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Livre premier (Le Morio)
Le Morio - Livre premier - texte intégral (Patrick Cintas)

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 Article publié le 20 avril 2025.

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En attendant le livre suivant (qui ne sera pas forcément le second), voici le texte intégral du premier. Cadeau de la maison. Bonne lecture.

Le Morio - Livre premier - texte intégral

On consultera avec intérêt les chroniques que Catherine Andrieu a bien voulu consacrer aux chapitres publiés en feuilleton :

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Ce roman in progress pourrait aussi s’intituler "L’hiver d’un morio". Pas mal pour un papillon, non ?

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  Le Morio - Livre premier - texte intégral (Patrick Cintas) par Catherine Andrieu

Il faut un certain abandon pour entrer dans un texte comme on entrerait dans une forêt opaque, sans attendre de clairière. Le Morio de Patrick Cintas n’est pas un roman, ou s’il en est un, c’est un roman qui ne s’est jamais résolu à l’être. Il s’avance dans l’obscurité familière des formes intranquilles, à la manière d’un papillon noir qui vole sans dessein apparent, et dont le sillage trouble pourtant les lois de la narration, du genre, et du langage lui-même.

« Ce roman in progress pourrait aussi s’intituler L’hiver d’un morio. Pas mal pour un papillon, non ? », annonce Cintas dès l’ouverture. L’ironie y est douce et incisive, comme souvent dans ce livre qui ne cesse d’osciller entre le rire et le désastre. Mais l’image du papillon d’hiver, discret et sombre, rare et solitaire, est tout sauf gratuite : c’est l’allégorie limpide de ce texte errant, de ce narrateur désaffilié, Alfred Tulipe, qui cherche moins à se construire une histoire qu’à désécrire les anciennes, celles qu’on plaque sur les existences comme on plaque les ailes mortes sur le fond de boîtes à insectes.

Dès les premières pages, la langue de Cintas explose : elle déborde, sature, digresse, joue. Elle n’imite pas la pensée, elle est la pensée dans son surgissement premier, avant qu’elle ne soit corsetée. Il ne s’agit pas d’une écriture qui se déroule : elle se cabre, se contredit, se gorge de ce qu’elle traverse. Il y a dans cette prose une énergie ancienne, une jeunesse rabelaisienne contaminée par la mélancolie moderne. « Jusque-là, ça ne se divise pas, ni par zéro ni par un, ni par un de ces innombrables nombres qui n’en finissent pas de dériver sans jamais donner un sens aux cimetières ni aux champs de bataille. » Le narrateur parle de poésie, mais c’est de tout qu’il parle. Il évoque ses souvenirs, les grandes villes où il a erré, les petits carnets de jeunesse, les mots perdus, les corps entraperçus, les illusions politiques, les rires de l’enfance, les femmes trop lointaines et les hommes trop proches. Ce qui semble divaguer est toujours plein de nerf, d’acide et de musique. Le lecteur, d’abord désarçonné, est bientôt saisi dans la toile : Le Morio se lit comme on écouterait une voix intérieure venue d’un autre temps, d’une autre forme d’intelligence.

Alfred Tulipe, le héros-non-héros du roman, est tout sauf héroïque. Il n’a pas de quête, pas de gloire, pas de morale. Il a un pouvoir, dit-on, à la manière des super-héros de comics — mais il ne l’utilise pas. C’est une clé qui ne tourne dans aucune serrure. Une ironie sur le destin, peut-être. Un refus de l’action, sûrement. Tulipe est un être déplacé, un homme en exil dans son propre langage. Il est, au fond, l’incarnation vivante de ce que devient un poète quand la poésie cesse de faire monde, quand elle ne se récite plus, quand elle ne s’imprime plus que sur les murs intérieurs d’une mémoire détraquée. « La Poésie, ça n’existe pas, comme Dieu et le tralala. Mais qu’est-ce que ça attire comme parasites ! » Il y a quelque chose de profondément désenchanté, mais d’aussi profondément libre, dans cette négation des formes établies. La voix d’Alfred Tulipe, et à travers elle celle de Patrick Cintas, refuse les assignations, les catégories, les petits rites de la littérature contemporaine. Ce qui l’intéresse, c’est l’arrière-monde. Le reste. Ce qui remue, ce qui suinte, ce qui colle à la peau.

Dans Le Morio, les scènes ne sont pas des scènes au sens dramaturgique : ce sont des éclats d’expérience, des fragments de vie qui ne cherchent ni à se justifier ni à s’expliquer. Alfred arrive dans une ville sans nom, sans hôtel, sans amour. Il parle, il s’assied, il boit, il bande, il mange du chevreau, il regarde la mer, il s’endort. Tout cela est narré dans une langue qui fait entendre la fêlure, le désir, le sarcasme, le renoncement et parfois même, contre toute attente, une forme de tendresse. « Non. Pas l’amour. Le tour. » Le sexe, dans ce livre, n’est jamais le lieu de la volupté. Il est plutôt un symptôme, une tentative ratée de présence. Une manière comme une autre de ne pas mourir tout à fait.

Et puis, il y a les enfants, les femmes, les glaces, les rues écrasées de soleil, les figues qu’on distingue entre celles de Barbarie et les autres. Il y a tout un monde méditerranéen, chaud, minéral, sensuel, qui sert de décor — ou plutôt de théâtre mental — à cette déambulation absurde. Mais ce décor est toujours traité avec un humour distant, un soupçon d’hostilité tendre. Rien n’est jamais pittoresque chez Cintas. Tout est légèrement de travers. Comme vu depuis l’intérieur d’un songe.

Le Morio, c’est aussi une entreprise critique, parfois féroce, contre les institutions littéraires, les figures de proue, les prix, les gloires mortes et les gloires en devenir. On y croise Roland Barthes, Bukowski, Jean-Pierre Siméon, Faulkner, Dali, Sade, Modiano, Ernaux, dans un ballet de références détournées, parfois tendres, souvent moqueuses, toujours subversives. « De l’adolescence en vente libre. Avec ou sans dealers. Une fois que c’est parti, on n’arrête plus. Ou alors c’est qu’on est mort. » Mais cette critique n’est jamais gratuite : elle procède d’un amour trahi. Cintas connaît son monde, il en vient. Il l’a aimé. Il l’a habité. Et s’il s’en moque, ce n’est pas depuis l’extérieur, mais depuis les profondeurs. Ce que vise l’auteur, c’est l’aliénation par le langage, le simulacre de communication, le faux partage qui a remplacé le souffle, la voix, la nudité du mot.

Oui, la poésie est là. Malgré les dénégations. Elle est là dans chaque phrase qui défait sa logique pour chercher un rythme. Elle est là dans la musique du rejet, dans l’élan de la phrase qui bifurque, dans les aphorismes à la fois drôles et désespérés. Elle est là dans ce qui manque, dans ce qui reste, dans ce qui se tait. Elle est là, précisément parce qu’elle n’est plus. Et parce qu’elle manque à celui qui, jadis, croyait qu’on pouvait la dire. « Il n’y a pas d’autres vocations. Encore qu’il n’y ait rien de missionnaire dans cette sale histoire de vie à ne pas revivre. »

Le Morio – Livre I est une œuvre de vertige. Une œuvre qui avance dans les failles, qui parle depuis les lisières, qui n’offre ni salut, ni morale, ni style confortable. Mais une œuvre qui tient debout, malgré tout. Une œuvre où l’on entend battre, sous les strates du sarcasme, une émotion souterraine, ancienne, désespérément humaine. Une œuvre à lire comme on boirait un vin opaque, dont on ne comprend pas le goût mais qui laisse un sillage long dans la bouche et dans l’âme. C’est un roman que l’on ne quitte pas intact. C’est un roman où la poésie a pris feu. Et où la cendre reste chaude longtemps.


  Le Morio - Livre premier - texte intégral (Patrick Cintas) par Lalande patrick

Lecture et musique électro acoustique. https://youtu.be/Bt0eGSkUPD0?si=A044r0yheGToQH3M


 

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