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![]() oOo Ce n’est pas le moment de se dessécher. Un tonneau que les baisoteurs de crucifix, que les clocheteurs obséquieux et que les semeurs de funérailles ne débonderont pas. Ces deux-là, l’un du côté de ma maternelle et l’autre du côté de mon paternel, mes oncles soi-disant découvreurs d’Amériques, de lieux de délices, d’astres inexplorés, toujours en commerce, toute l’année aux quatre coins de la terre et du ciel, recouvraient avant l’an neuf l’estime qu’ils avaient l’un pour l’autre aux deux bouts de l’immense mense à rallonges avec leurs retours de jeunesse et leur bagou, se réjouissant des naissances et se désolant des décès survenus pendant leur absence. Des cadeaux pour les petits et pour les grands… Une pierre ponce de Lipari, des colliers de perles et de coquillages, une coiffe en plumes d’aigle, un arc et ses flèches, un chapeau de cow-boy, un revolver à amorces, une boîte de tours de magie, des parfums enivrants, des robes virevoltantes, des tissus bariolés, une blague à tabac, une pipe d’écume, des épices, des poupées-gigognes, des gourmandises… Cette fois, pour me récompenser, des échasses, un casse-tête chinois et des dragées d’attrape1. Des pays, des paysages incroyables, des rencontres fabuleuses, des amours époustouflantes… L’air du temps, les bourrasques, les embellies, les zéniths… Ces deux tontons globe-trotters nous narraient à l’envi leurs odyssées, leurs épopées, leurs péripéties, leurs toquades… Je traversais des purgatoires reposants, des paradis défleuris, des enfers voluptueux, des villes mortes, des forêts enchantées, des déserts houleux, des fleuves bouillonnants… Je n’en perdais pas une jusqu’à régaler le cœur et le regard de ces voyageurs exaltés. Si les rois mages sont pas reconduits à la frontière, si le père Noël s’est pas suicidé, si la Sainte-Vierge a pas fait une fausse couche, nous serons en chair et en os pour les embrassades sous le gui. Chacun partait, disparaissait de son côté. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Et puis… Et puis… Et puis, le frère de ma mère et celui de mon père, après une tartine d’anchoïade, une branche de céleri et quelques gorgeons de pastis, renouaient avec les gestes et les mots du pays. Pendant que vous déparlez, le dîner froidit. Ces esprits ornés, pleins à craquer, qui s’y connaissent en tout, ont tout vu, tout entendu, tout senti, tout touché, tout goûté et même fait rentrer ce pauvre Sylvestre à coups de pied au cul dans le calendrier. Encore un peu, ce grand couillon blafard de la cafarde2, il trouvait porte de bois. Et puis… Et puis… Et puis, ils sont revenus finir leur longue vie vadrouillarde en Provence, cueillant, fauchant, tirant, poussant, tapant, rafistolant… Pour la petite histoire, ils s’assotèrent, l’un, d’une vieille fille qui couinait dans une chorale, qui, même les yeux et les jambes écarquillés, égrenait un chapelet à gros grains, l’autre, d’une veuve joyeuse de trois époux avec du bien au soleil, sans rejetons, une empoisonneuse qui ne pensait qu’à sa silhouette, qu’à ses toilettes tapageuses, qu’à ses bijoux en toc… L’un s’éteignit dans une toile d’aragne, l’autre se débattit dans une cage dorée. Le Grand-Magasin embauche pour la Noël des bons à porter le panier à bretelles, le long et gros manteau fourré d’ouate et de malice à capuche floqueté, la grande barbe blanche cotonneuse, des besogneux promettant de se morfondre sans gris ni vinasse pendant au moins six heures d’affilée à côté d’un vieux traîneau excédé de paquets de couleurs vives et ceints de larges rubans bleus ou roses, de branches de gui et de bouquets de houx. Pour arrondir les fins de semaine, je m’engageais dans la brigade des pères Noël des grandes enseignes. Comme tout le bataillon, j’en avais plein la hotte et les bottes, je bourrais les boîtes aux lettres de prospectus, je remplissais et vidais des camionnettes de jouets, je criais des journaux du soir… Les cueillaisons, les vendanges, les petits travaux des champs m’éloignaient de mes aventures parisiennes. Demain, c’est encore Noël… Noël, un samedi ? Toute la journée. Samedi, samedi… Samedi, ça me dit rien… L’année prochaine, pardine, ça sera un dimanche à moins que… La veillée, l’arbre, le repas, la bûche, les douceurs… Le hotteur à barbe blanche. Les souliers cirés, les présents… Pour les ancêtres, l’eau de Cologne et les pianelles3. Fallait pas. Non, fallait pas, les fripouilles. À notre âge, on a plus besoin de rien. C’est Noël ! Diling, diling, diling… N’oubliez pas les pauvres, les malades, les estropiés, les déshérités, les martyrisés et les besoins de l’Église. Diling, diling, diling… Versez vos dons… Diling, diling… Faites bouillir la marmite… Diling, diling, diling… La soupe, la bonne soupe… Le savon, le bon savon… Le salut, le bon salut… Diling, diling, diling… On donne quelque chose, m’man ? Tiens, mets ça. Ô ma mère, ce sont nos mères/Dont les sourires triomphants/Bercent nos premières chimères/Dans nos premiers berceaux d’enfants… Je t’appelle ! Tu pourrais répondre… J’étais dans les idées de Théodore de Banville, m’man. Encore un qui se monte le bourrichon et le balluchon, qui a la flemme de se rouler les pouces. C’est Noël… À la minuit pétante, m’man... Si Pa trouve un guidon, une pédale et une selle, en plus du Meccano et de la bordufle de Fridolie4, le père Noël t’apportera un bicloun5. J’ai une putain de sonnette et des décalcomanies. J’aurai peut-être une sacoche et un rétroviseur. Plus besoin de me distordre le cou pour regarder en arrière. Des morceaux de l’épave d’Adrian… Il freinait, le pied sur le peuneu6, le con. Un panache, un soleil, un vol plané… Sur le coup, on a tous rigolé. Minable il était, sur le goudron. Il aura une mobylette, la brêle de son oncle qui bouge plus de chez lui. Je pédalerai en danseuse. Et pour les deux tomes de mots et le principion de Saint-Ex ? Pour une fois, ton parrain saura quoi te mettre sous le sapin… Et les papillotes, m’man, ? Les devinettes, les rébus, les pétards… Le train électrique de l’an passé est encore dans son carton. Des heures et des heures de rail. Arrête de roter. J’accroche les wagons comme Pa, m’man. Celui de l’an d’avant traverse toutes les pièces, passe tous les aiguillages, bloque ses roues, patine et crisse jusqu’au butoir de ma chambre. Les voyageurs sont pas tous descendus à La Ciotat. Leurs bagages à la consigne, ils farfouillent dans mes affaires, dérangent ma bibliothèque bleue, rose, verte et effeuillent le kiosque comme un chou. Des garouilles de bouquins et de canards baveux… Les haut-parleurs s’engouent. Le buffet épanche ses odeurs appétissantes… Si tu attends encore un peu, on en sera au dessert. C’est la peine que je me décarcasse ! Vouais ! Grève générale ! Grève générale ! Il est cocu, Le chef de gare, Il a au cul Un gros cigare !
Notes
1 - Dragée d’attrape : dragée fort amère. 2 - Cafarde : lune, en argot. 3 - Pianelle : pantoufle. 4 - Bordufle de Fridolie : toupie d’Allemagne. 5 - Bicloun : vélo. 6 - Peuneu : prononciation de pneu dans le Midi. |
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Commentaires :
Il est des fins d’années qui n’en sont pas, mais des sursauts de vie, des brassées de rires et de voix qui refusent de s’éteindre. Sous la plume de Robert Vitton, le dernier souffle de décembre se gonfle de récits, de souvenirs farceurs, d’un souffle païen plus fort que le calendrier des saints.
Tout commence par ces deux oncles, frangins de vent et de poussière, qui rapportent, dans leurs valises éraflées, la rumeur du monde : perles, plumes d’aigle, colliers de coquillages et mots invincibles pour peupler la table familiale d’Amériques rêvées. À chaque retour, ils ressuscitent la ferveur enfantine, posent au pied du sapin la promesse d’un ailleurs, garnissent les poches et les yeux de merveilles que nul sermon ne peut ternir.
Le poème de Vitton est une liturgie profane : l’enfant y guette, derrière le clinquant d’un père Noël de grand magasin, la chaleur intacte des conteurs. Le « Diling, diling » des quêtes de Noël résonne comme une ironie tendre : on donne par habitude, on espère par instinct, on se moque du prêche pour mieux goûter la saveur de l’attente. Car l’essentiel est ailleurs : dans cette bicyclette rêvée, ce train miniature qui patine sur les parquets, ces papillotes craquantes qui prolongent, d’année en année, la magie primitive.
Et lorsque les oncles, fatigués de leurs exils, se figent dans une toile ou une cage dorée, la parole, elle, continue de battre. Elle fauche, rafistole, ressuscite les absents et rit au nez du grand Sylvestre qu’un coup de pied malicieux chasse du calendrier.
Ainsi, « Le bout de l’an » est un chant de résistance : sous l’éclat des guirlandes, Vitton tisse un abri pour nos enfances jamais tout à fait disparues. Et nous rappelle qu’à la faveur d’un « Diling » obstiné, nous sommes toujours prêts à réinventer, fût-ce pour une nuit, la chaleur du monde.
Lecture dans le silence ou presque. https://youtu.be/SKTEiNbSDOE?si=ExE3NuSLlySUU6Vs