aucune chance non plus de rencontrer une vieille connaissance. Et l’eussé-je rencontrée, l’un eût mangé l’autre sans se poser d’autre question que toutes celles qui ont trait à la satisfaction du besoin alimentaire. Je ne me liai pas non plus, de crainte d’offrir le flanc à une bête sauvage. Je veux dire : encore plus sauvage que moi. J’étais devenu, en quelques semaines, impitoyable et parfaitement prévisible. Aussi, si j’évitais de me trouver en compagnie, on ne s’approchait guère de moi. Je me souviens d’avoir brisé le crâne d’un enfant qui prétendait avoir des droits sur un nid de larves de hannetons que j’avais découvert en suivant le parcours d’une racine. Le crâne s’est ouvert et, pendant que je suçais son contenu délicieux, deux ou trois inconnus arrachaient les membres pendant qu’un autre déroulait le boyau jusqu’à l’anus.

J’insiste sur le côté délicieux de ces repas. En effet, si, le plus souvent, les membres de la victime était atteints des pires infections, ce qui en rendait la consommation dangereuse, et si, sans doute pour la même cause, les organes internes contenaient assez de poison pour anéantir plus d’hommes qu’il n’en fallait pour s’en plaindre, la substance cervicale relevait presque à tous les coups du délice à ne manquer sous aucun prétexte. Et ce n’était pas quelque kyste qui pouvait me décourager d’un tel plaisir. La cervelle des enfants est particulièrement propre à satisfaire même le plus exigeant des condamnés à mort.

Ainsi, j’étais l’homme le plus solitaire du monde. Et le plus silencieux, car personne ne m’entendait arriver. Je fondais sur ma proie. Et je ne connaissais rien de plus exaltant que d’attendre le moment de ce coup de grâce nourricier. J’en oubliais le sexe. Je me surpris une fois à bander, mais nullement en faveur d’une beauté en pure situation de dépossession. Mon sexe ne se levait pas au spectacle des nombreux anus qui s’offraient en échange d’une poignée d’os à ronger. Comme je ne bandais plus, je ne sais pourquoi je me suis mis à me le reprocher. Et aussitôt ma queue a été prise d’une turgescence jamais atteinte en de plus adéquates circonstances. Bien mal m’en prit, car je fus poursuivi pendant une heure et ce fut une heure d’érection parfaite que je mis à profit pour vider complètement une vésicule séminale qui sinon eût explosé. Je ne sais plus comment se termina l’affaire.

Le fait est que je dépérissais. On a beau se débrouiller comme un chef, on est toujours plus proche de la fin que du commencement. L’angoisse croissait en égale proportion. Je devenais fou. Je me suis jeté maintes fois contre la paroi terreuse du fossé, dans l’espoir de briser au moins mon crâne, mais sans doute n’y mettais-je pas toute l’énergie qui convient. Je ne réussissais qu’à saigner et j’attirais de bien sinistres badauds.

Je m’efforçais aussi de ne pas penser à mon tranquille passé d’employé exemplaire. J’avais été heureux, bien que n’ayant pas trouvé chaussure à mon pied pour satisfaire aux traditions de l’aisance et de la reproduction. Et il avait fallu que la rencontre d’une tempête et d’une aventurière me jetât dans une aventure sans promesses s’achevant par une mort ignominieuse. On me vit bien des fois hurlant ma douleur avant de me précipiter sur un enfant pour le déchirer sans autre intention que de l’entendre crier encore plus fort que moi.

Mais la solitude est un fardeau lourd à porter. Et on ne le porte jamais bien loin. Je me surpris une première fois à le déposer aux pieds d’une charmante adolescente qui exprimait le désir de se marier avec le premier venu pourvu qu’il possédât encore la force d’entrer en elle. Je me proposai. Ses caresses provoquèrent une érection visiblement incomplète. Et je fus renvoyé, haineux mais impuissant. Quelques autres créatures pourrissantes examinèrent mon capital d’un œil dubitatif. On parvint même à m’arracher un soupir qu’avec un peu d’imagination il était encore possible d’associer au plaisir, mais je ne fis pas longtemps illusion et bientôt la solitude pesa tant que je me couchai à même la pourriture. Et l’homme qui me sauva de cette triste manière d’en finir avec soi-même ne fut autre que Tarzan !

C’est ici que mon récit reprend haleine. Il l’eût perdue à jamais si Tarzan était passé sans me voir, ou ne me voyant pas assez en chair pour mériter un dépeçage, véritable travail de force dans cet endroit infernal qui vous réduit son homme à ce qu’il est quand il ne pense plus. Tarzan me mit sur son dos après s’être courbé et il me retint de glisser sur sa pourriture en me tenant fermement les mains que j’avais encore au bout de mes bras. Il m’emmena chez lui, ce qui ne laissa pas de m’étonner, car j’étais loin d’imaginer qu’on pût habiter dans un endroit pareil. J’avais vu les gens errer et j’errais moi aussi sans penser à creuser mon trou comme une bête. Or, Tarzan était animal avant tout. Et dès que les robots l’eurent jeté dans la fosse, il creusa son trou. Il avait fallu trois solides robots pour le maîtriser, car cet homme était fort comme un éléphant. Et depuis des années, il survivait dans la Fosse d’Angoisse, se nourrissant de chair humaine, mais ne dédaignant pas d’apporter sa contribution à l’amélioration provisoire des existences qu’il croisait quand il sortait de son trou.

« Des années ! m’écriai-je au fond du trou où je jouissais d’une confortable paillasse de cheveux. Mais nous nous sommes quittés il y a à peine quelques semaines, un mois tout au plus !

— Celui que vous avez quitté n’est pas Tarzan, dit Tarzan. C’est un usurpateur draconien. Je crois même que c’est un robot. En tout cas, il m’a vaincu dans un combat à mains nues. Et il m’a jeté lui-même dans cette fosse avec l’aide de deux robots car j’étais encore en mesure de gagner. Voilà toute l’histoire…

— Je comprends mieux ce que j’ai ressenti en côtoyant cet imposteur ! Et Jane qui venait pour se faire engrosser par ce traître ! Au prix des précieuses vies de mes collègues. Et tout ça pour s’emparer de mes secrets !

— Je ne sais pas de quels secrets vous parlez, Chris. Nous avons le temps de nous connaître. Sachez pour l’instant que Dracon tient à ce que la race de Tarzan se perpétue, je ne sais pour quelle raison. Seulement voilà : je suis impuissant. La dynastie tarzanienne s’achève avec moi. C’est peut-être triste, je n’en sais rien. J’ignore tout du plaisir qu’un homme peut prendre avec une femme. Je ne connais que mon devoir. Et je suis frappé par le malheur de ne pouvoir m’y conformer comme l’ont fait mes ancêtres.

— Ainsi, ce faux Tarzan est chargé de fertiliser une femme pour que son fils continue la lignée.

— Et cette femme doit être blanche. Un détail que Dracon ignorait en me condamnant à l’oubli. Il n’est pas impossible que votre Jane soit cette femme. Êtes-vous sûr que ce n’est pas un robot ?

— Maintenant que vous le dites… »

Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Ce faux Tarzan qui s’exprimait dans un patois indigne d’une telle lignée aurait dû m’inspirer le doute. Mais je me suis laissé aveugler par mon propre malheur. Et voilà que le destin me plaçait en situation de connaître toute la vérité sur les manœuvres de Dracon et de ses complices mangani.

Tarzan plongea sa main dans la terre au fond du trou et en sortit un lapin qu’il assomma et dépouilla en un clin d’œil. Il me confia une précieuse allumette. Je comprenais maintenant pourquoi il s’était enterré au plus profond de la Fosse d’Angoisse : il était sans doute le seul habitant de cet enfer à se nourrir de chair animale cuisinée sur un feu. Quand les morceaux de lapin furent bien dorés, il jeta alors dans la gamelle plusieurs poignées de légumes et une savante pincée d’épices. La grotte s’emplit d’arômes culinaires comme je n’en avais jamais respiré depuis, me semblait-il, une éternité. Il ne nous restait plus qu’à en goûter les saveurs, ce que nous fîmes sans prononcer une seule parole qui pût dénaturer notre plaisir en lui donnant un sens.

Chapitre XII

Je racontai toute mon aventure à Tarzan. Il m’écouta sans m’interrompre, alimentant le feu de bois sec qu’il avait entreposé dans une grotte voisine elle aussi creusée de ses propres mains. Quand j’eus terminé mon récit, lequel restait en suspens, du moins l’espérais-je, car je n’avais plus aucune envie de mourir, Tarzan mit un doigt sur ses lèvres pour s’empêcher de s’exprimer trop vite. En même temps, il sortit deux cigares de sa chemise et m’en offrit un que je m’empressai d’allumer. Je ne vous parlerai pas de ce plaisir qui occuperait assez de pages pour vous vous faire perdre le fil de notre histoire.

« Fissel et Corde ne vous ont pas abandonné, dit enfin Tarzan. Je les connais. Ils sont en train de comploter pour venir vous chercher.

— Et que ferai-je une fois qu’ils m’auront retrouvé et ramené dans la ville ? Regardez-moi ! Jamais les gens de la ville n’accepteront de me voir déambuler dans leurs rues. Les robots auront vite fait de me remettre dans cette fosse.

— Ils attendront que vous retrouviez la forme. Je m’en charge.

— Sapristi ! Seriez-vous leur complice ?

— Qu’allez-vous donc imaginer ? Vous voulez sortir d’ici, oui ou non ?

— Je ne dis pas non !

— Et bien dans ce cas il vous faut retrouver la santé. Je vais vous nourrir comme jamais vous ne l’avez été. Et vous ferez aussi de l’exercice. Je vous donne un mois, pas plus !

— Mais qui les informera que je suis en état de vivre en ville ? Vous ?

— Faites-moi confiance. »

Justement, ma confiance dans ce nouveau Tarzan venait de faiblir sensiblement. L’homme en décomposition que j’avais rencontré en haut s’était dépouillé de sa pourriture, une vulgaire peau de silicone enduite de vraies chairs pourries. Maintenant, sa musculature lançait des reflets par-dessus le feu. Je pouvais légitimement me poser la question de savoir ce que cet homme en parfaite santé faisait dans la Fosse d’Angoisse, jouant au cadavre quand il était dehors et entretenant son étonnante santé au fond d’un trou agrémenté de plusieurs grottes où il pouvait se tenir debout. Faisait-il partie du complot fomenté par Fissel avec l’aide de son fidèle valet aux dents pointues ? Ces questions me tourmentaient, mais je m’endormis néanmoins.

Au réveil, il me fut impossible de savoir si le soleil se levait en même temps que moi. La grotte était doucement éclairée par de discrets lumignons suspendus dans l’ombre. Tarzan n’était plus là. Je jetai un regard angoissé dans les grottes attenantes. Toujours pas de Tarzan. Le boyau qui montait était complètement obscur. J’eus une crise de claustrophobie qui me jeta par terre où je me mis à gesticuler en arrachant des poignées de terre grasse. Remonter à la surface me parut impossible. J’étoufferais avant de revoir la lumière. Dans quel piège m’étais-je encore fourré ? Un silence de mort pesait sur moi. Je collai mon oreille contre la paroi d’où Tarzan avait extrait le succulent lapin. On parlait !

C’était comme si je venais de recevoir le fer d’une épée en plein ventre. Tarzan parlait et quelqu’un lui répondait. Une voix de femme ou d’enfant. Mais pourquoi un enfant ? L’homme du peuple que je suis avait eu tort d’approcher des monarques. J’avais toujours soigneusement évité de pénétrer dans les palais, même poussé par la fièvre touristique. Je payais maintenant un écart de conduite. Et je n’en connaissais pas encore le prix exact.

Le feu brûlait encore sous la grille qui avait supporté la gamelle de civet. À la place de la gamelle, une cafetière lançait des vapeurs enivrantes. Je reconnus le rhum de mon enfance. Il y avait une bouteille de rhum dans cette grotte ! Peu importait le rhum versé dans le café. Il avait perdu son alcool. Décollant péniblement mon oreille de la froide paroi, je me haussai sur la pointe des pieds pour décrocher un lumignon. J’en activai nerveusement la mèche. La grotte s’éclaira jusqu’au plafond. Je vis alors un meuble, genre buffet de salon, assez grand pour contenir un nombre respectable de bouteilles. Et en effet, l’arôme du rhum épatant, Guyane ou Martinique, m’attira comme la confiture attire les mouches. Je volai presque jusqu’au buffet, négligeant d’admirer son décor sculpté et ses torsades. Derrière la porte, et debout devant les autres qui étaient couchées, une bouteille débouchée émettait un message de plaisir. Je ne tardai pas à m’enivrer, oubliant complètement que j’avais entendu des voix et que j’aurais mieux fait de m’en inquiéter.

Chapitre XIII

Tarzan me gifla si fortement que le mur m’en donna une autre. Il agitait une bouteille vide et rugissait sans que je comprisse un traître mot de ce qu’il tenait à me dire. Je ne comprenais pas, mais je savais. J’avais pris une sacrée cuite en son absence alors que j’avais promis, la veille après le civet, de commencer à m’exercer aux anneaux. Il avait même préparé un ragoût surdosé en protéines. Je n’avais pas bien regardé à côté de la cafetière. Il mijotait encore. Ce qui n’expliquait pas que j’avais entendu des voix.

« Quelles voix ? rugit Tarzan en montrant tous ses muscles. Vous ronfliez et j’étais dehors ! Si on m’avait dit que vous étiez un poivrot… Ah ! »

Il s’effondra sur un coussin qui m’avait servi de matelas.

« On vous a parlé de moi ? demandai-je insidieusement.

— Personne ne m’a parlé de vous ! Vous êtes un parano ! Je pensais avoir affaire à un homme digne de… digne de…

— Vous ne trouvez pas bizarre que vous tombiez à pic pour me sauver d’une mort ignoble ?

— C’est vous qui êtes tombé ! Et de haut encore !

— Mais vous avez fini par tomber sur moi… par hasard.

— Le hasard est un concept dont la théorie est incomplète.

— Comme vos érections…

— Ne parlons pas de ça, je vous prie ! Vous deviez vous exercer aux anneaux. Vous ne l’avez pas fait. Au lieu de ça, vous vous saoulez comme un… comme un…

— Mais maintenant je suis parfaitement clair et je soutiens avoir entendu des voix de l’autre côté de la paroi, dont la vôtre.

— C’est un effet acoustique… De quoi parlai-je, si ce n’est pas trop vous demander ?

— Je n’ai pas compris. L’autre voix était celle d’une femme…

— Et vous avez pensé, évidemment, que c’était celle de Maoni, hein ?

— Je n’ai rien pensé du tout ! Je ne voulais pas penser. J’ai trouvé cette bouteille et…

— …pour ne pas penser, vous l’avez vidée. »

Il riait maintenant, mon gros Tarzan. Il trempa un doigt dans le civet puis en éprouva la saveur sur son énorme langue. Tout était énorme chez cet homme, mais il portait un slip. Et il m’avait obligé à entrer dans une robe mangana.

« Vous ne me direz pas ce que vous avez fait toute cette sainte journée ? dis-je pour tenter d’en savoir plus sur les intentions de mon hôte.

— Ce que je fais tous les jours… Je nourris les moins malheureux…

— Et pourquoi pas les plus malheureux !

— Il est inutile de s’occuper de ceux qui ont franchi le seuil…

— Vous parlez comme un militaire ! Les hommes ne sont pas des animaux. Savez-vous que même vos amis éléphants ont déserté le Mangana ?

— Je suis bien renseigné. Puis-je vous servir un petit verre de rhum, en tout honneur ? »

Il fit trois choses en même temps : il remplit mon bol de civet, me tendit un morceau de pain et versa une bonne lampée de rhum dans mon verre. Pour moi, le mystère s’épaississait. Et ce Tarzan-là ne faisait rien pour en éclaircir au moins les contours. Nous déjeunâmes, ou dînâmes, sans autre dispute. J’avais promis de ne plus toucher à la réserve de rhum sans permission et de pratiquer au moins deux heures d’anneaux par jour. Pendant ce temps, Tarzan vaquerait à ses occupations habituelles. Nous étions d’accord sur ce programme. Par contre, il était impossible de dire à quel moment je serais suffisamment en forme pour sortir ni quand Fissel envisageait de me libérer. Une troisième question ne se posait qu’à moi : Que se passerait-il une fois que j’aurais retrouvé la société des hommes ? Question que je me gardais bien de poser à Tarzan, car je doutais de sa sincérité. Les voix, je les avais entendues. Il mentait quand il me disait le contraire. Et ce mensonge alimenta ma volonté de me sortir de ce pétrin autrement que par le fond.

À ce rythme, j’évoluais lentement mais sûrement vers un meilleur avenir. Je retrouvai vite ma forme et mes performances d’antan. Cependant, Tarzan me suggéra d’aller plus loin, car je devrais me battre là-haut et il n’était pas dit que j’aurais affaire à des fonctionnaires de mon espèce. Par exemple, Tarzan avait eu la preuve qu’il ne pouvait pas battre deux robots, alors qu’il en avait déjà vaincu un seul. Quand il n’était pas en surface pour aider les moins fragiles, il s’entraînait durement aux agrès, ne négligeant pas d’ailleurs de soulever des poids considérables. Il était sur le point d’avoir assez de force pour vaincre deux robots à la fois. Bien sûr, la prochaine fois qu’il serait capturé, un troisième robot ferait pencher la balance du côté du système et il se retrouverait au fond de la Fosse d’Angoisse en attendant de trouver l’énergie nécessaire pour battre trois robots. Cette histoire à dormir debout ne me convainquait pas. Il y mettait pourtant le ton.

Je ne sais pas si Tarzan doutait de moi. C’eût été de bonne guerre. Je mangeais comme quatre, soulevais presque mon poids et voltigeais sur la barre fixe comme un professionnel du cirque. Et chaque jour, nous avalions ensemble un petit verre de rhum en trempant nos cuillères dans le menu du jour. Je n’approchais plus du buffet sur lequel Tarzan maintenant un brasier d’encens assez parfumé pour réduire l’arôme du rhum à néant. À quand la prochaine cuite ? me demandai-je avant de m’endormir. J’en rêvais.

Le temps passa ainsi en préparation militaire, le physique prenant le pas sur l’intellectuel dont nous n’avions strictement pas besoin. Et je ne sortais pas. Je regardais Tarzan lorsqu’il s’enduisait de pourriture avant de monter. Il y avait longtemps que cette odeur épouvantable ne me faisait plus vomir. Il l’emportait avec lui et je demeurais indécis devant l’ouverture du boyau où il venait de disparaître. J’avais fort à faire pour convaincre mon cerveau de se laisser environner d’une telle étroitesse, sans parler de la longueur et de l’obscurité totale, car ce parcours n’était pas éclairé par prudence. En surface, Tarzan me dit qu’une simple broussaille en protégeait l’entrée, ce qui me parut audacieux ou simplement hypocrite selon que je le croyais ou que j’avais cessé de l’aimer.

Arriverait le jour où je monterais, couvert d’une silicone enduite de chair pourrie pour ressembler aux autres. Il faudrait que ce fût de nuit, car je craignais l’éblouissement. Et je ne saurais envisager cette ascension, à défaut de lumière pour atténuer mes tendances claustrophobes, sans les solides épaules de Tarzan pour me porter et me permettre ainsi de fermer les yeux. Comme je lui en parlais, car je sentais que ce jour était proche, Tarzan me dit que c’était là une bonne idée et qu’il n’avait plus à y penser désormais. Il restait toutefois quelques détails à régler, au sujet desquels il préféra s’en tenir, pour l’instant, au silence. Il y avait là de quoi alimenter mon angoisse. Elle repoussait depuis quelque temps, alimentée par les trous que Tarzan savait creuser dans ses promesses et ses explications toujours incomplètes et vagues.

Et une fois là-haut, il faudrait attendre, c’est-à-dire monter et redescendre chaque jour pour suivre Tarzan et lui obéir au doigt et à l’œil, sinon, prévenait-il, il me laissait tomber. Et je savais trop ce que cela signifiait. Il m’était arrivé une fois de me trouver presque mort. Je me promettais chaque jour qu’une pareille horreur ne m’arriverait plus. Oui, il faudrait attendre. Attendre que Fissel se décidât à me libérer pour m’emporter dans son projet où je devais jouer un rôle relatif au draconium. La cité de Dracon pouvait-elle survivre sans le draconium ? Et qui savait comment extraire le draconium de la draconite ?

« Je suis destiné à la torture, dis-je à Tarzan. Voilà ce que je suis devenu. Fissel viendra me chercher et Skirate, maître de Dracon, me fera torturer pour m’arracher le secret de l’extraction nécessaire à la survie de cette ville maudite actuellement ravagée par la maladie et la mort qui s’ensuit.

— Fissel ne trahira pas Tarzan. »

Ce fut la seule réponse de Tarzan à ma nouvelle angoisse.

Chapitre XIV

La vie s’écoulait ainsi. Tandis que Tarzan passait le plus clair de son temps à la surface, je nourrissais ma nouvelle musculature. Je m’étonnais passablement, mais je devais reconnaître qu’à ce train, je trouverais la force de vaincre un robot. Ce n’était certes pas suffisant pour remonter au niveau de la ville, mais une fois là-haut, je pouvais envisager un combat au lieu de me laisser emporter par le flot des circonstances contraires. De plus, je n’avais plus touché au rhum, sauf le verre du soir, qui était agréable et n’invitait pas à l’ivresse. Au contraire, il me semblait ouvrir les portes du sommeil sans grincement de gonds. J’en étais à apprécier cette espèce de bonheur expectatif quand il me fut donné d’entendre de nouveau ces voix. Je craignis aussitôt la fureur de Tarzan si jamais je ne trouvais pas la force de ne pas me confier à lui, ce qui m’apparut comme une impossibilité inévitable.

Je m’approchais du mur. Je tremblais des pieds à la tête. J’avais, pour tout dire, doublé de poids et de volume par rapport non pas à ce que la Fosse d’Angoisse avait fini par faire de moi, mais relativement à ce que j’avais été du temps précédent ces maudits évènements qu’il faut bien qualifier d’aventures pour ne pas en perdre le fil. Je me tenais donc fermement aux aspérités de la paroi, un lumignon accroché à mon front. Je collai mon oreille, craignant de comprendre cette fois le sens des paroles que deux personnages échangeaient sans se soucier du silence environnant. Je commençai par reconnaître la tessiture particulière de Tarzan. Je ne pouvais pas me tromper sur ce point. Il parlait haut et clair. Je m’efforçais de ne rien comprendre. En face de lui, une voix féminine, que je ne reconnaissais pas, et que je tins dès lors pour un nouveau personnage de mon aventure, lui répondait tout aussi clairement. Tarzan posait des questions et ce personnage lui répondait. J’en tirais la conclusion que Tarzan se renseignait. Je décollai aussitôt mon oreille. J’étais sur le point d’en savoir trop, partagé entre le désir brûlant de savoir où j’en étais exactement et le terrible sentiment d’avoir à le payer si jamais Tarzan venait à être au courant de mes séances d’espionnage. Je m’éloignai d’un bond de la paroi.

La tentation d’ouvrir une bouteille était forte. Mais comment la vider sans que Tarzan le sût ? J’ai l’ivresse joyeuse. Je chante à tue-tête des couplets plus vulgaires que bien tournés. Et ma voix remonte le boyau et secoue les frêles branches du buisson qui dissimule l’entrée de notre tanière. Un passant pourrait m’entendre et s’informer, en écartant les branches, sur l’origine de cette joie en principe étrangère à ces lieux maudits. Et adieu mes bouteilles ! Les voilà plus vides qu’un ventre qui cherche fortune au pays des crève-la-faim. Perspective insupportable pour qui aime la bouteille et ses multiplications standards !

Il n’est jamais prudent de jouer avec le feu quand on a les poches pleines d’allumettes. Mais ce que je voyais briller dans l’ombre que mon faible lumignon éclairait sans trahir le détail n’était point reflets de bouteille. Les portes du buffet étaient fermées. Je venais de m’en assurer. C’était la paroi qui scintillait. Je m’approchai.

Comment un expert aussi recherché que moi s’était-il laissé berner par des voix ? Cuillère en main, j’entrepris un sondage systématique de cette roche mêlée de terre. Et j’enfonçai le manche sans hésitation, exerçant en même temps un levier qui, sans plus d’effort, déposa dans mon autre main une pépite de draconite. Elle était de bonne taille. Je la nettoyai avec un peu de salive. Sa transparence était exceptionnelle. À vrai dire, je n’avais jamais observé une telle qualité de minerai. Une seconde extraction m’en révéla un meilleur spécimen encore. Et au bout d’une minute, une bonne trentaine de pépites ornaient mes pieds nus, comme autant de pierres précieuses. Je m’empressai alors de dissimuler ma découverte. L’excitation me troublait la vue. Je respirais comme le nageur qui remonte à la surface après une trop longue apnée. Je rebouchai les trous en me servant de la terre que j’humidifiai avec ma salive. Quant aux pierres, je les cachai derrière les bouteilles. Ce malin de Tarzan s’était arraché un cheveu pour piéger la porte du buffet. Je me doutais bien qu’il se méfiait de moi à ce point. Et une fois les pierres bien cachées derrière le brun nacré des bouteilles, je replaçais le cheveu sur les boutons et m’éloignai du buffet pour contempler mon œuvre. Si j’étais aussi malin que je me croyais, Tarzan n’y verrait que du feu. Il ne verrait même rien du tout !

Chapitre XV

Où est le monde ? Entre les apparences et la réalité ? Entre le rêve et les apparences ? Ou entre la réalité et le rêve ? Je ne m’étais jamais vraiment posé ce genre de questions. J’avais vécu l’enfance surveillée des petits bourgeois affectés aux tâches domestiques. Puis le travail m’avait donné l’occasion inespérée de mettre en pratique des connaissances acquises en toute liberté. Pourquoi ne pas le dire ? J’étais heureux. Et pas si seul que ça. J’étais à ma place et je fréquentais mes semblables, évitant de discuter des sujets à caution en dehors du cercle privé et de l’isoloir, si voter est une manière de s’exprimer, ce dont je me permets de douter sans toutefois militer en faveur d’un autre mode d’existence citoyenne. Après tout, il ne s’agit que de vivre le mieux possible. Il ne manquait qu’une femme à mon bonheur. Ou un homme… Qui sait pourquoi les étoiles tombent ? chante Gene Kelly. Et où elles tombent.

Il n’y a pas de temps sans aventure, si l’attente n’est pas du temps. Je vérifiais cette hypothèse tous les jours depuis que Jane m’avait emporté dans sa propre aventure. Le temps m’avait d’abord paru long, puis il avait trouvé un rythme de croisière à la mesure de mes possibilités de résistance et enfin, il commençait à se ralentir, comme le cœur à l’agonie. Et je deviendrais peut-être fou avant de mourir. Voilà la véritable proposition de l’angoisse. Et c’était sur ce coup de dés que je recommençais à espérer.

Tarzan ne remarqua pas le changement d’aspect de la paroi, à l’endroit où j’avais extrait des pépites de draconite. Il se contenta de jeter un œil dans le buffet et me signifia sa satisfaction par un léger mouvement de lèvres. Ensuite il jeta sur la table le produit de sa chasse, une longe de sanglier. Il avait partagé le reste avec ses pauvres. Il récupéra soigneusement le sang qui avait coulé au fond du sac, puis se mit à trancher des côtelettes.

« Si je dis que c’est du sanglier, c’est du sanglier, dit-il sans cesser de tailler dans la chair sanguinolente. Naguère, ces lieux étaient couverts d’arbres centenaires. Une rivière coulait en son milieu, peuplée de toutes espèces de poissons et de crustacés. Le peuple dracon vivait dans l’opulence. J’ai même failli épouser une de ses princesses. Mais ce temps n’est plus. Aujourd’hui, la maladie condamne les Dracons à la survie, avec ce qu’elle suppose de combats fratricides et de douleurs sans nom. Et le faux Tarzan a pris ma place pour donner un héritier à la dynastie des Tarzan. Ton histoire, Chris Crasse, commence à prendre du relief, mais jamais tu n’atteindras les hauteurs que j’ai dû gravir pour résister à la mort. Pousse le feu et huile une poêle ! »

Dix minutes plus tard, la bonne odeur de chair cuite avait envahi notre espace vital. Tarzan avait même trouvé du pain chez les rupins.

« Je ne savais pas que vous voliez… dis-je timidement.

— Ne me crois-tu pas quand je te dis que cette chair est celle d’un sanglier ? »

Il pressa un morceau de cette chair au-dessus d’un morceau de pain qui ne tarda pas à fondre dans sa main. Il suça cette mixture avec une jouissance évidente sans cesser de me regarder. Il ne me défiait pas. Il m’enseignait la survie en milieu hostile. Et je savais pertinemment que nous mangions de l’homme. Un jour, il m’amènerait avec lui pour piller le garde-manger d’un bourgeois. Et je tuerais le bourgeois de mes propres mains.

« Après avoir violé sa fille ?

— Tu as bien de la chance de pouvoir bander… »

Voilà comment se termina cette soirée lugubre. Il était temps de se coucher. Et lorsque Tarzan éteignit le dernier lumignon, un éclat de lumière verte scintilla dans la paroi. Mon cœur cessa de battre ou je m’imaginai que j’étais mort. Mais Tarzan ne posa pas de questions. Il se tourna plusieurs fois dans son lit avant de trouver le sommeil. Ses ronflements de bête sauvage résonnèrent sans laisser de place aux petits bruits que produisaient mes intestins. Je dus me lever pour déféquer sur la paille. Tarzan emportait cette paille souillée chaque matin et revenait le soir avec de la paille neuve. Il prétendait nourrir ainsi son jardin.

Puis je m’endormis. La petite lueur verte s’éteignit et je commençais à rêver. Je ne sais d’ailleurs pas si tout ce qui suit est un rêve ou si je l’ai réellement vécu. Le rugissement de Tarzan me réveilla en pleine jouissance masturbatoire involontaire.

Chapitre XVI

Toute la grotte avait tremblé comme sous l’effet d’un séisme. J’ouvris des yeux ensommeillés dans une lumière d’incendie. Tarzan était en train de vider les bouteilles de rhum dans le feu. Toute sa chevelure était réduite en cendres. Au-dessus de lui, une épaisse fumée formait un gros nuage gris. Et sur les parois, son ombre se multipliait en autant de spectres sinistres. L’une de ces ombres, plus mouvante et terrible que les autres, était traversée de clignotements verts. Et parmi les bris de verre qui jonchaient le sol, piétinées par un Tarzan en furie, les pépites que j’avais extraites clignotaient au rythme des craquements et des cassures que leur infligeaient les talons puissants du sauvage. Et celui-ci me regardait avec des yeux injectés de sang. Sa découverte l’avait rendu fou de rage.

Cependant, il ne m’approchait pas. Il brisait les goulots avec les dents, poussant des cris de bête en instance de tuerie, comme si cet embrasement de rhum constituait les prémices de mon exécution. Et pour aggraver encore ma situation, je me mis à bander comme jamais aucune femme ne m’avait inspiré la turgescence à la place de l’amour. Mon gland battait comme un cœur contre mon sternum. Et sur mes cuisses tendues, mes testicules frémissaient d’un plaisir qui n’était pas le mien. Vision qui augmenta l’excitation colérique de Tarzan. Il arracha son petit slip et se mit à secouer son bassin, impliquant à sa petite queue des petits tours de marionnettes. Il allait me tuer sans jouir de moi, ce qui ne me laissait plus beaucoup de temps. Je me précipitai alors sur la paille que j’avais souillée la veille et m’en appliquai le mélange sur la verge que je saisis des deux mains pour la brandir.

« Tu n’oseras pas ! hurlai-je. Tu ne peux pas me prendre et tu ne me suceras pas ! Je connais ton aversion pour l’ordure. Je t’ai vu grimacer sous ta peau de charogne. Et tu as vomi toutes les nuits pour ne pas digérer cette chair humaine que tu cuisines uniquement pour me donner la force qui te manque. J’ai tout deviné de ton projet, Tarzan. Mais je ne fertiliserai pas la matrice de Jane. Je hais Jane plus que je te crains ! »

Et, répétant ce dernier cri jusqu’à épuisement, je m’effondrai sur la paillasse, impuissant à plier mon membre viril pour le cacher entre mes cuisses. Tarzan jeta alors une dernière bouteille dans le feu. Il remit son slip en grognant. Sa colère tombait comme un soufflet trop tôt sorti du four. Ses pieds saignaient, rougissant le vert des pépites éparpillées dans les bris de bouteilles. Il restait encore quelques fonds dans les culs. Pas de quoi se saouler, mais j’en avais besoin, sinon je devenais fou. Tarzan se pencha et ramassa un de ces culs. Il le renifla longuement, continuant de se calmer ainsi, puis il me l’offrit toujours sans rien dire. Sa bouche aussi saignait.

Nous nous regardâmes par-dessus le cul où le rhum semblait en fusion. J’y portai mes lèvres pour les déchirer. L’alcool me foudroya, pénétrant à grande vitesse dans la chair de mes lèvres. Tarzan versa alors le contenu du cul sur ma queue qui s’enflamma, torche vivante que je brandissais pour éclairer son visage. La paille souillée ne tarda pas à être réduite en cendres et la flamme s’éteignit. Tarzan sourit et ouvrit grande la bouche. Mais ce fut pour parler enfin :

« Tu es trop curieux, Chris, susurra-t-il. Maintenant tu sais ce que tu ne devrais pas savoir.

— Je n’ai pas peur de mourir ! D’ailleurs je ne vis plus. Dans une heure, cette érection deviendra douloureuse.

— Pas si je te suce…

— Je me la couperai avant ! »

Ce n’était pas de vains mots. Je tenais le couteau prêt à trancher. Je redoutais cette mort par hémorragie, mais je me sentais assez fort pour me crever le cœur avant de souffrir. Tarzan lécha ses grosses lèvres couvertes de cendres.

« Tu ne sauras pas tout, dit-il, si tu décides de vivre. Tu sais sans doute déjà que je ne te tuerai pas. Je n’ai jamais tué personne. On me l’a assez reproché. Et je veux vivre le plus longtemps possible. Quelle importance si le prochain Tarzan n’a pas une goutte de sang dynastique ? Je n’ai pas l’intention de me battre pour reprendre possession du trône du Mangana et des territoires qui en dépendent. Il arrivera encore bien des aventures à la dynastie tarzanienne. Et des complots inimaginables changeront la nature de son sang. Seul le nom perdurera. Peu importe ce qui arrive à ses princes, qu’ils meurent avant de procréer ou que la nature leur interdise ce pouvoir sur les hommes. J’ai choisi ma vie. »

Cette confession justifiait-elle la colère terrible qui l’avait précédée ? Tarzan s’était assis sur son coussin préféré, jambes en tailleur et les coudes sur les genoux. Ses mains avaient accompagné son discours de mouvements semblables à ceux que les oiseaux tracent dans le ciel de nos pensées. Je bandais plus que jamais, craignant la douleur et cherchant le plaisir de la caresse pour en retarder les effets. Tarzan retint cette main. Il dit :

« Mon existence n’est certes pas aussi merveilleuse que celle que j’ai longtemps connue dans la jungle. Mais à quoi bon revenir ? Je me sens de force à vaincre l’imposteur que les animaux ont fui pour le laisser seul. Mais sans femme pour me donner une descendance, ce bonheur n’a plus de charme. Laissons Jane résoudre ce problème.

— Si j’étais aussi fort que toi, c’est moi qui le tuerais !

— Qui te parle de tuer ! J’en aurais fait mon esclave. Et il aurait ensemencé la matrice de Jane dans le plus grand secret.

— Voilà ce que tu dois faire pour retrouver ton droit à régner ! Soumets-le ! C’est facile. Je t’aiderai. Je pourrai même te rendre le service à la place de ce traître. À moins que le priapisme ne me réduise à sa douleur…

— Tu es bien parti pour en mourir. Ou bien te tuer avant que la douleur ne te rende fou. Il n’est pas bon de mourir fou.

— Et Fissel ? Et les robots ? »

Tarzan hocha la tête en se pinçant les lèvres, puis il me regarda d’un œil mouillé par une espèce de fierté, comme si j’en étais digne maintenant.

« C’est toi qui te battras contre les robots, dit-il sur le ton du magistrat qui prononce un jugement définitif. À moins que Priape ne t’emporte dans son verger de souffrances. Tu ne t’élèveras pas au rang de demi-dieu sans cette douleur. Mais si tu redeviens un homme, tu reprendras l’entraînement. Grâce à mes conseils, tu trouveras la force de vaincre un robot. Et une fois là-haut, tu feras ce que tu voudras pour retrouver les charmes de ta vie antérieure.

— Mais Fissel… ? Et Dracon ? Ils veulent m’arracher un secret ! Et il n’est pas question que ma civilisation finisse par se soumettre à la puissance de… de…

— De la mienne par procuration. Je comprends…

— Le draconium doit demeurer entre les mains de l’Occident !

— Mais c’est ici, en territoire dracon, que se trouve la draconite. Et sans elle, ton Occident est aussi impuissant devant le monde que moi-même devant mes responsabilités de monarque…

— Mais toi-même, ô Tarzan, que complotes-tu dans cette mine de draconite ? Ta colère m’a donné la mesure de ta nouvelle responsabilité. Les Mangani n’ont-ils pas mis la main sur la cité de Dracon ?

— Avec la complicité de ses bourgeois et au détriment du peuple que tu as vu crever dans la pire des pourritures !

— Les Mangani ne sont-ils plus tes amis ?

— Harrisson est un imposteur. Et il n’a pas pour mission de perpétuer faussement la race tarzanienne. Son projet est plus prosaïque. Le Mangana fera face à l’Occident dans pas longtemps.

— Pour ça, il faudra me tirer les vers du nez !

— Ils t’arracheront la langue pour la faire parler ! »

Cette morne plaisanterie nous fit rire. Nous vidâmes maints culs de bouteille. Tarzan regretta même de s’être livré à ce sabotage inadmissible. On ne détruit pas le rhum comme on s’en prend à un dieu ou à un dictateur. Mais il connaissait la filière du rhum. Nous ne tarderions pas à redonner au buffet toute son importance existentielle. En attendant, il n’y avait pas moyen de se saouler. Une griserie de midinette s’empara légèrement de nos esprits. Il était temps pour Tarzan de remonter. Sa journée s’annonçait rude.

Chapitre XVII

De nouveau seul, je commençai par faire le ménage. J’étais tellement confus qu’il m’arriva plus d’une fois de confondre le manche du balai avec ma queue dressée. Pour l’instant, j’étais loin de souffrir. Priape me ménageait en attendant de me condamner à me plaindre de trop bander, ce qui est une aberration. Mais il est vrai que je n’avais aucune raison de bander et que mon érection n’était que l’effet d’une anomalie nerveuse. Je fis un petit monticule de verre brisé après avoir récupéré les pépites de draconite. Le foyer n’était plus qu’un trou noir rempli de braises encore fumantes. Il exigea plus de travail, la grille étant encrassée comme jamais elle n’avait dû l’être. Je dus me jucher sur un escabeau pour atteindre le plafond avec mon balai afin d’en essuyer la suie. Enfin… dix heures de travail n’étaient pas de trop pour arriver à effacer toutes les traces de la colère de Tarzan.

Mais je n’avais pas les moyens de mesurer le temps. Il y avait belle lurette que j’en avais perdu le fil et le compte. Je savais qu’on était le matin quand Tarzan remontait à la surface, mais sans certitude, car il pouvait me tromper. Sa nouvelle version des faits qui m’affectait plus que lui était encore trop confuse pour mériter mon satisfecit. Il fallait pourtant que je m’active. La paroi qui avait fait entendre des voix, dont celle de Tarzan, conservait tout son mystère. Comment la traverser ? Ou plutôt, comment aller de l’autre côté sans la percer ? Elle ne devait pas être bien épaisse puisque la faible voix d’une femme pouvait la traverser sans perdre son sens. Sens que je m’étais bien gardé de déchiffrer en me bouchant les oreilles, ne tenant pas à me mêler de choses qui ne me regardaient pas. Mais depuis que Tarzan avait pété les plombs, ma crainte d’en savoir trop s’était transformée en désir d’en savoir plus. Un percement était techniquement envisageable. Le manche de la poêle y pourvoirait. Et je n’aurais pas de mal à répandre la terre et les cailloux dans les autres grottes que nous n’utilisions pas. Seulement, le bouchage de ce trou par une porte ne passerait pas inaperçu. Et la colère de Tarzan s’en trouverait multipliée. J’étais maintenant trop en proie à la curiosité pour prendre le risque de ne jamais la satisfaire.

Je tentai alors un sondage par percussion. Il me mena dans la grotte voisine, laquelle n’était pas éclairée. J’y suspendis trois lumignons, ce qui suffit à éclairer la paroi. Elle était toujours aussi mince. Je pouvais envisager de la percer, Tarzan ne mettant jamais les pieds dans cette grotte, mais en pensant à ma déveine congénitale, je jugeai plus prudent de continuer mes recherches dans la grotte suivante, y transportant derechef mes lumignons. L’endroit me parut propice à un percement discret. Je retournai dans la grotte principale pour chercher la poêle. Son manche d’acier et la bonne prise de son fond en faisaient l’outil idéal. Il s’agissait maintenant de ne pas l’abîmer. La colère de Tarzan me ferait alors changer d’avis sur la facilité de le tromper aussi effrontément qu’il me trompait lui-même.

Revenu dans la grotte choisie, je repérai un filon de terre meuble et le creusai aussitôt. Plusieurs pépites se détachèrent, mais je ne m’y intéressais plus. L’objectif était de jeter un œil dans la grotte où Tarzan s’était entretenu avec une femme sans se soucier de la portée de sa voix. Un trou de cinq centimètres de diamètre suffirait, ce qui ne devait pas représenter un bien gros volume de terre. Ce fut facile.

Au bout de dix minutes de creusement silencieux, un rayon de lumière se déposa doucement sur mes mains au travail. Je mis mon œil dans le trou. La grotte dont je ne voyais qu’une partie était éclairée par autre chose que des lumignons. Cette lumière crue me fit presque mal. Je fermai les yeux instinctivement et quand je les rouvris, je vis qu’un œil me regardait. Un bond en arrière me projeta dans l’ombre. Mes fesses glissèrent sur le sol glaiseux, je pivotai de 45º et prit le vent comme une frégate en fuite. J’atteignais l’entrée de la grotte adjacente quand une voix me supplia de revenir sans faire de chichis. Je me relevai prudemment, queue en main, raide comme un manche et fortement irritée ou suscitée. Je revins à mon trou. L’œil était toujours là. Puis le nez se montra. Et enfin la bouche. Pris de fièvre, j’enfilai ma queue dans le trou. La langue qui titillait le bout du gland m’invitait à de plus profonds rapports, mais on a beau être à la mesure de la femme, l’épaisseur dont il était question ici dépassait mes possibilités de croissance érectile. Heureusement, une éjaculation précoce à souhait me libéra à la fois de la pression que le désir exerçait sur mon mental et de la turgescence inouïe qui m’avait un moment condamné à subir le même sort que Priape. Je tombai en arrière, me recevant de tout mon long mais sans douleur, car ce n’était pas la terre dure que je touchai, mais les bras tendres et vigoureux d’une femme que je ne connaissais pas. Elle me retourna comme une crêpe et plongea sa langue dans ma bouche en guise de présentation. Et vous me croirez ou pas, mais la voix derrière la paroi continuait de me parler. Les deux seins appliqués contre moi portaient de rudes tétons. Et je fus assez inspiré pour saisir à pleine main les fesses qui allaient avec. Une jambe remonta aussitôt contre la mienne et je me remis à bander de plus belle.

J’étais aux anges. Mais il me fallut attendre d’éjaculer, cette fois dans un temps honorable, pour me poser la question de savoir d’où sortait cette femme. Et sans attendre sa réponse, je recollai mon œil dans le trou. L’autre femme me donnait à voir maintenant sa tête tout entière. Je ne rêvais pas : C’était Maoni. Je poussai un cri :

« Maoni ! Je ne comprends pas… Qui est cette femme ? Je…

— Je suis la sœur de Maoni, Cruelle, mais je suis arrivée avant elle.

— Mais par où êtes-vous donc passé ?

— Par là. Venez ! »

Je suivis Cruelle, répandant encore ma semence. Maoni était à la porte, qu’elle avait grande ouverte.

« Entrez, Chris !

— Certes, mais je me sens quelque peu vidé… si je puis m’exprimer ainsi…

— Ne faites pas la bête et entrez ! »

J’entrai. Ce n’était pas une grotte, mais une chambre assez coquette. L’ameublement était rustique, mais pas vilain. Un grand lit couvert d’une épaisse couette occupait le centre, sous une ampoule qui éclairait fortement toute la pièce. Cruelle, satisfaite, se jeta à plat ventre sur le lit et enfonça sa tête dans un coussin en gémissant. Maoni me tendit un slip.

« Je n’ai pas oublié votre taille, dit-elle. Mettez-vous à l’aise. »

Je n’avais pas fini d’enfiler mon nouveau slip qu’elle arrivait avec un plateau chargé d’une délicate collation de thé et de croquants. Elle le déposa sur mes genoux et s’assit au bord du lit, se penchant pour me servir.

« Aucune érection ne fera craquer les coutures en acier zingué de ce slip, déclara-t-elle le plus sérieusement du monde.

— Je suis un peu fatigué, bredouillai-je, mais je vais retrouver rapidement ma forme légendaire, vous verrez !

— Je ne verrai rien du tout ! J’appartiens à Tarzan.

— Le vrai ou le faux ?

— Ils sont faux tous les deux.

— Je m’en doutais un peu ! »

Les petits pieds roses de Cruelle s’agitaient entre nous. Elle ronflait comme un moteur.

« Trempez ! Mais trempez donc ! » s’écria Maoni.

Elle voulait parler du croquant. Je le trempai, mais alors que je comptais le mordre, elle l’enfourna dans sa bouche brûlante jusqu’à mes doigts et le croqua en me donnant tout près ses gros yeux blanc et noir.

« Chère Maoni ! Je vais finir par bander et alors, Dieu sait ce qui se passera !

— Tarzan va piquer une sacrée colère quand il verra le trou…

— Il ne va jamais plus loin que la grotte où nous logeons…

— Mais vu d’ici, ce trou parle de lui-même. Ne trouves-tu pas, Cruelle, que ce trou est vraiment bien fait pour parler ? »

Je sentis Cruelle ramper sur mon dos.

« Oui, siffla-t-elle. C’est vraiment un beau trou. »

Je vis alors que j’avais creusé dans le mille. Mon trou débouchait exactement entre les cuisses d’un kouros, à l’endroit de son rose anus. Sa queue dressée finissait une longue courbe entre les doigts d’une fille plus proche de la péripatéticienne que de la korê.

« Est-il possible qu’un pareil hasard existe ? m’écriai-je. Tarzan va croire que je l’ai faite exprès !

— C’est exactement ce qu’il croira, souffla Cruelle. Et vous en paierez le prix. Tarzan tient beaucoup à cette peinture. Je crois même que c’est une œuvre d’époque. Maoni ? De quelle époque s’agit-il ? »

Je sentais déjà l’énorme godemiché de Tarzan me labourer l’anus. Mais cette crainte ne dura pas, car Cruelle m’arracha une douleur à l’endroit de mon épaule droite. Cette sauvage était en train de me dévorer. Je saignais déjà. Sa tête recula pour prendre de l’élan puis se jeta sur mon autre épaule. Cette fois, le sang gicla. Je m’élançai hors de la chambre, mais elle retenait mon pied qu’elle se mit à mordre aussitôt. Maoni avait posé un genou à terre pour ramasser le service à thé et les croquants qui avaient valsé sur le tapis.

« Folle que tu es, Cruelle ! criai-je. Prétends-tu me manger comme un poulet ? Je ne me laisserai pas faire ! Et Tarzan en sera informé. Tu seras rudement fessée. C’est mon opinion ! »

Elle m’abandonna et rejoignit sa sœur sur le tapis. Je n’avais pas quitté la pièce. Qu’est-ce que j’attendais ? Mais la suite ! La suite, nom de Dieu !

Chapitre XVIII

Maoniconfectionna une chemise avec un drap du lit. Elle était destinée à cacher les blessures occasionnées par les morsures de Cruelle. Depuis dix jours, je passais l’essentiel de la journée avec ces femmes. Tarzan n’en savait évidemment rien et pour que la dissimulation fût complète, j’avais enfilé, en plus de mon nouveau slip, qui m’allait comme un gant, cette chemise de soie dont Tarzan ne reconnut heureusement pas la couleur olive. Le problème, pourtant, c’est qu’il ne me posa aucune question à propos de cette chemise. Il savait bien que ce n’était pas lui qui me l’avait amenée et qu’il n’était pas possible que je l’eusse trouvée dans l’une ou l’autre des grottes attenantes. J’évitais donc son regard depuis dix jours. Nous vivions dans le mensonge.

Et chaque fin d’après-midi, ou de ce que je jugeais être une probable après-midi, les voix de Tarzan et de Cruelle traversaient la paroi. Je n’écoutais pas. Je ne voulais pas comprendre, ayant trop peur de découvrir un secret empoisonné. Il était évident que cette situation ne pouvait pas durer. D’ailleurs Tarzan parlait maintenant de probable remontée, mon corps ayant atteint le volume et la puissance nécessaire pour vaincre un robot.

« Tu ne pourras rien contre deux robots, me dit-il. Si deux robots surgissent du néant, redescends en vitesse ! Ni toi ni moi ne pouvons rien contre plus d’un robot.

— Et Fissel ? Qui me trahira pour l’informer que je suis remonté sans attendre qu’il descende lui-même pour me chercher ?

— Seules les femmes trahissent les hommes comme nous, Chris. Ne fréquente pas les femmes pendant les périodes préparatoires. Prends-les au retour si tu tiens à animer ton repos de ce genre de réjouissance. Tu as une bonne queue. Je pourrais t’envier, mais j’ai vécu. »

Il avait rempli le buffet de nouvelles bouteilles de rhum. J’avais promis de ne pas y toucher sans sa permission et seulement en sa compagnie. Nous ne parlions pas des pépites de draconite. Parviendrais-je à échapper à Fissel ? Et où irais-je si je retrouvais le fleuve Mangano ? En amont ou en aval ? Tarzan ne répondait pas, comme si je ne devais jamais revoir ce maudit fleuve qui avait emporté mon expédition tout entière. Son seul souci était de mesurer ma puissance de combat. Il veillait aussi à ma capacité de résistance mentale, me soumettant sans cesse à des tests qui me poussaient dans les cordes de la folie. J’en étais venu à me demander si mes jeux dangereux avec Maoni et Cruelle ne relevaient pas de sa compétence. Maoni me recousait avec un cheveu en guise de fil. La soie de ma chemise était si délicate que je pouvais sentir les nœuds en la caressant. Tarzan aussi me caressait quelquefois pour mesurer le galbe d’un muscle, mais il ne semblait pas percevoir ces déchirures mal cicatrisées à cause d’une couture mal faite.

Je ne touchais pas à Maoni. Elle était voyeuse plus qu’amante exclusive de Tarzan, selon ce que je ressentais à renifler ses cheveux quand elle recousait mes plaies. Elle prenait place dans un fauteuil de rotin, jambes repliées sous elle, et les mains jointes sous son menton. Cruelle ouvrait son beau cul. Je bandais déjà. Ma queue jaillissait du slip avant même que je l’ôtasse. Maoni avouait que c’était son spectacle préféré après celui des exercices auxquels Tarzan soumettait son imposante musculature de champion de l’esthétique. À la fin, se hâtant car Tarzan était en route pour descendre, elle me recousait et Cruelle râlait dans la couette tâchée de sang. Le jour arriva où Tarzan me déclara fin prêt pour affronter un robot. Il me restait toutefois à vaincre ma peur de me retrouver dans l’obscurité étroite du boyau. Tarzan m’avoua ne pas connaître le remède de cette maladie étrange qu’il ne connaissait pas. Il suggéra qu’elle n’existait peut-être que dans ma tête.

« J’ai toujours été claustrophobe, dis-je. Et j’ai fréquenté des claustrophobes. Qui sait s’il n’est pas claustrophobe avant de se soumettre à l’enfermement le plus noir et le plus étroit possible ?

— Comme un cercueil ?

— Oui, un cercueil.

— Je t’apporterai un cercueil demain. Et tu coucheras dedans pour t’exercer à ne plus craindre l’enfermement.

— Non ! C’est toi qui coucheras dedans, car tu ne sais pas si tu es claustrophobe ou non !

— Tarzan peur de rien ! »

Il se frappa le poitrail comme un gorille en poussant son cri de stentor. Il riait comme un enfant qui ignore s’il surmontera la prochaine épreuve avec autant de résignation que la précédente. Et le lendemain, le cercueil trônait sur le lit de Cruelle.

Chapitre XIX

À la vue du cercueil, je faillis m’évanouir. Maoni me poussa sans ménagement dans son fauteuil. Elle grimaçait en prononçant des paroles incompréhensibles. Je voyais ses doigts s’agiter comme des griffes. Et Cruelle, assise dans le cercueil, se livrait à des incantations tout aussi obscures. Un verre de rhum me requinqua.

« Tarzan sait tout, dit Maoni dont la bouche retrouvait sa beauté charnelle. Tarzan sait toujours tout. Il s’est amené hier soir avec ce maudit cercueil d’occasion.

— Tu veux dire que quelqu’un a déjà couché dedans ? s’écœura Cruelle.

— Les morts ne se couchent pas, idiote ! Ils ne connaissent pas le sommeil. Mais ils se tourmentent. Ne sens-tu pas cette odeur ? Je n’ai pas pu dormir de la nuit !

— Je n’en ai même pas rêvé ! »

Cruelle se coucha et disparut derrière le flanc noir et brillant du cercueil. Le couvercle menaçait de se refermer, vibrant sur ses gonds. Je savais que Tarzan était derrière. C’était le grand saut avant la remontée. Je devais prendre la place de Cruelle ou coucher avec elle. Maoni s’opposa à cette dernière proposition. J’avais la gorge sèche malgré la douceur du rhum. Un deuxième verre m’aurait fait du bien.

« Tarzan ? Es-tu là ?

— Il ne te répondra pas. Cruelle ! Sors de là ! Laisse la place à Chris !

— Je veux coucher avec lui !

— Il ne bandera pas, tu peux me croire ! »

En effet, ma belle queue subissait une rétractation. Mon sac scrotal était réduit à un petit renflement ridé. Cruelle sauta dans la couette et s’y cacha pour ne plus me voir. Je me couchai alors dans le cercueil, nu comme un enfant qui vient de naître. Ce n’est jamais le dernier geste de l’homme. Le couvercle se referma.

 

*

 

Silence, mort et obscurité. Des coussins soutenaient mon corps en sueur. Je m’immobilisai pour ne pas céder à la panique. J’avais toujours fait preuve d’un premier courage, puis le second s’achevait en une débauche de cris et de supplications à peine plus intelligibles. Ces souvenirs de totale épouvante me condamnaient depuis longtemps à me méfier de l’inattendu. Tout évènement imprévu me jetait dans une angoisse dangereuse. Il valait mieux alors que je ne me trouvasse pas en compagnie. On me prenait tout de suite pour un fou ou on changeait subitement d’opinion à mon sujet. J’ai toujours vécu en funambule. Et j’ai perdu beaucoup d’amis, ou en tout cas de connaissances suffisamment proches pour servir de refuge dans des cas moins décisifs.

Je résistai ainsi un temps assez long pour penser à ce qu’il conviendrait de faire une fois revenu à la surface parmi les vivants. Tarzan avait décrété que j’affronterais seul le robot, car il aurait fort à faire avec l’inévitable attroupement des morts-vivants. Je redoutais de tomber ensuite nez à nez avec Fissel et son inséparable valet. Il n’y avait que deux options après ma victoire sur le robot : revenir sur mes pas pour retrouver le fleuve ou me soumettre aux exigences de Skirate, le maître de Dracon, au pied duquel Fissel et Corde me jetteraient pour empocher la récompense. Ma tête était mise à prix. Parlerais-je si on me torturait ?

Mais le temps passa. Je n’étais plus en mesure de répondre à cette question. L’angoisse venait de me prendre à la gorge. Il fallait que je sortisse de ce cercueil si je ne voulais pas crever de terreur. Je me mis à gesticuler comme un pantin. Les coussins amortissaient mes coups. Même mes cris étaient étouffés. Je m’entendais comme si ma voix venait de très loin au-delà des parois capitonnées du cercueil. Et par cette gesticulation hystérique, j’impliquai un mouvement de roulis au cercueil. Il me sembla que tout ce que je pouvais obtenir de lui, c’était un chavirement qui rendrait impossible l’ouverture du couvercle. Cette sorte de noyade me rendit assez fou pour tenter un tangage qui aurait l’avantage de provoquer un mouvement linéaire amenant le cercueil à glisser sur le lit pour enfin se trouver à l’oblique sur son bord. Ainsi presque debout, je pensais trouver l’énergie de forcer le couvercle à s’ouvrir. Je réfléchissais encore, mais pas assez pour admettre que cette épreuve n’était qu’un exercice destiné à me familiariser avec l’enfermement auquel me soumettrait, sur toute sa longueur, le boyau remontant à la surface. Mais quelqu’un retenait le cercueil, l’empêchant de glisser vers le pied du lit. Je crus entendre ce rire. Et enfin, le cercueil résonna de trois coups. Je me calmai subitement, me mettant à l’écoute de l’extérieur.

Il ne se passait pourtant rien. Aucune voix ne se fit entendre, ni pour railler ma peur, ni pour me conseiller. J’étais de nouveau seul. Et j’attendis, les dents serrées jusqu’à la douleur, que mes nerfs craquassent de nouveau, entraînant tout mon être vers je savais trop quel enfer.

Chapitre XX

Pourtant, le couvercle était levé. Le cercueil était plongé dans le noir. Je tardai à me rendre compte que si j’étais enfermé, ce n’était plus dans le cercueil. Je ne sais combien de temps dura cette illusion. Je ne m’agitais plus. Mes jambes s’étaient raidies et je sentais le fond du cercueil à la pointe de mes pieds. Quant à mes mains, elles étreignaient ma poitrine. J’étais dans l’attente de la mort, mesurant l’amplitude de ma respiration, à l’affût des premiers signes d’étouffement. Ma queue s’était dressée lentement. J’avais calculé qu’une fois bien bandée, elle toucherait le capitonnage du couvercle et que, comme dernière instance du désir, je pourrais y prendre plaisir. Mais quand je la sentis dressée au maximum, je m’étonnai qu’elle ne rencontrât pas la douceur de la soie. J’ai contracté plusieurs fois le périnée. Ou bien ma queue avait perdu de sa puissance à l’approche de la mort, ce qui est contraire à la théorie freudienne, ou bien le couvercle était placé plus haut que je ne pensais. Je voulus en avoir le cœur net et, d’une main tremblante, je tâtai cet espace sans rencontrer rien qui ressemblât de près ou de loin à un capitonnage. Il n’était désormais pas impossible que le couvercle fût levé. Et il l’était.

Je m’assis d’un coup. Ma main remonta la pente soyeuse du couvercle. Autour de moi, l’obscurité était impénétrable. Aucun bruit ne signalait une présence. Je me penchai par-dessus le bord du cercueil et plongeai ma main dans ce vide apparent. Je touchai alors la mollesse de la couette. J’étais encore sur le lit. Le cercueil n’avait pas été déplacé pendant mon enfermement. Mais alors, quel tour me jouaient donc Tarzan et ses deux complices ?

Je retins mon souffle et sautai par-dessus bord. Mais au lieu de m’enfoncer dans la couette, j’étais retenu par ce qui ne pouvait être qu’un corps humain. Et j’en savais assez sur la mort pour me rendre compte que c’était un cadavre. Quant à cette sensation de glissement, elle était due à du sang, un sang déjà froid et coagulé !

Ma main caressa deux seins puis, descendant encore, je reconnus la toison de Cruelle à ses angles travaillés au rasoir en forme d’arabesques. Si le lit était encore dans la chambre, je trouverais la sortie. Je procédai alors à une exploration du sol avec les pieds. C’était bien le tapis que je connaissais. Je me précipitai sur mes jambes pour trouver le bouton de l’interrupteur. On avait coupé l’électricité !

La porte était ouverte. Ouvrant grands les yeux alors qu’il n’était pas possible d’y voir, je longeai la paroi, vérifiant que c’était la bonne grâce à la présence de pépites de draconite qui affleuraient la terre humide et grasse. Je traversai ainsi les grottes jusqu’à buter sur le foyer encore chaud. Les lumignons avaient dû être brisés, car l’air était saturé de l’odeur du pétrole. Je soufflai alors sur le foyer pour tenter d’en aviver les braises, mais en vain. Il ne me restait plus qu’à entrer dans le boyau et à entreprendre la remontée pour me sauver de la terreur.

L’entreprise nécessitait une parfaite maîtrise de soi. Or, je n’étais pas en état de penser à ce que je devais faire pour ne pas mourir d’angoisse. Le boyau se rétrécissait au fur et à mesure que je progressais sur sa surface molle. Des bruits de succion accompagnaient chacun de mes mouvements. Je pris bientôt plaisir à me sentir enduit de cette glaise. Une cavité à l’exacte mesure m’invita à la pénétrer. J’étais prêt à tout pour ne pas céder à la panique. L’éjaculation m’arracha un cri de bête. Si quelqu’un passait à ce moment près du buisson, prendrait-il le risque d’en écarter les branches pour identifier la source de ce cri ? Je me promis de tuer cet être s’il existait. Il n’était pas mauvais que mon instinct prît l’avantage sur ma pensée. La situation réclamait un grand degré d’animalité. Tarzan m’avait enseigné deux ou trois choses sur ce sujet. L’expérience s’annonçait passionnante.

Bientôt, l’air putride de la Fosse d’Angoisse irrita ma gorge. Je plantai mes griffes dans la glaise, m’immobilisant pour apprécier la situation. Si j’en jugeais par le silence qui descendait sur moi, il était nuit. Aucun passant ne se risquerait à flâner dans les parages. Les racines du buisson s’entortillaient sur la paroi. Je m’accrochai à elles pour me hisser à la surface. Je perçus alors la forte odeur de romarin dont Tarzan m’avait dit qu’elle repoussait les morts-vivants, raison pour laquelle il avait planté cette essence à l’entrée de son domaine. Mes cheveux s’emmêlèrent au feuillage. Un instant étourdi par cette fragrance, je demeurai crispé au bord du trou. Personne.

Je sortis, sans toutefois me redresser. J’avançais ainsi de quelques mètres, accroupi et prêt à me défendre. La place était déserte. Pas même éclairée. Seul un quartier de Lune déposait sur les angles sa lumière blafarde. Et pas un robot en vue. La question de l’escalade de la paroi de la Fosse se reposait. C’était comme si j’étais revenu au point de départ, avant ma rencontre avec le nouveau Tarzan. La perspective d’un retour dans la pourriture de l’Angoisse me fit revenir à l’entrée du boyau. Après tout, pensai-je, il valait mieux vivre sous terre que de pourrir avec ces moribonds infestés par les maladies les plus crasses. Mais je ne retournai pas dans le boyau. Son obscurité s’étendait au comportement de Tarzan et de ses compagnes. Qu’est-ce qui m’attendait en bas ? Où étaient passés ces sinistres acolytes ? Je revins dans la lumière cadavéreuse de la Lune. Le bord de la Fosse traçait un horizon sur le ciel exsangue. Cette ligne était nette. Je m’attendais à la voir coupée par la silhouette trépidante d’un robot, mais la garde semblait endormie ou parfaitement bien tapie derrière quelque anfractuosité.

Tarzan m’avait promis un combat victorieux contre un robot, mais je n’avais pas les moyens de sortir de la fosse. L’entreprise n’était pas aussi facile que la remontée du boyau. La paroi de la Fosse était truffée de pièges. Il était impossible de planifier une escalade. Et de toute façon, les robots vous repéraient toujours avant que vous eussiez franchi le premier mètre. Tarzan savait comment arriver en haut sans se faire pincer ou exploser. Et il n’était plus là pour me guider. Ou il m’avait sciemment conduit où j’en étais, seul et désemparé devant l’ampleur de la tâche. Or, des trois solutions qui se proposaient à moi, cette escalade était la seule à promettre une issue heureuse ou au moins appropriée à mon aventure hors des frontières de l’Occident. Quitte à mourir entre les griffes d’un robot, je me devais de tenter l’impossible. Mais comment l’imaginer ? Je n’avais que la nuit pour y penser. À l’aurore, il serait trop tard et le choix se limiterait alors à retourner chez Tarzan ou à me laisser dévorer par plus pourri que moi.

Je m’approchai de la paroi. Les rues étaient désertes et à peine éclairées. Je rencontrai des chats sans les pourchasser. Enfin, je pus toucher pour la première fois la matière mystérieuse qui constituait la paroi de cette Fosse maudite. Même une mouche, pourtant dotée de pattes prévues pour tous les types d’ascension, ne pouvait envisager de la remonter. Pour y parvenir, il fallait nécessairement qu’un complice jetât une corde du haut de la Fosse et qu’un autre détournât adroitement la vigilance des robots. Vous voyez de qui je veux parler…

Chapitre XXI

Fissel me reçut à bras ouvert, laissant éclater sa joie de me retrouver en bonne forme. Corde se montra discret, conforme en cela à son statut de domestique tenu de ne jamais exprimer ses sentiments pour ne pas déroger aux lois de la prostitution. Il se contenta de me tendre une main moite, mais sans me regarder dans les yeux, car les siens scrutaient la nuit. Aucun robot ne s’était signalé par son cliquetis de chenilles. Et je savais que cette espèce de discrétion cachait un complot. Je secouai donc la main de Fissel sans cesser d’exprimer une joie qui ne pouvait pas faire illusion. La situation était tendue.

Corde remonta la corde qu’il enroula soigneusement entre son coude et l’arc formé pas son pouce et son index. Les projecteurs qui éclairaient les bords de la fosse n’en parcouraient plus les reliefs. Il nous fut facile de rejoindre la première rue où Corde se débarrassa de la corde en la jetant dans une poubelle. Fissel n’y trouva rien à redire. Il tenait au poing, plutôt fermement, un gros révolver à barillet dont le canon luisait comme le dos d’un insecte. Il avait pris la tête de notre convoi, Corde fermant la marche, armé d’un fusil de chasse sans doute chargé de chevrotine. Comme je ne pouvais pas aller en chemise, fût-elle de soie, Fissel m’avait jeté son manteau sur les épaules. La nuit étant fraîche, je ne m’en plaignis pas.

Nous remontâmes cette première rue dans un silence crispé. Fissel m’avait fait un signe pour que je me tusse. Les volets étaient clos et les grilles tombées et verrouillées. Il me sembla entendre le son d’un téléviseur branché sur un programme nocturne. Une toux nous fit sursauter. Je commençais à croire que Fissel était de mon côté et qu’il n’était venu me chercher que pour me sauver.

Nous atteignîmes une place dans le style espagnol, cerclée de colonnades avec une fontaine en son centre. Mais le jet d’eau était coupé. Le chuintement qui parvenait à nos oreilles avait une autre explication que je ne pris pas le temps d’élucider. Cela ne ressemblait en rien à un bruit de chenilles. Nous n’étions pas suivis, comme me le confirma Fissel en se penchant sur mon oreille délicate. Mais Corde trimbalait son air inquiet de domestique toujours en proie à la crainte d’être trahi par une erreur de calcul. Ces fonctionnaires du service en tous genres se ressemblent tous. Leur visage semble sans cesse animé par ce mélange d’embarras, de frilosité et d’appréhension qui caractérise toujours le serviteur. Le tuerais-je si l’occasion se présentait ?

Je n’avais pas encore demandé où nous allions, supposant que cet objectif était déjà défini par un plan soigneusement élaboré. Je n’oubliais cependant pas que tout avait été fait pour me dérouter, depuis le naufrage de mon bateau jusqu’à la mise en bière qui marquait, selon ce que j’en savais, la fin d’un épisode de ce dangereux périple aux antipodes de l’Occident. Et Corde me poussait au cul, prenant toutefois le soin de ne pas me labourer le dos avec le canon de son pistolet. Fissel, agile comme un Arabe en poésie bouffonne, glissait littéralement d’une ombre à l’autre, traçant ainsi un chemin sûr en territoire hostile. Où me conduisait-il ?

Je n’allais pas tarder à le savoir. Nous traversâmes les faubourgs populaires, pour ne pas dire misérables. C’était prendre le risque d’être contaminé, mais Fissel m’avait fait avaler des pilules avant de traverser le fameux pont des Soupirs dont il me fut impossible d’admirer la conception à cause d’une nuit fort obscure et d’un éclairage réduit à un seul lumignon. Nous ne rencontrâmes pas un chat. La rigole empuantissait l’atmosphère, rotant comme un homme après un repas arrosé. Puis le pont du Diable se profila à l’horizon étroit de la dernière rue faubourienne.

Le quartier des rupins était surveillé de près et éclairé sans retenue. Dans mon slip, mon sexe perlait. Mais contre toute attente, après avoir franchi le pont du Diable en rampant comme des poilus, Fissel se releva, remis son révolver dans son étui et fit un large signe au premier garde qui s’avançait vers nous pour nous accueillir comme des héros. Les guerres ont ceci d’incompréhensible qu’il est impossible à l’esprit pacifique de reconnaître le vrai du faux. Mais vous avez déjà compris que c’est tout le sujet de ce récit palpitant.

« Salut à toi, prince Fissel, clama cet officier chamarré. Nous ne t’attendions plus.

— Nous ne pensions pas non plus revenir avec un chargement, répondit Fissel.

— Il est de plus en plus difficile de reconnaître le vrai du faux, ô Prince.

— Et pourtant, nous sommes loin d’être des pacifistes ! »

Terribles paroles qui me glacèrent le sang. Cette fois, Corde me labourait le dos avec son pistolet, grognant comme un chien qui réclame son os. Je me jetai à genoux aux pieds de Fissel.

« N’es-tu pas mon ami ? m’écriai-je, mains jointes et yeux écarquillés.

— Il ne tient qu’à toi de le devenir, répondit Fissel. Tu sais ce que nous attendons de toi. Nous ne négligerons rien pour acquérir cette puissance capable de neutraliser celle de l’Occident.

— Vous iriez jusqu’à me torturer ?

— As-tu prévu de te taire ?

— Ce que vous me demandez me contraint au silence !

— La douleur te fera parler, conclut Fissel qui s’éloigna avec le garde.

— Avance, chien ! » hurla Corde dans mon dos.

Le jour se leva pendant que nous allions je ne savais où, suivant à distance Fissel et le garde qui conversaient comme de joyeux compagnons. Corde grommelait dans mon dos, le labourant du bout de son canon. Bientôt, le palais de Skirate apparut, s’élevant majestueusement au milieu d’un espace vert bordé d’arbres portant fruits et jeunes filles. Nous rattrapâmes Fissel qui montrait son ordre de mission à un autre garde chamarré, le premier filant en ce moment même pour rejoindre son poste. Le garde fit un clin d’œil complice à Corde qui se gratta bruyamment la gorge. Puis nous entrâmes dans ce qu’il convient d’appeler un jardin.

Il y avait deux ou trois jeunes filles dans chaque arbre. Elles étaient vêtues de longues robes blanches et portaient des couronnes de laurier. C’était là une des excentricités auxquelles le roi Skirate se livrait pour impressionner son peuple de rupins, si l’on considère que les pauvres n’avaient pas droit à ce titre. Que dire alors des habitants peuplant la Fosse d’Angoisse ? Et de quelle façon traitait-on l’étranger porteur d’un secret d’État ?

Fissel embrassa tous les pieds qui se tendaient sous les feuillages. Le pistolet de Corde me priva de maints baisers, têtes pendues à l’envers, éclatantes de joie et de beauté. Un ministre de l’étiquette nous attendait au pied d’un escalier monumental. Il me débarrassa lui-même de ma chemise de soie vert olive et me vêtit d’une toile plus rude fermée au col par une solide chaîne d’acier. Corde saisit le bout de cette chaîne et rangea son pistolet dans son ceinturon. Le ministre, fort amène, embrassa Fissel sur les joues, ce qui fit rougir le petit prince, car je ne cachai pas mon étonnement.

« On me traite comme un prisonnier ! m’écriai-je. Ne suis-je pas votre ami ?

— Vous le serez dès que vous aurez parlé.

— C’est donc le prix de votre amitié ! »

L’homme qui se tenait en haut des marches, les mains sur les hanches et la poitrine gonflée sous un ventre rentré, n’était autre que le roi Skirate. Tout le monde se courba, sauf moi. Le roi ne s’en étonna pas et, alors que Corde tirait sur la chaîne pour me faire plier, il ordonna qu’on me laissât profiter des agréments de son jardin avant de me livrer au bourreau. Corde me lâcha. J’entourai alors la chaîne autour de mon poing, prenant l’attitude du combattant comme me l’avait enseigné Tarzan. Le roi sourit à peine et fit un geste dédaigneux à un domestique surgi du néant pour me botter le cul. Je dévalai l’escalier sur le dos.

Ma tête s’enfouit dans l’épaisse couche de gravier qui recouvrait l’allée des arbres. J’étais seul sur la place. Les feuillages s’agitèrent. Quelques fruits tombèrent. Je me relevai pour observer les lieux. J’allais y subir une première séance de torture.

Chapitre XXII

J’avais le cul en sang. Les jeunes filles n’étaient pas des jeunes filles, mais de jeunes éphèbes aux mensurations féminines, à l’exception de leurs pénis qui, en état d’érection, atteignaient des dimensions hallucinantes. Et pour augmenter encore ma douleur, on me fit ingurgiter à l’aide d’une gaveuse quelques kilos de ces fruits qui m’avaient paru si savoureux mais qui avaient le pouvoir de répandre la douleur à l’intérieur de ce corps que les kouros pénétraient dans la plus épouvantable des joies. Ce fut un paquet de sang et de douleur qu’on jeta sur la paille puante d’un cachot. Je n’avais pas parlé.

Fissel me visita le soir même, expliquant mon étonnante résistance :

« Tu n’es pas fort, déclara-t-il. Tu as pris plaisir. La douleur t’y a aidé. Skirate est un fou excentrique qui ne connaît rien à l’art de la torture. Il veut en faire un spectacle. Et puis il tenait tellement à te détromper au sujet des… jeunes filles. Comme si Skirate avait la moindre idée de ce que peut représenter une jeune fille aux yeux d’un sybarite comme toi. A fortiori plusieurs !

— Que me réserves-tu, traître !

— Nous allons t’émasculer pour commencer et, après une période de cicatrisation nécessaire, nous reprendrons les séances de torture, mais cette fois sans jeunes filles.

— Ce n’était pas des jeunes filles ! (montrant mon cul) Je sais de quoi je parle !

— Oh ça ! Mais comment veux-tu que de douces korês se livrent à de telles extrémités ?

— C’est possible en Enfer ! Ah ! Je suis damné ! »

Fissel sortit en riant comme un ivrogne. En parlant de rhum, j’en manquais aussi cruellement que j’étais violé par le fond. J’eus une crise de tremblement. Je me frottai le nez avec une poignée de paille souillée par d’autres excréments. Mais en vain. Un delirium tremens s’ensuivit. Et je me fis enculer par un lézard qui se servait de sa queue, agitant une langue inconnue qui me fit regretter d’avoir limité mes études aux sciences et à l’anglais. Finalement, je trouvais le sommeil.

Un rayon de soleil me réveilla. Ou la piqûre d’une injection que pratiquait une infirmière dans mon bras. Elle puait de la gueule, ce qui ne l’empêchait pas de me parler de sa progéniture. Elle avait trois ou quatre mentons et des seins comme des sacs d’olives. Sa tignasse sentait le beurre rance. Un ruban me chatouilla longtemps le nez. Puis je ne sentis plus rien. On m’anesthésiait en vue de l’émasculation prévue par Fissel comme la première étape du système de torture qui m’allait être infligée pour m’arracher le secret du draconium. Cependant, cet étourdissement général de mes facultés physiques et mentales me laissait la possibilité de réfléchir encore un peu. Fissel apparut pour me poser la question qui naissait dans mon esprit :

« Tiens-tu à perdre l’instrument du plaisir ? Crois-tu encore que le rhum palliera cette cruelle mutilation ? Je te laisse une heure pour y penser. Ensuite, tu seras conduit au juge.

— On va me juger avant ? Sur quelle accusation…

— Espionnage !

— Mais les espions sont pendus par le cou, pas châtrés !

— Je demanderai au Tribunal un transfert de compétences. Il ne me sera pas refusé. Il en est toujours ainsi. »

L’infirmière retira l’aiguille. Je ne ressentais plus rien. Elle me pinça pour s’en assurer, secouant la tête en signe de regret. Elle faisait son travail. Tous ceux qui ne font que leur travail sont exempts de reproches si ledit travail finit par être considéré comme une collaboration avec l’ennemi. Elle le savait.

« Avez-vous mal ici ? » me demanda-t-elle en enfonçant un doigt épais dans mon anus.

J’aurais pu mentir, singer un spasme de douleur, mais à quoi bon ? Si je ne parlais pas maintenant que j’étais encore en mesure de satisfaire aux exigences du plaisir, parlerais-je une fois exclus de cet avantage naturel ? Et dans quel état d’esprit me trouverais-je après avoir révélé le secret du draconium ? Quel démon cohabiterait alors avec moi ? Celui qui accompagne les traîtres jusqu’à la mort ? Ou celui qui baise à la place du castrat ? Fissel ne ménagea pas son argumentaire. Il contenait tout ce que je savais déjà. Je parlerais, inévitablement. Décidais-je maintenant de parler en possession de mes moyens voluptuaires ? Ou étais-je assez sot pour le faire sans bander un bon coup ?

Fissel revint une plus tard, comme il l’avait décidé. Il était accompagné cette fois d’un chirurgien qui finissait de lui expliquer que l’ablation de tout l’appareil génital était nécessaire, sinon je serais victime d’un désir impossible à satisfaire et j’en souffrirais atrocement. Fissel éclata de rire.

« Tu entends ça, Chris ! Tu n’en finiras pas de souffrir. Imagine ton existence de traître châtré. Je te laisse encore une heure pour y penser. Venez, docteur ! Et merci pour ce complément d’information ! Ah ! Ah ! Ah ! »

Je me couvris de paille pour ne plus me sentir. Car il semblait bien que l’anesthésie avait excité mon odorat alors que mes autres sens, s’ils n’étaient pas complètement analgésiés comme le toucher, participaient maintenant des plus épouvantables hallucinations qu’il m’avait été donné de vivre. Je voyais des monstres, j’entendais des hurlements et des grognements, mais la pire des tortures commençait avec cette exacerbation inouïe de mon sens olfactif. Et ce que je sentais, c’était moi ! Cette bête immonde privée de plaisir et condamnée à vivre pour souffrir jusqu’à la mort d’avoir trahi les siens et d’avoir perdu toute possibilité de jouissance dans la tragique conclusion d’un choix cornélien. Cette mort inévitable me promettait la plus douloureuse des agonies. Je demeurerais parfaitement conscient jusqu’à la dernière seconde.

« As-tu décidé de ton sort, ami Chris Crasse ? dit Fissel.

— Épargnez ma vitalité ! Je vous en supplie !

— Parleras-tu alors ?

— Il faudra me torturer d’abord ! C’est mon honneur qui est en jeu.

— Que feras-tu de l’honneur si le désir ne trouve pas sa conclusion autant de fois qu’une bonne queue le permet à son homme ? Tu es fou de me résister.

— La résistance préserve de la folie. L’Histoire le dit !

— Erreur ! C’est le désir privé d’assouvissement qui rend fou. Et c’est une folie incomplète, comme l’érection de l’impuissant.

— Reviens dans une heure, ô Fissel !

— Je t’accorde une dernière heure. Ensuite, je te livre à ce chirurgien. Et il ne te sauvera pas de sa théorie. Je la connais trop bien maintenant pour t’en priver !

— Compassion ! Compassion ! »

Le récit de mes aventures prenait un tour tragique. Ainsi, je ne vivrais plus les moments burlesques à souhait qui avaient émaillé mon existence de bien tranquilles apaisements. Une tragédie qui ne s’achève pas par la mort de son héros redevient la triste comédie par laquelle tout a commencé. Et j’avais une heure pour pratiquer ce souvenir proustien.

Chapitre XXIII

Le lecteur se souvient sans doute du récit que nous fit Tarzan (le faux selon le second Tarzan), lequel se terminait par l’explosion d’un missile. Plusieurs Mangani avaient trouvé la mort, dont des fils (je ne sais plus combien) de Harrisson, roi du Mangana. Tarzan s’en était tiré avec quelques blessures superficielles, comme il convient à un héros de sa dimension, quand bien même il eût été un imposteur. Et bien Tarzan se trompait sur l’effet de l’explosion sur sa santé. Elle était affectée de la plus fatale façon : l’irradiation atomique.

La nouvelle me parvint tandis que je réfléchissais au sort de ma queue qui allait être tranchée, en compagnie de mes testicules, par les soins d’un chirurgien au service des folies extravagantes du roi Skirate. Anesthésié comme je l’étais, je souffrais de ma propre odeur exacerbée par les effets secondaires du narcotique qui avait été injecté dans mes veines. Fissel m’avait donné une heure, la dernière, pour décider si je parlerais avant qu’on me coupât ou après. La question morale soulevée par ce dilemme me préoccupait de moins en moins.

Soudain, alors que le sablier retourné par Fissel contenait encore la moitié de son sable dans sa partie supérieure, la porte s’ouvrit. C’était le roi Skirate lui-même !

Un garde chamarré le précédait avec un balai entre les mains afin de nettoyer les marches qui descendaient à mon niveau, continuant de projeter la paille infecte avec son coco jusqu’à atteindre le coin obscur où je me tenais, accroupi pour déféquer une dernière fois. Je reçus le manche sur le crâne, geste qui était censé me contraindre à me relever dignement alors que je n’étais pas culotté. Je m’assis sur mes excréments non sans me frotter le haut du crâne, partie de mon appareil sensitif que l’anesthésiant n’avait pas atteint pour ce qu’elle se trouvait encore au-dessus de ma personne.

« Lève-toi, mécréant ! » hurla ce garde en renouvelant son geste, cette fois sur mes fesses, car j’étais en position de me redresser.

J’entendis le coup sans en ressentir la pression. Il fallut que le roi Skirate ordonnât au garde de cesser de me battre pour que je pusse enfin me redresser et, par une pirouette sur un de mes talons, je me retrouvai à genoux, la tête dans les épaules et les mains en position de soumission, paumes tournées vers le haut. J’avais toutefois encore assez d’esprit pour me dire que si le roi me rendait une visite avant la cérémonie d’émasculation, c’est qu’il avait une raison d’importance. Mon cœur émit un petit bruit de succion correspondant à la hauteur de mon espoir. Il était de notoriété publique que le roi n’était pas qualifié pour pratiquer la castration judiciaire.

« Relève-toi, Crasse, dit le roi le plus tranquillement du monde. Je crois que tu as de la chance. Suis-moi ! »

Le garde me botta encore les fesses, prenant un malin plaisir à enfoncer la pointe de sa botte dans mon anus. Puis il se pinça le nez et me piqua aux fesses avec sa lance hypodermique. Instantanément, l’effet analeptique se fit sentir. J’étais heureux de retrouver la douleur dans des circonstances qui me paraissaient propices à un changement d’orientation de la justice à l’égard de ma personne. Une seconde injection, cette fois au fond de l’anus, répandit son pouvoir esthésiogène à tout mon corps. Je grimpai les escaliers quatre à quatre pour me sortir de là.

Le roi m’avait précédé et m’attendait dans le couloir dont les murs étaient hérissés de barreaux. Des mains crasseuses y étaient accrochées. Des créatures infernales me regardaient avec envie, silencieuses, n’étaient les gargouillements de leurs estomacs et les gaz pestilentiels qui sortaient de leurs derrières en fusion. Le garde qui me suivait accéléra mon allure. Le roi marchait vite. Il ouvrit lui-même une porte et m’ordonna de le précéder.

J’hésitai, oh pas plus d’une seconde, car le garde me piqua de nouveau, excitant ma douleur. Et je me retrouvai dehors, en pleine lumière d’après-midi, dans le jardin royal inondé de lumière. Les kouros, descendus de leurs arbres, riaient en se tenant la bouche. Je ne vis pas une femme. Un domestique aux cheveux blancs courut vers moi pour m’offrir les fruits de son panier. Il était en retard.

Je croquai une pomme, ânonnant de plaisir. Le roi souriait, ayant planté son long sceptre en terre, à deux pas de moi. Le garde, circonspect, pointait sa lance dans ma direction. Je m’arrêtai de mastiquer, petite immobilité qui me parut assez claire pour demander si je ne mettais personne en retard, car je ne voulais pas subir le sort du vieux domestique qu’on était en train de coudre dans son panier vidé de ses fruits. Le roi me fit signe qu’on avait le temps. Si j’étais en train de rêver, comme je le pensais, c’était un bien agréable moment pour précéder une opération chirurgicale aussi pleine de conséquences que celle que j’allais subir. Cependant, le chirurgien ne se montrait pas.

J’achevai ma pomme. Comme les fruits étaient par terre, je me baissai dans l’intention de faire durer mon rêve, mais un kouros fit non de la tête et me prit la main, me tirant vers son arbre. J’avais déjà vécu cela et ne tenait pas à recommencer. Il se contenta heureusement de cueillir un fruit et de me l’offrir, m’encourageant à le mordre, ce que je fis.

Personne ne parlait. Tout ce monde agissait par signes, ce qui confirmait l’hypothèse d’un rêve. On me l’avait peut-être injecté, qui sait ? Je jetai le second trognon dans le crachoir que me tendait un autre domestique aux cheveux blancs. Le kouros cueillit un autre fruit. C’était un beau rêve. On ne me défonçait pas le cul, on ne me coupait pas et je jouissais de fruits peut-être empoisonnés. On ne peut pas rêver une plus belle mort. Plus dur serait le réveil.

Enfin, Fissel se montra. Était-ce ainsi que s’achevait mon rêve ? Il était suivi par son fidèle et hypocrite Corde, lequel portait, si je n’avais pas la berlue, une bouteille de rhum encore bouchée. Il ne manquait plus qu’une cigarette pour compléter le scénario d’une bien triste fin. Je ne pus retenir mes larmes.

« Expliquez-lui avant qu’il ne se ridiculise, » dit le roi Skirate.

Fissel m’enferma dans ses bras. Il avait l’odeur et la tendresse d’une femme. Je crus bander pour la dernière fois.

« C’est fini, dit-il.

— Je sais bien que c’est fini ! Pourquoi cette cruauté ?

— Mais je ne suis pas cruel ! Enfin… je ne le suis plus ! »

Dans mon dos, le roi riait sans retenue et les kouros ne se tenaient plus de joie. Il fallait que je me réveillasse. Qu’avais-je décidé ? Parler pour sauver mon désir d’une attente infernale ? Ou parler après l’avoir condamné à me tourmenter toute ma vie ? Fissel me secoua.

« Tu es sauvé, Chris ! Nous avons réfléchi.

— Vous avez réfléchi à ma place !

— Tu vas d’abord nettoyer cette crasse ! Ensuite, nous parlerons.

— Mais je ne parlerai pas, moi !

— Tu feras ce qui te semblera le meilleur. Avec qui veux-tu prendre un bain ? Je vois que ta verge est dressée pour célébrer ton retour dans le monde. Veux-tu des femmes ou des hommes ? Nous avons ce qu’il te faut. Parle !

— Je ne parlerai pas ! C’est décidé.

— Alors disons moitié hommes moitié femmes ! Laisse-toi conduire, veinard ! »

Je fus emporté par un joli troupeau de gentilles bêtes toutes nues, incapable d’en distinguer les attributs. On me dépouilla de mes hardes et nous plongeâmes ensemble dans l’eau tiède d’une piscine. Ces ébats me faisaient oublier la bonne bouteille que Corde n’avait pas encore débouchée. Pensait-il me la mettre dans le cul ?

Chapitre XXIV

Le rhum m’avait à peine étourdi, mais j’étais récuré comme une casserole. On me mit à sécher en plein soleil, ce que je fis sans résister aux attraits qui m’étaient offerts pour je ne savais toujours quelle raison si j’étais en train de rêver, ou pour la seule raison de me faire goûter au plaisir afin de mieux en détruire les effets par les effets d’une horrible torture. Une fois sec et oint, on me fit entrer dans une chemise et, chaussée de naëls, je pénétrai dans le palais où le roi m’attendait. Corde me suivait, mais sans rhum. Il avait l’air pressé d’en finir avec cette comédie. Je savais trop à quelle occupation il réservait ses dents pointues.

Le roi me salua d’un grand geste qui en étonna plus d’un. Fissel, debout au pied de l’estrade royale, s’inclinait sans donner l’impression de se fatiguer dans cette inconfortable position. Je passai devant lui avant de gravir les marches comme m’invitait à le faire le roi, lequel empoigna ma main pour achever mon élan et me pousser dans un fauteuil qui jouxtait son trône. Comme je faisais mine de me relever, il appuya fortement sur mes épaules, me donnant à respirer son haleine de fauve. J’avais entendu dire que les Amérindiens traitaient fort bien leurs victimes expiatoires avant de les égorger ou de les éventrer. C’était peut-être ainsi que l’on préparait à la conversation les futurs collaborateurs de Dracon, qu’ils résistassent ou non. Un grand coup de timbale ponctua cette scène. Le roi était resté debout.

Il allait parler. L’aristocratie draconienne était à l’écoute sur deux rangs, laissant libre tout le champ d’une allée au dallage noir et blanc d’échiquier.

« Chris Crasse, commença le roi Skirate, ta chance a tourné. Il faut bien reconnaître que tu as été à deux doigts de subir un outrage de première grandeur, celui que la tradition draconienne réserve aux rebelles et aux traîtres, deux races de citoyens que nous excluons de la communauté quand l’occasion se présente. Ainsi, le royaume de Dracon émascule plus de mille salopards chaque année que Dieu fait. Les traîtres châtrés deviennent des esclaves sans droit. Et les rebelles, s’ils survivent à leurs confessions, retournent dans leur pays d’origine sans les attributs qui leur faisaient espérer une descendance. Telle est notre Loi. Et tu as échappé à la rigueur de ses Institutions. Sais-tu pourquoi, Chris ?

— Je suis tout ouïe, Majesté…

— Je vois que la situation t’amuse déjà… Qu’on amène le prisonnier ! »

Le roi pointa alors son doigt d’airain devant lui. Au bout de l’allée, un Noir était poussé à la pique par deux gardes casqués et emplumés. Je me redressai comme un ressort. C’était mon ami Cascade, dont je ne vous ai pas encore parlé pour la bonne raison que je le croyais noyé avec mes autres compagnons dans le fleuve Mangano. Mon cri resta bloqué dans ma gorge. J’aimais Cascade comme un frère. Mais ce n’était pas un cri d’amour que je voulais pousser. Le roi Skirate enferma ma pauvre tête dans ses puissantes mains d’acier.

« Comprends-tu maintenant, Chris ? » vomit-il dans ma bouche.

En même temps, les deux gardes casqués et emplumés jetèrent Cascade sur les marches. Nous échangeâmes un regard désespéré. Dans quelle sale affaire de politique avions-nous mis le nez en acceptant cette mission ? Cascade en savait autant que moi sur le traitement de la draconite. Pourquoi, des dix-huit hommes qui avaient péri dans le naufrage de notre bateau, était-ce le seul à connaître ce secret qui s’en sortait finalement à la suite de je ne savais quelles imprévisibles circonstances ? Les dix-sept autres ne savaient rien. C’étaient de bons techniciens, irremplaçables même, mais le draconium ne leur avait pas livré ses secrets comme à Cascade et moi-même. Et les deux seuls ingénieurs connaissant toute la procédure de l’extraction du draconium de la draconite étaient maintenant entre les mains du roi Skirate, maître de Dracon, l’ennemi déclaré de la puissance occidentale.

S’il était fort probable que je ne parlerais pas avant d’être châtré, je connaissais suffisamment mon ami Cascade pour savoir qu’il n’attendrait pas de perdre sa virilité pour livrer les secrets que nous partagions lui et moi avec les instances les plus secrètes de l’Occident. Voilà ce qui n’avait pas échappé au roi Skirate.

Cependant, tout informé qu’il était de la nature profonde de nos instincts sexuels, Skirate ignorait encore pourquoi nous avions monté cette expédition. Il avait un autre secret à nous arracher. En effet, si nous détenions le secret de la fabrication du draconium, pourquoi avoir monté une expédition qui nous jetait dans la gueule du loup ? Comment nos gouvernements respectifs avaient-ils espéré convaincre le roi Skirate de les autoriser à extraire la draconite sans tenter de découvrir le secret du draconium ? Ses services d’espionnage pouvaient-ils ignorer que Cascade et moi étions les inventeurs du procédé ? Cette pensée me fit pâlir. Avions-nous été trahis par nos ministres de l’Industrie ?

Certes, le moment n’était pas propice à la réflexion. Je n’eus pas même le temps de répondre au moins partiellement à l’une de ces questions. Cascade était déjà en train d’exposer les conditions nécessaires à une exploitation rationnelle de la draconite conduisant à la fabrication du draconium le plus pur qu’il était raisonnable d’espérer dans un premier temps, étant entendu que cette industrie toute nouvelle promettait d’améliorer ses assises scientifiques et technologiques.

« Voilà qui est parlé ! dit le roi Skirate. Conduisez cet homme dans son palais. »

Cascade me regarda tristement, mais je n’étais plus aussi sûr de son sens de l’honneur. Entre le pire et le meilleur, il avait toujours choisi le plaisir. La satisfaction de son désir passait toujours au premier plan. J’ignorais bien sûr si le palais promis par Skirate n’était pas plutôt un cul de basse-fosse comme il devait en exister beaucoup à Dracon. À moins que la Fosse d’Angoisse fût d’un meilleur rapport. L’Occident pouvait trembler maintenant. Son adversaire n’avait peut-être pas d’intentions belliqueuses, mais il faudrait réfléchir à deux fois avant de lui chatouiller les côtes.

Cascade emmené, cette fois avec les égards réservés aux nobles sujets de ce royaume, le roi apprécia mon tremblement et ma pâleur. Il avait gagné sans avoir eu besoin de me châtrer. Avec Cascade, il tenait le meilleur des ingénieurs doublé d’un savant de premier plan.

« Allons boire un verre, » me proposa-t-il.

Les domestiques reculèrent pour nous laisser passer.

« Que ressens-tu, me dit-il, d’avoir été ainsi trahi par le meilleur de tes amis ?

— Le reverrai-je ?

— Cela ne tient qu’à toi… mais dois-je te faire couper les mains pour que tu ne l’assassines pas ?

— Couper ! Couper ! Vous êtes né avec une épée à la main ! »

Ma fureur tremblante frisait le comique le plus désolant. On nous servit du rhum dans un salon privé. Le roi Skirate m’assura qu’aucun ministre ni fonctionnaire n’y mettait jamais les pieds. Un parfum de femme flottait. Je souris, en connaisseur.

« Il y aura une guerre, Majesté, et vous la perdrez, dis-je tandis que les premiers effets de l’alcool me conseillaient.

— C’est en effet une course contre la montre que nous entreprenons. En vous associant à votre ami Cascade, vous accélérerez la mise en place de notre nouvelle industrie…

— En effet… je ne veux pas être coupé.

— Je me réjouis de cette sage décision. La paix du Monde dépend de vous, mes amis. Prenez encore un verre. »

Je vidai une bouteille à moi seul. Il était d’ailleurs fort probable que le roi ne buvait pas le même breuvage. Ses yeux étaient clairs comme de l’eau de roche.

« Il faut que je vous demande un autre service, ami Chris…

— Je n’en suis plus à une trahison près… en espérant que la dose de plaisir que je vais prendre compensera les effets d’un probable procès intenté justement par la justice de mon pays.

— Doutez-vous de pouvoir empêcher cette guerre ? J’y crois, moi, à votre talent.

— Un Blanc parmi les Noirs… pffff… Ça ne durera pas.

— Tarzan est blanc.

— Tarzan est impuissant. Celui que vous appelez Tarzan n’est pas Tarzan. Et je vous préviens, Jane Poitrine n’est pas du meilleur sang qui soit !

— Gromeck est mort…

— Que voulez-vous que ça me fasse ?

— Tel était le nom du faux Tarzan, Gromeck.

— Et bien trouvez un autre Gromeck ! On ne manque pas de salle de bodybuilding en Occident. Jane sera ravie.

— Impossible ! Jamais aucun blanc n’acceptera de s’expatrier au Dracon ! La situation politique ne se prête plus à ce jeu devenu dangereux pour tous les Blancs.

— Vous avez sans doute raison. Alors adieu Tarzan ! Plus de Tarzan hors des frontières de l’Occident. Buvons à la fin d’une dynastie exemplaire ! »

Je levai joyeusement mon verre, mais le roi Skirate était maintenant plongé dans une grande tristesse. Elle me parut sincère. Je vidai mon verre :

« Quelle importance, éructai-je, cette dynastie de culturistes royaux ? Au fait… Elle est passée où, notre Jane nationale ? »

Un rideau se souleva à l’endroit de ce qui me parut être un lit royal. Jane était couchée dessus, parfaitement nue.

Chapitre XXV

Était-ce la conclusion ? J’aurais pu m’arrêter là et noyer mon chagrin dans l’alcool. Jane Poitrine était devenue reine de Dracon, compagne du roi Skirate et maîtresse de mes jours. Il ne me restait plus qu’à m’agenouiller pour exprimer ma soumission. Mon aventure, si c’en était une, s’achevait parce qu’il ne m’était plus possible d’en inventer les ingrédients comme j’avais su le faire depuis que le gouvernement de mon pays m’avait placé à la tête d’une expédition au prétexte scientifique et à la finalité industrielle. Le procédé de synthèse du draconium à partir de son minerai finirait par être publié intégralement dans les pages de Wikipédia.

J’étais en train d’y penser quand Jane ouvrit subitement l’antre de ses jambes. Visiblement, elle s’était échauffée. Je me tournai alors vers Skirate qui avait pris place sur un pouf ou une selle de chameau. Il éleva la théière au-dessus de son verre aux reflets vert d’or. Le filet pénétra dans le verre avec une précision et une douceur qui me laissèrent pantois d’admiration. J’entendis alors les variations ostensibles du lubrifiant sur les lèvres turgescentes. Skirate me fit signe de me retourner, car ce n’était pas lui que j’étais venu honorer. Ma tête branlante pivota. Jane était prête à me recevoir. Je me tournai de nouveau vers Skirate :

« Je ne comprends pas ! Est-elle droguée ? Pourquoi moi ? Quel supplice…

— Mais non ! Mais non, mon cher Chris Crasse ! Elle est à vous. Prenez-la sans craindre d’autres plaisirs. Et remplissez-la de votre blanche semence.

— Là ? Comme ça ? En votre présence ? Pourquoi ?

— Parce que Tarzan est mort. Gromeck est mort, veux-je dire. Il ne reste plus que vous pour assurer la descendance de Tarzan.

— Mais elle est aussi étrangère que moi à cette dynastie ! C’est un complot !

— Me refuserez-vous ce plaisir ?

— Non… je sais trop ce qu’il m’en coûterait.

— Vous avez été sauvé de la castration par le décès inattendu du faux Tarzan que je destinais à la matrice de cette prostituée.

— Jane ? Une… Je n’en crois pas un mot ! C’est la fille de…

— Taisez-vous, gros bêta ! Ne trahissez pas une lignée officielle ! Tarzan VIII sera le digne fils de Jane Poitrine, fille de ministre dont la pureté raciale ne peut être contestée.

— Mais moi… simple fils d’ouvrier… certes excellent élément… boursier… ayant fait ses preuves… je ne suis pas…

— Vous n’êtes pas Tarzan, je le sais bien !

— Vous voulez dire que… le vrai Tarzan…

— Entrez, vrai Tarzan ! »

Je n’avais pas encore commencé à bander. Heureusement, car on eût assisté à cet instant au déclin de ma puissance. Je me contentai de tirailler mon prépuce en attendant qu’on m’explique. Tarzan, celui qui m’avait formé au combat dans sa grotte creusée sous le sol infect de la Fosse d’Angoisse, Tarzan entra, majestueux dans son costume de scène, un simple slip de cuir renforcé sur le devant pour simuler une constitution exceptionnelle. Il me tendait une main frémissante d’émotion. Essuyant une larme, il me dit :

« Chris, je suis fier de vous. Vous me sauvez de la honte de n’être qu’un pauvre homme et d’une fin de règne sans descendance. Double malédiction à laquelle je m’étais habitué. Mais voici que les choses se sont mises à changer. Je crois que vous êtes ce réformateur inespéré. Je fais de vous mon Premier ministre ! »

Ce discours étrange me fit reculer. Couchée sur le lit dans une position vicieuse ou érotique, Jane suçait son doigt, celui dont elle s’était servie pour lubrifier son appareil génital.

« Qu’entendez-vous par Premier ministre ? balbutiai-je sans cesser de reculer.

— J’entends ce qu’il faut entendre par là… Je récompenserai votre bonne action par un poste haut placé. Vous ne pouvez espérer mieux... »

Le roi Skirate renversa son verre et se leva pour s’interposer entre Tarzan et moi. Il posa un doigt sur sa lèvre lippue, fermant à demi ses grands yeux d’animal pensif.

« Premier ministre, c’est bien, mon cher Tarzan… Mais pensez-vous que votre fils et ce… premier ministre… n’en viendront pas tôt ou tard à se poser la question de leur… relation biologique ? Vous connaissez aussi bien que moi la nature humaine…

— Quoi ! m’écriai-je. Vous lui conseillez de me supprimer après que j’ai ensemencé cette dame ? Vous me prenez pour un idiot. Personne ne me fera bander dans ces conditions ! »

Les cuisses de Jane claquèrent l’une contre l’autre.

« Mais voyons, Chris ! Il n’est pas question de vous tuer pour vous empêcher d’aimer votre fils. Vous l’aimerez en silence. »

Tarzan se dressa alors sur la pointe de ses pieds.

« Vous cesserez tout rapport intime avec cet homme tout de suite après la copulation ! »

Le roi Skirate fit voleter sa cape en signe de grande concentration. Après avoir longuement sucé le rubis qui en fermait le col d’hermine, il posa un pied sur un pouf ou une selle de chameau et, penchant la tête sur une épaule, joignit ses mains.

« Mes amis, dit-il le plus sérieusement du monde, il est absolument nécessaire que chacun entre dans la peau de son personnage dès maintenant et qu’il joue le rôle qui lui est dévolu par les nécessités politiques sans commettre l’erreur qui serait fatale à notre séjour sur la Terre.

— Qui me dit qu’on ne me coupera pas la tête dès que j’aurais fertilisé cette dame ? suggérai-je non sans frémir.

— Ils vous tueront plutôt dès que l’enfant sera né, fit Jane.

— Il me faut des garanties ! »

Tarzan paraissait désespéré. Je ne doutais pas de la sincérité de ce pauvre monarque maltraité par la nature et l’Histoire. Par contre, je ne pouvais me fier à la parole du roi Skirate. Il était le seul responsable de tout ce qui m’était arrivé, si je fais abstraction du soupçon qui pesait sur Jane, laquelle avait selon moi provoqué le naufrage de mon bateau et la mort de tous mes compagnons. Je la soupçonnais maintenant d’avoir sauvé Cascade comme on cache un atout dans la manche. Et je mesurais à quel point les comploteurs de l’Histoire sont étrangers à la naïveté naturelle des inventeurs et des joueurs de flûte. Étant entendu que j’étais ce génial inventeur et que Tarzan attendait de savoir s’il était doué pour la musique de chambre. Prenant les devants, il s’effondra dans un pouf qu’il prit pour une selle de chameau.

« Cette situation est sans issue ! s’écria-t-il. Nous ne pouvons apporter aucune garantie à cet homme pourtant unique en son genre vu la situation internationale.

— C’est bien vrai ! ponctua Jane.

— Je ne dirais pas non à une garantie, fis-je, pourvu qu’elle soit sérieuse… »

Le roi Skirate était durement sollicité. La colère perlait sur front sous la forme de gouttes froides. Il était invité à trouver une solution ou à tuer tout le monde.

« Soit ! dit-il enfin, car nous nous étions plongés dans un silence sans défaut en attendant qu’il le rompît. Nous avons la femme blanche. Nous avons l’homme blanc. Et voici Tarzan qui ne peut pas mourir sans laisser à notre monde noir cette trace d’humanité dont le monde blanc est capable quand il a de l’imagination et qu’il ne se contente pas de laisser pourrir l’Histoire dans la fantaisie des croyances et des apocryphes. Cher Chris… »

Il enroula son bras poilu autour de mon frêle cou.

« Mon cher Chris, reprit-il, vous êtes la clé de la situation. Mais une fois qu’on l’a tournée dans cette charmante serrure, la porte est ouverte à toutes les solutions. L’une d’entre elle consiste en effet à vous ôter la vie pour vous empêcher de comploter avec ou sans votre fils.

— Mais Jane aussi peut comploter ! » contrai-je.

Jane se redressa, tenant ses seins à deux mains.

« Comploter ! Moi ! Alors que je serai reine ?

— Avouez, mon cher Chris, argua Skirate, qu’elle n’a pas tort. La croyez-vous femme à se tirer une balle dans le pied ? Vous la connaissez…

— Merci pour le compliment ! »

Tarzan ne tenait plus en place. Il entreprit de tourner en rond, les mains dans le dos et la tête penchée en avant.

« Tentez votre chance ! finit-il par proposer. Vous jouez un poste de Premier ministre, que je vous offre bien sincèrement…

— Je vous crois !

— …contre une mort nous protégeant d’une possible trahison de votre part.

— Je crois que Sa Majesté Skirate en est bien capable !

— Comme vous êtes vous-même capable de trahir ce délicat secret ! » rugit Skirate.

Je ne pouvais certes pas envisager de le provoquer en duel, ni de le frapper dans le dos. Tarzan, qui clignait de l’œil, semblait considérer la question avec intérêt. Mais Skirate, qui n’avait pas que le sang de royal, prononça la fin des débats.

« Finissons-en, grogna-t-il. Puisqu’il n’y a pas de solution…

— Vous n’allez tout de même pas nous tuer tous ! » cria Tarzan.

Il s’était écroulé dans les poufs, renversant les selles de chameau et la table damasquinée portant le plateau. Jane, toute nue, tentait d’ouvrir la porte, mais le roi Skirate l’avait fermée à clé. La tête de Tarzan réapparut, échevelée et rouge de confusion.

« Tuer Crasse n’aura pas de conséquences sur l’Histoire, dit-il en monarque éclairé. Le meurtre de Jane passera dans les effets secondaires du combat général qui se prépare en haut lieu. On vous la reprochera, mais il n’y aura de procès qu’historique. Mais s’en prendre à Tarzan vous coûtera cher ! Que vous épargniez ma vie pour donner au monde le spectacle de mon impuissance à perpétuer la dynastie tarzanienne ou que vous m’envoyiez tout de suite ad patres. Vous ne gagnerez rien dans ce quadruple assassinat !

— Quadruple ?

— Moi, Tarzan VII, Jane Poitrine, Chris Crasse et… Tarzan VIII.

— En effet… » fit le roi Skirate en souriant.

C’était le genre de sourire qui donne froid dans le dos à celui qui le contemple pour la dernière fois. Le roi claqua des doigts pour ordonner à Jane de se recoucher, ce qu’elle fit, n’oubliant pas d’écarter ses cuisses blanches. Ensuite il fit une fort adroite révérence à l’endroit de Tarzan qui se releva et commença à ranger les meubles qu’il avait renversés. Et pendant qu’il s’y employait, je me mis à bander comme un condamné à mort. Mais Skirate ne mit pas la main à l’épée. Il me montra le lit, sur lequel je grimpai. Ensuite, tout s’est passé très vite. J’ai dignement empli la matrice de Jane de ma blanche semence. L’enfant est né à terme, potelé et joyeux. Et quand il eut atteint l’âge de raison, le roi Skirate me fit émasculer. Le chirurgien qui m’opéra reçut même l’autorisation de prélever tous les organes du désir afin que je ne souffrisse pas de ne pouvoir le satisfaire. Et quand mon fils, qui régnait déjà sous le nom de Tarzan VIII, car son père était mort d’une infection urinaire, me demanda pourquoi j’étais Premier ministre alors que je n’étais manifestement pas doué pour ce métier, je lui révélai la vérité sur notre relation biologique. Jane tiqua.

Elle fit venir le roi Skirate et m’accusa de trahison. Tarzan VIII ne savait que penser de cette étrange situation. Le roi Skirate haussa les épaules. N’était-il pas de notoriété publique que j’étais eunuque ? Tarzan VII aurait-il nommé à la tête du gouvernement un homme susceptible de procréer ? C’eût été contraire à la tradition de la jungle. Et le roi Skirate laissa au jeune Tarzan VIII le soin de juger de mon état mental.

Vit-on jamais un fou diriger un gouvernement ?

 

 

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