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![]() oOo Faire un récif de soi n’est pas une mince affaire : rétive, souvent rétive, sauf à marée basse lorsqu’elle feint de se retirer, la mer nous veut tout entier, la baigneuse insouciante ballotée par les vagues, son corps bruni qui somnole, alangui, au soleil brûlant dans le sable blond ou gris ou noir, et jusqu’à nos pensées les plus enfouies, les plus profondes, cela reste à voir. Un mot manque à l’appel et c’est tout un élan qui retarde son échéance. A-t-on idée de cela ? une vague ne peut ni ne veut retarder son déferlement. Ce n’est qu’en mourant qu’elle a toute sa raison d’être. Et toc, prends ça dans la gueule, vaurien ! Sonné, le locuteur, abasourdi par tant de hargne, se voit brutalement interrompu dans sa rêverie, mais c’est ainsi, sa conscience veille à la bonne marche de son moulin à paroles. Alors le mot en question ne tarde pas à réapparaître à l’horizon de ses propos, quelque peu décousus pour l’heure, mais on lui pardonne bien volontiers ses petits écarts de langage. Le mot en question accourt au galop, espérant à travers son cavalier, ce beau parleur, qu’il n’est pas trop tard, c’est que, tout de même, il y va de l’honneur du locuteur, ce beau coursier qui discourt sans cesse et qui ne saurait tolérer aucun manquement à son lexique en perpétuel mouvement ascendant-descendant comme ces fichues marées basses et hautes qui empoignent la plage sans jamais cesser de nous faire rêver, tous et toutes, à une Lune qui serait pleine et entière une bonne fois pour toutes. Le corps nu, blanc comme neige au clair de Lune, de la baigneuse, à Minuit, envahit la vision subitement opportune ; et voici que cette femme lève les bras au ciel, entame un pas de deux, et même, dirais-je, de déesse chtonienne, laquelle, taquine, aimante, caresse de ses ombres dansantes la toile de la nuit noire au beau milieu de laquelle trône une Lune attendrie qui sourit aux anges.
Jean-Michel Guyot 28 mai 2025 |
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Faire récif, se faire mer
Il y a dans L’étoc ce battement d’ondes qui vient heurter les digues du langage. Le poème de Jean-Michel Guyot s’avance comme une marée : insaisissable, rieuse, pleine d’élan et de ressac. Il cherche à « faire un récif de soi » — non pour se durcir, mais pour exister face à l’indomptable, dans cette tension où le mot peut manquer et tout faire basculer. Car ici, la mer n’est pas seulement décor : elle est sujet, souffle, rythme, humeur, verbe.
Et quand le mot fait défaut, c’est tout l’être qui hésite. À l’image de la vague, le poème ne peut différer son élan : ce n’est qu’en mourant qu’elle a toute sa raison d’être. Le poète le sait, lui dont le moulin à paroles s’emballe ou s’enraye, au gré des humeurs du vent. Un éclat soudain — « Et toc, prends ça dans la gueule, vaurien ! » — interrompt la rêverie. Le ton change, la conscience veille, mais le mot revient, enfin. Porté par l’élan même de celui qui le cherche, il surgit comme un cavalier tardif. Il y va, dit-on, de l’honneur du discours, de ce lexique mouvant comme les marées qu’il tente de contenir.
Puis surgit la vision : la baigneuse, figure de l’insouciance devenue déesse chtonienne, lève les bras sous la Lune. Elle danse — nue, neigeuse, nocturne — et sa grâce taquine l’ombre. Dans ce dernier mouvement, le poème devient offrande, invocation, caresse cosmique. La Lune sourit aux anges. Il n’y a plus de mot à chercher, seulement le silence des choses accomplies.
L’étoc est une traversée. Un poème qui tangue et titube, qui éclabousse la langue et finit par nous gagner tout entier — comme la mer à marée haute, comme une beauté qui ne se dit pas mais s’éprouve, dans l’évidence d’une image venue nous frapper le cœur.