Il entre, le narrateur, comme on entre dans une fatigue. Une bibliothèque, un jardin, un désert, une cellule, un café, une rue. Il n’y a pas de logique. Seulement des glissements. Des états d’âme qui se métamorphosent en états du monde. À travers les voix d’ombres – John Wayne, Lerting, Felipe Tequila, l’enfant du Christ, Hippolyte Esther – Pascal Leray orchestre une polyphonie de naufrages, une mosaïque hallucinée où le réel ne tient plus qu’à un fil, celui du langage, et ce fil tremble.
Rien ne commence, tout est déjà là, pourri, délité, abandonné sur le comptoir des jours. Le premier geste est un refus, un non-accès. Je voulais un livre mais il n’y était pas. Déjà, l’échec scelle l’épopée. De ce refus inaugural se dévide une spirale de fuites et de claustrations, de livres illisibles, de corps décomposés, d’identités dissoutes, de prisons mentales. Et pourtant, rien n’est tragique. Ou tout l’est, dans une lenteur désabusée, une douceur acide, un ton faussement égal qui fissure la réalité par la seule force du style.
Car ici, c’est la prose qui fait implosion. L’écriture est l’acte qui tient debout ce qui se délite. Une phrase à peine installe un décor que déjà elle le brûle. Pascal Leray écrit comme on râle, comme on chute, comme on rêve avec fièvre. Tout est vu de biais, dans les marges, depuis une lisière mentale. Il n’y a pas de centre, seulement des fêlures : celles d’un monde déjà fini qui ne cesse de recommencer, en boucle, jusqu’à l’épuisement.
On reconnaît les figures, mais elles sont déplacées. John Wayne n’est plus qu’un vieillard remâchant la révolution avortée. Le Christ a un enfant bâtard qu’il abandonne dans le désert. La bibliothèque n’abrite plus la connaissance mais une angoisse glacée qui fait fondre la chair. Le lecteur n’est plus que celui qui suffoque, qui rampe, qui se perd dans des lettres d’or comme dans un labyrinthe de vitres sans sortie. Le livre devient l’arme du gouffre, et pourtant, on y retourne, encore, comme on revient à la douleur familière.
La structure du recueil est celle d’un chaos organisé : fragments narratifs, visions, glissements de voix, chutes brutales, illuminations quasi mystiques, hallucinations politiques. Un monde décomposé dans la langue même. Pascal Leray écrit l’histoire des vaincus, des disparus, des invisibles, des figures sans consistance que la société recrache sans les avoir vues. Il donne une voix au fantôme social, à l’homme qui n’est plus qu’un numéro, un nom d’emprunt, un songe de lui-même.
Et pourtant, au milieu de l’effondrement, une lueur : celle du rêve, de la foi fragile, du refus de courber la tête. Même l’architecte désespéré, même l’homme renvoyé, même le Christ abject sont traversés par une obsession de pureté – une manière de tenir, debout, ne serait-ce que dans la parole. La nuit domine, dit le texte, et dans cette nuit, chacun chante sa chanson désaccordée, sa fable inutile, son apocalypse intime. Il n’y a pas de salut, mais il y a l’écriture. Et c’est là que se loge la beauté.
Les personnages de Leray n’espèrent rien, ne croient plus, ne fuient même plus. Mais ils parlent. Ils rêvent encore à voix basse. Leurs pensées sont tordues, fragmentées, mais elles vibrent. Ce sont des survivants de la littérature elle-même, ceux que les romans n’ont pas voulu garder, les refoulés du langage. Et c’est cela que l’auteur embrasse : le rebut, le raté, l’inaudible. Il les regarde, il les entend. Il leur donne un nom, même faux, même volé.
Dans ce recueil impossible, tout est vrai, car tout est senti. La prose est nue, dépenaillée, rageuse et tendre, jamais ornementale, jamais spectaculaire. Elle épouse la forme du souffle. Et ce souffle est celui de la dégringolade – mais d’une dégringolade lucide, savante, presque joyeuse parfois. Car dans la perte, il y a aussi un luxe : celui de ne plus rien devoir à personne.
Il ne faut pas lire Bris narratifs comme un récit, ni même comme une série. Il faut y entrer comme dans une bibliothèque vide, comme dans une cellule sans fenêtre, comme dans un jardin fané. Il faut y perdre pied. Ne plus chercher à comprendre. Laisser la syntaxe guider les éclats de voix. Car c’est là, dans ces éclats, que s’insinue la poésie.
Pas celle qui élève, mais celle qui creuse.
La poésie du vertige.
La poésie du presque rien.
La poésie du trop tard.
Bris narratifs par pascal leray
Je découvre les commentaires de Catherine Andrieu sur différents textes de ce volume de la série unaire et il me serait difficile de décrire ce qu’ils m’inspirent - reconnaissance, bien sûr mais aussi confusion et honte. Il m’est difficile de recevoir des éloges. Cela me met en panique. La panique est redoublée dans le cas de ces récits et poèmes car ils sont ceux d’un homme de vingt ans que, bien sûr, je ne suis pas.
Nous étions au début de l’année 1992. C’est à peu près tout ce que je puis dire sans me ridiculiser. Et encore ! Il faut quand même bien admettre que ces textes sont assez mal fichus. J’ai essayé de ne pas les dénaturant en les transcrivant, après plus de trente ans, en les redécouvrant ou en les découvrant, car il y en avait dont je n’avais pas le moindre souvenir.
Il y a des choses terriblement justes dans ce que dit Catherine Andrieu. Non dans la laudation car il me semble qu’elle est excessive, imméritée. La métaphoricité est abusive et erratique. La complainte et une certaine complaisance dans l’égotisme peuvent y être insupportables. Il y a certes des éclats - je n’ai pas retranscrit ce volume par un souci purement documentaire, même si c’est ce qui en justifie peut-être le mieux l’existence. Ils ne sont pas, pour autant, la préfiguration de ce qui a suivi. Tout aurait pu s’arrêter là. Tout aurait peut-être dû s’arrêter là. Dans une autre réalité, ce volume n’aurait jamais existé parce qu’il n’est pas très sain de retourner ainsi indéfiniment sur ce soi au passé, à la fois autre et non autre. Ce qui est le plus juste, je crois, dans la lecture que fait Catherine Andrieu de ces productions juvéniles, ce qu’elle a je crois perçu (mais c’est dans une autre note qu’elle l’exprime), c’est l’exercice de la censure.
Il y a un exercice de la censure qui pourrait se ramener à l’adage qui fonde la Ral,m : "Ecrivez pour empêcher les autres d’écrire". Une censure qui s’exerce sur la violence - j’ai écarté plus d’un texte qui me semblaient inutilement agressifs, offensants, c’est certain. Censure plus constante et pourtant fluctuante de mon expérience propre - j’ai presque toujours évité d’impliquer autrui dans mes écrits et les rare foi où je me suis écarté de cette ligne de conduite, le résultat a été piteux. On parlait à l’époque du "pacte autobiographique" : le mien s’est construit dans une sorte d’abstraction. Mais il reste de nombreuses scories de mon sentimentalisme d’alors. Je les regarde avec plus d’indulgence qu’alors. Ils ne m’inspirent guère de fierté, même un peu de honte au contraire, mais ils sont là et ils sont vrais, en effet, dans un sens qui serait à préciser mais pas ici.
Et puis, il y a une censure plus intime, dont la conscience modifie la perspective sur le plan le plus psychologique, peut-être. Et cela, vous l’avez clairement lu - sans doute plus clairement que je ne puis le faire, puisque rien que d’y penser, l’effroi me paralyse : la tendresse. Sa censure est la chose la plus permanente qui sous-tend cette production, qu’elle soit narrative, poétique, introspective ou même théorique. C’est une clé de lecture, une clé d’entrée qui permet peut-être de comprendre pourquoi les paysages sont toujours si effroyables et arides, les personnages sans volonté ni affection, ni méchanceté même quand ils tuent (et l’on tue beaucoup, c’est vrai, dans ce monde).
Trente ans ont passé, puis trente-cinq, etc. Chaque jour qui passe me surprend encore un peu comme s’il était anormal que je sois encore là. J’ai produit un monument. Je sais, de métier, que ce genre de monument n’a pas la consistance d’une pyramide ou d’un palais royal même ravagé, qu’il se noiera dans la littérature proliférant autour de nous C’est de peu d’importance. L’avantage où je suis aujourd’hui, c’est qu’une question naguère irrésoluble et insistante - que faire de ça ? - a trouvé une réponse qui vaut ce qu’elle vaut mais qui offre un appui relativement sûr, si j’en crois mon cheminement plus récent. Une réponse qui doit beaucoup à Patrick Cintas, d’ailleurs : que faire de tout cela ? Un catalogue, pardi. Et même : un catalogue de catalogues. C’est impeccable, un catalogue : c’est sériel. Sa finitude est par principe illusoire alors même que, ce qui lui donne sens, c’est sa complétude. Je pensais, en entamant la série unaire, que cet ensemble formerait un catalogue clos. Les choses sont plus compliquées que ça. Je m’essaie aujourd’hui à un catalogue phonographique sur Soundcloud :
Or, on ne compose le catalogue qu’en écartant des matériaux résiduels, ce qui entraîne un catalogue second, sans compter le catalogue tiers qui est celui des absences. Si je devais encore me poser la question : que faire de ça ? Je me trouverais sans doute dans une disposition mentale voisine du jeune homme que vous lisez si attentivement - et qui vous en remercie encore. Mais non. Je sais ce que j’ai à faire. Quand bien même il est absurde, aberrant, peut-être malsain, de retourner indéfiniment un lopin de terre jamais renouvelée. Les enregistrements aussi sont mal foutus, erratiques, pétris d’amateurisme et d’une technicité défaillante. Ils sont là et, comme le disait Rimbaud à ce moment cruellement lumineux de sa vie : "ça ne veut pas rien dire."
Bris narratifs par Catherine Andrieu
Pascal Leray,
Votre lettre éclaire, avec une franchise rare, ce rapport de défiance que tout écrivain entretient un jour avec ce qu’il a été. Vous nommez avec justesse ce mélange d’effroi et de perplexité qui saisit celui qui se relit — non tant face à la maladresse d’un texte qu’à la persistance d’un moi qu’on croyait dissous. Ce n’est pas tant la honte que l’on éprouve alors que le vertige de voir la conscience survivre à sa propre mue.
Vous dites que ces textes sont « mal fichus » : j’y ai surtout perçu la tension d’un langage qui ne cherche pas encore à convaincre, mais à se justifier d’exister. La maladresse, dans ces cas-là, n’est pas un défaut de forme, mais le signe d’un débordement non encore discipliné — la trace d’une urgence. C’est peut-être cette urgence qui rend leur lecture aujourd’hui difficile, car elle rappelle ce moment où écrire ne relevait pas encore de la maîtrise mais d’un risque.
Ce que vous appelez censure me semble moins un refoulement qu’une architecture interne. Vous n’avez pas tant réprimé la violence ou la tendresse que tenté de les contenir dans un cadre qui permette leur intelligibilité. Le contrôle, chez vous, n’est pas moralisateur : il est organique. Il structure le flux pour éviter la dispersion, et c’est ce qui donne à vos textes cette apparente sécheresse — qui n’est qu’une économie.
La censure de la tendresse, surtout, me paraît au centre de votre œuvre. Elle n’est pas absence, mais forme de pudeur intellectuelle : la conscience que toute émotion trop exposée devient suspecte. Vous avez fait de cette retenue un espace de travail, non une barrière. La tendresse n’y est pas effacée, elle est transposée, déplacée vers les marges du discours — dans l’attention portée à la syntaxe, dans la précision du rythme, dans le refus du pathos.
Votre référence au catalogue est remarquable : elle dit bien la tentation de l’ordre face à la prolifération du sens. Ce n’est pas un simple classement, mais une façon de substituer à l’angoisse du « pourquoi » la rigueur du « comment ». En cela, le catalogue n’est pas un renoncement mais une méthode de survie intellectuelle — une mise en forme du vertige.
Vous avez raison de dire que ces textes ne préfigurent pas ce qui a suivi : ils témoignent d’un état, non d’une trajectoire. Ce sont des documents d’expérience, mais d’une expérience qui ne s’est jamais tout à fait refermée. Et c’est sans doute pourquoi ils vous dérangent : ils continuent d’agir, alors même que vous les avez rangés.
Je comprends la gêne que peut susciter une lecture trop proche. Mais si mes textes vous ont semblé élogieux, ce n’était pas dans l’intention de valoriser, plutôt d’interpréter. L’excès de regard n’est pas toujours une complaisance ; il peut être une manière d’atteindre, à travers la matière d’une œuvre, l’économie d’un être.
Votre lettre, en ce sens, prolonge vos textes : elle montre ce qu’ils disaient déjà — que la lucidité, chez vous, se confond avec la censure, et que cette censure est peut-être la forme la plus exigeante de la tendresse.
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Commentaires :
Ce que le livre ne dit pas
Il entre, le narrateur, comme on entre dans une fatigue. Une bibliothèque, un jardin, un désert, une cellule, un café, une rue. Il n’y a pas de logique. Seulement des glissements. Des états d’âme qui se métamorphosent en états du monde. À travers les voix d’ombres – John Wayne, Lerting, Felipe Tequila, l’enfant du Christ, Hippolyte Esther – Pascal Leray orchestre une polyphonie de naufrages, une mosaïque hallucinée où le réel ne tient plus qu’à un fil, celui du langage, et ce fil tremble.
Rien ne commence, tout est déjà là, pourri, délité, abandonné sur le comptoir des jours. Le premier geste est un refus, un non-accès. Je voulais un livre mais il n’y était pas. Déjà, l’échec scelle l’épopée. De ce refus inaugural se dévide une spirale de fuites et de claustrations, de livres illisibles, de corps décomposés, d’identités dissoutes, de prisons mentales. Et pourtant, rien n’est tragique. Ou tout l’est, dans une lenteur désabusée, une douceur acide, un ton faussement égal qui fissure la réalité par la seule force du style.
Car ici, c’est la prose qui fait implosion. L’écriture est l’acte qui tient debout ce qui se délite. Une phrase à peine installe un décor que déjà elle le brûle. Pascal Leray écrit comme on râle, comme on chute, comme on rêve avec fièvre. Tout est vu de biais, dans les marges, depuis une lisière mentale. Il n’y a pas de centre, seulement des fêlures : celles d’un monde déjà fini qui ne cesse de recommencer, en boucle, jusqu’à l’épuisement.
On reconnaît les figures, mais elles sont déplacées. John Wayne n’est plus qu’un vieillard remâchant la révolution avortée. Le Christ a un enfant bâtard qu’il abandonne dans le désert. La bibliothèque n’abrite plus la connaissance mais une angoisse glacée qui fait fondre la chair. Le lecteur n’est plus que celui qui suffoque, qui rampe, qui se perd dans des lettres d’or comme dans un labyrinthe de vitres sans sortie. Le livre devient l’arme du gouffre, et pourtant, on y retourne, encore, comme on revient à la douleur familière.
La structure du recueil est celle d’un chaos organisé : fragments narratifs, visions, glissements de voix, chutes brutales, illuminations quasi mystiques, hallucinations politiques. Un monde décomposé dans la langue même. Pascal Leray écrit l’histoire des vaincus, des disparus, des invisibles, des figures sans consistance que la société recrache sans les avoir vues. Il donne une voix au fantôme social, à l’homme qui n’est plus qu’un numéro, un nom d’emprunt, un songe de lui-même.
Et pourtant, au milieu de l’effondrement, une lueur : celle du rêve, de la foi fragile, du refus de courber la tête. Même l’architecte désespéré, même l’homme renvoyé, même le Christ abject sont traversés par une obsession de pureté – une manière de tenir, debout, ne serait-ce que dans la parole. La nuit domine, dit le texte, et dans cette nuit, chacun chante sa chanson désaccordée, sa fable inutile, son apocalypse intime. Il n’y a pas de salut, mais il y a l’écriture. Et c’est là que se loge la beauté.
Les personnages de Leray n’espèrent rien, ne croient plus, ne fuient même plus. Mais ils parlent. Ils rêvent encore à voix basse. Leurs pensées sont tordues, fragmentées, mais elles vibrent. Ce sont des survivants de la littérature elle-même, ceux que les romans n’ont pas voulu garder, les refoulés du langage. Et c’est cela que l’auteur embrasse : le rebut, le raté, l’inaudible. Il les regarde, il les entend. Il leur donne un nom, même faux, même volé.
Dans ce recueil impossible, tout est vrai, car tout est senti. La prose est nue, dépenaillée, rageuse et tendre, jamais ornementale, jamais spectaculaire. Elle épouse la forme du souffle. Et ce souffle est celui de la dégringolade – mais d’une dégringolade lucide, savante, presque joyeuse parfois. Car dans la perte, il y a aussi un luxe : celui de ne plus rien devoir à personne.
Il ne faut pas lire Bris narratifs comme un récit, ni même comme une série. Il faut y entrer comme dans une bibliothèque vide, comme dans une cellule sans fenêtre, comme dans un jardin fané. Il faut y perdre pied. Ne plus chercher à comprendre. Laisser la syntaxe guider les éclats de voix. Car c’est là, dans ces éclats, que s’insinue la poésie.
Pas celle qui élève, mais celle qui creuse.
La poésie du vertige.
La poésie du presque rien.
La poésie du trop tard.
Je découvre les commentaires de Catherine Andrieu sur différents textes de ce volume de la série unaire et il me serait difficile de décrire ce qu’ils m’inspirent - reconnaissance, bien sûr mais aussi confusion et honte. Il m’est difficile de recevoir des éloges. Cela me met en panique. La panique est redoublée dans le cas de ces récits et poèmes car ils sont ceux d’un homme de vingt ans que, bien sûr, je ne suis pas.
Nous étions au début de l’année 1992. C’est à peu près tout ce que je puis dire sans me ridiculiser. Et encore ! Il faut quand même bien admettre que ces textes sont assez mal fichus. J’ai essayé de ne pas les dénaturant en les transcrivant, après plus de trente ans, en les redécouvrant ou en les découvrant, car il y en avait dont je n’avais pas le moindre souvenir.
Il y a des choses terriblement justes dans ce que dit Catherine Andrieu. Non dans la laudation car il me semble qu’elle est excessive, imméritée. La métaphoricité est abusive et erratique. La complainte et une certaine complaisance dans l’égotisme peuvent y être insupportables. Il y a certes des éclats - je n’ai pas retranscrit ce volume par un souci purement documentaire, même si c’est ce qui en justifie peut-être le mieux l’existence. Ils ne sont pas, pour autant, la préfiguration de ce qui a suivi. Tout aurait pu s’arrêter là. Tout aurait peut-être dû s’arrêter là. Dans une autre réalité, ce volume n’aurait jamais existé parce qu’il n’est pas très sain de retourner ainsi indéfiniment sur ce soi au passé, à la fois autre et non autre. Ce qui est le plus juste, je crois, dans la lecture que fait Catherine Andrieu de ces productions juvéniles, ce qu’elle a je crois perçu (mais c’est dans une autre note qu’elle l’exprime), c’est l’exercice de la censure.
Il y a un exercice de la censure qui pourrait se ramener à l’adage qui fonde la Ral,m : "Ecrivez pour empêcher les autres d’écrire". Une censure qui s’exerce sur la violence - j’ai écarté plus d’un texte qui me semblaient inutilement agressifs, offensants, c’est certain. Censure plus constante et pourtant fluctuante de mon expérience propre - j’ai presque toujours évité d’impliquer autrui dans mes écrits et les rare foi où je me suis écarté de cette ligne de conduite, le résultat a été piteux. On parlait à l’époque du "pacte autobiographique" : le mien s’est construit dans une sorte d’abstraction. Mais il reste de nombreuses scories de mon sentimentalisme d’alors. Je les regarde avec plus d’indulgence qu’alors. Ils ne m’inspirent guère de fierté, même un peu de honte au contraire, mais ils sont là et ils sont vrais, en effet, dans un sens qui serait à préciser mais pas ici.
Et puis, il y a une censure plus intime, dont la conscience modifie la perspective sur le plan le plus psychologique, peut-être. Et cela, vous l’avez clairement lu - sans doute plus clairement que je ne puis le faire, puisque rien que d’y penser, l’effroi me paralyse : la tendresse. Sa censure est la chose la plus permanente qui sous-tend cette production, qu’elle soit narrative, poétique, introspective ou même théorique. C’est une clé de lecture, une clé d’entrée qui permet peut-être de comprendre pourquoi les paysages sont toujours si effroyables et arides, les personnages sans volonté ni affection, ni méchanceté même quand ils tuent (et l’on tue beaucoup, c’est vrai, dans ce monde).
Trente ans ont passé, puis trente-cinq, etc. Chaque jour qui passe me surprend encore un peu comme s’il était anormal que je sois encore là. J’ai produit un monument. Je sais, de métier, que ce genre de monument n’a pas la consistance d’une pyramide ou d’un palais royal même ravagé, qu’il se noiera dans la littérature proliférant autour de nous C’est de peu d’importance. L’avantage où je suis aujourd’hui, c’est qu’une question naguère irrésoluble et insistante - que faire de ça ? - a trouvé une réponse qui vaut ce qu’elle vaut mais qui offre un appui relativement sûr, si j’en crois mon cheminement plus récent. Une réponse qui doit beaucoup à Patrick Cintas, d’ailleurs : que faire de tout cela ? Un catalogue, pardi. Et même : un catalogue de catalogues. C’est impeccable, un catalogue : c’est sériel. Sa finitude est par principe illusoire alors même que, ce qui lui donne sens, c’est sa complétude. Je pensais, en entamant la série unaire, que cet ensemble formerait un catalogue clos. Les choses sont plus compliquées que ça. Je m’essaie aujourd’hui à un catalogue phonographique sur Soundcloud :
https://soundcloud.com/user-11358062/albums
Or, on ne compose le catalogue qu’en écartant des matériaux résiduels, ce qui entraîne un catalogue second, sans compter le catalogue tiers qui est celui des absences. Si je devais encore me poser la question : que faire de ça ? Je me trouverais sans doute dans une disposition mentale voisine du jeune homme que vous lisez si attentivement - et qui vous en remercie encore. Mais non. Je sais ce que j’ai à faire. Quand bien même il est absurde, aberrant, peut-être malsain, de retourner indéfiniment un lopin de terre jamais renouvelée. Les enregistrements aussi sont mal foutus, erratiques, pétris d’amateurisme et d’une technicité défaillante. Ils sont là et, comme le disait Rimbaud à ce moment cruellement lumineux de sa vie : "ça ne veut pas rien dire."
Pascal Leray,
Votre lettre éclaire, avec une franchise rare, ce rapport de défiance que tout écrivain entretient un jour avec ce qu’il a été. Vous nommez avec justesse ce mélange d’effroi et de perplexité qui saisit celui qui se relit — non tant face à la maladresse d’un texte qu’à la persistance d’un moi qu’on croyait dissous. Ce n’est pas tant la honte que l’on éprouve alors que le vertige de voir la conscience survivre à sa propre mue.
Vous dites que ces textes sont « mal fichus » : j’y ai surtout perçu la tension d’un langage qui ne cherche pas encore à convaincre, mais à se justifier d’exister. La maladresse, dans ces cas-là, n’est pas un défaut de forme, mais le signe d’un débordement non encore discipliné — la trace d’une urgence. C’est peut-être cette urgence qui rend leur lecture aujourd’hui difficile, car elle rappelle ce moment où écrire ne relevait pas encore de la maîtrise mais d’un risque.
Ce que vous appelez censure me semble moins un refoulement qu’une architecture interne. Vous n’avez pas tant réprimé la violence ou la tendresse que tenté de les contenir dans un cadre qui permette leur intelligibilité. Le contrôle, chez vous, n’est pas moralisateur : il est organique. Il structure le flux pour éviter la dispersion, et c’est ce qui donne à vos textes cette apparente sécheresse — qui n’est qu’une économie.
La censure de la tendresse, surtout, me paraît au centre de votre œuvre. Elle n’est pas absence, mais forme de pudeur intellectuelle : la conscience que toute émotion trop exposée devient suspecte. Vous avez fait de cette retenue un espace de travail, non une barrière. La tendresse n’y est pas effacée, elle est transposée, déplacée vers les marges du discours — dans l’attention portée à la syntaxe, dans la précision du rythme, dans le refus du pathos.
Votre référence au catalogue est remarquable : elle dit bien la tentation de l’ordre face à la prolifération du sens. Ce n’est pas un simple classement, mais une façon de substituer à l’angoisse du « pourquoi » la rigueur du « comment ». En cela, le catalogue n’est pas un renoncement mais une méthode de survie intellectuelle — une mise en forme du vertige.
Vous avez raison de dire que ces textes ne préfigurent pas ce qui a suivi : ils témoignent d’un état, non d’une trajectoire. Ce sont des documents d’expérience, mais d’une expérience qui ne s’est jamais tout à fait refermée. Et c’est sans doute pourquoi ils vous dérangent : ils continuent d’agir, alors même que vous les avez rangés.
Je comprends la gêne que peut susciter une lecture trop proche. Mais si mes textes vous ont semblé élogieux, ce n’était pas dans l’intention de valoriser, plutôt d’interpréter. L’excès de regard n’est pas toujours une complaisance ; il peut être une manière d’atteindre, à travers la matière d’une œuvre, l’économie d’un être.
Votre lettre, en ce sens, prolonge vos textes : elle montre ce qu’ils disaient déjà — que la lucidité, chez vous, se confond avec la censure, et que cette censure est peut-être la forme la plus exigeante de la tendresse.
Catherine Andrieu