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8- Pé
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 Article publié le 11 mai 2025.

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Le portrait tout craché du grand-père. De quel côté ? Des deux. De l’un ou de l’autre, ça dépend des jours. D’eux, un chapeau mou, un canotier, une bâche, des lames et un tire-bouchon dans un même manche, une musette, des bésicles, une bouffarde, un chalumeau à essence, un rasoir à main, des boules de pétanque… On a leur figure emmoustachée dans des cadres tarabiscotés. Les grands-mères, elles, ont vécu plus longtemps. Elles étaient là pour sucrer la moutarde et les macarons, pour diluer le vinaigre, pour adoucir les tracas… La polenta, les raviolis, la bouille-abaisse… Mangia ! J’ai cuisiné tout hier, et vous vous pignochez. C’est pas de vous ça ! Forcez-vous un peu ou restez ce soir ! Je vous ai dit et redit de venir le ventre creux. Je vous en remplis des petits pots à part, des pots à emporter. Toute seule, je bois pas… Je vous mets cette bouteille… Le Champagne, on en donne aux malades. Laissez-moi les paniers, il n’y a presque rien de gâté ; j’en ferai des confitures et de la compote pour l’hiver.

Toute une vie pour faire d’une cabane un cabanon, d’un cafoutche1 un Louvre, d’un carré de caillasses et de mottes, un jardin des Tuileries… Tout ça pour qu’à la fin tout s’effondre de vieillesse. Et me voilà dans une Sedia gestatoria porté en triomphe comme le pape avec le mal de Saint-Fiacre, sacrebleu ! Chacun choisit où s’asseoir. Chauffeuse, bergère, crapaud, pliant, selle, pouf, tabouret, banc… Autant de culs, autant d’avis. Je perds la macédoine… Le feu au fion… De l’aigue à peine froide, de la mauve. Je trempe mon coquard de bronze dans la bassine, garris de la marine ! Rien de tel que les bains de pieds et les bains de siège pour reprendre de la hargne de la bête.

Les porteurs se relaient. Il me faudrait un palan… Coupez en travers, les garçons, nous aurons tout au plus quelques riflades2. Le sentier, c’est pour les femmes et pour les filles. Le chemin des Dames, Pé ! Qui sait ce qu’elles auront oublié cette fois-ci ? Pas à pas, on va loin, mais on se retrouve pris dans un brouillard, devant chez soi. Mes arpions, on dirait qu’ils concassent du pèbre de Cayenne, ces souffre-douleur donnent bien du mal à ma cabèche. Dans celle-là, j’y ai encore quelques grains de sel attique et gaulois, quelques grains de jugeote qui vont et viennent comme pois chiches en pot, et des idées que la caboche des boches n’aura pas. Si, ça, c’est pas malheureux ! Mes jambes, c’est pas qu’elles veulent plus gambiller, avec leurs impatiences… Quand je pense au pauvre Gontran qui n’est pas revenu avec les siennes. Il est tout de même revenu, mais sa place était prise. Quand il enfonçait son pétase et postillonnait dans ses battoirs, tu pouvais dire que ça allait valdinguer. C’était pas le moment de marcher sur son ombre. Il savait, tout de même, se retenir à quatre avec ou sans caporal pour éviter le carnage, de tout écraser en marmelade. Au fond, c’était une bonne pâte, une patte-pelue.

Des morts et enterrés sont revenus clopin-clopant… On ne les espérait plus. Les cabots et les matous les reconnaissaient. Vous dansez, ma belle ? Elles auraient pu attendre encore un peu avant de s’évertuer à retrouver un chauffe-lit et un bouche-trou.

Je pense à tous ces estropiats, à tous ces manicrots3, à tous ces raccourcis carrés dans leur trirote4 à rouages, à manivelles, à tirettes. Des cataplasmes sur les pilons, des emplâtres sur des trognes cassées, des bandages sur des margoulettes ferrées, des moignons emmaillotés… Je les bénis tous ces éclopés, tous ces amputés, tous ces couturés… La guerre, je l’ai faite, je me souviens plus de laquelle. Je veux même plus le savoir. Je bénis les chiens, les chats, les mulets, les chevaux, les pigeons… Je bénis les ambulanciers, les brancardiers, les infirmières, les rafistoleurs de barbaques, les déserteurs, les fusillés… Vieillir, maintenant je m’en rends compte, c’est laisser des amours sur le carreau, des poteaux sur la route, des compagnons à poils et à plumes sur le bord d’une voie, des frères de lutte sur le pavé. Vieillir, c’est prendre congé des réjouissances du plumard et du buffet. Que laissent après eux les plaisirs de la table et du page ? Ceux des gueuletons, un peu de merde tout de même, et parfois des vomissements, ceux de la couche, des draps froissés et pleins de macules. Nous disons tous qu’il vaut mieux en avoir une courte et bonne, qu’une longue et abominable, mais, comme écrit l’autre, les hommes, ces pâtiras5, ont du mal à débarrasser le plancher des vaches.

On s’arrêtait à tout ce qui nous disait quelque chose : les arbres, les fleurs, les cailloux, les animaux, les gens, les bruits, les silences, les odeurs… Un rien nous accaparait. On se complaisait sur les horizons. On savourait les maraudes de la saison, on partageait des opinions, on discutait sur un pied de mouche, on se rendait nécessaires et surtout, on se contentait de peu. La franquette, la bonne franquette… Envier qui ? On s’estrassait6 à se tire-bouchonner comme des ceps de vigne, à se tordre les flanelles, on se boyautait comme des gobins, même si on se chagrinait pour un mot de gogaille, même si chacun avait sa chapelle. Le temps allait moins vite. Maintenant, tout est fait à la galope. Où courez-vous comme des déprisonnés en cavale en traînant des cordes, des boulets, des ballots ? Alors, pour alors, on verra au moment venu, pour le moment vous arrivez ébahis et ébaubis dans les ornières des pères peinards, des braquemarts enrouillés. Vous, les jeunes… vos doigts de cru, vos soupçons d’épice, vos larmes de liqueur, vos gouttes de rincette, vos nuages de lait, vos repas de brebis… Vous bâtissez à sec au pays des vignes. On voit plus tellement de pantes pintés qui marchent par zigzag dans leurs croquenots à bascule en revenant de messe. Les damnés s’humectent la gargue avec leurs dieux pénates. Quand je chantais à mon aliboron à longues oreilles le Gloria in excelsis Deo, il me répondait par des pétarades et rouspétait en son patois. Il perdait pas son latin dans les chardons, ni dans le sainfoin qui le faisaient braire. Les onagres de Gonfaron, eux, se sentent pousser des ailes, mais de là à fendre le haut des airs…

La vieillesse, les moussaillons, on la voit venir de loin, on s’y prépare si peu de près… Toutes ces marches épuisantes à gravir et à descendre… Ses loupes, ses oeillères, ses béquilles, ses bouchons dans les oreilles… Nous, avec le casse-pipe, les restrictions, les éreintants labeurs, nous avons été usés avant l’âge. La terre était ingrate… On se cassait le râble, on se levait le maffre7, on pliait les genoux, on tombait de tout notre long… On se couche avec les poules, persuadés de nous engourdir une fois pour toutes, mais on se lève tout éberlués avec le coq. Faï tira8, bestiasse de somme.

Tu te rends malade pour des vétilles. On a beau se le dire… Dites-moi, vous autres, qu’est-ce qu’il lui prend, à toute cette jeunesse, d’aller se planter comme la foi au sommet d’une montagne, à bégayer comme des cabres, ou de s’enterrer vivante dans un endroit perdu ou, pire encore, de s’asphyxier dans les combles et les caves de Paris. Nous avons des champs, des jardins, des vergers, des terres maraîchères, des coteaux, des bosquets, des sources, des rivières, des ruches, des hameaux cachés, des fabriques… Nous avons la mer… Nous avons de grandes soleillées.

Ma bourgeoise, je l’ai emballée au bal du quatorze juillet. J’étais là, en manches de chemise et en bretelles… Un joli coup de rantamplan. La dot, on s’en souciait pas. Trois paires de draps avec des broderies, des services de table qu’on laissera aux enfants, de la ferblanterie et de la fonte de cuisine, des outils de jardin… Les vieux nous montaient en linge, en vaisselle, en meubles… Les tisons, les chenets et la pignate de la mémé Marie… On se dénue du nécessaire pour les chiards. La pignate, une petite marmite en terre, en forme de pigne. Une merveille dans l’héritage, les gaillards ! Et puis, on économisait. Un sou était un sou, un bout de chandelle, un bout de chandelle, un reste de ficelle, un reste de ficelle… On respectait la nourriture. D’ici à là-bas, entre les clochers, quelques tours de pédalier de bécane sur les chemins vicinaux, peut-être deux ou trois portées de fusil. De notre temps, on avait tout dans les alentours. Pourquoi se morfondre à aller chercher loin et même à la ronde ce qu’on a dans le voisinage ? Soudain que nous nous sommes vus, tout s’est mis à tourner. Je n’aurais plus à pétiller d’ardeur dans les fourrés, à m’enganter d’une greluche peinturlurée, à m’enticher d’une potiche, à voltiger d’une à l’autre, à panader à la Saint-Jean, à garçailler par monts et par vaux, ni à porter un cœur d’artichaut sous la mamelle gauche. J’irai toujours au bois sans picoce9, sans glu, sans fronde, sans traquenard, mais aux mûres avec un crochet. L’amour, trop tôt, il se lasse, trop tard, il se glace, pour bien faire et prendre place, il doit venir à temps, à son heure. Vous vous vîtes et, en moins de rien, vous vous plûtes, pé !... Pire que ça… Une madone tendre comme une rosée… Tout en moi tribouillait en sa faveur. Quand on s’assote, on est tout auprès d’être ridicule, mais on est plus un simple mortel. Un je-ne-sais-qui avec une je-ne-sais-quoi, un moins-que-rien avec une pas-grand-chose, un vieux machin avec une girelle, un vrai remède d’amour avec un adonis, une sainte-n’y-touche avec un niquedouille… À quoi ça tient ? Ces deux se boudent ? Ils se raccommodent à l’oreiller. Faute de mieux, on bricole sa légitime et sa particulière, déclamait dans ses bacchantes avec un rire sardonien, le Riton de la quincaillerie, ignorant un quart d’heure son panache de cerf. On prend les femmes et les bêtes par la parole, les hommes par les cornes et la queue.

De ma garçonnière, elle en a fait une bonbonnière. On est qu’une et seule chair impatiente, on devient qu’une et seule carne douloureuse tout juste bonne à bouillir dans son jus, à rôtir au soleil ou sur la braise. On y pense, tout de même… On peut toujours dire, mais des regrets et des remords, on en a… Et puis, je suis parti soldat, fringué, blanchi et ravitaillé aux frais de la princesse. D’un côté, planche à repasser, de l’autre, planche à pain… Une vraie limande, notre Marianne ! Envoyez les couleurs ! Debout, tire-au-flanc ! Punaise, que ça sent mauvais, bordel de merde ! Ça pue le péché véniel, le sommeil lourd et l’escafignon, là-dedans ! Un, deux… Un, deux… Un, deux… Des pierres dans les lentilles, des épines dans le poisson, des vers dans la salade, les fayots de la gamelle et ceux du contingent. Des manquants à l’appel… Un nœud à la gorge, une boule au ventre.

Chaque village a son ravi, son plaisant, sa gazette, son salaud… Le ravi, l’âme du village, dans le nôtre nous en avions deux, deux visages de pleine lune. On a jamais su qui était le vrai. Ensemble, ils sonnaient les matines et les vêpres, annonçaient la pluie en battant un tambourin, accompagnaient les enfants à l’école, veillaient sur les gens âgés et démunis, apportaient de l’aide aux commerçants, aux employés municipaux, au garde champêtre… Ils étaient aussi de la crèche. Je leur ai offert ma pétrolette, des paquets de cigarettes, un ventilateur et un cor de chasse, car ils refusaient d’être remerciés avec de l’argent. Nos deux simplets ont emporté dans leur chute la girouette de la maison de Dieu. Si ça, c’est pas méchant… Cinq étions à déposer une gerbe de fleurs blanches et une poignée de terre sur leur sapin. Le curé, la fleuriste, la Véronique qui les apaisait une ou deux fois par mois, leur logeuse et tutrice… C’était l’ouverture de la chasse, on entendait les abois, les éclats de voix et la mitraille.

Et ce sénile gringalet de Gabin qui nous éternuait son bonjour graillonnant dans son cache-nez de grosse laine, s’est éteint comme une lampe à mèche loin de son pays de pommes, de cidre et de sapience, de son trou normand. Parfois sa peau et ses os étaient aussi, pour pas dire plus, provençaux que les nôtres. C’est le joli mai, je chausse mon paille, soleil ou pas. Sa moitié avait une drôle de faiblesse qui la cloîtrait. C’est l’Amélie qui s’est occupée de lui et de son intérieur. On a jamais su si elle est restée fille. Tout juste s’il galèje10, le barbon. Çui-là, quand il endossait sa peau de dépendeur d’andouilles de Vire, il en avait pour la quinzaine. Même en parlant, il pesait et soulignait ses mots. On dirait qu’il nous tapait sur les doigts avec ses règles de grammaire. Avec lui, nous avions chacun notre dicton. Je meurs heureux. Les bronches déchiquetées, une carrière dans le corps, il a traîné droit comme un piquet son squelette de verre jusqu’à cent ans, le barbacole barbu. Demain, interrogation orale ou écrite… Mettez-vous Charles Martel en tête, les gouspins. Tourne et vire, il a fait l’épitaphe de tous les siens. C’est comme ça, on reste pas pour graine, les mioches. C’est lui qui m’a fourré le nez dans les livres sans images. Tu vois, tous ces livres qui se laissent lire aisément ne savent pas grand-chose de ce qui rit, de ce qui pleure, de ce qui chante, de ce qui déchante en nous, autour et loin de nous. Un tombereau de livres… Tout le reste, c’est de la racaille. Les veilles me pâlissaient. J’en ai fait des voyages, descendu et remonté à la rame, à la voile, à la vapeur, en dérive des romans-fleuves, j’en ai vécu et revécu des histoires à n’en plus finir, j’en ai trucidé des malfrats, épaulé des résistants, retroussé des héroïnes… J’ai, au moins, appris à m’appliquer, à soigner mon écriture. Ni grosse, ni fine, mais ronde et moyenne.

Brûlez mes ramassis, mais gardez en souvenir mes dictionnaires, mes Zola roussis et mes carnets farcis d’anecdotes. Dans le coffre en bois, derrière la caracole11, vous trouverez une balance Roberval, des pipes qui valent leur prix, mon plumier et mon encrier, une collection de canifs qui tranchent comme le genou des grand-mères, des albums de photographies avec des noms, des lieux et des dates, un étui en carton fort de vues de la ville et du port après les bombardements, une lampe Pigeon, ma tocante à chaîne rescapée des tranchées, un vase plus ou moins d’Anduze, la carabine et les deux pistolets de mon grand-père, des verres enfumés pour zyeuter les éclipses en face, mes deux ou trois diplômes… Une trousse de vieilles pièces de monnaies, une baguette de coudrier, une lanterne sourde, une lanterne vive avec sa ribambelle de fauves qui se courent derrière, mes tirelires en porcelaine que j’ai jamais voulu briser… Les morts, on les pille, on les éparpille, on les écharpille… C’est pas autrement. Le neveu du magister, le moujingue de sa cadette, chanteur lyrique… Pé, tu nous l’as rabâché mille fois ! Je peux pas raconter que des choses toutes neuves. Nous fêtons nos anciennes gloires, mais, sournoisement, l’encens s’éteint. Mes paroles viennent que par des saccades. Je débloque peut-être ? Mais non ! Mais non ! Pé, t’as pas changé… Dedans, c’est sûr, mais dehors je me délabre. Le coco déplumé, c’est un fait, mais j’ai, que je le veuille ou pas, la goutte au panard, au chibre et au tarin. Les nimbes me guettent. On s’habitue à être plus capable de faire des folies, à être plus bon à rien… On vient plus nous chercher pour le coup de feu ou la bombance. C’est ça la sagesse des vieillards qui agonisent pendant des lustres. On guide, on incite, on met en garde… Les conseilleurs sont pas les casqueurs. L’expérience profite à personne. On pense, nous croulants, à foutre le camp sans crier gare… J’avais presque tout, des proches, un métier… Son neveu, un peu plus… C’était un autre gabarit… J’ai perdu le fil…, Noël Blache, c’est qui ? Qui est-ce ? Qui est-ce, Pé ? Tout minot, il voit les vaincus de l’insurrection du Var de décembre 1851 enchaînés, fracassés promis au bagne. Né et mort à Toulon. Ces pauvres malheureux sont dans son livre. Je serai content que tu le lises à haute voix.

Des jumeaux… Les jumeaux ont épousé des jumelles… Eux, étaient de la région ; elles, angéliques, elles se rappliquaient de la Sologne, de Lamotte Beuvron, l’été chez un couple de retraités qui tenait une pension. Celles-là ont été coulées dans un moule, un moule à tarte, le moule des sœurs Tatin. La boulangerie-pâtisserie est depuis belle lurette à reprendre. Un jeune couple a cru faire revivre la pâte en la tournant à bras, mais à mal enfourner, on fait des pains et des enfants cornus. La croûte bien cuite, aujourd’hui, les fourniers s’en moquent. La pissaladière, les roulés au fromage, les choux, les babas, les religieuses… Des bigotes ont trouvé le moyen de leur casser de la cassonade et des patenôtres sur le dos. Tout ça parce qu’ils ne fréquentaient pas les sacrements. Sous les moqueries des garnements en culottes courtes, ces dévotes se plaignaient aux gendarmes et au sacristain d’être des gaufres fourrées dans une affaire pas très catholique et les dindonnes d’une farce innommable. C’est sûr, ces gracieuses fascines d’épines avaient pas les papilles, le cœur, ni le cul tourné à la friandise. À savoir si les femmes ont pensé à tout ? À force de jacasser, elles trouveront peut-être quelque chose à dire ou à redire.

La chaise gestatoire, la portantine de notre papefigue, de notre papiste, de notre papimane, de notre papelard, de notre papicole, de notre pourfendeur de papifiants et de papegots n’a pas de seconde. Pé, on arrive ! C’est pas trop tôt. Les femmes sont déjà à la tambouille.

J’ai laissé mes lunes en peau de saucisson Mireille dans la poche de mon caban. Je bigle clair comme une taupe. Je pignocherai mes feuilles de chou ce soir. Elles seront un peu moins fraîches. Je passe les gros titres ; je parcours les entrefilets, la rubrique nécrologique, les articles les plus prenants ; je me racornis sur le gril des mots-croisés… Plus de rêves… À l’âge des rêves, on refuse les aides, à l’âge des souvenirs, on nous demande des comptes, des comptes que nous tenions ou pas. Des rêves pour quoi faire ? Des distractions… Le journal, l’apéritif, les enterrements… Pé, tes lunettes sont sur ton nez. À mal y voir, on s’y fait. Je lis plus, j’épelle.

À la Civette populaire, même la première pinte est pas chère. Entre les coups de canon, le patron nous béatifiait, nous canonisait, pendant qu’on glosait sur le magnificat, qu’on gorgeonnait du jaune, qu’on se lubrifiait les rouages et les engrenages pour le périlleux retour au bercail. On héritait tous d’un sobriquet… Tiens bon la barre, mataf, c’est du beau, du jojo, du laid ? C’est du beaujo, du beaujol, du beaujoli, du beaujolo, du beaujolpif, du beaujolpince… Pas du ponche de dames, non ! Raah ! Raah ! Quand on était raides, clairs comme du jus de chique, au bas de la roue, au bout de l’aune, cousu de coups durs avec toutes les peines du bas monde, à fond de cale, à cul, à sec, sans un pour s’en jeter un cul sec, on avait une caisse noire. Dès que nous entonnions à merveille, des bribes de poésies nous revenaient dans l’idée.

Déjà un quart de siècle que je suis sous six empans de terre à attendre les retardataires, les clampins de la troupe. Pé, tu radotes ? Je pense à mon petit frère. La force de l’âge… Nous avions le boire doux et triste. J’étais dans sa fosse, dans sa caisse de défunt. J’ai son Colysée, sa tour de Pise et sa tour Eiffel en chantier… Tout le quartier amoncelait des allumettes. Tant que nous pensons à eux, les trépassés ont encore de l’allure, de l’allant. On les requinque au malzingue.

Le bistrot fabrique des lâches et des héros… C’est là que nous retrouvons nos morts, nos petites amoureuses, nos lunes de miel… Nous, nous préparons les mots de nos derniers hoquets, et vous le futur, vous émouvez les frelons, fâchez les ruches, hérissez les dogues… Vous, vous prenez tout à fois de corps. On creuse notre fosse avec nos pleurnichantes quenottes de lait, avec nos folichonnes mâchelières de sagesse, avec nos dominos cariés, avec nos trouillardes chocottes, avec nos ratounes dures, avec nos ratiches creuses, avec nos chamaillardes chailles, avec nos crocs forcenés, avec nos chicots12 hargneux, avec notre râtelier arrogant, avec nos gencives avachies. Après les efforts de toute une vie, le bonhomme n’a ni son sac ni ses quilles. Profitez-en, godelureaux, nous n’avons qu’un aujourd’hui. La boutonnière, la vulve et les babines en cœur, la faucheuse nous dépouille et nous roule dans un drap mûr sans crier gare. C’est toute une époque qui disparaît derrière les moulins. Souvenez-vous, vous autres, je vous gardais des journaux pour vous faire des cocottes, des chapeaux de gendarmes et de voleur Quand nous avions un cadavre dans la famille, on mangeait plus de viande froide pendant un bout de temps.

Quand je vois ce frise-à-plat passé à la gomina, cette abominable espèce de pourriture de Firmin qui a l’appétit d’une maine de fèves, d’une sachée de jujubes ou d’arbouses, d’une friture d’anchois, d’un couffin d’oursins, d’une cagette de sardines d’aube dénoncer les gars de sa classe qui prenaient le maquis… Il aurait vendu ses parents, sa fratrie, ses voisins… On aurait dû le charpiller sans réfléchir, tailler ses oreilles en pointe, piler ses joyaux de famille dans le bénitier de la paroisse, l’espoutir13 comme une punaise, le faire mijoter dans un chaudron… On aurait dû l’amocher durement, durablement… On aurait dû, on aurait dû… Comme ceux de son parti, l’esprit en écharpe, toujours à appendre leurs chiffons tricolores aux balcons, à casquer leur Marseillaise ménopausée sous les coups de fouet de la fanfare municipale, à baver sur les mêmes scies édentées… Il a pas perdu sa peine à faire le capon. Entrepreneur dans le bâtiment, propriétaire d’un restaurant sur la corniche, giboyeur invétéré, adjoint au maire, président de ci et de ça, des boules, du ballon, des commerçants, des chasseurs… Quand il bousille pas la besogne, il tirasse aux cailles, aux perdreaux, aux alouettes… Il fait une vie enragée à ses clébards. Une place d’honneur dans les tribunes… Quand l’équipe gagne, c’est sa victoire. La gloire efface le passé. Je t’en foutrais, ordure pratiquante ! Son bâton de maréchal a de la bouse aux deux bouts. Que son Dieu lui refile la gale et lui raccourcisse les quatre membres. Qu’il crève plein d’escarres et de démangeaisons dans ses orges et ses foins tout comme ce chiche-face de propriétaire terrien et despote de la coopérative, charlatan de la politique, Boniface, Face-de-rat, qui avait des oursins dans ses fouilles, des fouilles jusque sous ses yeux, qui gratifiait ses saisonniers d’une volée de noms d’oiseaux et de savates et les rétribuait avec un lance-pierres. Si tu te montres dans les parages, bande de bras cassés d’un pays de sauvages, t’auras affaire à ma meute et à ma canardière ! Les quinquets à tout, l’un à Bandol et l’autre à La Farlède, l’un à la poupe et l’autre à la proue, l’un à la minoterie et l’autre à la fournaise, l’un à la pinède et l’autre à la garrigue… Deux beaux-frères avocassent dans le pognon et dans les paperasses… Deux autres font du vieux avec du neuf dans leur boutique d’antiquaires. C’est le plus riche de l’ancien Champ de quenolles14 où Mé fait l’herbe pour les lapins. Un somptueux bloc de marbre noir, un médaillon prétentiard, des lettres d’or, une croix surchargée… Même mort, ces gens-là sont prêts à tout. Des parpaings, des gueuses de fonte sur leur dalle… Qu’ils restent où ils sont et pourrissent une fois pour toutes !

Bonnet de pauvre, mitre épiscopale, toque de juge et de gâte-sauce, pétase indifférent à la pluie et au soleil, carapousse de moine, bousingot de mer et royal diadème ont leur vermine. Je vais caberlot nu.

J’ai toujours besoin d’un fond de mélancolie. Je cache mes vapeurs de rate sous des plaisanteries, sous des boutades, des jeux de mains, des jeux de mots. Le stabat de Rossini et celui de Pergolèse, les chantez-vous ? Moi non plus, que je sache. C’est pas faute d’avoir essayé, nom de Dieu ! Quand on m’enguirlandait, je regardais mes godasses, fichais mes yeux en terre, ou là-haut dans les nues. J’avais du loisir de reste pour perdre mon temps et celui des autres comme je le faisais. Coqueriquez, coqueriquez cocardeaux et vieilles cocardes, je vous fris des gobies ! C’est pour dire… C’est pas pour dire… C’est l’approchement de la fin. Vous nous coucherez sous un massacan15, sous six empans d’argile, après quoi, vous ferez ce que vous avez à faire, les ratons. Nous ne sommes qu’un nom, un prénom et deux dates. Croyez-vous qu’il y aille ? Au train dont il va, il y va, soyez-en sûrs. Nous y allons tous. Chaque jour, les nerfs agacés d’un rien, j’aggrave un peu plus mon fardeau et mon mal. Tantôt, nous serons les Nestors, les représentants d’âge de la tribu. Rangés des voitures, nous serons de moins en moins vôtres, même si vous comptez sur les vieux croûtons pour agiter les chiards et leur murmurer des endormeuses. Après ces temps-ci, il en viendra d’autres de notre chair, mais nous, serons-nous encore là pour les accueillir avec de bonnes régalades, avec des munitions de gueule, avec des flonflonades ? Nous, nous serons mangés des vers. Je serai mangé des vers de mon vivant, Pé.

L’automne ramoitit la terre, c’est une aubaine pour les fossoyeurs. Comment et quand ferai-je ma crevaison en disloquant mon billard ? Une fois emporté, je m’effacerai à tout jamais, soyez-en sûrs, même si vous daignez boustiguer16 mes cendres encore brûlantes. Attendez qu’elles refroidissent pour les disperser dans la farigoulette. En y réfléchissant, pourrir entre quatre planches, c’est plus rassurant. On dit dans l’immeuble que le brigadier de cette putain d’Hélène, depuis qu’il a passé son arme à gauche, revient la battre toutes les nuits. La mort lui a ouvert les mirettes… Pé, on s’en souviendra toujours du cabanon !

 

Notes

 

1 - Cafoutche : débarras.

2 - Riflade : égratignure.

3 - Manicrot : invalide.

4 – Trirote : chaise roulante à trois roues.

5 - Pâtiras : souffre-douleur.

6 - S’estrasser : rire à se fendre en deux, vient du verbe se déchirer.

7 - Maffre : cul. Se lever le maffre, faire de grands efforts.

8 - Faï tira : fais tirer, vas-y, bouge-toi.

9 - Picoce : petite hache pour fendre le bois.

10 - Galéjer : blaguer, raconter des histoires invraisemblables.

11 - Caracole : escalier en colimaçon.

12 - Quenotte, mâchelière, domino, chocotte, ratoune, ratiche, chaille, croc, chicot : dent.

13 - Espoutir : écraser.

14 - Quenolle : ancien nom du navet.

15 – Massacan : gros bloc de pierre.

16 - Boustiguer : remuer.

 

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  8- Pé par Catherine Andrieu

« Pé » — Où s’effeuille la lumière

Il portait ce nom de brume et de tendresse, Pé, un simple souffle posé sur le seuil du souvenir. À lui seul, il rassemblait les figures effacées des deux grands-pères : tantôt canotier pour saluer le ciel, tantôt chapeau souple pour s’incliner devant la fatigue des jours. Il avançait dans la vie comme on remonte une allée bordée d’absences, la musette au flanc et les poches pleines d’objets modestes qui tenaient lieu de royaume : une pipe de travers, des bésicles usées, un canif pour trancher les peines.

Autour de lui, les grands-mères adoucissaient le monde. Elles savaient déposer un voile de sucre sur la moutarde des jours âpres et glisser dans les cassolettes de polenta des arômes de paix. Mangia ! lançaient-elles, et ce mot ouvrait plus qu’un repas : un espace de réconfort où le cœur se souvenait d’être léger.

Pé, lui, avait bâti ses palais sur des jardins de cailloux. D’un carré de terre ingrate, il faisait un lieu de songes. Et quand les pas devenaient lourds, il se laissait porter, humble souverain, sur son siège branlant, regardant le monde passer avec cette indulgence souriante de ceux qui savent le prix des choses simples.

Ses récits étaient des bénédictions discrètes offertes aux compagnons de route perdus dans la tourmente du temps. Il évoquait les absents avec des gestes pleins de lumière, et la vieillesse, loin d’être une fin, devenait sous ses mots un art subtil : celui de ralentir pour mieux voir, de se contenter d’un pain rompu et d’un regard partagé.

De l’amour, il ne retenait que l’essentiel : le souvenir d’un bal d’été et d’une main serrée au détour d’une danse. Il n’y avait pas de plus grande richesse que celle de ces instants suspendus, ces héritages de peu : une pignate de terre cuite, trois draps brodés, et des outils lissés par le travail et la patience.

Et dans son vieux coffre, il conservait ses véritables trésors : des carnets habités de vie, des verres enfumés pour contempler l’invisible, des tirelires jamais brisées, comme si l’enfance, toujours, avait droit à un refuge.

Ainsi s’effeuillait la lumière autour de Pé, et dans la lenteur de ses pas, dans l’ombre douce de ses souvenirs, il laissait à ceux qui restent la plus belle des leçons : il suffit, pour vivre grand, de savoir encore s’émerveiller du chant discret de la vie, et d’aimer assez pour que, longtemps après, son nom flotte dans l’air comme un dernier éclat de lumière : Pé…


  8- Pé par Lalande patrick


 

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