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Voir aussi la [Galerie de peintures] de Jacques Cauda ![]() oOo
Le Gros ne se réveille pas Il dort comme la lyre d’Apollon Bercé d’une douce magie Son âme est pleine si pleine Que son crâne ne peut plus se désaltérer Sans elle c’est pourquoi il dort Dans la lumière du matin Qui frise l’oubli des angoisses blanches Son corps gorgé de sang se repose Chacun en fera bientôt le sacrifice
À son réveil le Gros se frotte Les mains au-dessus de l’incendie Qu’il vient d’alimenter Enfants chiens oiseaux femmes S’y consument Il sourit étrangement Ses lèvres sont ornées des vulves encore Rouges qu’il a découpées sur les femmes Avec des ciseaux volés aux Petits écoliers cette fois démembrés Dans le bois solitaire qui borde Sa résidence où il vit désormais Jasmins lilas muguets Il est gai il murmure tout bas une passion Choisie : « Il fout une chienne Et lui fait un enfant qu’il encule à son tour Quoique ce soit un monstre » Il poursuit : « Il encule un chien dont il coupe La tête pendant qu’il décharge » Il ajoute : « Il fout un chiot sur le ventre d’une femme qu’il a fait ouvrir pour y chier tout de suite après sa décharge »
Foin des lazzis moqueurs Le Gros aime cuisiner des plats Qui glacent la flamme Ne serait-ce que pour sauvegarder Le rite des amours vainqueurs Il fait souvent un œuf cassé Sur des seins frits à la poêle Encore dans l’enivrement cette fièvre Dont il parle la langue Il suit les codes fondamentaux Qui président à la coupe des seins Sur une femme dénudée violée plusieurs fois Sodomisée à l’aide d’objets monstrueux Et souvent vivante car comme il aime À le dire : « C’est meilleur quand ça souffre ! »
Vêtu de son gai manteau vert Il multiplie les plats sauvagement dressés Les vulves confites dans une poche amniotique L’anus devenu immense après un passage Dont il a le secret Et qu’il farcit de globes oculaires À peine cuits gardant leur croquant Des lèvres de toutes sortes viennent aussi Apaiser sa table Lèvres blêmes enduites de sa propre semence Lèvres falbalas épilées Lèvres à refleurir Lèvres qui versent l’âme De leur ancienne propriétaire Dans un bouillon menstruel Ah quelle ambroisie !
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Il y a, au commencement, un corps. Un corps immense, dilaté, disproportionné, une montagne de chair enténébrée. Jacques Cauda le brosse dans une encre charbonneuse, comme on crache une vision sur la toile. Voici Le Gros, monstrueux, archétypal, debout dans son obésité d’ogre, les mains posées sur un ventre où pulse l’écho des ténèbres. Ce corps, à lui seul, pèse autant que mille nuits d’horreur. Il est le seuil, il est la caverne.
Mais l’image seule, déjà, ne suffit pas. Il fallait le poème pour faire chanter l’ombre, pour déplier l’insoutenable en un souffle halluciné. Et c’est là que Cauda se fait chaman des abîmes : il lève un chant barbare, une litanie sale, traversée d’incestes, d’égorgements, de mutilations, d’orgies carnivores — mais jamais pour le simple frisson du sang. Il y a dans cette horreur quelque chose d’autre, d’infiniment plus ancien, plus sacré : le rite.
Le Gros ne se réveille pas, murmure le poème, comme si déjà sa pesanteur relevait du mythe. Il dort bercé par la lyre d’Apollon, il dort ivre de sa propre démesure, ivre de sa plénitude — et ce sommeil, pourtant, n’est pas paix : il est l’attente d’un sacrifice. L’image se tend, se charge. On sait que quelque chose va basculer.
Puis vient le réveil, et la langue bascule elle aussi. Elle glisse, fracassée, dans l’obscène, elle trempe ses doigts dans la suie du mal. Les mots énumèrent, s’acharnent, crient. Femmes, enfants, chiens, oiseaux : tous sacrifiés. Tous livrés aux ciseaux, aux flammes, à l’avidité d’un ogre qui se veut cuisinier, alchimiste, transformateur des chairs et des âmes. Mais Cauda ne s’arrête pas là. Il pousse jusqu’au grotesque, jusqu’à l’absurde rituel où l’horreur se cuisine comme une farce, où le sexe et le sang deviennent ingrédients, où l’art de « dresser des plats » mime, dans son sadisme, l’agonie du sacré.
Pourtant, jamais la vulgarité ne gagne tout à fait. Le texte avance, bardé de provocations, mais derrière l’onde putride, il y a cette voix, lucide, consciente de ce qu’elle convoque. Car ce n’est pas ici un simple déballage d’horreurs. C’est une plongée, un miroir noir tendu au lecteur, une descente dans l’archétype du mal à visage humain.
La peinture, elle, reste muette. Elle pose là Le Gros, ce monstre qui, sans mots, nous fixe. Nous croyons voir une carcasse énorme, fatiguée, ballottée par ses propres pulsions. Mais dans les mots, c’est tout un théâtre sacrilège qui s’ouvre, et la figure grossière devient symbole. Le Gros, c’est l’homme-orifice, l’homme-couteau, l’homme-sacrifice. C’est celui qui concentre en lui le désastre des chairs, l’aveuglement des appétits, l’ivresse cruelle du pouvoir.
Jacques Cauda joue au bord du précipice, mais il le fait avec l’intelligence du peintre-poète. Il refuse de nous épargner. Il nous tend un miroir où notre propre humanité s’effrite, se liquéfie dans les vapeurs du cauchemar. Mais il y a, dans cette fange, quelque chose qui nous retient. Comme une lumière absurde, comme une beauté maudite.
Car au fond, sous la graisse, sous les outrages, sous les rites sanglants, il reste l’inexorable — ce quelque chose de la condition humaine qui, toujours, nous regarde dormir.