|
||||||

| Navigation | ||
![]() oOo Et nulle synthèse pour mettre à bas l’édifice de larmes Fournaises d’en bas vêtues de prose laineuse n’enflamment plus les cœurs battants De l’énigme un temps essoufflée Braises un temps rougeoyèrent dans nos yeux décillés Puis plus rien
Ni pathos ni rien ici Rien que le rien Qui nous dure
De cela seul qui se déploie dans l’envol d’une parole sans emploi Rude et raide, raidie sous les coups de fouets, la parole noble Parole en bas-âge, dès lors mutilée, Ne peut ni ne veut mourir Nous voulons ignorer les bas-étages Et le lump et la crasse
Avec les yeux façonner des bras et des jambes, des torses et des cuisses Se faire tout entier visage et peintre des dimanches heureux Quitte à maudire la fadeur des couleurs Quitte à préférer le geste à la parole Pour un temps, un temps seulement Puisqu’il s’agit encore et toujours D’être cette toupie vigilante Qui affole le ciel
Poèmes coulent de mes mains assagies Rêches et gourdes, ces mains, et si sèches Que la caresse des mots s’enfuit à toute volée A son approche sur la toile racornie-ramassée sur elle-même Qu’il me faut déployer encore et encore en pure perte Avant que de l’exposer au tout venant d’une parole exaucée Qui ne sait pas encore ce qu’elle dit Ardemment languit de le savoir Emprunte pour ce faire mille sentes Bordées d’écueils insolites Ici, dans l’ailleurs ainsi porté à l’extrême D’une sylve marine en terre danoise Ambre douce à mes yeux Ambre roulée polie par les ressacs Ambre de feu réchauffe mon cœur engourdi Que mes mains assaillent de baisers Ici dans l’extrême porté Par une parole noyée Eloquences en loques Loques d’éloquence brassées-broyées Pulvérisées enfin Et nue alors la clairière Pure transparence De l’insolite
Baume au cœur alors ne se peut trouver Oh et ce depuis fort longtemps ! Vouloir y croire encore en dépit de tout C’est comme s’accrocher de toutes ses forces au vent Au vent qui ne va ni ne vient Mais qui, à perdre haleine, souffle dans toutes les directions opposées Que désire prendre notre cœur apposé à ses quatre volontés Pour s’y perdre peut-être Et qui assurément s’emparent de lui pour notre malheur à tous Qu’il s’agit dès lors de broyer puis de malaxer Jusqu’à en faire un baume Doux aux lèvres
Adroites, si adroites tes mains, ami Je les ai vues à l’œuvre Et dans ta langue Voici que se préparaient des crimes Indicibles
D’une chute alors faire l’occasion d’un rebond Une fois que l’on a touché le fond ? Mais qu’arrive-t-il, s’il n’y a pas de fond ? Si le fond est proprement ce qui manque Ce qui à tout jamais fera défaut Dès lors que nous ne sommes plus Un dialogue ?
Fleurs d’amandiers, Venez à moi !
Jean-Michel Guyot 3 février 2025
|
|
|
Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs | [Contact e-mail] |
FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>
Commentaires :
Venez à moi ! https://youtu.be/rvVXXVM3kMQ?si=z14H7hkwunQy06rD
Ce poème est une déconstruction du langage poétique lui-même, une entreprise de désagrégation où la parole, loin d’être un moyen d’édification, devient un vecteur d’effondrement. Il ne s’agit pas ici d’une négation pure, mais d’une mise à nu progressive, un travail d’érosion du verbe qui, à force de se heurter à ses propres limites, finit par se désintégrer en pure transparence.
L’absence de synthèse proclamée dès l’ouverture du poème n’est pas qu’un refus formel, mais une posture existentielle : ce qui est, ce qui se dit, ne peut être tenu dans une totalité. Il n’y a pas de système, pas de structuration possible de l’expérience ; seulement des ruines verbales, des lambeaux de signifiance brassés, broyés, jusqu’à ce que la parole devienne un résidu, une « éloquence en loques ». L’écriture ici est à la fois expérience et constat de sa propre inadéquation, une traversée du vide où l’acte de dire est simultanément nécessaire et vain.
Cette mise en crise du langage passe par un jeu d’oppositions : le mouvement et la fixité, la profération et le silence, la matière et l’absence. La parole est tantôt raidie sous les coups de fouet, tantôt matière à sculpter, tantôt évanescente dans l’oubli du sens. Ce qui s’écrit n’est plus un discours unifié, mais une matière en constante tension entre dissolution et tentative de recomposition. D’où ce motif récurrent du modelage, du façonnement : bras, jambes, visages, peinture du monde… Il s’agit de compenser la défaillance du langage en donnant forme par le regard, en substituant l’acte au verbe.
Mais le poème ne se contente pas de constater la ruine du langage ; il cherche à en extraire une forme d’expérience, une esthétique du désastre. Cette oscillation entre la destruction et la recomposition culmine dans la question du fond : « Mais qu’arrive-t-il, s’il n’y a pas de fond ? ». La chute devient perpétuelle, sans point d’arrêt, ce qui signifie aussi l’absence d’un sol sur lequel s’édifier. Il n’y a donc pas de stabilité possible, pas d’appui définitif. Seulement une parole qui, dans son propre naufrage, cherche encore à se réinventer, à s’arracher au vide en convoquant des images, des éclats de tangible, comme ces fleurs d’amandiers qui surgissent dans l’ultime vers.
Dans cette structure éclatée, le poème fait du langage un champ de forces où se jouent des conflits entre le dire et l’indicible, entre l’écriture et son propre échec. C’est une poésie qui ne cherche pas à « faire sens », mais à explorer ce qu’il advient lorsque le sens se dérobe, lorsqu’il ne reste que la dynamique même de l’écriture : une oscillation entre l’effacement et la résurgence, entre l’effondrement et l’appel à la matière.