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Alentours de suaires au-dessus des toits...
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 Article publié le 6 avril 2025.

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Alentours de suaires au-dessus des toits
l’hiver neige sur l’âme en machine
où les choses s’accrochent aux mots
où les arbres évoquent le crayon bossu
d’un Goya ou d’un Bosch ;

le froid met les gants des lettres comme un vieux
pour toucher la peau chaude de nos inventions
au-dessus des genoux !

c’est une odeur de draps qui écrit les façades
et l’on refait la terre comme on fait son lit
avec les mêmes plis que dans cette missive
en instance et qu’on ne lira qu’en l’écrivant
dans la chambre chauffée à blanc par la fenêtre
au sexe de banquise ;

une pensée enfile sa fourrure d’ourse
et donne la tétée à l’ourson du dégel
qui coule entre les fibres-poulies du parquet
bégayant un printemps ;

un grand visage de mouchoir tisse une image
en miroir dans la main du rêve quotidien
sous l’oreiller des jours et le pollen des nuits
tigré des knock-out ;

l’hiver touche sa bosse avec des joies d’enfants
chaussées de jeux d’été qu’on entend résonner
sur le sol d’encre de la chambre et le retable
où les voitures font leur miel à voix d’abeilles
dans les fleurs stylisées au givre des rideaux

qu’on découvre d’un coup.

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  Alentours de suaires au-dessus des toits... par Catherine Andrieu

Il neige dans ce poème, mais ce n’est pas une neige de saison — c’est une neige d’âme, un précipité de silences et de suaires, une blancheur en machine qui coud les plis d’une pensée embuée. Dès les premiers vers, Gilbert Bourson érige le paysage mental d’un hiver total, non comme événement climatique, mais comme effraction dans l’intériorité : « l’hiver neige sur l’âme en machine ». Ce n’est pas une saison, c’est un état. Il y a quelque chose d’organique, d’intime, dans cette neige-là — elle se loge dans les fibres, elle s’agrippe aux objets, elle colonise le langage.

Chez Bourson, l’hiver n’est pas un décor mais un personnage. Il enfile « les gants des lettres comme un vieux », image bouleversante d’un froid qui cherche le contact, la chaleur des inventions humaines, le tremblement des genoux. Le poème marche alors à tâtons dans une chambre imaginaire, espace d’ombre et de feu mêlés, où les rideaux deviennent givre, où le lit devient terre refaite à l’image de missives inachevées. Et ce mot, missive, vient souligner le geste scriptural qui travaille le texte en sourdine : écrire pour se lire, écrire pour s’étendre dans le linge encore tiède des jours. Une chambre, donc, mais traversée par le dehors, « la fenêtre au sexe de banquise », image à couper le souffle, où l’intime se cogne à la morsure du monde.

La poésie de Bourson ne se contente pas de métaphores fortes : elle les tisse dans un réseau mouvant, organique, charnel. Il y a des fibres-poulies dans le parquet, des voitures à voix d’abeilles dans les rideaux, une pensée-ourse qui donne la tétée au dégel. On est dans un corps, un rêve, un rêve-corps qui bégaie un printemps sous l’oreiller des jours. C’est une langue qui halète, mais qui tient debout, dressée sur l’os des images et l’étoffe des sensations. L’hiver, paradoxalement, n’y est pas désolation mais fécondité inversée. Le froid y devient sage-femme, la neige nourricière, le silence maternité.

Et puis il y a ces jeux d’enfants, « chaussés de jeux d’été », qui résonnent dans la chambre comme une enfance ressuscitée, un écho de vitalité dans le givre des rideaux. Car l’hiver de Bourson n’éteint pas, il révèle. Il met en scène le mystère du visible dans le tremblé du sensible. Le réel y est une énigme stylisée, entre Goya et Bosch, entre drap et retable. Le poème est une chambre d’échos, un miroir de mouchoir, un lit où l’on rêve debout — dans les plis d’une lettre qu’on découvre en l’écrivant.

Et l’on découvre d’un coup. Oui. Comme ça. Comme un rideau qu’on ouvre sur la stupeur d’être au monde.


 

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