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![]() oOo à ceux qui furent, à ceux qui sont devenus mes amis...
Il y a des amitiés qui entrent dans la chambre comme une lumière d’aube. Elles ne forcent rien, elles s’installent doucement, elles vous laissent tomber sans chercher à relever. Elles recueillent vos larmes comme on recueille l’eau de pluie dans une coupe, elles supportent vos silences comme on porte un enfant endormi. Elles tiennent vos mains sans impatience, elles regardent avec vous le vide sans vouloir le remplir. Et quand vos forces vous abandonnent, elles font ce qu’il faut pour que la vie tienne : elles allument le feu, elles coupent le pain, elles posent devant vous une assiette chaude. Dans la vapeur qui monte, dans le couteau qui frappe doucement la planche, vous reconnaissez le visage même de la tendresse. Rien n’est dit, et tout est là.
On ne croit pas mériter de telles présences. On les reçoit comme un don trop grand. Elles ne se vantent pas, elles ne s’imposent pas. Elles demeurent, fidèles, jusqu’à ce que la respiration retrouve sa cadence. Et dans cette fidélité, vous sentez que le monde n’est pas entièrement désert.
Mais il existe d’autres figures, façonnées dans la même argile, privées de lumière. Elles savent vos blessures, vos secrets, vos nuits fermées, vos enfances volées. Elles écoutent assez pour vous capturer, pas assez pour vous sauver. Et comme vous n’avez pas connu l’amour, vous prêtez à leur silence une douceur qu’il n’a pas. Vous vous attachez à l’ombre parce qu’elle a le goût d’une présence. Vous inventez des promesses dans des regards vides. Le besoin devient croyance. Et vous marchez ainsi au bord d’un gouffre, les yeux fixés sur un mirage.
Puis un jour le masque se déchire. Celui que vous appeliez ami frappe, insulte, piétine ce qui était déjà à terre. Vous sentez le sol se fermer sous vous. Vous n’avez plus de voix, ou seulement une voix intérieure que personne n’entend. Alors vient la question sans réponse : était-ce une trahison, ou n’y avait-il jamais rien ? Peut-être que cet ami n’a jamais existé. Peut-être qu’il n’y avait que votre soif, déguisée en tendresse.
Pourtant une braise demeure, minuscule, mais tenace. C’est le souvenir des vraies mains, du repas préparé dans le silence, du regard qui a su se détourner pour vous rendre le vôtre. Cette braise seule suffit à fissurer la nuit. Elle éclaire sans se consumer. Elle tient. Et vous avec elle.
Alors vous apprenez à distinguer. La main qui soutient de celle qui prend. Le silence qui veille de celui qui enferme. Le geste ordinaire, fidèle, qui vaut plus que mille promesses. Vous découvrez que l’amitié n’est pas un grand mot mais un rythme : la régularité des vagues, la constance du pain partagé, la lampe qu’on allume sans rien dire. Elle n’efface pas la douleur, mais elle l’adoucit. Elle ne promet rien, mais elle demeure.
C’est vers cette lumière que je marche. Blessée mais debout, je confie mon souffle à ce soleil. Car il suffit d’un seul ami vrai pour sauver mille effondrements. Je sais désormais qu’il existe des bras qui ne frappent pas, des mains qui ne possèdent pas, des visages qui n’attendent rien. Je sais que la fidélité silencieuse brille plus fort que toutes les violences.
Et si le monde m’éprouve encore, si mes cicatrices brûlent, si mes nuits se referment, je me rappellerai la simple vérité d’une soupe fumante, d’une main posée sur la mienne, d’une lampe allumée dans la chambre. Je me rappellerai qu’un seul geste vrai contient toute la grâce.
Le reste n’est que poussière. Mais la lumière, elle, demeure.
Catherine Andrieu |
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Lecture dans le silence. https://youtu.be/jydoIuuEX7o?si=8zz2SsNVMqBaQOU4