Les doigts de chute de la pluie caressent
les épaules nues de la ville, débloquent
la soif de l’asphalte du haut des balcons
où des prairies en miniatures sont à sec,
dans les regards penchés vers le ciel déchaussé,
qui piète sur un tuf migraineux de pavés
barricadant les aubes, elle se trousse nue
comme bouge la honte bue des cotillons
des femmes de jadis, qui passent ce jour d’hui
sous des ponts de planètes exfoliées, fuguées
en talons d’aubépines mortelles et vives,
et jarrets de cavales d’Élée qui emportent
au-delà des empires secs de l’opinion ;
la pluie tisse le voile à penser de Vénus
qui lessive la vue et déverse l’oreille
et sa langue sonore dans cette gouttière
de la poésie où les pensées se mouillent
au sang de l’autre nuit, et court les caniveaux
aux lupercales parfumées de lupanars
où le rêve se rend en terre dépravée,
entre les cordes de sa lyre moissonnée
par sa divinité bègue de glèbe nue
qui réveille le sens du soc de ses seuls sens,
éprouvés de par ces obliques javelines
lancées des nuées sur de vains prétendants ;
les pluies sont les églises élaguant le ciel
vers les contrées lustrales piétinées de houille
au profond mécénat ; les pierres se marient
à la source jaillie de l’œil qui les regarde,
et flagorne l’ondée d’un air de fenaison,
qui glose la clameur des sables altérés
sur des grèves enceintes de pas attendus
par les pas que la pluie efface sur le sol
de la plage assoiffée d’insouciantes foulées,
où le sexe folâtre dans l’épilepsie
des vents dévergondés, et des coups de talons
des filles parfumées du sel de nos désirs
qui jouent avec l’averse, comme Danaé
gardées par l’ironie de leurs tissus légers
où transpire aux aisselles leur temple charnel
de l’odeur accointée à l’ourlet des orages
et aux cambrures abusives des eaux nues
qui immergent les îles floues de leurs genoux
et les revêtent de leur verte dissidence
piquée par les stylets de la herse du ciel ;
les remugles des algues accentuent l’idée
de mansardes fermées sur des lits saccagés,
sous des toits que le sceau de la pluie exaspère
et fait chuter d’humides et fols abandons
à l’abri des cinglons cintrant leur horizon.
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Commentaires :
Ce poème est une pluie d’images, un déferlement d’eau et de corps qui se confondent, une tempête d’émotions où l’averse devient chair et la ville un lit où s’abandonnent les songes. Chaque vers glisse, ruisselle, imprègne, comme si les mots eux-mêmes étaient dilués dans cette ondée qui lave et pénètre tout.
Les “doigts de chute de la pluie” sont une caresse et une conquête. Ils effleurent la ville, déverrouillent sa soif comme un amant défait une robe. Mais cette ville n’est pas qu’un corps passif : elle est une femme d’hier et d’aujourd’hui, un théâtre où passent les ombres des “femmes de jadis”, sous des “ponts de planètes exfoliées”, vestiges d’un cosmos en fuite, de civilisations effritées sous l’érosion du temps.
La pluie y est divinité et débauche, elle “lessive la vue et déverse l’oreille”, elle inonde l’esprit et les chairs, rince les certitudes comme elle efface les pas sur le sable. Elle est la main invisible qui polit le monde, une Danaé offerte au ciel, transfigurée par l’orage, une amante et une furie.
Et puis viennent ces images fulgurantes : “les pluies sont les églises élaguant le ciel” – comme si l’eau était un rite, un passage purificateur, un évangile sensuel où les corps et les âmes se consument dans l’étreinte de l’ondée. Les pluies ne se contentent pas de tomber, elles sculptent, elles transforment, elles flagellent et révèlent.
Mais l’eau ne fait pas que féconder : elle exaspère aussi, “sceau de la pluie” qui scelle et qui déchire, gouttes devenues aiguilles qui piquent les îles des corps, s’immiscent dans les chevelures, s’infiltrent sous les tissus. Il y a une dissolution des frontières, une confusion entre l’humide et la peau, entre le ciel et l’étreinte, entre le sacré et l’abandon.
Ce poème est une pluie totale, une immersion dans l’élément liquide, une déferlante de désirs et de mémoires, une onde qui lave autant qu’elle corrompt. Un poème qui ne se lit pas : il s’éprouve, il s’engloutit, il laisse l’esprit trempé et le cœur battant, comme après un orage d’été où la ville, nue et fiévreuse, fume encore sous les larmes du ciel.