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LIVRE II - III - 2
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 Article publié le 30 octobre 2022.

oOo

Je ne sais pas pourquoi je raconte tout ça…

— C’est une audition… Vous avez tout intérêt à…

— L’intérêt de mon client, c’est mon affaire !

— Je continue… Comme vous le savez, Alice Qand est le troisième écrivain de ce… roman…

— Et Frank Chercos alors… ? Et Roger Russel ? Vous ne comptez pas bien, Alfred…

— Je veux dire… Des trois, c’est la seule qui a publié. Avec quel succès ! Oh ! je ne dis pas que ce qu’elle raconte est fidèle à la réalité. Parce qu’il y a une réalité, vous comprenez ? Et quand un écrivain s’en écarte pour des raisons qu’il juge « littéraires », il doit tout de même s’en tenir à une certaine vérité concernant les caractères. Écrire un bouquin sur ce qui s’est passé entre Julien et moi exigeait de ne pas dépasser les limites imposées par ce qu’il convient d’appeler l’honnêteté. Or, comme vous le savez, Alice a beaucoup improvisé, autour de faits réels, certes, mais sans s’y tenir. Vous pouvez inventer toutes sortes de moyens pour séduire le lecteur d’ailleurs enclin à se laisser caresser dans le sens du poil, mais il n’est jamais convenable, pour ne pas dire honorable, de s’écarter des bornes qui elles ne s’inventent pas ! Le manque de scrupule nuit toujours à la vérité. Un livre n’est pas un tribunal où les juges sont à la manœuvre ! On sait bien ce qu’il faut penser de cette profession… Alice mérite la tonte, messieurs ! Et je pèse mes mots ! Je ne sais pas ce que vous penserez de cette digression, mais sachez que je n’ai pas l’intention de noyer le poisson. Le… roman d’Alice existe, pourquoi le mien serait-il condamné à l’oubli ? Comme vous le savez, je n’ai jamais rien publié, sans autre explication que l’expression de mon refus et encore : à celui qui veut l’entendre. Je ne sais d’ailleurs pas si Julien a laissé quelque chose sur le sujet dans ses innombrables manuscrits inédits. Vous en savez sans doute plus que moi sur le sujet. Mais s’il arrive un jour que sa famille trouve les moyens d’une publication de cet auteur maudit par les éditeurs eux-mêmes, je reprendrai la plume pour réfuter et remettre les choses à la place qui est et sera toujours la leur ! Sachez enfin que je ne perds pas de vue la capture par vos services de ce Frank Chercos qui fut des vôtres. Là encore, votre connaissance du sujet demeure un secret pour moi. Avouez, en présence de mon avocat, que ce n’est pas là un simple avantage. Mais malgré ce contexte clairement défavorable, et à défaut d’une perspective éditoriale, je m’en tiens désormais à la seule vérité des faits, ne prétendant d’ailleurs pas en finir avec l’analyse des caractères qui ici s’opposent le plus souvent dans un contexte de jalousie et d’hypocrisie qui les définit mieux que tout ce que je suis capable de mettre en jeu pour en parler. Certes, vous pouvez librement vous en tenir au récit qui a ouvert à Alice Qand les portes de la librairie et du prestige. J’imagine que les « papiers » de Julien Magloire contiennent malgré tout des indices de vérité. Un jugement en haut lieu peut équitablement chercher à s’établir définitivement sur ces seules bases, d’autant que Miss Alice est encore de ce monde, elle, et qu’elle n’hésitera pas à alimenter les réseaux de ses déclarations et des images prises sur le vif de vos commissariats et autres quartiers. Je la connais assez pour la savoir avide de reconnaissance y compris au détriment non seulement de la vérité mais aussi et surtout de ce qui me reste d’existence depuis que je suis soumis à un « régime » d’incarcération. Est-ce que je parle français… ? Ou bien faut-il que j’introduise ici les pratiques scolaires de la narration… ? Vous me direz…

Avez-vous lu Don Xonxon et son maçon de Tomaso Pinchono… ? C’est ce que je lis en ce moment, entre la couchette et la cuvette, et malgré les conversations oiseuses de mes compagnons d’infortune. Je ne comprends rien à ce qu’ils racontent… Par contre, la prose, réputée surécrite et surdocumentée, de monsieur Pinchono me paraît aussi claire que l’eau de source qui nous vient d’une époque où l’amour constituait à lui seul le sujet de tout le roman. Mais fi de cette digression pichonesque et reprenons où nous en étions, à savoir que l’arrestation de Frank Chercos et la réapparition de son acolyte Roger Russel venaient de changer le cours des choses telles que nous avions conçu, depuis que nous n’étions plus des citoyens ordinaires, la seule perspective imaginable. J’avoue que je m’ennuyais un peu depuis quelque temps. La routine avait pris le pas sur mon goût pour les choses moins connaissables. Alice n’avait rien écrit sur le sujet, mais elle se documentait avec minutie sans rien laisser paraître de ces loisirs incompatibles avec l’amour. Elle n’avait cependant pas eu l’occasion de mettre à jour un quelconque sujet de discorde entre Julien et moi. Je me fichais de ce qu’il écrivait et ce que je ne destinais pas à la publication ne semblait pas l’interroger non plus. Kol Panglas veillait à cette paix négociée sans tacite traité.

Vous comprenez ce que je dis ou faut-il que je m’adapte… ? Bien… Votre signe de tête m’indique que ce n’est pas à vous de… comprendre. Tapez, tapez ! Il en restera toujours quelque chose ! Et au diable les fautes d’orthographe !... du moment que je n’en suis pas l’auteur…

Vous avez lu, ou vous allez le faire, le récit qu’Alice Qand a proposé avec succès à ses éditeurs et que le marché du livre a multiplié avec les moyens de la propagation virale. Quelle science de la connerie, mes amis ! La voilà portée aux nues pour son style de collégienne et son sens de la réalité digne de la plus dénudée des maîtresses à penser ! S’agit-il de son cœur, cependant ? Que nenni ! C’est son esprit qu’elle sauve du procès qui menace sa tranquillité d’auteur à succès. Le reste, ce corps qui nous a fasciné jusqu’au combat meurtrier, demeurera à jamais le mystère de Giton qui donne à l’un ce qu’il reprend à l’autre. Elle en a conçu, je dois le reconnaître, des scènes mémorables, éloignées de l’esprit qui les mit en scène, mais adaptées aux exigences du livre et de ses possibles adaptations. Je devine que selon votre idiosyncrasie particulière, Frank Chercos joue le rôle d’Eumolpe… C’est que vous ne savez pas tout de Roger Russel…

Nous passions le plus clair de notre temps en érections toutes plus concluantes les unes que les autres. Alice bandait sur la scène, fidèle à elle-même, giclant sur les premières tables où l’on s’esclaffait dans la perspective de conversations arrosées en compagnie d’hôtes toujours incrédules ; Ascylte… heu… je veux dire Julien, bien qu’estropié du côté droit, ne s’exposait jamais à la critique qu’il convainquait sans autre effort ; et quand j’en trouvais l’inspiration, je n’en éjaculais pas moins. Tout allait pour le mieux dans ce brave nouveau monde ! Kol Panglas s’occupait des finances, les ménageant au rythme des pactes conclus avec ce diable de Pedro Phile. Mais… mais ce n’est pas le sujet de ce récit. Alice l’a épuisé pour des raisons tellement commerciales que je choisis de ne rien modifier aux récits qu’elle en a fait pour le plus grand plaisir de la branlette en librairie. Passons-nous-en ! quitte à grandement décevoir le public des Assises…

Remarquez bien que si vous entreprenez avec moi de supprimer les scènes de cul (à proprement parler) du roman d’Alice Qand, il ne vous restera pas grand-chose à vous mettre en bouche pour le répéter aux amis que vous ne pouvez pas efficacement conseiller sans citations ni commentaires, le meilleur étant d’obtenir d’eux des turgescences incontestablement inspirées par votre enthousiasme pour le produit. Votre éducation publicitaire n’a pas d’équivalent en littérature.

Cela dit, que me reste-t-il une fois exercée cette sorte de censure ? Une nouvelle, tout au plus. Quelques pages dans le style d’Edgar Poe ou d’Hemingway… Recherche de l’effet à produire ou plongée dans les profondeurs de l’humain à la seule évocation de ses émergences… Mais là (entre nous l’écran qui reçoit vos transcriptions mal orthographiées) je sens que je parle kinoro et que l’examen psychiatrique est en vue. Vous ne savez pas non plus ce qu’est le kinoro ? Une explication s’impose-t-elle… ? Je crains de la situer tellement au-dessus de votre niveau scolaire que vous allez en perdre les moyens de la patience… Je ne sais pas ce qu’en pense mon avocat… Je consulte son regard… Il pense mais n’est pas… Vous vous passerez donc d’un cours sur le langage pornocacographique qui illustra nos relations tant intimes que les mieux partagées.

Julien étant horriblement mutilé, son aspect n’avait valeur de spectacle que dans le cadre d’un récit joué pour un public averti. Et dans notre intimité, il ne pouvait guère entrer en concurrence avec mon propre aspect qui, bien qu’assez ordinaire, ne relevait en aucune façon de la monstruosité ni du musée qu’elle donne à concevoir. Les bruits mécaniques (chinois en l’occurrence) qui accompagnaient le moindre de ses déplacements provoquaient le rire plutôt que la compassion. On était en droit, du côté du public, de penser avoir affaire à un costume particulièrement réussi. La bitte noire à odeur de cambouis qui en émergeait pour être saisie à la volée par l’anus grand ouvert d’Alice dégoutait un peu néanmoins, mais cet effet de recul était recherché par la science dramaturgique dont Kol Panglas était le seul auteur. Cette sodomie spectaculaire venait après les manipulations d’Alice sur le corps gracile de ses partenaires en tutus ou carrément nus qui surgissaient des coulisses comme autant d’oiseaux poursuivis par le monstre encore invisible mais dont on entendait les grognements terrifiants. Une fois déchargés, un à un, de leur substance par Alice qui les éclaboussait finalement, le monstre entrait à son tour en scène et les petits oiseaux à peine sortis du nid s’affolaient en piaillant et tournoyant, ne sachant plus d’où ils venaient ni à quoi ils étaient destinés par cette tragique scénographie.

Julien souffrait de n’avoir à jouer que ce rôle, mais il reconnaissait, la tête basse et les pieds en première, qu’il n’y avait rien d’autre pour lui dans ce monde joué pour les autres, ceux qui n’avaient pas le pouvoir d’y tenir un rôle ou seulement de tenter d’en reproduire les principes les plus visibles sur les planches d’un théâtre forcément privé. Pauvres singes de leur propre sexualité !

Alice le récompensait aussi souvent que le permettait son emploi du temps. Il jouissait dans le lit qu’il m’arrivait d’occuper si Priape était engagé ailleurs. Il n’avait jamais été question d’amour, lequel est une conception de la possession sans partage. Au contraire, Alice se partageait entre les exigences de la scène et ce qu’il n’est pas exagéré d’appeler sa famille, Kol Panglas jouant clairement le rôle d’ordinaire confié à la mère ou au père, l’un ou l’autre selon les circonstances. J’ai longuement réfléchi à cette situation… J’en ai le temps depuis qu’on me tient enfermé en compagnie de bons à rien tout juste capables de concevoir et d’exécuter un crime ou, à la rigueur, un délit. J’écrirai un livre là-dessus un de ces jours… puisqu’il est écrit que je n’en manquerai pas. Alice consentira peut-être à le signer, mais en marge de la production qu’elle promet à son public maintenant qu’elle en a un. Je rêve… La règle est de ne pas mélanger les genres, mais d’en distinguer clairement (et honnêtement) les torchons des serviettes. Personne ne souhaite s’encrasser au contact des nappes en usage… Et chacun est libre de se rêver en serviette destinée aux lèvres les plus précieuses… les autres frottant leurs bouches bavardes sur leurs manches… de leur avocat… heu… pardon, maître !

Dans son fameux ouvrage, Alice Qand conclut, comme c’est déjà écrit ici, à ma culpabilité sans même me donner la parole. On ne m’y voit pas surpris en pleine conversation avec mes démons, comme cela eût été judicieux dans un roman de cette sorte. Elle ne fait pas plus de Julien la victime inévitable de mon égocentrisme pathologique. Ses analyses se perdent dans les récits pornographiques où je ne joue pas non plus un rôle aussi spectaculaire que celui qu’elle interprète avec succès devant un parterre de connaisseurs et d’amateurs pour le moins éclairés. J’ai appris que son actuel public de lecteurs ne serait pas mécontent de la voir interpréter son personnage qu’elle n’a joué, après tout, que devant le public restreint et choisi des bordels. Mais ses nouveaux mentors, férus de marketing comme ils sont, seraient-ils prêts à miser sur un spectacle qui a toute sa place dans un roman pour la simple et bonne raison qu’il est censé avoir eu lieu (sens de la réalité ainsi satisfait jusqu’à la jouissance masturbatoire ou déléguée d’une façon ou d’une autre), mais que les informations télévisuelles et autres, échappant à leur contrôle, pourraient bien soumettre à des critiques autrement exercés à la polémique et aux naufrages commerciaux qui s’ensuivent ?

J’ai commencé à souffrir de cette rivalité sans même m’apercevoir que j’en étais la seule victime. De signes annonciateurs, pas l’ombre ! Je consultais des voyantes et autres prophètes de ce qui reste à vivre avant de tirer son chapeau. C’était ajouter du récit au récit. Et de la façon la plus pitoyable qui se puisse concevoir. On me vit souvent dans un état lamentable, traînant la patte dans le caniveau ou sous la table où les chiens me disputaient les os qui, par définition, leur appartenaient. Il arriva qu’on m’hospitalisât en urgence et que dans l’heure on me retirât un projectile de calibre non négligeable. Ma claudication n’a pas d’autre source, mais vous l’avez à peine remarquée car la matraque de votre cerbère a le même effet. Vous vous en tenez toujours à l’explication la plus proche de votre faculté de compréhension. C’est là votre défaut. Notez que je ne m’adresse à vous que parce que mon conseil l’estime nécessaire vu l’exiguïté de la procédure dans laquelle j’ai engagé tout mon être en anéantissant une créature qui fut aussi citoyenne que je le demeure malgré tout. Son seul témoignage nous indiquait que Roger Russel n’avait pas été tué par Frank Chercos comme l’avait supputé la Presse. Mais il n’expliquait pas pourquoi il n’avait pas été cueilli en même temps que lui. Julien voulait-il dire par là que ces acolytes n’entretenaient plus aucun rapport depuis qu’ils avaient simultanément disparus ? Qu’était-il advenu des rapports d’audition que Julien avait subi sous la houlette de Frank Chercos avec Roger Russel pour avocat ? Vous le savez maintenant, vous, mais vous l’ignoriez autant que nous à l’époque où Julien nous bassinait avec cette histoire difficilement plausible. Nous étions condamnés, Alice et moi, et accessoirement Kol Panglas, à lire ces feuillets qui n’avaient aucune chance de passer un jour entre les mains de l’aglutinator. J’en eus le cerveau topsy-turvy ! Ignorant tout de mon état ! Personne pour dresser un diagnostic. En milieu égocentrique, et celui-là l’était plus que tout autre, la maladie passe inaperçue. Il aurait fallu laisser la porte ouverte à l’étranger. Mais nous vivions en circuit fermé, alimentés par nos seules instances et dressés comme des animaux de cirque impropres à la domesticité. Personne pour frotter ses semelles sur notre paillasson ! Qui aurait pensé à frapper à cette porte ? Un personnage en cours d’égarement ? Il n’aurait plus manqué que lui dans cette personæ ! Je ne connaissais même pas les petits noms de nos oisillons. Et je ne m’en souciais pas. Alice, en ce sens, est un bien meilleur romancier que moi, je le reconnais sans fausse modestie. Elle entretenait ses petits carnets de voyage avec une constance d’oiselle à l’œuvre de sa propre postérité. Mais le savais-je ? Avais-je seulement assez d’esprit pour m’en apercevoir avant qu’il ne soit trop tard ? Ah ! comme je regrette d’avoir abusé des moyens mis à ma disposition pour m’envoyer en l’air sans espoir de retour ! Côté pognon, j’étais perpétuellement à sec ! Une chose explique l’autre. Le malheur ne frappe jamais à notre porte ; mais nous savons où il habite ! Et quand il n’y a que la largeur d’un couloir à traverser pour retrouver le heurtoir, on ne se fait pas prier pour s’en servir, trépignant sur le seuil comme devant une vitrine de jouets. Ces substances redéfinissent l’enfance, mais est-ce l’enfance, ce bonheur ?

Passons… Oui, Alice a raison : je n’écrirai jamais rien sur le sujet et par conséquent tout ceci demeurera intact, je veux dire sans manipulations fictionnelles ni déni, dans le silence infini de mon intimité. Ce que je concède aux autres n’est que l’apparence d’un mauvais roman dont je ne suis pas l’auteur. On avait fini par en parler, Julien et moi. Alice jetait de l’huile sur le feu et Julien s’en approchait car lui, il écrivait. Un vrai graphomane ! Des ramettes couvertes de son écriture en pattes de mouche. Il les conservait dans des cartons de lessive ou de bocaux dont les fonds avaient laissé leurs empreintes. Ça sentait aussi bien la fleur que la saucisse. Un probable départ d’incendie. On a vu toute une maison flamber pour moins que ça, mais je me tenais à distance. Je ne voulais pas savoir ce qui motivait sa graphorrhée. Je ne suis pas sous l’empire de l’écriture, moi. J’enferme mon sujet et ne le visite que rarement, contraint et forcé par quelque évènement extérieur qui me perce comme un tonneau. Les uns savent reconnaître mon petit trou d’esquive, les autres s’en tiennent à la discrétion ou l’indifférence, voire l’ignorance. Julien voulait en savoir plus que ce que je lui avais déjà concédé sous la pression d’Alice dont la perversité s’exerçait toujours à l’endroit le plus faible de la carapace. Tentative de mise à nu. Je ne jouais pas, mais je m’ouvrais comme un livre… sous la seule introduction d’un doigt expert en la matière. Jamais Julien n’aurait obtenu de moi que je me livre à lui, mais Alice y veillait et… j’aimais Alice, cette possibilité de jouir autrement que dans les règles et même mieux que les pronostics substantiels. Nous disposions d’une terrasse à l’abri des regards. Les toits de la ville, rouges et roses, nous assiégeaient jour et nuit. Affalés dans nos fauteuils de rotin, nous nous livrions les uns aux autres. C’était comme si la plume de Julien grattait ses surfaces de prétention à l’éternité. Alice en riait. Il fallait me harceler méchamment pour tirer de moi le moindre signe d’importance. « Tu es mon personnage ! répétait-il.

— Tu serais le sien s’il pouvait sortir de sa coquille, dit Alice, mais ce n’est pas demain la veille ! Sors plutôt pour ouvrir les fenêtres des trottoirs ! Ça grouille de personnages et de préoccupations ordinaires. Tout le monde doit comprendre, sinon tu ne trouveras pas le la…

— Il y a ce Frank Chercos… dis-je sans ouvrir les yeux.

— Ils l’ont arrêté, comme je vous l’ai dit… Il est trop tard pour lui…

— Mais il n’a pas tué Roger Russel…

— Moi non plus je n’ai pas tué…

— Tu n’as pas tué qui ? demande Alice. Des fois, tu as l’air fou d’un comédien qui surjoue ! Faut-il s’inquiéter pour ta… santé ?

— Ne vous en faites pas pour moi, les amis ! J’en ai vu d’autres. J’ai connu l’eau et le feu. L’air m’a connu. Maintenant, je creuse !

— Le fameux tunnel qui sert de lieu à un nouveau langage…

— On avait dit pas d’obscurités, Alfred… !

— J’ai les yeux fermés et la nuit va tomber…

— On vient tout juste de se réveiller !

— Ce qu’il lui faut, c’est une fille du peuple… Ou à la rigueur les jupes d’une petite bourgeoise qui tente le diable en mettant son nez dehors ! Qu’en penses-tu, Alfred ?

— Nous n’irons pas loin si nous revenons toujours au même endroit, celui que nous sommes censés fuir ! Le soleil nous a tapé sur la tête. J’ai envie de vomir. Nous fuyons pourtant pour échapper. À leur âge (les petits) je concevais les fugues les plus élaborées. Nous en atteignons la strette sans avoir joui une seule seconde de ce qui nous y a conduit. Et il n’est pas certain que la conclusion soit de notre seule invention. Nous y réfléchissons encore…

— Quel théoricien !

— Mais j’écris, moi ! Personne ne m’en empêche ! »

Les choses avaient changé depuis que Frank Chercos subissait les assauts de la justice en huis clos. Julien allait aux nouvelles plusieurs fois par jour, se contentant le plus souvent d’allumer la télé. Il sortait si rien de nouveau n’affectait la circularité de l’information médiatique, mais retourner à l’hôtel où créchait Homère Divin était au-dessus de ses forces. Que reprochait-on à Frank Chercos si Roger Russel était encore de ce monde ? Une tentative d’homicide ? À quoi ressemblait donc cette préméditation ? Il revenait avec une version augmentée du récit en cours de formation. Même les mots évoluaient dans le sens d’une « facture traditionnelle ». Les actes et los entremeses. Les pasos qui servent de véritables enchaînements ou seulement de poudre aux yeux sous la forme de prestige ou de gag. Il s’y connaissait, Julien, en manipulation ! Alice se laissait conduire comme au bal. Mais j’avais une âme de forcené. Il en fallait plus pour me convaincre. Je posais des questions. J’écaillais les surfaces à la recherche des dessous. Je me serais contenté de ces jupons, même froufroutant. Je n’avais pas le goût des profondeurs, moi. Le seul détail qui menace l’édifice d’écroulement suffisait à satisfaire mes tentatives de curiosité. Je devenais cruel. Il en souffrait.

« Interrogeons Homère ! proposai-je.

— Quelle perversité, ô Alfred ! s’écria Alice qui ne voulait pas jouer à faire mal.

— Il est dangereux, dit Julien le plus sérieusement du monde.

(j’éclatai de rire)

— C’est un vieil homme, si je me souviens bien…

— Mais il a résisté à une blessure… prétendument mortelle… Roger Russel ne tarderait pas à nous donner de ses nouvelles…

— Je ne sais même pas qui il est… Tu le sais, toi, Alfred… ?

— La garde à vue est limitée à deux jours… si je suis bien renseigné. On guettera la sortie de Frank Chercos ! Que leur a-t-il appris de nouveau ? Savent-ils que Roger Russel n’est pas mort ? Qu’est-ce que celui-ci attend d’Homère Divin ? Ô Julien ! Je n’en peux plus ! »

Jeux.

Coquineries façon XVIIIe siècle mâtiné de pratiques BDSM héritées du cyberspace. Les voisins du dessous, un couple de commerçants absents du matin (très tôt) au soir (très tard), se plaignaient auprès du propriétaire qui n’était qu’un domestique à la solde de Pedro Phile. Ce type montait pour nous prévenir que son maître (le nôtre) n’était pas content du tout. Connaissait-il Homère Divin ?

« Ce type de la campagne… ? Mmmmm… Je ne l’ai pas connu… Et maintenant que vous en parlez, non… je ne le connais pas… sauf de vue… le patron l’apprécie, sinon il ne le recevrait pas dans ses appartements… C’est quoi cet instrument… ?

— Le support de ma prothèse. Il faut recharger les batteries une fois par jour, sinon…

— Et tu peux téléphoner avec… ?

— Je peux même voir la télé… en pirate !

— Bath ! J’en aurai un quand je serai grand !

— Mais tu l’es déjà !

— Pas dans ma tête… (triste) Ya eu d’l’espoir à un moment donné… mais pas les moyens… si vous voyez ce que je veux dire… (moins triste) Tâchez de faire moins de ramdam quand ils sont là… c’est des travailleurs…

— Pedro Phile les aime beaucoup…

— Tu l’as dit ! ‘Soir ! »

Je ne sais pas si Julien prenait des notes sur ce genre d’intervention externe. Il en prenait beaucoup en notre présence et nous supposions, Alice et moi, que nous étions concernés par ces prémices. Ça nous rendait nerveux, certes, mais attentifs à paraître tels que nous souhaitions passer à la postérité. Ce que j’ignorais à l’époque, c’est que Julien ne contribuerait pas à notre éternité. Ce serait Alice qui connaîtrait le succès. Mais ça, vous le savez déjà. J’ai fini par aller jeter un œil à l’entrée de l’hôtel où, d’après Julien, Homère recevait Roger Russel sans se cacher, mais loin des oreilles de ceux qui, comme moi, prétendaient en savoir plus. Je voyais des journalistes partout. J’ai même sympathisé avec une blonde aux cheveux courts qu’on ne pouvait pas prendre pour un garçon, mais c’était une boniche dont le savoir se limitait au chiffon à poussière et à la bombe qui va avec. Elle ne portait pas de culotte, sauf quand c’était nécessaire et dans ce cas elle prévenait l’amateur. Il fallait faire vite : les ascenseurs sont de plus en plus rapides et la gravité de moins en moins perceptible.

« Je vous connais, vous ! beugla la voix d’Homère.

— Peut-être bien… Je travaille pour monsieur Phile… Et vous… ?

— Ya longtemps que je vais plus aux spectacles ! Elle a vieilli depuis… ?

— En tout cas je ne l’ai pas vu vieillir… Je la vois tous les jours, alors vous comprenez…

— Z’êtes mariés, hein ? Je me suis marié une fois, moi, mais c’était pas valable parce que je l’étais déjà…

—La vie est compliquée et on n’y est pour rien, je sais…

— Vous savez… ? Qu’est-ce que vous foutez ici ? Ils ont pris Frank… Julien doit le savoir déjà… C’est une fouine…

— On en parle à la télé… Pas difficile de…

— Qu’est-ce que tu me chantes ? Ya pas d’télé dans notre monde ! Tu te trompes d’étage ! Faut descendre au sous-sol pour voir la télé. Des séries ! Rien que des séries ! Comme si tu visais une bouteille chaque fois ! Et j’ai pas dit un verre… (soudain accueillant) Tu bois un coup ? C’est compris dans l’addition… ou la multiplication. Je sais plus comment ils calculent… mais j’ai soif pour ne pas avoir soif !

— Allons pour un petit porto ! »

Une pedzouille en costume d’amiral, rouge et or, m’a coincé entre un vaste dossier de cuir aux mêmes armes et un guéridon de fer et de marbre dont Homère lissait déjà la surface avec le revers de sa manche. Ça faisait bien une heure qu’il postillonnait. Il s’était levé tôt. Frank allait sortir dans deux. Ils n’avaient rien à lui reprocher puisque que Roger Russel était vivant et joignable.

« Deux trucs comme tu m’as servi… commanda-t-il. (à moi) J’sais pas si ya du porto dedans… (au serveur) Ya du porto dedans… ? (à moi) Yen a pas… (au serveur) Calte, ma poule ! (à moi) Il est furax le Pedro… Paraît que Julien lui a raconté des conneries…

— Au sujet de quoi… ?

— De quoi que tu veux que ce soit le sujet ! Frank pardi ! Julien a raconté des conneries sur le sujet de Roger et de lui…

— Quel genre de conneries… ?

— Tu lui demanderas si ça l’intéresse… Tu sais comme il est, le Pedro… On sait jamais ce qu’il veut… mais il le veut et t’as intérêt à lui donner si tu veux aller encore en vacances ! J’avais prévu d’emmener deux ou trois gosses avec moi, histoires de… tu vois… ?

— Moi, dans le temps, j’allais à Brindisi…

— C’est pas Julien qui y allait… ? Il avait une copine là-bas… Tu l’as connue ?... Ben forcément puisque tu y allais… C’est tout ce que tu veux savoir… ?

— Heu…

— Enfile ton verre et sortons d’ici ! J’ai rendez-vous avec le destin ! »

Je ne sais pas ce qu’il y avait dedans, mais ça m’a perturbé au point que j’ai pris une voiture pour un taxi. Il a fallu s’expliquer. C’est une chose qu’Homère n’a jamais su faire si on l’empêche d’utiliser ses arguments personnels qui n’ont rien à voir avec le sujet, ce qui complique. La vieille qui nous enguirlandait parce que j’avais souillé ses sièges a fini par renoncer à s’expliquer elle-même. Ça nous a fait gagner du temps. Après en avoir perdu. On est arrivé à pied devant une bâtisse art déco genre administratif. Frank Chercos nous attendait sur le trottoir, une petite valise aux pieds, comme s’il sortait de prison. On a hélé un taxi.

« Je n’ai jamais été flic, dit Frank dans la bagnole qui retournait d’où on venait.

— Alors comme expliquez-vous que…

— Je n’explique rien du tout si on me prend pour ce que je ne suis pas ! (colérique, mais rentré) Cette garce a fait un signalement ! À la guerre comme à la guerre ! Et ils ont pris le temps de vérifier que les ratures étaient d’origine.

— Frank Chercos… c’est votre nom ?

— Qu’est-ce qu’il y a de bizarre à ça… ? Cette pute m’en veut ! Ah la la ! Quelle époque !

— J’ai jamais signalé… fit Homère qui occupait la place de l’accoudoir central.

— Que vous dites ! grogne Frank. On en est tous là… On a la mémoire courte… On en arrive même à signaler sans le savoir ! Mais cette salope savait ce qu’elle faisait. Trois ans de service et elle prétend me donner des ordres ! J’en ai vingt-trois de service, moi, monsieur… monsieur ?

— Alfred Tulipe qu’il s’appelle… Il travaille avec nous…

— Tulipe, Tulipe… Ça me dit quelque chose… Vous n’êtes pas passé chez nous… il y a… combien… ?

— Nous nous connaîtrions… Chez vous… ? Vous voulez dire… ?

— Dans cet asile de merde où j’exerce depuis vingt-trois ans, monsieur !

— Mais alors… Mais alors… Vous n’êtes pas flic… ?

— Flic ? Frank ? Tu charries !

— Julien raconte…

— Personne ne publiera jamais les keepsakes d’un graphomane en vadrouille chez les gens ! Vous avez lu ça, des fois… ? »

Frank Chercos répandit son rire avec la fumée d’un kolipanglaso qu’il tenait comme la baguette d’un officier colonial anglais extrait de The Lives of a Bengal Lancer… Les vies… Trois selon Flaubert et Stein.

« La gonzesse qui s’occupait des diplômes (je vous parle à l’époque) avait appris à taper à la machine entre deux passes. En plus, j’étais pressé… Un train à prendre ! Un premier emploi… Personne ne m’a jamais enquiquiné pour ces ratures !

— Un diplôme de…

— Infirmier psychiatrique ! Le seul métier que je connaisse à fond… quand le boulot n’a pas la forme d’une femme… Vous faites quoi dans la vie, vous… ? Quelque chose qui intéresse Pedro… Il faut l’intéresser si on veut bosser pour lui.

— Il est du spectacle… »

Frank lâcha un sifflement en écarquillant les yeux comme s’il tentait de visionner la chose.

« Alice est dans le coup, I presume, dit-il. Je me trompe… ?

— N… non… Mais je n’y tiens pas le rôle principal… c’est Julien qui…

— Je vois… Sa prothèse… Qu’est-ce qu’il vous a raconté pour l’expliquer ? Roger et moi on a longtemps travaillé sur le sujet… Des années… Sur la base des entrevues enregistrées… Mais ça n’a rien donné. Rien de publiable, je veux dire. Il aurait fallu commenter, mais ce n’était pas dans mes cordes et Roger avait depuis longtemps décroché son doctorat…

— Docteur... ! Vous m’en bouchez un coin, monsieur Chercos…

— En principe, je ne bouche pas mes semblables… si vous voyez ce que je veux dire… »

Homère comprit la plaisanterie. Il avait de mauvaises dents. L’intérieur du taxi empestait le tabac. Le chauffeur avait fermé la vitre qui le séparait de ses passagers et il était impossible d’ouvrir une fenêtre. Impossible en tout cas d’en trouver la commande. Frank rouspéta longuement après les nouvelles conceptions de l’utilité aujourd’hui soumises au compromis qui met en jeu le client et son industriel préféré. Homère écoutait, la tête effleurant le plafond mou de velours factice. Ça ne risquait pas de le décoiffer !

 

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