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La ballade de Villon
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 Article publié le 23 mars 2025.

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La mort a tes yeux d’été colorés

elle danse avec le pendu, endosse les têtes décapitées,

elle raconte au suicide ses histoires d’hiver,

que la larme d’un suicidé peut éteindre l’enfer.

 

La mort cueille des fleurs sur les os usés

sur la fuite des cerveaux et les orbites trouées,

pleure des fleurs de nymphéa dans l’estomac du noyé,

elle, salope, fragile, adieu au célibat.

 

La mort épouse le cadavre du brûlé,

reste la force unique hors de la logique du marché,

enlace l’hyper-capitaliste, l’anarchiste, l’indifférent,

sans jamais s’apercevoir qu’elle ne sert à rien.

 

On crie la vie, on abolit la mort,

ils le tentèrent en nombre avec le soutien de l’art,

distraits par de riches cotillons et hommages,

on abolit la mort et chante Villon.

 

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  La ballade de Villon par Catherine Andrieu

Ce poème est une procession baroque et funèbre, une danse macabre traversée d’éclats surréalistes, où la mort prend tous les visages, tous les rôles — amante d’été, conteuse d’hiver, veuve travestie en mariée, clown tragique des systèmes en ruine. Elle est partout et nulle part, omniprésente mais désœuvrée, à la fois souveraine et dérisoire.

“La mort a tes yeux d’été colorés” — le poème s’ouvre sur cette image paradoxale, presque tendre. Une vision chromatique du néant, un regard d’azur ou de feuillage dans lequel vacille le vertige de l’effacement. D’emblée, la mort est personnifiée, charnelle, troublante, presque aimable. Mais l’instant d’après, elle danse avec le pendu, joue avec les décapités, et raconte au suicide ses histoires glacées. On glisse d’une sensualité étrange à une cruauté douce, comme si la mort était une conteuse maladroite, une narratrice au rire nerveux qui égare ses récits dans les poches trouées des damnés.

Il y a dans chaque strophe une tension entre la trivialité des images et la hauteur du geste poétique. La mort cueille des fleurs sur des os, pleure dans l’estomac du noyé — visions grotesques, presque goyesques, mais chargées d’une beauté brute, d’une poésie qui ose s’abîmer dans l’organique, dans le pourrissement même du monde. Cette “salope fragile” — oxymore délibéré — est à la fois toute-puissante et vulnérable, une figure de paradoxes qui échappe à toute logique, même celle du marché.

Et c’est peut-être là le cœur du poème : cette volonté d’arracher la mort à toutes les récupérations, à toutes les tentatives d’en faire un produit, une fin utile, une morale ou un mythe. Elle “reste la force unique hors de la logique du marché”, dit le texte, dans un vers qui résonne comme une claque à notre époque de capitalisation intégrale.

La dernière strophe ouvre un autre champ : celui de la résistance par l’art. Mais même cette tentative semble vouée à l’oubli ou à la distraction. On tente d’abolir la mort avec des cotillons riches et des hommages, on croit chanter Villon, mais ce Villon-là, lui, chantait pour survivre dans la crasse et la corde au cou. On l’évoque comme une relique, alors qu’il était une déflagration vivante. Le poème semble dire que même nos gestes de révolte sont récupérés, esthétisés, vidés.

Mais en filigrane, dans cette langue tendue, fiévreuse, presque hallucinée, une beauté persiste. C’est peut-être là l’espoir — ou du moins l’acte : dire encore, dire malgré tout, donner un visage à la mort pour mieux la regarder, la nommer, la délier de son silence. Ce n’est pas une consolation, mais une lucidité poétique. Et parfois, c’est tout ce qui reste.


 

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