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![]() oOo « Or donc, nous sortîmes. Gueules de bois dans le matin qui apparaissait derrière les murs. La Comtesse était éberluée : — Une lueur ? Quelle lueur, mon poète ? — Je ne suis plus poète… Mandale l’a perçue lui aussi, mais à travers un objectif qu’il tenait devant son œil. Et ce n’était point cul de bouteille, madame ! — Entendez-vous le rossignol ? — Une lueur sans bruit… ? — Sans chaleur ? — Avez-vous pensé à l’iode, mon poète… ? — Nous n’avons peut-être plus le temps de penser ? Ma péloche sera voilée ! Nous étions donc dehors. Les gens dormaient encore, à part quelque ouvrier mettant les gaz pour gravir la côte des scorpions qui descend ensuite vers les jardins. — Faudra que tu nous expliques pourquoi tu n’es plus poète, Fred… — Personne n’a compris, en effet. Disant cela, la Comtesse agita son bras et sa main désignait les rouges du couchant. — Est-ce bien le matin ? Nous avons peut-être dormi toute la journée. Avez-vous compté les bouteille vides, mon mari… ? Il ne les avait point « inventoriées ». Il bougonna : — Ce serait plus zézé de compter celles qui sont encore pleines, ma chère… Un autre ouvrier sortit. Il se tenait debout sur le seuil de sa maison et semblait humer l’air. Il parlait mais nous n’entendions pas ses paroles destinées à l’intérieur de la maison. Par la porte ouverte sortait une lueur qui n’avait rien à voir avec celle que nous venions de percevoir entre deux hoquets. Un enfant, qui pouvait être une fillette, poussait une moto. Elle tenta de la mettre sur sa béquille, mais l’effort était trop grand. Elle tenait le guidon à deux mains et sa hanche soutenait l’obliquité de la moto, contre sa hanche. Le Comte jeta un œil éperdu sur cette photographie, regrettant de ne pas avoir son appareil à portée de la main. Quelqu’un crut plaisanter : — Fabrice (tel était le prénom du Comte et il n’était pas interdit d’en user), pourquoi enculez-vous les fillettes au lieu de les prendre par le con ? — Leur con est étroit et ma queue ne l’est pas. — Leur cul est-il donc si spacieux ? — Bah, dit un autre qui ne plaisantait pas, il y a longtemps qu’il leur a déchiré le cul. — Vingt Dieux mais alors… pourquoi ne leur déchire-t-il pas le con ? Bob Mandale descendit l’escalier du perron et nous rejoignit. Il portait sa Bolex sur l’épaule, nonchalamment. Il dit : — Si c’est ce que je pense, ma péloche est voilée. Je l’ai lu quelque part. — Vous lisez trop, Bob. Personne ne souhaite périr de cette horrifique façon qui, je vous le dis, n’est pas de notre époque. — Les Ukrainiens ne sont pas de notre époque. — Les montagnes sont rouges, dit la Comtesse. Et le ciel l’est aussi. On dirait que le soleil se lève de ce côté. Fred, mon poète… — Je ne suis plus… — Mais si vous l’êtes ! Voyez-vous quelque chose du côté du Levant ? Nous sommes le matin oui ou non ? Je suis Alfred Tulipe mais je ne suis plus… Mettons. Et passons. Je franchis la place où le jet d’eau est rouge. D’habitude, à cette heure, il traduit avec infiniment de clarté les verts du lever. On sent l’odeur que les embruns arrachent doucement à la terre encore chaude. La lueur ne parvient plus jusqu’à nous. On dirait que… mais la Comtesse me vole les mots : — On dirait que ça s’éteint… Comme si… — Comme si quoi ? dit Fabrice qui retient la moto. L’ouvrier descend. Il caresse la joue de sa fille et ouvre le robinet d’essence. Le Comte se bouche le nez. Le moteur pétarade, ce qui agace la Comtesse et elle agite ses mains autour d’elle comme si des guêpes… mais non… Ce n’est pas normal, elle répète : — Ce n’est pas normal… Qu’en pensez-vous, Bob… ? — Si jamais ma péloche est voilée, vous pouvez faire une croix sur nos images… — Et vous, Alfred, qu’en pensez-vous… ? — Je ne suis plus poète. — Et bien recommençons ! s’écrie le Comte Fabrice de Vermort. La moto s’éloigne, toujours dans la côte des scorpions, direction les jardins que feuillète l’eau rare du río. Le dos de la fillette est nu. Elle a mis sa chemise à l’envers. — Précisez dans votre récit qu’elle ne l’a pas boutonnée… — Sacré enculeur ! À l’intérieur, la servante, encore décoiffée, pose ses instruments sur le réchaud et ça sent le café, ce qui nous excite. Le Comte remonte l’escalier du perron la queue bien bandée dans son pantalon de coutil. Gisèle rit, me flatte le dos ; moi aussi, dans la précipitation inspirée par la lueur, j’ai mis ma chemise à l’envers. Il y a des bouffons avec nous, petites queues en l’air saturé de cette lueur rouge venue des montagnes, à l’ouest, alors qu’en temps ordinaires et depuis toujours le soleil se lève à l’est. Fabrice appuie sur le déclencheur numérique : j’ai eu le temps de sourire. Et vous ? * La queue bien enfoncée dans l’anus de son petit garçon imaginaire, notre poète, qui ne l’est plus mais qui consent à le jouer maintenant que tout est fini, notre poète sent le battement des hémorroïdes et plus loin la mollesse de l’excrément. Ses yeux examinent attentivement l’horizon, à l’ouest où le soleil russe continue de se lever sans toutefois atteindre les nuages dont les chapeaux sont gris. Vous avez noté ? Cette étrange et compréhensible lumière environne nos figuiers de Barbarie que le touriste traite d’oreilles de Mickey. Les pentes ruissèlent, ce qui n’arrive jamais en été. La poussière est soulevée au passage de cet air nouveau qui a commencé à changer la chair. Alfred Tulipe ne sent plus la sienne. Il étreint les tétons de son petit garçon imaginaire. Il perd ses narines dans les boucles blondes ou noires, il ne sait plus à quoi ou à qui ressemble cette créature qui ne verra pas le jour car il n’écrit plus. Il se contente d’imaginer. Il s’est posé cul nu sur la pierre. Des herbes sèches et rases le cernent. Il ne veut plus être seul. Tout le monde l’a toujours traité de seul. Et il l’était si l’on considère qu’il ne jouait pas. La poésie était encore quelque chose de sérieux. Il rêvait plutôt de chair mature, dans le genre de celle qui construit encore la personne de la Comtesse qui ne deviendra jamais un personnage, car tout est fini et bien fini. Il s’encule sans joie mais non pas sans plaisir. Une voix interrompt cette espèce de préscience du poème : — Fredo, nom de Dieu ! On te cherche… — Partout ? — Même ici, comme tu vois… La radio… — Nos aristos n’ont pas la télé ? — Le petit Volo l’a détruite avec la hache du vieux Guillermo… Les Russes… — Basta des Russes ! Pouchkine n’est pas encore mort ! — Mais enfin, Fredo… ? — Coucou les amis ! Cette fois c’est la Comtesse. En bikini car, explique-t-elle, avec cette nouvelle lumière occidentale, on bronze plus vite et mieux. Son haleine est celle de l’anis. Elle a beaucoup pleuré. Elle n’avait pas envisagé de mourir avant d’être complètement vieille. Sa cuisse s’applique à celle du poète qui, une fois de plus, commence à expliquer pourquoi il n’est plus poète et comment ça lui est arrivé, mais il interrompt son récit au milieu de la première circonstance, ce qui déçoit en général, mais cette fois la Comtesse avoue son indifférence et Bob Mandale acquiesce en secouant la poussière d’un aloès avec son bâton de marche. Seul l’enfant imaginaire ne dit rien, car il a disparu. Alfred Tulipe éjacule dans sa main et le sperme s’agite dans la poussière pour y former de parfaites petites sphères d’angoisse. — On s’y attendait un peu, tout de même, dit Bob et en même temps il grave dans la terre ce qu’il vient de dire. — On le redoutait plutôt, fait la Comtesse en s’épilant le genou. — Et ce n’est pas fini, dit Alfred Tulipe alors qu’il vient de se vider de sa substance divine. — Et ce n’est pas moche, constate le cinéaste. Il faut l’avouer. D’ailleurs il ne nous reste pas grand-chose à faire, sinon à reconnaître que nous avons toujours eu tort, pense Alfred Tulipe, mais il ne le dit pas et le Comte s’amène avec une autre petite fille d’un autre village que nous ne connaissons pas et dont nous ignorons les gens. Elle se tortille dans son T-shirt qui lui arrive en haut des cuisses et va pieds nus avec des ongles vernis de bleu de nuit. Ce n’est peut-être pas une petite fille. Le poète anciennement poète sait bien qu’il est encore dans l’erreur et que l’erreur est le portail de la découverte, mais seulement pour le génie, or il n’en est pas un. Le vin de la nuit achève de se dissiper hors de lui. Le Comte est pessimiste quant à l’inventaire des bouteilles qui restent à vider : — Il n’y en aura pas pour tout le monde, dit-il comme s’il interprétait un personnage cornélien sur la scène du théâtre universel qui est en train de manger son rideau. Et tout le monde en veut. — Allez donc en acheter en ville, mon ami. Vous savez bien où en trouver… — Vous me connaissez bien, ma mie… — Moi aussi je te connais, dit la petite fille. Tu veux jouer ? Alfred Tulipe efface. Il efface en sachant très bien qu’il n’a plus les moyens de recommencer. Les effacements provoquent les déchirures du papier ou les incohérences de l’intelligence, parfois même les unes et les autres, sans distinction d’appétit. — Oh la vilaine obscurité ! s’écrie la Comtesse. Voilà qui témoigne assez de votre sens encore vivace de la poésie et de ses possibilités futures, ne croyez-vous pas, mon poète… ? Oh ! Aimez-moi, Alfred ! Je meurs… — Tout le monde meurt ces temps-ci ! — Qui est ce petit garçon ? — Vous ne pouvez pas le voir ! L’œil de Bob Mandale s’éclaire : les rouges sont plus rouges, semble-t-il… Est-ce parce qu’ils se rapprochent… La série des godes a bien fonctionné, pense Alfred Tulipe. La matrone qui m’a mis au parfum savait de quoi elle « causait ». Resserrant les mâchoires d’inox du pied à coulisse autour de sa queue, un soir de perdition il ne savait plus où à Paris. Ou alors il s’en souvient et ne veut pas l’écrire. Je ne suis plus… « Voilà ce qu’il vous faut, avait-elle déclaré après avoir posé sa loupe sur l’écran du pied à coulisse. Vous m’en direz des nouvelles ! » Mais il ne lui avait pas écrit sa satisfaction car quand il ressentit enfin cet agréable et mirifique sentiment il n’était déjà plus… Et ne le sera plus jamais. Personne ne sera plus jamais. Le Comte dit : — Allons chercher le vin là où je sais en trouver. Viens avec moi, petite fille de l’est. Et les deux, se tenant par la taille, s’éloignèrent au point qu’ils disparurent et il n’y avait plus rien à écrire. La nuit prochaine promettait d’être la dernière, si l’on en croyait la radio (faute de télé), mais le vin pallierait la douleur d’avoir été et de ne rien savoir de ce qu’on en devient, d’avoir été. Il enfouit sa main dans la chatte de la Comtesse. Bob Mandale, plus loin mais pas assez, tournait un film pornographique. Il n’avait pas oublié le zoom de Franco. * Les enfants de salauds qui font la guerre. De qui peuvent-ils être les enfants, sinon de ces salauds qui nous gouvernent ? Une fois sa main lavée dans la poussière, car la Comtesse était une femme fontaine, il se leva et la rejoignit, Bob ayant pris la tête du peloton en direction de la maison. Le Comte entassait les bouteilles vides dans le plateau de sa jeep et sa petite fille le secondait, montrant ici et là une fesse qui ranima les désirs fous et inavouables d’Alfred Tulipe qui avait du retard, ayant cueilli avec toute la prudence requise une de ces figues, non point de Barbarie mais sur l’arbre qui a nom figuier, lesquelles entretiennent une amusante ressemblance avec le sac scrotal. Cependant des oiseaux, invisibles à cette heure, en avait crevé un grand nombre et la main d’Alfred Tulipe avait hésité, de l’une à l’autre allant, et revenant sans rien dedans, jusqu’à ce que l’une d’elles, bien cachée sous une feuille encore verte et humide, s’offrit à la pulpe de ses doigts. Il la croquait encore quand on l’apostropha de cette manière : — Où étiez-vous, vilain bonhomme ? N’écrire plus n’est pas une excuse pour disparaître ! Venez aider. Nous préparons la scène. — La Cène ? Le jour de l’Assomption ? — Fermez-la et allez, Fredo ! Laissez-vous faire par les femmes. Elles ont de l’esprit en ce moment, aha ! — Me too ! Soit. Accrochant son chapeau au clou de la porte, il s’avança, ne sachant vers où mais non point vers quoi. — Fermez les yeux, Freddy ! Il les ferma. On le toucha, y compris aux parties et son anus frémit au passage d’un doigt dont il soupçonna le propriétaire. Mais le temps était à la fête. C’était l’été, nom de Dieu ! Et nous ne savons rien de ce cycle, sinon que c’est un cycle et qu’on n’a aucun moyen de changer cette périodicité en… mais en quoi, poète ? — Prenez ce bout et tirez la langue, Freddy (seules les femmes le nommaient ainsi), car ça va être difficile, mais alors très, très difficile ! Et ça l’était. Il avait bien compris le rôle. Il répéta le texte plusieurs fois en lui-même avant de le dire à haute voix. Elles étaient, oh ! fascinées. Il en conçut une érection que son petit garçon de personnage imaginaire lui reprocha aussitôt, exhibant la série des godes. — On ne vous demande pas de bander, dit la Comtesse en sourdine. Mais vous êtes libre de… Coupez. Aurait dit Bob Mandale. Mais il ne filmait pas. Il avait embarqué avec le Comte et la fillette au T-shirt ras-du-cul dans l’espoir de trouver de la pellicule 16mm. Personne n’avait commenté cet espoir délirant. Sa Bolex avait connu de meilleurs moments, mais comment le lui dire ? Avait-il d’ailleurs jamais été cinéaste ? Alfred Tulipe y pensait en prenant place dans la machine que les enfants achevaient de clouer et visser sans cesser de se chamailler pour la possession d’un clou, d’une vis, d’un marteau, de… — Vous entrez tout juste, constata la Comtesse. Les mesures ont été prises par la maman de Volo, qui prétend avoir exercé la couture avant que son pays ne connaisse les inconvénients de la guerre. Mais enfin, vous y entrez. Comment vous sentez-vous, mon poète… — À l’étroit je suis, à l’étroit je demeure ! — Quel humour, mon Dieu ! N’est-ce pas, mes amies et invitées ? Pour un homme qui va subir l’émasculation, admettez que c’en est un de rigolo ! — Hé là ! Hé là ! gloussa Alfred Tulipe en s’agitant comme vermine au petit matin de la Catastrophe. Mais il riait. On le ceintura de cuir. C’était de vieux cuirs qui avaient servi dans un autre temps. On en trouvait encore dans les ruines de notre passé. Don Guillermo avait conseillé la graisse de morse. De morse ! En notre pays de désert et d’armures ! — Dites-nous si c’est trop serré, monsieur le poète… — Je ne suis plus… — Ne l’écoutez pas, il l’est ! N’est pas le Cid Campeón qui veut l’être. Alfred Tulipe ne voulait d’ailleurs pas l’être. Il avait accepté par pitié. Nous n’avons pas parlé de cette compassion. Avons-nous eu tort ? Nous autres poètes en vers qui écrivons des romans en prose, nous ne savons pas bien comment nous y prendre pour que le récit ne soit pas gâché par la maladresse du narrateur. Le narrateur, c’est moi. Vous l’avez compris. Or je ne suis ni poète ni romancier. Je suis ce que je suis et s’il m’arrive de jouer Iago, c’est pour faire plaisir aux Anglais qui font d’aussi bons touristes que les Russes et toutes les autres nationalités d’Europe. Finissons-en. Alfred Tulipe, cet été-là, avait eu pitié d’un blessé. Et pas n’importe quel blessé : un soldat qui revenait du front et qui avait la haine à la place de l’amour. Il s’amena sur des béquilles une heure à peine après que la question du rideau, qui était censé se lever et tomber, eût été résolue et que les nouvelles bouteilles fussent rangées à l’ombre que les murs entretenaient de leur humidité relative. Alfred était installé dans la machine, ignorant que celle-ci était la reproduction fidèle de celle qui avait servi dans le temps à émasculer les hommes qui ne méritaient rien d’autre quant à l’avenir de leur race et au présent de leur plaisir. L’homme, qui s’appelait Zenko pour la scène, et que les âmes mortes intitulaient « monsieur le Président » si c’était dans le texte, s’approcha de la machine, par à-coups à cause de son usage approximatif de ses béquilles. Alfred Tulipe riait alors que la mise en scène avait strictement prévu qu’il ne rît sous aucun prétexte ! Mais il riait et il n’y avait rien d’autre à faire que de supporter ce rire insensé qui pouvait même changer le sens du drame qui allait se jouer pour le plaisir et l’entendement d’une assistance éclectique et néanmoins obligée. — Tu es Russe ! cria Zenko. Alfred Tulipe voulut sursauter mais les courroies de cuir, encore solides malgré leur ancienneté, le retenaient fermement, l’odeur des morses n’inspirant absolument pas le sens des pôles. Il renonça cependant à changer son texte et il répliqua, car c’était une réplique : — Je suis Russe et je t’emmerde, Ukrainien ! — Tu fais bien de le reconnaître, Popov. Ainsi, aucun tribunal n’aura à en juger puisque tu le reconnais toi-même. Ici, Alfred Tulipe était sacrément secoué par l’envie de changer le texte. Il n’avait jamais été question de justice, mais de s’amuser. Il avait même dans sa poche la série des godes qui lui avait servi à… — Silence, Popov ! grogna Zenko. — Mais je n’ai rien dit ! (C’était dans le texte) — Connais-tu bien don Diègue ? — Tu parles si je le connais ! (Toujours le texte, fidèlement) — Sinon, à deux pas d’ici je te le fais savoir ! — Encore faudrait-il que vous me libériez de ces liens ! Comment voulez-vous que je sache ce que je ne sais pas de don Diègue et que vous le savez, vous ! Or, Zenko ne fit rien pour déboucler les boucles solides qui enfermaient notre Alfred Tulipe dans cette machine, ce dernier n’ayant pas fait l’effort de se demander à quoi elle avait servi du temps où elle était encore utilisée et surtout autorisée. Le texte était clair à ce propos : le rideau tombait sur la dernière réplique ici rapportée (voir plus haut). Or, Zenko, à l’aide de ses deux béquilles, ouvrit la braguette et la queue d’Alfred jaillit aussitôt, bien bandée et prête à tout ce que le désir peut produire de plaisir si on en est réduit à regarder sans participer de corps. Ainsi descendirent de ce qui était supposé être le ciel deux énormes volumes qu’on pouvait imaginer être d’écriture. Or, ce n’était pas écrit. Alfred Tulipe s’agita sans autre résultat que de meurtrir sa chair au contact têtu du cuir qui le retenait exactement là où il ne voulait plus être pour cause de changement imprévu du texte. Il pensa même à rouspéter, mais se retint, car Zenko ouvrait sa grande gueule : — Lis-tu aussi bien que tu écris, poète ? — Je ne suis plus… (Ce qui n’était pas dans le texte) — Ainsi en a décidé le ministère de la culture zélenskien ! — Qu’est-ce qu’il a décidé qui n’est pas dans le texte, nom de Dieu ? Les deux volumes claquèrent l’un contre l’autre comme le firent mainte et mainte fois les deux briques de l’Arabe en son harem. Alfred Tulipe eut tout juste le temps, avant de s’évanouir, de lire les titres : Guerre et paix et Anna Karénine. Car nous n’avions pas trouvé Crime et châtiment ni Les frères Karamazov dans la bibliothèque portative du Comte. Sinon… — Mon ami, mon cher ami ! Que ferais-je sans toi ? dit Gogol en coulisse. — Il faudra bien que ce soit sans moi, mon ami, car je ne suis plus… Arrrgh ! Soulignons pour terminer que ces deux répliques étaient bien inscrites dans le texte, comme le reconnut plus tard Alfred Tulipe avant que le soleil ne se levât à l’ouest. Braoum ! »
Résumé de ce chapitre Autre relation des faits ayant eu lieu dans la maison andalouse du comte et de la comtesse de Vermort. Comment est annoncée la catastrophe qui mettra fin au récit. Comment Alfred Tulipe devient acteur dans une pièce de théâtre donnée dans le jardin des Vermort. Pourquoi la question du pouvoir que possède Alfred Tulipe n’est pas soulevée. C’est encore Alfred Tulipe qui parle, autre pièce à verser au dossier.
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Commentaires :
Ce texte est une errance hallucinée, une fièvre nocturne où l’éclat du langage vacille entre la farce et l’horreur. L’écriture, torrentielle et heurtée, oscille entre le grotesque, l’absurde et le tragique, créant un espace où la frontière entre la fiction et la folie s’efface. Alfred Tulipe, figure qui refuse sa propre poésie, traverse un monde éclaté, saturé d’alcool, de jeux de pouvoir, de désir et d’angoisse existentielle.
L’atmosphère est saturée d’une lumière étrange, une lueur indéfinissable qui n’éclaire rien mais amplifie les ombres. Il y a quelque chose de spectral dans cette scène, comme si les personnages se mouvaient dans un théâtre déjà en ruine, où tout est jeu et où rien ne peut être réellement saisi. La narration elle-même semble hantée par un vertige du néant : Alfred Tulipe, qui « n’est plus poète », devient un acteur malgré lui, pris dans une mascarade qui se joue sur plusieurs niveaux — burlesque, obscène, onirique, prophétique.
On trouve ici une violence diffuse, celle du langage, du corps, de l’histoire qui rôde en arrière-plan. La guerre n’est jamais loin, la brutalité s’infiltre jusque dans les dialogues crus et la déchéance des figures qui peuplent ce monde en décomposition. L’humour noir côtoie une forme de désespoir métaphysique. Le corps est un lieu de pouvoir et de dépossession, une chair soumise à l’absurde, aux pulsions, à la décrépitude.
Les références littéraires et théâtrales s’entrechoquent comme des bouteilles vides : Tolstoï, Dostoïevski, Shakespeare en filigrane, mais ici détournés, abîmés, triturés jusqu’à l’épuisement. C’est une mise en abyme du récit lui-même : la parole se consume, l’action s’effondre sur elle-même, et Alfred Tulipe, figure centrale, s’évanouit à la fin, dissous dans l’absurde de son propre rôle.
Tout cela donne au texte une puissance inquiétante : une expérience où le lecteur est pris dans une spirale où l’outrance devient un vertige, où l’horreur s’habille de grotesque, où le théâtre de la vie devient le lieu d’une dérision radicale. Il y a ici une pulsation rimbaldienne, un cri qui voudrait encore être poésie mais qui ne trouve que des débris de sens, des éclats de lumière sans chaleur, des cendres fumantes d’un monde qui brûle encore.
Entendez-vous le rossignol ? https://youtu.be/BtlnlLAhHf8?si=s2HO9Bbh8V7GKKLx