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![]() oOo Je chemine au bord d’eux comme on longe une rive la nuit ? : sans bruit, le pas pesé de silence, les mains ouvertes d’attente. Ils sont là, mes proches que j’aime, les fragiles, les épuisés par la vie ou la douleur ? ; ils parlent peu ou trop, ils chuchotent la peur par-dessous leurs plaisanteries. Je reste. J’écoute. J’apprends que veiller ne consiste pas à sauver, mais à laisser advenir.
Depuis longtemps déjà, j’ai renoncé à me croire utile par mes solutions ou mes savoirs. J’offre autre chose ? : ma fatigue intacte, ma patience creusée comme une coupe. Ils viennent y poser leur soupir, leur tremblement, leur malaise muet. Je les recueille, tout simplement. Et je les rends plus légers pour un instant.
Il existe une lumière particulière dans cette forme de présence ? : elle naît de l’effacement de soi. On pense tout donner et l’on reçoit ce qu’on n’espérait plus ? : l’évidence nue que rien ne compte davantage que ce visage que l’on regarde sans fuir. Et que, dans ce regard, le nôtre s’éclaire.
J’ai souvent cru qu’il me faudrait plus tard réparer ce que la vie avait brisé en chacun. Mais je sais maintenant qu’il n’y a pas de réparation parfaite. Il y a seulement ce geste ? : rester au chevet de l’autre quand il vacille. Être la chaise au bord du lit. Être la main qui tient la manche. Être la phrase répétée sans lassitude ? : Je suis là. Et dans ce là, tout est dit ? : la fidélité, la tendresse, le renoncement à la fuite.
Il m’est arrivé de redouter de m’y perdre. On me l’a dit.? Mais ce qu’ils nomment oubli est pour moi une naissance ? : car dans la fatigue, je touche la racine même de l’amour ? : celui qui ne se mesure pas à ce qu’il rend, mais à ce qu’il ne réclame pas.
Certaines nuits — car il y a toujours des nuits — j’éprouve pourtant un vertige ? : la colère, la lassitude, un désir brut de fuir loin des corps usés, des mots répétés, des soupirs trop lourds. Alors je ferme les yeux ? : je me souviens que l’essentiel n’est pas dans ce que je peux offrir, mais dans le simple fait de rester. On ne porte pas l’autre ? ; on ne le hisse pas hors de sa souffrance. On se tient là, immobile et vibrant, et l’on devient l’espace où il peut respirer encore un peu mieux.
Ceux qui ont écrit avant moi savaient qu’il existe un amour qui s’apprend à force de défaire l’idée de le mériter. On n’est pas aimable à cause de ses réussites ? : on l’est parce que quelqu’un reste quand tout cède.
Je sais, maintenant, que ce chemin me métamorphose. Pas de manière éclatante ? : aucun triomphe, aucune médaille pour la veilleuse qui brûle. Mais à l’intérieur, une lente dilatation ? : mon cœur, cabossé parfois, devient plus vaste que ma peur. Et dans cette dilatation, je recueille ce qu’il faut de lumière pour traverser le reste.
Il m’arrive de rire en pensant à tout ce que je croyais être ? : une vivante trop solitaire, une bête de liberté. Rien de tout cela ne disparaît. Mais tout cela s’adoucit, se laisse adosser à cette tendresse nue ? : celle qui n’attend pas de retour, celle qui ne compte pas ses heures.
Veiller ? : c’est l’autre nom de vivre pour moi, aujourd’hui. Être là pour un proche, ce n’est pas porter une croix ? : c’est devenir l’arbre sous lequel on pose un instant sa fatigue. On meurt un peu, oui, à force de dire ça va aller sans toujours y croire. Mais on naît dix fois dans le souffle que l’autre rend plus paisible.
Quand ils s’éloignent, mes aimés, quand la vie ou la mort les reprend à moi, il me reste cette douceur d’avoir été à la place juste ? : celle qui ne détourne pas le regard.
Je garde en moi l’écho de leurs voix apaisées. Je garde en moi l’aube que leur fatigue aura fait lever dans la mienne. Je garde en moi la preuve que ma force ne tient pas dans ce que j’endure, mais dans ce que j’accepte de tenir pour eux — sans bruit, sans vanité.
À ceux qui liront ces lignes et qui se tiennent, eux aussi, au bord d’un souffle fragile ? : sachez que rien n’est perdu de ce que vous donnez. Chaque veille, chaque oreiller replacé, chaque silence partagé est une porte que vous ouvrez en vous. Et par cette porte passe une lumière qu’aucune douleur ne peut ternir.
C’est tout ce qu’il m’a été donné de comprendre ? : veiller un autre, c’est s’éveiller à soi.
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