|
||||||

| Navigation | ||
|
Voir aussi la [Galerie de peintures] de Jacques Cauda ![]() oOo
Elle s’asseyait sur le banc et passait la matinée à rêver, la tête basse. De temps à autre, elle levait les yeux et regardait dans ma direction. Cela m’amusait. Elle n’était ni belle ni jeune et je me demandais à quoi elle pouvait bien penser. Le banc lui ressemblait, un vieux banc public dont la peinture avait quasiment disparu. Peu à peu, je me surpris à l’attendre. J’avais remarqué qu’elle était tout en os, c’est-à-dire avec des os des pieds, des mains, des jambes et des bras, très longs. Des os qui lui avalaient le torse, petit et comme compressé tout autour des hanches soutenues par un énorme derrière. Pour marcher, elle se tenait comme j’imaginais les femmes de la préhistoire, les bras jetés en avant, contrebalançant la gravité de son postérieur qui l’entraînait en sens opposé à la marche. Son dos était arrondi dans le prolongement de ses fesses qui paraissaient décalées, c’est-à-dire en retrait d’un pas, en regard de ses jambes qu’elle lançait violemment. Cela lui faisait une démarche d’automate, d’une brutale stupidité et aussi paradoxale que la flèche de Zénon qu’on dit immobile à grands pas. Elle me fascinait, à un point tel que j’avais la désagréable impression de ne plus penser à moi mais seulement à elle. Pire : de ne plus avoir d’idées mais seulement de la mémoire. Je retenais le moindre détail. Sa tête, par exemple, enfoncée dans l’arrondi de ses épaules, avait un port un peu lourd et sans départ de cou. C’était la tête parfaite pour réaliser un portrait. Je l’imaginais fondue à la mode de colorier à sec, ce double menton, ces joues flasques tapotées de poudre, et ce nez rouge dont l’arête indistincte tombait sur deux lèvres serrées et soulignées de rose mais comme avalées, gommées, et disparaissant dans le gras d’une peau redoublée parce qu’essuyée de fond de teint… En revanche, ses cheveux ne me parlaient pas. À l’évidence, elle portait une perruque, un toupet d’un jaune filasse qui lui mangeait le front comme la gélatine dévore le tour d’un pâté. Un matin, je vis qu’elle notait quelque chose dans un petit carnet que jusqu’alors je n’avais pas remarqué. Un petit carnet noir qu’elle tenait caché entre ses longues mains baguées à chaque doigt (ou presque) de gros cailloux carrés qui miroitaient dans la lumière frisante du jour. C’était un nouvel éclairage qui expliquait beaucoup de choses. Les jambes et les bras trop longs, le faux cul, la perruque… Le lendemain, le banc resta vide jusqu’au soir. Le surlendemain également. Puis les jours passèrent et je l’oubliai. La vie reprit ses droits. Et ses innombrables méandres. Volubiles volubilités dont parle Montaigne, à propos de nos états multiples et changeants. La douceur du café au petit déjeuner. Traîner en robe de chambre tout le jour. Ne rien faire. Des choses qui m’étaient devenues, ces derniers temps, aussi étrangères que l’étincelle entre deux silex avant l’histoire de la préhistoire. Il m’arrivait même d’aller m’asseoir sur le banc et de rêver au soleil. Je me laissais totalement aller et n’obéissais qu’aux lois de la variation alliées à celles de mon bon plaisir. Le soir, je me couchais heureuse. Pourtant, il y eut encore un matin, car il y a toujours un matin. Un matin où l’on frappa à ma porte. Une angoisse me vrilla le bas-ventre. J’avais tout oublié. Ou presque. Je ne savais même plus qui j’étais ! Celui qui se faisait passer pour celle qui était assise sur le banc ou bien celui qui nous observait ? Ils cherchèrent en vain. Ni corps, ni faux cul, ni perruque. Et pas un mot. Rien quand ils me firent monter la tête basse dans leur véhicule de police...
Jacques Cauda
|
|
|
Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs | [Contact e-mail] |
FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>
Commentaires :
Elle me fascinait... https://youtu.be/vAGyBBNTexE?si=SFKRH0R297VYEUyI
Ce texte de Jacques Cauda se déploie à la manière d’un trompe-l’œil littéraire, un jeu subtil entre l’observation minutieuse, l’obsession, et la dissolution de l’identité. Il s’ancre d’abord dans une scène du quotidien – une femme assise sur un banc –, qui, par la subjectivité du regard du narrateur, glisse vers une déréalisation progressive, un effritement de la frontière entre le sujet observant et l’objet observé.
Dès l’incipit, la figure de cette femme se cristallise dans une posture récurrente et figée, « la tête basse », expression qui se retrouvera en clôture du récit, comme un cercle se refermant sur lui-même. L’écriture de Cauda, précise et visuelle, peint le portrait d’un corps difforme, presque caricatural, où chaque détail est scruté, emmagasiné, retenu comme une énigme à déchiffrer. Il y a ici une obsession du détail physique, une accumulation descriptive qui confère au texte une dimension picturale, presque grotesque, rappelant les portraits d’Otto Dix ou les personnages des récits de Kafka.
Mais la fascination du narrateur pour cette femme dépasse la simple observation : elle devient vampirique, menaçant son intégrité propre. Peu à peu, il cesse de penser à lui-même pour ne plus exister qu’à travers l’image de l’autre. Ce glissement vers l’effacement de soi culmine dans un renversement vertigineux : qui est qui ? Qui s’est assis sur le banc ? Qui a regardé l’autre ? Le texte s’enroule dans une boucle paradoxale, une dissolution de l’identité qui culmine avec l’irruption brutale du réel : l’arrestation.
L’absurde s’infiltre ainsi progressivement, comme un poison. La dernière scène bascule du flou poétique à la violence administrative d’un « véhicule de police », incarnation froide de la normalisation du chaos. Il ne reste plus rien : ni corps, ni traces, ni explication. Juste un glissement vers une énigme irrésolue.