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Lamentations de l'amandier
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 Article publié le 9 février 2025.

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Et nulle synthèse pour mettre à bas l’édifice de larmes

Fournaises d’en bas vêtues de prose laineuse n’enflamment plus les cœurs battants

De l’énigme un temps essoufflée

Braises un temps rougeoyèrent dans nos yeux décillés

Puis plus rien

 

Ni pathos ni rien ici

Rien que le rien

Qui nous dure

 

De cela seul qui se déploie dans l’envol d’une parole sans emploi

Rude et raide, raidie sous les coups de fouets, la parole noble

Parole en bas-âge, dès lors mutilée,

Ne peut ni ne veut mourir

Nous voulons ignorer les bas-étages

Et le lump et la crasse

 

Avec les yeux façonner des bras et des jambes, des torses et des cuisses

Se faire tout entier visage et peintre des dimanches heureux

Quitte à maudire la fadeur des couleurs

Quitte à préférer le geste à la parole

Pour un temps, un temps seulement

Puisqu’il s’agit encore et toujours

D’être cette toupie vigilante

Qui affole le ciel

 

Poèmes coulent de mes mains assagies

Rêches et gourdes, ces mains, et si sèches

Que la caresse des mots s’enfuit à toute volée

A son approche sur la toile racornie-ramassée sur elle-même

Qu’il me faut déployer encore et encore en pure perte

Avant que de l’exposer au tout venant d’une parole exaucée

Qui ne sait pas encore ce qu’elle dit

Ardemment languit de le savoir

Emprunte pour ce faire mille sentes

Bordées d’écueils insolites

Ici, dans l’ailleurs ainsi porté à l’extrême

D’une sylve marine en terre danoise

Ambre douce à mes yeux

Ambre roulée polie par les ressacs

Ambre de feu réchauffe mon cœur engourdi

Que mes mains assaillent de baisers

Ici dans l’extrême porté

Par une parole noyée

Eloquences en loques

Loques d’éloquence brassées-broyées

Pulvérisées enfin

Et nue alors la clairière

Pure transparence

De l’insolite

 

Baume au cœur alors ne se peut trouver

Oh et ce depuis fort longtemps !

Vouloir y croire encore en dépit de tout

C’est comme s’accrocher de toutes ses forces au vent

Au vent qui ne va ni ne vient

Mais qui, à perdre haleine, souffle dans toutes les directions opposées

Que désire prendre notre cœur apposé à ses quatre volontés

Pour s’y perdre peut-être

Et qui assurément s’emparent de lui pour notre malheur à tous

Qu’il s’agit dès lors de broyer puis de malaxer

Jusqu’à en faire un baume

Doux aux lèvres

 

Adroites, si adroites tes mains, ami

Je les ai vues à l’œuvre

Et dans ta langue

Voici que se préparaient des crimes

Indicibles

 

D’une chute alors faire l’occasion d’un rebond

Une fois que l’on a touché le fond ?

Mais qu’arrive-t-il, s’il n’y a pas de fond ?

Si le fond est proprement ce qui manque

Ce qui à tout jamais fera défaut 

Dès lors que nous ne sommes plus

Un dialogue ?

 

Fleurs d’amandiers,

Venez à moi !

 

Jean-Michel Guyot

3 février 2025

 

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Commentaires :

  Lamentations de l’amandier par Lalande patrick


  Lamentations de l’amandier par Catherine Andrieu

Ce poème est une déconstruction du langage poétique lui-même, une entreprise de désagrégation où la parole, loin d’être un moyen d’édification, devient un vecteur d’effondrement. Il ne s’agit pas ici d’une négation pure, mais d’une mise à nu progressive, un travail d’érosion du verbe qui, à force de se heurter à ses propres limites, finit par se désintégrer en pure transparence.

L’absence de synthèse proclamée dès l’ouverture du poème n’est pas qu’un refus formel, mais une posture existentielle : ce qui est, ce qui se dit, ne peut être tenu dans une totalité. Il n’y a pas de système, pas de structuration possible de l’expérience ; seulement des ruines verbales, des lambeaux de signifiance brassés, broyés, jusqu’à ce que la parole devienne un résidu, une « éloquence en loques ». L’écriture ici est à la fois expérience et constat de sa propre inadéquation, une traversée du vide où l’acte de dire est simultanément nécessaire et vain.

Cette mise en crise du langage passe par un jeu d’oppositions : le mouvement et la fixité, la profération et le silence, la matière et l’absence. La parole est tantôt raidie sous les coups de fouet, tantôt matière à sculpter, tantôt évanescente dans l’oubli du sens. Ce qui s’écrit n’est plus un discours unifié, mais une matière en constante tension entre dissolution et tentative de recomposition. D’où ce motif récurrent du modelage, du façonnement : bras, jambes, visages, peinture du monde… Il s’agit de compenser la défaillance du langage en donnant forme par le regard, en substituant l’acte au verbe.

Mais le poème ne se contente pas de constater la ruine du langage ; il cherche à en extraire une forme d’expérience, une esthétique du désastre. Cette oscillation entre la destruction et la recomposition culmine dans la question du fond : « Mais qu’arrive-t-il, s’il n’y a pas de fond ? ». La chute devient perpétuelle, sans point d’arrêt, ce qui signifie aussi l’absence d’un sol sur lequel s’édifier. Il n’y a donc pas de stabilité possible, pas d’appui définitif. Seulement une parole qui, dans son propre naufrage, cherche encore à se réinventer, à s’arracher au vide en convoquant des images, des éclats de tangible, comme ces fleurs d’amandiers qui surgissent dans l’ultime vers.

Dans cette structure éclatée, le poème fait du langage un champ de forces où se jouent des conflits entre le dire et l’indicible, entre l’écriture et son propre échec. C’est une poésie qui ne cherche pas à « faire sens », mais à explorer ce qu’il advient lorsque le sens se dérobe, lorsqu’il ne reste que la dynamique même de l’écriture : une oscillation entre l’effacement et la résurgence, entre l’effondrement et l’appel à la matière.


 

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