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Tout s’ouvre dans la respiration du vert, « vert sur vert à perte de souffle » (p. 7), comme si le monde naissait une seconde fois à travers la sève, comme si l’existence ne pouvait se dire qu’au présent de l’herbe. L’enfance s’y jette, intrépide, dans une avidité sans fin, recueillant « de grandes flaques de beauté » pour conjurer « le mal mondain » (p. 7). Ce n’est pas une image, c’est une expérience : la nature n’est pas décor mais chair initiale, appel à se tenir debout dans la fraîcheur de l’instant. Ici, la poésie prend naissance dans le sol lui-même, dans l’odeur humide, dans les insectes qui bourdonnent.
Et l’instant, lorsqu’il est saisi, se fait tout : « S’asseoir à même la beauté » pour contempler deux chevaux au pelage caramel, deux corps qui offrent au monde leur « insatiable gaieté » (p. 9). Rien ne manque, pas même l’infime, pas même la poussière des ailes d’un papillon, car tout devient signe que « le monde ici ou là demeure sauvable » (p. 9). Cette phrase résonne comme un credo fragile, un pari fou au bord du désastre. La poésie de Devanlay n’élude pas la question : comment croire encore en un monde qui chancelle ? Elle choisit la voie de l’émerveillement, non pas naïf, mais résistant, têtu, conscient que le moindre brin d’herbe peut contester l’ombre.
Mais le flux se brise. « Ailleurs le chaos. L’inespoir. La rancœur » (p. 16). Le réel ne se laisse pas absorber par le vert, il se rappelle avec ses désolations, ses rues désertées, ses bruits mécaniques. La médiocrité surgit, les puissants écrasent, l’horreur s’insinue jusque dans les plis les plus intimes. Rien n’est masqué : Devanlay refuse la consolation facile. Il ose écrire l’abjection, il ose regarder les « crapules » et leur cynisme, il ose dire la honte. Mais il ne s’y complaît pas. La phrase, comme le cœur, bifurque : « Plutôt m’acoquiner avec l’espérance » (p. 19). Et cette espérance n’est pas concept, mais acte : rire à tue-tête, semer la honte dans le cœur des oppresseurs, mais semer surtout des soleils dans les yeux des vivants.
L’espérance est souffle. Elle prend la forme d’un cri : « Crie mais crie donc / Pour que ta rage éteigne le malheur » (p. 21). Elle prend la forme d’un chant : celui des oiseaux, celui des tourterelles qui s’érigent en « muezins de la bonté » (p. 49). Elle prend surtout la forme de la musique, motif récurrent qui traverse le livre comme une source souterraine : « De la musique / Pour enfin décrypter la Parole originelle » (p. 67). La musique n’est pas ici simple art : elle est souffle primordial, elle est révélation, elle est la certitude que « le mal meure de sa belle mort » (p. 67). C’est par elle que l’humanité se ressaisit, que le chaos se voit désarmé.
Et dans ce chant, des visages se lèvent. Multiples, contradictoires, irremplaçables. « Son visage, austère et sage, comme un rappel de notre infinie frêlitude » (p. 65). Chaque visage est une énigme, une offrande, un rappel que nous ne savons rien de l’autre sinon qu’il nous échappe. Puis le poème élargit : ce ne sont plus des visages isolés, mais un chœur entier, « la totalité des possibles rassemblée là / De l’abomination à la sainteté » (p. 69). Tout l’humain est dit : la lie et le nectar, la honte et la lumière. La parole relie. Elle refuse la séparation, elle tient ensemble le pire et le meilleur.
Les corps, eux aussi, sont convoqués. Ils tremblent, ils désirent, ils s’étreignent. Même si « la peau : alphabet indécryptable » (p. 29), même si le désir déborde le langage, il faut l’habiter. La poésie s’incarne alors, devient charnelle, devient volupté. Dans la nudité, loin d’une pauvreté, se joue une vastitude : « Nudité dedans nudité… nous faisons l’expérience de la plénitude » (p. 55). Loin des moralismes, la chair est un temple, un lieu de vérité. Jouir, c’est entrer dans le sacré.
Et l’enfance veille toujours, discrète mais invincible. Elle n’est pas souvenir mais force d’avenir. « Enfant je refusais sagesse et sérieux » (p. 79), confie l’auteur, rappelant que l’enfance est le lieu de l’insoumission, l’espace où la vie déborde les cadres. Grandir ne consiste pas à l’enterrer mais à lui donner asile : « Petit et grand simultanément, ça reste à essayer » (p. 73). L’enfant est la part indomptée qui empêche l’adulte de se soumettre, qui rappelle à chaque instant qu’exister, c’est encore courir à perdre haleine, respirer l’air comme si l’air seul était salut.
Ainsi, De rêves et d’envols nous enseigne à tenir ensemble les contraires. Ne pas nier la laideur, mais ne pas s’y abîmer. Ne pas cacher la honte, mais la traverser en gardant au cœur la lumière. Nommer le désastre et, dans le même geste, « courir à perdre le nord pour le seul plaisir de boire tout l’air imaginable » (p. 75). Tenir ensemble la violence et la tendresse, la douleur et l’élan. Voilà la tâche, voilà le chant.
Et le livre se referme sur une phrase qui n’enferme rien, mais ouvre : « Ce matin, je crois à nouveau au fier impossible » (p. 79). Ce n’est pas une conclusion, mais un recommencement, un souffle repris. L’impossible n’est pas obstacle : il est horizon, il est flamme.
Alors résonne, comme un credo, l’ultime formule : « Indésunissables lui elle nous » (p. 81). Tout est dit. Rien n’est séparé. L’enfant, le vieillard, l’amante, la musique, le clochard, le tilleul, les oiseaux. Tout, malgré la violence, malgré l’horreur, persiste à se tenir ensemble. C’est cela, le rêve. C’est cela, l’envol.
Catherine Andrieu |
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