Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
  
16- L'oncle de Saint-Jean-du-Var
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 20 juillet 2025.

oOo

Mon tagazou1 laisse rien d’entier sur son passage, ses ailes et ses pare-chocs tiennent avec du fil de fer. Vous m’arrivez presque à la clavicule, les nistons, mais, sous peu, vous mangerez sur mon crâne le dessus de mon minestrone. Empaquetez-vous dans le char à bancs de votre oncle à la vieille mode du Piémont. Pas plus de six. Les autres prendront le car avec les grands et les vieux. Claquez bien les portières que je les clave ! Attendez-vous à pulvériser le mur du son. En descente, je prends de l’air et de la vitesse que c’est pas possible, mais tout de même.

 

Ma tire tire au flanc, bafouille… Je m’en veux de lui en vouloir… Elle en a bouffé de l’asphalte, du bitume, des pavés, de la pierraille, de la terre, sans rechigner. On mène pas un bolide un œuf sous la chanterelle et une mauresque, une tomate, un perroquet2 sur le capot. On va à la mer…

 

La nuit, je réponds plus de la biglesse. Elle en a eu des secousses à fond de gomme, des virées prodigieuses sur quatre savonnettes à fond les gamelles, des échappées à toute blinde, des poursuites à fond la caisse et à fond les esgourdes, des tours du monde à fond les manettes le pied sur la planche . À fond ! À fond ! Avec ce klaxon hespérique à tout va, je vous en enlève du devant. Inutile de dire que ça balisait sur le trepadou3. J’ai vieilli avec ma bousine. Deux coucous, nous sommes.

 

Fionneur4, à trente ans, je portais une tonne au pesant, un peu comme ma bagnole sur son toit, je courais des bordées sans débrider, j’étais partout à la fois… Je prenais mon pageot en marche. Et puis, les regrets assagissent. Tout comme mézigue, vous vous en apercevrez. Il sera trop tard. Si la molesquine de la banquette-arrière jactait… J’en manquais pas une. Des vrais pots de peinture… Et vas-y que je t’en remette une couche. Des pures et nettes, des carcans, des cavales de remonte… Les vicelardes, elles sont pas toutes sur le rade. Avec tout ça, j’avais gratis des cornets de marrons, des petits flacons de remontant, des bouquets pour ma mère et ma sœur, du mou pour mon greffier, de la verdure du jardin du presbytère, les premières cueillettes de la saison pour faire des vœux et même du carburant pour ma brelingue. C’est dire… Tout a une fin, mais vous, vous avez l’éternité ou presque devant vous.

 

À la radio, la grande musique grésillait à peine, pas besoin d’aller à l’opéra. La prochaine fois, on ira dans les rochers avec nos cannes à pêche. J’embrèle5 l’attirail sur la galerie… À tous, on aura vite fait de trimbaler le chargement du pacage à la pinède. Les femmes ont tout prévu… Rien, rien à ramener.

 

Et puis l’adolescence…

 

Au mois d’août, on s’installait dans une crique. On allait, on venait, on disparaissait, mais toute la bande était là pour roupiller à la belle estelle. J’avais un sac rembourré de noyaux d’olives, de pêches, de nèfles, de cerises… On vivait de fritures, de légumes et de fruits récoltés sur le marché, d’œufs, de panasserie de la veille, de goulades millésimées… L’Estève, le gosse unique de la marchande de vins qui boitillait comme ses vers, le plus romantique d’entre nous, d’abord a noyé son chagrin d’amour dans le Cointreau… Puis, pour en finir avec sa souffrance, dans l’étang de Berre. Sa divine angesse d’Angers… Comment nous en remettre ? L’Anatole, le redresseur de tôles et de torts, avec ses virades dans le luxe des limousines de collection… La Julie a repris la boutique de souvenirs de sa mère, morte subitement… Son frangin, un caractère taciturne, est devenu bibliothécaire à Niort, elle, a une tendresse maladive pour son paternel qui taille la route sur sa bécane, une guitare sur le dos. Des cartes postales… Des villes, des villages, des pays, des paysages… Aucune adresse. Pierrot s’est entiché d’une Anglaise et s’est expatrié, la Laure, elle, a eu quatre moutards coup sur coup avec le fils des droguistes. Ils se sont éparpillés… Limoges, Nice, Rennes… Le deuxième a fait de la prison. Le plus âgé a disparu de la circulation. On est là tous ensemble… Soudés, inséparables, fidèles… Et puis chacun suit son chemin… On perd, petit à petit, la trace de ceux-là qui étaient tout pour nous. La vie, quoi !

 

Je revois Gilles et Jeannot, célibataires endurcis… Ces deux-là ont pris racine au café près du pont de la voie ferrée. Selon le patron, ils en pinceraient pour la buraliste grassouillette à souhait. On se salue de loin. L’Émile, lui, est monté à Paris avec des espadrilles et vêtu comme un épouvantail, il en est revenu avec des mocassins Nebuloni, un costard de flanelle et un feutre, une décapotable et une gonzesse. Pascaline et son Stradivarius ravigotent les passés de mode à la ramasse de cinq-à-sept les dimanches et les jours fériés… Jeanneton avec la faucille et le marteau de son pétrisseur de géniteur criait l’Humanité aux messés du dimanche. L’Odette, fière d’être née à Manosque, sa voix envoûtante, souvent mouillée jouait dans ses lectures de Proust, de Musset au clair de lune, de Giono… La Berthe n’a jamais trouvé péniche à sa grande pointure, ni couvercle à son pot au noir. Et pour cause… Pourtant c’était une belle plante plus que très. Il ne lui manquait que la baguette pour être fée. Elle était vraiment à plaindre. Risque pas qu’elle découche. Une famille d’arriérés. L’école, l’église, la ferme… Ces rustauds l’ont séquestrée dans un hameau reculé chez une lointaine parente. Je parie qu’elle a encore sa fleur de Marie et qu’elle s’étiole sur pied qui sait où. Tout vient à qui sait attendre. Un de ces quatre printemps… La suite au prochain numéro.

 

Pour ma part, j’ai toujours un plumeau dans ma biasse, un plumeau et un pulvérisateur de fly-tox pour écarter les toiles d’aragne, un pipeau pour imiter les plus rares oiseaux, des miettes de pain et des vers de vase pour les attraire, des chouquettes, des madeleines, un chausson aux pommes, des babioles… J’en connais une autre, la Blanche… Je sais que vous voyez pas qui je veux dire, les jeunots. Le fils des maraîchers… Le fils de la matelassière et du vitrier… Deux mordus qui ne se décidaient jamais. Entre les deux, son cul balançait. Un troisième larron, un troubadour est venu du bourg faire sa cour et raflé la mise. Comme quoi, la beauté se mange parfois en barigoule, aux câpres et même en vinaigrette. C’est la parfumeuse qui les a mis au parfum sans chercher des biais. Les assotis n’y ont vu que du bleu. Quel plaisir d’apprendre les faits d’une autre. Moi, c’était la Lou qui me plaisait.

 

Notes

 

1 - Tagazou : véhicule blindé, argot militaire.

2 - Une mauresque, une tomate ou un perroquet : pastis additionné de sirop d’orgeat, de grenadine ou de menthe.

3 – Trepadou : trottoir.

4 - Fionneur : qui fait l’élégant, le beau.

5 - Embreler : fixer un chargement avec des cordages.

FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>


Commentaires :

  16- L’oncle de Saint-Jean-du-Var par Catherine Andrieu

Il suffit d’un moteur qui tousse, d’un klaxon éraillé, d’un peu de poussière sur le capot, et tout un pan du passé se met à vibrer. Le texte de Robert Vitton, L’oncle de Saint-Jean-du-Var, ne se contente pas de raconter une époque révolue : il la fait remonter à la surface avec le bruit, les couleurs, les voix mêlées, les gestes simples et les silences entre deux phrases. Il y a là une manière d’écrire la mémoire comme on monte dans une voiture ancienne : sans assurance mais avec ferveur, dans l’espoir que la route soit encore praticable.

L’oncle, c’est l’homme qui conduit, mais c’est surtout celui qui rassemble. Il attache les enfants à l’arrière, ferme les portières d’un geste sûr, et les embarque vers la mer, vers les rochers, vers l’été. On ne sait plus très bien si c’est un souvenir ou un mythe, mais l’essentiel est qu’il tienne debout, et qu’il tienne chaud. Le tagazou bringuebalant, rafistolé au fil de fer, devient le théâtre mouvant d’une enfance qui court, rit, s’égratigne, disparaît, puis revient, intacte et éblouissante, dans les mots.

Tout dans cette prose a l’accent des jours heureux. On y entend les cris des jeux, les chansons qui grésillent sur la radio, les promesses de vacances, les premières amours racontées à demi-voix. Il y a les figures devenues presque légendaires : l’Anatole et ses limousines, l’Estève noyé dans un chagrin d’amour, l’Odette et sa voix mouillée qui lit Proust à la lune. Et puis, plus discrètement, les départs, les vies qui se défont, les chemins qui se séparent. Mais sans amertume. Juste cette vérité simple et bouleversante : on perd toujours un peu ceux qu’on croyait garder pour toujours.

Vitton écrit comme on parle dans les cuisines, au retour du marché, ou au bord d’une crique en août. Sa langue est vivante, musicale, façonnée par l’usage, nourrie d’oralité. Elle dit les choses avec humour, mais aussi avec pudeur. On rit, on s’attendrit, on est surpris par un frisson qui traverse la phrase comme une bourrasque au bord de la mer. Tout ce qui fait le sel d’une époque est là, sans nostalgie facile, mais avec la lumière d’un amour persistant pour les petites choses et les grands liens.

Et puis, quand la voiture ralentit, quand le moteur s’essouffle, quand les souvenirs s’éloignent comme des silhouettes dans un rétroviseur, il reste cette certitude douce : celle d’avoir vécu, vraiment. Ce texte est une ode à la fidélité des jours ordinaires, à la beauté des gestes oubliés, aux départs improvisés et aux retours incertains. Un chant d’été qui ne cesse jamais tout à fait.


  16- L’oncle de Saint-Jean-du-Var par Lalande patrick

Lecture dans le silence.Extrait.

https://youtu.be/wCxu0cz3qxg?si=edysOW7vmYGrN_Bk


 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2026 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -

- Hébergement: infomaniak.ch -