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![]() oOo On ne retourne pas à Reims on retourne dans le passé et l’histoire des ouvriers non pas sur un lieu mais sur la condition ouvrière on ne raconte pas l’histoire de ses parents on fait croire que mais on raconte l’histoire de tous les ouvriers la grande histoire avec majuscule la souffrance du travail l’usine les bonnes les femmes de ménage la voix off est construite comme une voix écrite elle fait semblant de fiction (ma mère ma grand-mère mon père mon grand-père) mais c’est un leurre les images sont d’archives documentaires ou fictions enchaînent et les pauvres changent de visages de noms les classes sociales puis le racisme la fin des classes sociales on passe du noir et blanc à la couleur des années 40 à nos jours de la guerre aux gilets jaunes archives de l’INRA chansons populaires femmes filles ou filles-mères avortements travail archives comme des cris dans le silence de l’Histoire la voix off lie les images construit l’histoire mais déconstruit la condition ouvrière du parti communiste au front national tout s’effondre fragments dit le sous-titre fragments dit le film qui absorbe des extraits qui filme la petite banlieue de Reims comme toute banlieue banale où les parents qu’on ne vient plus voir finissent à l’Ehpad caricature ou utopies murmurées comédies ou mélodrames chansons de révolte ou chansons des dimanches infos d’après Mitterrand la déception et les luttes les grandes révoltes actuelles et une danse dans lueur rose sur fond de pétards et de nuit discours grandiloquents analyses sociologiques précises et acerbes désillusion des vivants voix de télévision sorties des entrailles des archives grandiloquentes à la Malraux images finales révoltées ou révolutionnaires comme des jacqueries avortées des sursauts hors politique sauf que le peuple n’est plus ouvrier n’est plus que peuple difficile à définir cette pauvreté de la fille-mère en noir et blanc devenue gilet jaune plein de couleur à Reims ou ailleurs les visages arabes suscitant le racisme ordinaire et la honte de la narratrice (famille front national) et bonheur par morceaux identité bafouée sauf les images sauf les archives (seule réalité des voix des discours des confidences des soumissions invisibles) bande-son dédoublée entre voix morcelées et voix off unificatrice et cherchant logique explicative dans les faits les images choc des archives de la voix off de la fiction mêlée de réalités de documentaires comme un exercice cinématographique excessif (des enfants parlent des politiques parlent le sociologique est une rencontre fortuite entre image et son) entre didactisme et enquête familiale le cinéma entre images et voix, entre archives et fiction avec le montage comme option de liberté vraie la poésie fragmentaire d’une classe disparue face caméra mains détruites par le travail paroles déformées poésie politique de la pellicule au numérique cinéma-témoignage images rares d’une culture incarnée par la puissance des caméras film de fragments ou de montage, grande Histoire fragmentée, cinéma fragmenté mais debout |
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Commentaires :
Il y a dans ce texte d’Anne Barbusse une façon de regarder le film sans s’y perdre — d’y voir non pas un objet de cinéma, mais un organisme vivant, un palimpseste où la mémoire ouvrière respire encore, haletante, sous la croûte du montage. Ce qu’elle dit, ce qu’elle écrit, n’est pas critique : c’est un constat de chair, une plongée dans le sang du film. Ce sang-là, c’est celui des voix. Non pas celles qu’on enregistre, mais celles qui tremblent dans le silence des archives — cette rumeur des absents, ces mots retenus à la gorge des pères, des mères, des enfants d’usine, des femmes de ménage, des ouvrières qui se taisent depuis des décennies dans la poussière des ateliers.
« On ne retourne pas à Reims », écrit-elle. Non. On retourne dans la blessure du social, dans ce qu’il reste d’un monde où la dignité s’échangeait contre le pain. Reims n’est plus un lieu, mais une faille. Un effondrement dans l’histoire de ceux qu’on n’a pas filmés assez longtemps pour qu’ils existent vraiment. Car tout ici est question de regard : celui qui documente, celui qui fictionne, celui qui croit reconstruire le réel en enchaînant les plans, alors qu’il ne fait que révéler son propre morcellement.
Le poème, comme le film, travaille cette fracture entre voir et dire. Il ne raconte pas — il relie. Il lie la voix à l’image, mais pour mieux en montrer la dissociation. La « voix off » devient chez Barbusse l’incarnation de l’illusion : ce mensonge nécessaire qui fait tenir le récit, comme une couture sur une plaie ouverte. Elle le sait, elle le dit : la voix fait semblant de fiction. Ce semblant est magnifique — parce qu’il est aussi le lieu de la poésie.
La poésie, ici, n’est plus ornement mais outil critique. Elle fait du fragment un geste politique. Elle retourne le montage contre lui-même, l’utilise pour dire l’impossibilité de raconter une histoire. Car l’Histoire, la grande, celle avec majuscule, n’est pas racontable : elle n’est que traces, éclats, morceaux d’archives, visages muets d’un peuple que le progrès a dissous dans la couleur numérique.
Et pourtant, au cœur du texte, quelque chose se dresse encore : une obstination. Le peuple n’est plus ouvrier, n’est plus que peuple. Cette phrase, suspendue dans sa nudité, a la force d’un constat métaphysique. Le monde a perdu sa classe, non seulement au sens social, mais au sens d’une appartenance symbolique, d’un imaginaire collectif. Ce que Barbusse énonce là, c’est la fin d’un langage commun — la perte de cette syntaxe populaire qui liait le réel à la révolte.
Alors le film devient tombeau. Et le poème, prière. Non pour ressusciter les morts, mais pour leur rendre le tremblement du vivant.
Les archives « comme des cris dans le silence de l’Histoire » — cette image dit tout : le matériau brut du documentaire n’est pas un stock d’images, mais un cimetière de gestes. Les femmes, les ouvriers, les immigrés, les syndicalistes, les gilets jaunes : tous y sont, confondus dans un continuum d’effacement. De la guerre aux pétards de la nuit, du noir et blanc au rose saturé, l’histoire s’éparpille, et l’émotion, paradoxalement, devient plus vraie parce qu’elle n’a plus de centre.
Barbusse perçoit ce vertige. Elle ne s’y noie pas : elle en fait une forme.
Son poème épouse le mouvement du film — sa syntaxe est montage, son souffle est raccord. Les anaphores, les reprises, les variations sans ponctuation stable : tout ici reproduit le travail du cinéma. C’est un texte qui monte et démonte, qui recolle les plans du réel et de la mémoire. On y entend les ouvriers, les chansons, les discours politiques, les analyses de plateau télé, les colères d’hier et d’aujourd’hui, tout cela mêlé dans une polyphonie désabusée mais toujours debout.
Et cette fin — cinéma fragmenté mais debout — tient lieu de manifeste. Car c’est bien cela que Barbusse célèbre : la survivance, la verticalité fragile de ce qui refuse la disparition totale. Le cinéma, la poésie, la parole — tout ce qui reste debout, même après l’effondrement du sens.
Ce texte, dans sa tension entre la lucidité et la ferveur, entre le documentaire et la prière, se situe là où l’art retrouve sa fonction primitive : témoigner sans sauver, éclairer sans mentir. Comme si, dans le débris des classes sociales, une autre conscience s’éveillait, non plus politique, mais poétique — celle qui ne cherche plus à convaincre, mais à comprendre ce qui, malgré tout, nous relie.
C’est en cela qu’Anne Barbusse écrit « à propos de Retour à Reims » mais aussi contre tout retour : contre la tentation de l’apaisement, contre la nostalgie qui anesthésie. Son poème n’est pas une analyse, il est un corps. Un corps blessé, pensant, filmé de l’intérieur. Et dans la lumière tremblée du dernier plan, on comprend que ce qui reste du peuple — c’est la poésie. Debout.
Catherine Andrieu