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Le Morio (in progress)
Constance et Fabrice, Fabrice et Constance
![]() oOo À verser au dossier du Morio, ce petit drame psychologique qui met en scène Fabrice de Vermort, un des personnages de ce roman in progress. L’épisode est extrait d’un autre volume intitulé "Cicada’s fictions" : le lien hypertexte me semble judicieux, le comte étant un des voisins romanesques d’Alfred Tulipe. Ainsi, le dossier du Morio pourrait établir d’autres hyperliens avec les volumes de L’Héméron.
Au Buffet, on servait de la bière fraîche avec un assortiment d’olives. On se regardait attendre dans un miroir, semblant regarder ceux qui lui tournaient le dos et contemplaient le Pas de tir à travers la baie vitrée dont le reflet vous révélait l’imminence du départ. Constance était en retard. Elle l’avait habitué aux désagréments de l’attente. Comme il ne fumait plus, il occupait son intérieur dans la digestion lente d’apéritifs aussi variés que les types de pensées qu’il cultivait pour ne pas perdre patience. Il y avait peu de clients et aucun, à part Fabrice de Vermort, n’était du voyage. Il venait de les interroger et ils lui avaient à peine répondu. Ils consommaient leur petit déjeuner sans s’intéresser à la conversation que Fabrice leur proposait pour tuer le temps. On était à une heure du départ. Les fusées lâchaient des fumées blanches. On sentait la vibration sur le dallage et la surface de la table. Le barman, assis sur un tabouret, consultait un annuaire sans y trouver ce qu’il cherchait. Depuis que Fabrice lui avait commandé la bière, sachant qu’on lui servirait aussi un assortiment d’olives, spécialité de la maison, personne ne s’était adressé à lui pour compléter un petit déjeuner apparemment habituel. Les verres de vin blanc renvoyaient des reflets verts. Fabrice acheva sa bière après la dernière olive. Condamné depuis longtemps aux petits plaisirs ordinaires, malgré la présence de Constance ou plutôt à cause de ce qu’elle imposait à sa présence, il en connaissait l’inventaire désuet sans en avoir jamais parlé à personne. Il éprouvait depuis peu la sensation d’être au fond ce que tout le monde finit par devenir en l’absence d’aventure. Ce voyage, pour infini qu’il fût, continuerait la même vie sans lui révéler les dangers de l’inconnu. Le dépliant de l’Agence de voyages était clair sur ce point précis du contrat. Constance était d’ailleurs rassurée. Elle s’était imaginé que l’espace réservait encore des surprises à la tranquillité du voyageur saturé de géométrie. En fait, dans ce genre de voyage, tout se passait à l’intérieur du vaisseau. Celui-ci était méticuleusement décrit par l’Agence. On évitait le mot « croisière » comme si ce mot contenait l’idée de retour. Fabrice avait pensé à « glissement » mais la docte Constance avait pris le temps de dénaturer un commencement de sensation qui promettait. « Émigration » était réservé aux ouvriers au chômage qui eux s’engageaient sciemment dans une aventure. On avait trouvé le charme de l’ancien au mot « partance » et on l’avait finalement adopté pour ce genre de voyage. Le panneau lumineux qui tournoyait sur le Pas de tir indiquait le numéro de la partance et l’heure prévue pour le départ. Constance avait peut-être changé d’avis. On condamnait durement ceux qui renonçaient au dernier moment. L’organisation des voyages exigeait de la méthode et une participation résolue. Le voyageur devait avoir la sensation d’une parfaite corrélation entre le temps défini par les responsables de l’Agence et l’espace qui avait ses propres lois et des possibilités d’infini aussi variées que le permettaient les ressources d’une imagination contrôlée. Constance n’était pas le genre de femme capable de se confronter aux conséquences d’un manquement. Elle était en général moins facilement influençable que Fabrice lui-même qui en savait trop sur ses velléités d’ex-aventurier. C’était elle qui craignait de constater au dernier moment qu’elle n’avait plus d’autres choix que celui de partir seule. Les perspectives de rencontres sentimentales étaient limitées à la fois par les convenances et par la structure des groupes formés essentiellement de couples. Une femme seule ne pouvait qu’attirer des pusillanimités polies que l’intuition finissait par dénaturer. On ne pouvait tout de même pas refuser à une femme de monter à bord sous le prétexte qu’on venait de l’abandonner à cinq minutes du départ ! C’était en général tout le temps dont on disposait pour estimer la situation. Les autres femmes dissimulaient mal leur trouble. On avait rarement connu le cas où, un homme et une femme étant simultanément abandonnés par son conjoint respectif, on pouvait envisager l’avenir dans une relative tranquillité... Constance avait meublé leurs conversations des derniers jours d’un tissu d’hypothèses aussi imperméable que son intransigeance. On frisait l’acrimonie. Elle admettait que le cas de l’homme seul était si complexe qu’on ne quittait pas la terre sans vérifier l’état des sangles de la camisole de force qui faisait partie de la panoplie médicale. Maintenant, c’était lui qui conjecturait. Le silence imposé par les autres consommateurs le condamnait à extérioriser son impatience. Il joua cinq minutes avec les noyaux d’olives dans le cendrier puis le verre attira son attention et il le fit glisser dans la lumière qui partageait la surface de la table. Si elle ne venait pas, il renoncerait lui aussi. Comme ils ne formaient pas un couple légitime, ils auraient peu de chances de se revoir. Le droit au voyage leur serait supprimé. Les romans racontaient ce genre de choses. Il y avait une grande variété de drames et il semblait que les romanciers n’arriveraient jamais à épuiser le sujet. Fabrice préférait les documents. Il avait d’ailleurs emporté sa collection complète des œuvres de Norbert Casteret. Enfant, il avait exprimé ce désir pour répondre à un sujet de dissertation. La situation se présentait finalement et il demeurait fidèle à sa promesse d’enfant. Il était sans doute le seul à se souvenir du caractère obligatoire de ce qu’un professeur avait pris pour une tentative de se distinguer des autres élèves. Constance connaissait l’anecdote. Un robot entra. Depuis quelques années, on ne se souciait plus de ressemblance. On avait tellement poussé loin la perfection que la mode en était passée, semblait-il, définitivement. Même les greffons avaient perdu leur apparence de moignons. Le sexe de Fabrice, appartenant à des temps plus anciens, relevait encore de l’imitation. Il n’avait aucune idée de ce que Constance pensait de cet anachronisme. Ce n’était pas là le genre de conversation qu’il entretenait avec elle. On se limitait généralement à l’exploitation systématique du plaisir sans en tirer des conclusions jugées hâtives par avance. Le robot se dirigea d’abord vers le comptoir dont il heurta légèrement le repose-pied semi-circulaire. C’était un robot de métal et de cuir, de ceux qu’on trouve dans les boutiques de prêt-à-porter où ils assurent les contraintes de la caisse enregistreuse. On les achète par un pur effet du caprice qui envenime votre relation à l’autre. Fabrice avait assisté en spectateur blasé à la transaction. Ils étaient entrés dans la boutique pour essayer des chaussures aperçues dans les reflets et les éclairs de la vitrine. Fabrice avait nonchalamment examiné les siennes sans se déchausser. Constance, plus perspicace, contemplait ses chevilles dans un miroir oblique posé par terre. Une vendeuse, un robot sans doute, vantait le cuir et son vernis. Le côté ancien de la chose ravissait Constance qui s’exclamait, donnant la désagréable impression qu’elle parlait de ses pieds. Fabrice s’était éloigné entre les rayons et feignait de s’intéresser à des patins à roulettes arrachés aux mains douteuses d’une enfant. Le robot, assis derrière la caisse, calculait la remise proposée par la vendeuse. C’était pour une soirée, précisait Constance. L’enfant déguerpit sous le regard concupiscent de Fabrice. La vendeuse, à l’affût des désirs, proclama que les patins à roulettes étaient très appréciés dans les soirées. — Ah ! Oui ? dit Fabrice. Et par qui ? — Tu ne vas tout de même pas te distinguer ! fit Constance qui trouvait ses nouvelles chaussures moins attractives depuis que la vendeuse calculait mentalement la remise possible sur le prix des patins. — Je ne veux pas les acheter, dit Fabrice. J’ai cru que cette enfant était une voleuse. Je ne sais pas pourquoi j’ai agi aussi bêtement. L’enfant traversait la rue à travers la vitrine. — Nous avons aussi des bottes de cheval, dit la vendeuse. Le visage de Fabrice s’éclaira. Elle avait visé juste. — Un cheval ? s’écria Constance. Tu ne m’en avais pas parlé ! La vendeuse échangea un sourire avec Fabrice. C’est drôle ce qu’elles sont attirantes quand nous ne les possédons pas encore, pensa-t-il négligemment. Le robot manœuvra le levier de la caisse : — Nous faisons dix pour cent sur les accessoires équestres, prononça-t-il. Il déploya un foulard aux couleurs du derby d’Aston, pensant peut-être émerveiller Constance par l’étalage de ses connaissances hippiques. Fabrice se rapprocha pour tâter la soie. — Un foulard de circonstance, dit-il obscurément. Le robot, incapable de deviner de quelles circonstances il s’agissait, risqua une proposition de prix : — S’il s’agit d’une cérémonie, dit-il, nous offrons le peigne. Il exhiba le peigne, une corne espagnole surmontée d’un scarabée vert et or. — Nous sommes invités à l’ambassade d’Ologique, susurra Constance qui adorait surprendre à son avantage. En général, les robots détestaient l’idée même d’Ologique. Elle se comportait en perverse capricieuse, ce qui n’était peut-être pas le meilleur moyen d’obtenir la remise maximum autorisée par le service de gestion comptable de la boutique. Fabrice s’interposa : — J’ai écrit quelque chose là-dessus sous l’influence des robots, dit-il comme s’il comblait une lacune de l’article en question. Le robot, qui ressemblait à la caisse enregistreuse, en referma le tiroir musical. Des chiffres s’affichèrent sur le cadran. On était loin de ce qu’on pouvait raisonnablement obtenir de son impatience. — C’est sans compter le foulard, précisa-t-il. La vendeuse, moins sensible aux perspectives d’Ologique, se hissa sur la pointe des pieds pour attraper ce qui semblait être la queue d’une souris habitant le plafond. — Je n’y avais pas pensé, dit le robot précipitamment. Le bras d’ivoire de la vendeuse, très ressemblant s’il ressemblait à quelque chose, se plia tandis qu’un écran descendait sur elle. Aussitôt, la lumière baissa et un faisceau lumineux inonda à la fois l’écran et la chair soudain évidente de la vendeuse. Un cheval traversa le rectangle de lumière. — Nous sommes sur Ologique, récita la vendeuse, en un jour particulièrement réussi de reproduction d’un évènement terrestre que personne ne veut rater sous aucun prétexte. Voici le vainqueur de la course. On distinguait bien le robot sur l’échine du cheval. L’enthousiasme de Constance monta de plusieurs crans. Elle atteignait le sommet de l’émotion. Fabrice, subjugué par cette apparition inattendue, lança un prix qui fit tinter la caisse enregistreuse. — Après tout, pourquoi pas ? dit le robot en sautant par-dessus la caisse dont le tiroir bâillait. — Je suis... hésita Constance. — Aux anges ! clama Fabrice qui se laissait envahir par le même bonheur. Le soir même, à l’ambassade d’Ologique, on admira la nouvelle acquisition de Constance qui dissimulait ses pieds dans les volants d’une robe exagérément longue. Fabrice, qu’on questionnait, n’envisageait plus le voyage sans cet excédent de bagages. On arriva à l’ambassade sous une pluie de confettis destinés à de plus communicatives personnalités. On agissait dans les marges de mondanités auxquelles Constance était habituée depuis son enfance passée dans le giron d’un couple de fonctionnaires zélés et malades des nerfs. Fabrice, qui n’avait jamais pénétré les cercles restreints de la haute société, ne s’en était jamais tenu qu’au cliché fugace et à l’attente d’un entretien dont le contenu était dicté par une bienséance venue d’en haut. Les passagers de Friendship VII se rassemblèrent, sous la poussée câline des cerbères, derrière les grilles que l’étiquette réservait à leur curiosité. Partant définitivement pour l’infini à défaut de conquérir ou de simplement rencontrer l’éternité, ils étaient encore animés par la curiosité et le goût des échos qui retombaient régulièrement des sphères les mieux informées et les plus satisfaites de cette société pour laquelle Fabrice n’éprouvait plus que de l’indifférence. Elle était encore agitée par les liens du sang. Elle avait consulté une devineresse pour lui arracher ce qu’elle considérait comme un aveu. Elle avait utilisé le robot pour analyser les contenus de sa recherche. Fabrice, vêtu du complet de circonstance, saluait les bustes des femmes surgis d’un amoncellement de voiles et de plis. On entra finalement dans la salle de réception où on eut tout loisir de se mélanger. Constance dansa avec un militaire et reprocha à Fabrice de se laisser entraîner par une politicienne aux allures de cocotte. On toucha au buffet avec une croissante angoisse. Les boissons perdaient peu à peu leur identité. On assista bruyamment à la projection d’un court-métrage où le précédent exemplaire de Friendship VII emportait des moribonds dans une verticale qui entrerait en circularité après leur mort certaine. La précision de l’ouvrage laissait pantois un Fabrice qui s’attendait aux pires circonstances mais certainement pas au spectacle d’un calcul aussi inutile que vulgaire. Constance était enchantée par le raccourci et en discutait avec des ministres du gouvernement d’elle ne savait plus quelle nation du monde. L’ambassadeur d’Ologique, juché sur une estrade comme un maître d’école, distribuait des reconnaissances dorées ou des petits écrins scintillants ne contenant probablement rien de bien sérieux. Fabrice traînait le robot et l’empêchait de croiser les autres chiens. Il agissait d’une main pour se goinfrer et conduire des corps faciles. Constance lui fut confiée par un secrétaire osseux qui dinguait sur une patte. Il enleva des négresses géantes à de scrupuleux musulmans qui le photographiaient en riant. L’étourdissement se prolongea au bord d’une piscine remplie de statues. Le robot le soutenait nonchalamment. — Ils n’apprécieront pas votre comportement, dit celui-ci en arrondissant son échine sous la pression du corps de Fabrice qui se liquéfiait à l’approche de l’eau. — Ils savent parfaitement que j’ai toujours fait mon travail, balbutia Fabrice en cherchant le robot qui avait disparu de son champ de vision. — Vous n’avez pas choisi la femme qui convient à ce genre de mission. — Je n’ai jamais choisi. J’ai toujours eu beaucoup de chance et on s’est imaginé que j’avais choisi la femme convenant parfaitement à la mission qui m’était confiée. Constance ne convient pas parce que je n’ai pas de chance cette fois-ci. Dommage que ce soit la dernière ! — Vous ne parlez pas sérieusement. — Je n’ai jamais parlé à un robot ni de femmes ni de dernière chance ! — Vous vous ridiculisez ce soir. L’ambassadeur lui-même a demandé si vous étiez du voyage. — Répondez-lui que je me demande ce que nous fabriquons dans l’ambassade d’une planète qui ne figure pas sur notre plan de voyage. — Les explications vous seront fournies en temps utile. — Dites-lui aussi qu’il arrête de reluquer la femme que j’aime. — Je vais vous faire vomir... — Sans café ? Quelqu’un alluma l’intérieur de la piscine. Les baies vitrées de la salle de réception s’ouvrirent en grand. Constance était en maillot de bain ! — Vous n’avez pas choisi la femme qui convient... dit le robot dont la voix se perdit dans la foule. Constance plongea dans le bleu électrique. Les statues s’agitèrent pour éviter l’éclaboussement. — Qui est-ce ? demandait l’ambassadeur en considérant les déformations optiques que l’eau exerçait sur le corps de Constance qui touchait le fond pour y cueillir une pièce d’or. — J’ignorais la conservation de ces reliques de l’envie, fit l’ambassadeur à l’adresse de ses proches. On lui montra un autre maravédis. Il se moqua du profil qui apparaissait dans les reflets verts. — Il vous ressemble, dit-il à Fabrice. Sa voix avait imperceptiblement tremblé, comme s’il s’adressait à son successeur légitime. Le robot s’efforça de contenir l’effondrement physique de son maître. Constance jaillit. Elle lança la pièce en direction de l’ambassadeur qui sauta en l’air pour l’attraper. — Et de deux ! fit-il et il les empocha. Fabrice fut le premier à en rire. Tandis que Constance entreprenait de sécher son corps dégoulinant, l’ambassadeur toucha Fabrice du bout des doigts. — Nous agissons bizarrement, ce soir, constata-t-il. Je vous souhaite un bon voyage et tout le bonheur qu’on peut imaginer dans les circonstances de l’infini. Il s’éloigna avec sa cour. — Il te les a données ? demanda Constance qui grelottait. La main de Fabrice s’ouvrit. Elle ne contenait rien. — La voilà ! dit le chien.
Elle arrivait sur la piste. Une navette venait de la déposer. Un caddy la suivait. Elle luttait contre le vent qui poussait contre elle la fumée de la fusée en partance. Le chien commanda une fine à l’eau et la déposa sur le guéridon où Fabrice s’était accoudé pour observer sa compagne. — C’est ce qu’elle préfère, précisa-t-il. — Une fine à l’eau ? demanda Fabrice en posant un œil maussade sur le verre rempli de lumière. Elle entra. Le caddy fit le tour des tables et se posta contre la balustrade où fleurissaient des rosiers artificiels. — Mon ami, dit-elle, j’ai bien cru que nous n’arriverions jamais ! Le chien la débarrassait de sa cape en reniflant. Elle allait raconter son aventure avec le chauffeur de taxi ou bien avec un agent de la paix. Elle avait souvent des histoires avec les hommes rencontrés sur la route. Elle s’enfonçait dans les complications si on s’avisait de la contredire. Les joues étaient à peine marquées par l’impatience. Elle utilisait un soulignement discret du regard mais la lèvre inférieure, naturellement étroite, était augmentée d’une virgule qui surmontait un menton en galoche. Fabrice, habitué à des observations plus fertiles en réflexions sur la nature de la femme, lui fit remarquer qu’elle avait oublié un peu de crème sur le lobe de l’oreille. Le chien frémit. — Vous ne devinerez jamais ce qui nous arrive ! s’écria enfin Constance. Fabrice relationnait lentement l’absence d’autres voyageurs en partance avec l’excitation de Constance. Il redoutait vaguement une entourloupette de dernière heure. En général, il vivait assez bien les petites imperfections qui inaugurent les projets de longue date. Il ne leur avait pas fallu longtemps pour concevoir celui-ci. S’agissait-il d’un effet de la douce précipitation qui avait présidé aux derniers jours ? L’ambassadeur d’Ologique s’était-il plaint de leur comportement ? On l’accusait peut-être d’avoir volé les maravédis sans la permission de leur propriétaire légitime. Qu’en pensait le chien qui était doté d’un pouvoir de prémonition ? — Le vol est retardé ? demanda-t-il négligemment. — Vous ne remarquez rien ? fit Constance en sifflotant dans son verre. — Ils servent des olives d’Aragon, dit Fabrice. Non, il n’avait rien remarqué à part l’absence des autres voyageurs. Ils attendaient dans le hall, sans doute. Voulait-elle qu’on les rejoignît ? Avait-elle pensé au billet du chien ? Les robots voyageaient en cabine comme les êtres humains. D’ailleurs, il ne connaissait pas de véritable chien. Avait-elle possédé un de ces toutous dans son enfance ? Il se souvenait des bêtes empaillées, notamment des oiseaux et une lionne qui empestait discrètement... — Nous ne voyageons plus avec nos amis ! déclara Constance que la fine empourprait passablement. Elle considérait depuis la soirée chez l’ambassadeur que c’étaient leurs nouveaux amis, arguant qu’ils n’en auraient plus d’autres. Il les envisageait plutôt dans la perspective des mondanités sommaires auxquelles il se soumettrait à date fixe. Il ne lui avait pas encore proposé de limiter leur sociabilité aux vendredis qu’il jeûnait irrégulièrement mais qu’il se promettait de respecter désormais avec la fidélité silencieuse du croyant peu enclin aux abus de la fidélité. — Je ne comprends pas, finit-il par dire. — Vous ne comprenez pas ! répéta-t-elle pour constater qu’il n’avait pas l’intention de changer comme il l’avait promis. Ils ont chamboulé tout le projet ! — En quel sens, ma mie ? — Nous ne voyageons plus avec ceux que j’avais préparés à cette épreuve ! Elle ironisait. — Nous accompagnerons des enfants jusqu’à la fin de nos jours ! conclut-elle en achevant sa fine. — Oh ! fit-il. Ils grandiront si ce sont des enfants. Il la désespérait à dessein. Qu’est-ce que c’était que cette histoire d’enfants ? Il allait se renseigner lui-même. Le chien n’avait pas l’air instruit de l’affaire. — Voulez-vous consommer un autre verre ? proposa-t-il. — Mesurez-vous la gravité des faits ? articula-t-elle en le regardant au fond des yeux. Il ne mesurait rien. Il craignait simplement que des enfants fussent de trop dans leur vie. Il ne savait pas. Il n’avait jamais eu d’enfants. — Vous aurez trop parlé, lui reprocha-t-elle. Il avait plutôt eu l’impression que l’ambassadeur avait apprécié sa conversation. De quoi avait-il parlé ? — Quelqu’un a cru qu’il ne pouvait rien te refuser. Elle le tutoyait. Il la voussoya. — Je vous assure... — Vous savez quelque chose, vous ? demanda-t-elle au chien. Celui-ci clignota. — Si j’avais su... vous pensez bien... des enfants... Les enfants aiment les joujoux. Le chien pouvait se rassurer sur ce point particulier de sa relation à l’enfance. Il ne risquait qu’une curiosité malsaine, peu de choses en regard de ce qu’ils exigeraient de leurs aînés. Il fallait se le dire. — Mais qu’avez-vous prévu ? demanda Constance. — Prévoir ? fit Fabrice comme si ce verbe entrait dans son vocabulaire par la grande porte. — Vous ne pouvez tout de même pas demeurer indifférent ! — Tranquille, dit Fabrice, tranquille, mon amour. Il avait déjà soutenu avec elle ce genre de conversation sur à peu près le même sujet. Il croyait l’avoir renseignée sur sa philosophie. Il n’avait pas consenti à y adhérer sans discussion mais elle avait promis de ne plus chercher à le convaincre de son égoïsme. Il avait inventé pour elle le mot tranquillité. — Allons nous renseigner, dit-il fermement. Le chien, surpris par la célérité du mouvement amorcé par son maître, les suivit hors du buffet qu’il quittait à regret. L’abondance des reflets n’y était pas innocente. On se dirigeait vers les bureaux de l’Agence de voyages. Sur le Pas de tir, le vaisseau avait l’air d’une araignée avec ses huit fusées et la toile tissée par l’enroulement des fumées. Fabrice ne put réprimer un geste d’impatience en se retrouvant sur le chemin de la salle des pas perdus. Un garde vérifia leurs papiers d’identité et leurs billets. Le chien et le caddy suivaient en se concertant. — Où sont les enfants ? dit Fabrice en jetant un regard dans la salle où personne n’attendait. Constance prit les devants. Les guichets commençaient à s’allumer. On reconnaissait l’Agence de voyages à son logo agité de spasmes. Ses couleurs d’arc-en-ciel rebondissaient sur le dallage comme des gouttes de pluie. La chemise d’un employé venait de se refermer dans l’obliquité d’un miroir. Fabrice s’accouda sur le bord glissant du comptoir et attendit que l’employé eût achevé de se coiffer. Constance avala le contenu d’un tube avec la précipitation d’un suicidé de la dernière heure. — Vous exagérez, dit Fabrice. — Vous voyez une autre solution ? — Une solution à quel problème ? demanda l’employé en s’approchant. Il sentait la fraise. Il rajusta ses lorgnons et contempla le couple qui s’adressait à lui. — Nous sommes... commença Fabrice, comment dire ? — Nous ne comprenons pas ! fit Constance. L’employé se gonfla comme un dindon. — Si vous voulez parler de ce qui arrive aux enfants... dit-il. — Aux enfants ? dit Constance. Mais il s’agit de nous ! — Nous voulons dire que nous ignorons ce qui est arrivé à nos compagnons de route, dit Fabrice. — Ils doivent bien le savoir, eux ! gloussa Constance en s’adressant à une multiplicité dont Fabrice redoutait les explications. — Soyons clairs, dit l’employé. Il alluma un écran. Le chien était en arrêt. — Nous avons tout prévu, dit l’employé qui ne prétendait rien d’autre que rassurer les passagers tremblants que le destin poussait devant sa porte. Fabrice observa le rétrécissement de la bouche de Constance. Elle commençait toujours par cette contraction. Ses yeux s’étaient remplis de larmes. — Nous ne contestons pas, précisa Fabrice. Nous sommes un peu décontenancés par la perspective d’un tel changement dont nous ne pouvons pour l’instant mesurer la portée, débita-t-il tandis que l’employé réglait le contraste de l’écran. — Dites au chien de se connecter, dit-il. Les codes défilèrent comme les chiffres du Loto. — C’est exact, dit l’employé. — Qu’est-ce qui est exact ? demanda Constance comme si aucune opération d’importance ne venait d’être effectuée. — Ce ne sont pas des enfants, dit l’employé. — On m’a pourtant dit... grogna Constance. — On vous a mal renseignée, continua l’employé. — Ou tu as mal compris, ajouta Fabrice sans intention polémique. Le chien couina. — Faut-il que je vous explique en quoi consiste le changement de programme ? proposa l’employé. — Le programme ? fit Constance. La colocaïne perturbait son jugement. Fabrice ne pouvait évidemment rien tenter pour la tranquilliser. Si la colocaïne, qu’on appelle le Lotho parce que c’est sa meilleure marque de distribution sur le marché libre, ne réussit pas à vous calmer, on ne peut plus rien tenter pour vous convaincre du contraire de ce qui fait de vous un consommateur de colocaïne. Ce type de message s’inscrivait sur les transparences pour vous avertir que vous filiez du mauvais coton mais vous étiez seul à pouvoir les lire, le chien se chargeant de vous connecter à la couche de réalité correspondant à votre existence. Fabrice, de son côté, relisait des conseils de prudence inspirés de l’expérience. — Je ne sais pas si nous avons le temps de discuter de tout ça, proposa-t-il au silence imposé par la crispation de Constance. Recherchait-il maintenant l’approbation de l’employé ? Constance se pencha pour regarder l’écran qui venait de se figer sur les données de son projet. — Vous devriez embarquer, conseilla l’employé. Les enfants ne peuvent pas partir sans vous. Ce serait inimaginable. — Les enfants sont à bord ? demanda Fabrice avec son air triste de consommateur qui commence à mesurer la portée de son achat. C’est pour ça que nous ne les avons pas trouvés, dit-il à Constance comme s’il lui fournissait enfin l’explication qu’elle attendait de lui. — Oui, dit l’employé, la régression a toujours lieu à l’intérieur du vaisseau. Ils ont embarqué hier au soir, comme d’habitude. — Après la soirée chez l’ambassadeur ? susurra Constance. — Vous jouiez à la nymphe, pendant ce temps ! — Pendant quel temps ? — Je veux dire que nous nous sommes attardés dans le salon privé de l’ambassadeur. Ils ont dû nous quitter à ce moment-là. Nous ne savions pas... — Vous ne vous souvenez de rien ! cracha Constance pour couper court à la conversation. — Voulez-vous embarquer ? dit l’employé en éteignant l’écran. Comme je vous l’ai dit, vous ne pouvez plus renoncer. Les termes du contrat... — Tu as signé un contrat, toi ? grinça Constance. — Je ne me souviens plus ! La conversation devenait hermétique. Le chien s’approcha pour récupérer sa connexion perdue avec les entrailles de l’Agence. Il n’avait pas de conseil à donner mais sa montre-bracelet indiquait qu’on avait tout juste le temps d’embarquer. On avait bien le loisir de mettre de l’ordre dans un récit qu’aucune conversation, à sa connaissance, ne réussirait à éclairer. — Nous allons encore perdre du temps à nous expliquer ! grimaça Constance. — Il ne s’agit pas de nous ! s’écria Fabrice. — De qui alors, s’il vous plaît ? Je commence à comprendre. — Comprendre ? — Il vous a bel et bien payé pendant que je me trompais sur vos intentions. — Madame ! Monsieur ! Le moment est mal choisi... — Vous choisissez, vous ? râla Constance au bord de l’effondrement. — Par pitié ! gémit Fabrice. Les brancards automatiques surgirent des placards. — Il y a encore une autre solution ! cria le chien en s’interposant entre les corps humains qui luttaient avec les mains et les brancards qui se positionnaient pour effectuer une manœuvre compliquée par l’intrication des transparences correspondant aux antagonismes mis en jeu. Le premier pétard explosa à ce moment-là. On utilisait les feux d’artifice pour signaler le départ imminent. Les bombes s’élevaient verticalement au-dessus du Pas de tir puis leur trajectoire s’arrondissait dans la direction de la ville toujours ravie de pouvoir s’extasier comme au beau temps de l’enfance. Les brancards automatiques marquèrent le pas. L’employé était au téléphone. Les gouttes de sueur sautillaient sur ses joues. — Un problème — oui — quel genre de problème ? — vous voulez dire quel code ? — comment voulez-vous que je mémorise le code de tous les incidents possibles ? — oui j’ai dit incident — comment ce n’est rien ! — une femme oui — quel type de femme ? — l’homme n’est pas en état de me le dire — il est avec le chien — je ne sais pas — le chien tente une injection directement dans la thyroïde — elle se défend la bougresse — je ne dispose pas de moyens suffisants — les brancards reculent devant la difficulté — à moins que le chien ne les contrôle — le caddy se tient tranquille — oui c’est un rapport ! — je suis en train de vous dicter un rapport ! — appuyez sur le bouton « enregistrement des conversations extérieures relatives au service » — ne me dites pas que je dois recommencer ! L’aiguille atteignit le tissu crispé de la glande. Fabrice ferma les yeux devant le spectacle d’une douleur incommensurable. À quel endroit de la souffrance retrouverait-il la femme qui l’accompagnait ? Le chien tirait la langue pour verser les gouttes d’une deuxième substance destinée à brouiller les pistes. — Comme ça, dit-il, ils n’auront pas les moyens de retrouver le fil de la conversation. De qui parlait-il ? Le corps de Constance se ramollit. Fabrice se tourna vers les brancards pour leur adresser une dernière semonce. Ils étaient immobiles comme les éléments d’un décor. L’employé reposa le combiné dans son logement. La vie était constituée de gestes précis. Fabrice se demanda si le chien avait le pouvoir de changer les détails d’un historique des faits. Le chien s’arc-bouta pour achever la course du piston qu’il poussait de l’intérieur. L’aiguille réapparut dans la lumière hOlographique. Une goutte glissa rapidement le long de cette verticale. — Nous pouvons embarquer, dit-il. Elle ne se souviendra de rien. — Elle tenait tant à mémoriser ces derniers instants passés sur la Terre, pleurnicha Fabrice en constatant que les brancards regagnaient leurs glissières. — Nous lui inventerons ce bonheur, dit le chien. — Je n’ai pas parlé de bonheur ! fit Fabrice. L’employé ricana. — Vous n’avez rien résolu, constata-t-il. Une chaise roulante se présenta. Elle était équipée d’un porte-bagages. Le caddy s’activa et disparut. — Si vous voulez, dit le chien, je peux encore la réveiller. — Qui êtes-vous ? demanda Fabrice sur le ton de quelqu’un qui n’attend pas de réponse. Ils suivirent les flèches. La chaise roulait devant eux, les contraignant à une marche forcée. Le chien tirait sa langue bleue. — Elle n’acceptera jamais les faits, ânonnait Fabrice. Je ne l’ai jamais vue se soumettre à l’opinion générale. — Il ne s’agit pas d’opinion, dit le chien, mais d’un endroit précis du cerveau sur lequel je peux exercer mon influence. Je ne vois pas d’autres solutions. — Il n’y aura plus de réalité pour elle, dit Fabrice. Il attendit une seconde de désespoir avant de soupirer : — Je suis le seul témoin ! — Exact ! dit le chien. L’air vif du Pas de tir contenait en outre tous les éléments nécessaires à un contrôle raisonnable des sentiments. Fabrice se mit à respirer comme dans la chambre à gaz d’un supplicié. — Si vous ne venez pas, prévint le chien, elle vous manquera tôt ou tard. Le vaisseau cracha un escalier. — C’est beau ! dit Fabrice. Les huit fusées s’allumèrent. — Il est encore temps, dit le chien. Le corps de Constance montait sur l’escalator. Le chien laissait glisser la rampe dans sa main. Ils étaient environnés d’une fumée lente et bleue. Fabrice toucha le chien comme pour s’assurer que son existence n’était pas le fruit de son imagination. — Elle ne sera jamais heureuse, dit-il. Le chien referma sa main. Il montait. — Comme vous voulez, disait-il. Il montait rapidement. — Hé ! fit Fabrice. Il vous en reste encore ? Le chien fit gicler une goutte cristalline dans l’air saturé. En haut, sur la passerelle, des enfants tiraient le corps de Constance à l’intérieur.
À défaut de jours et de nuits, il fallait se fier à l’horloge du salon principal, seul endroit du vaisseau où l’heure pouvait être consultée en toute discrétion. Les parois latérales étaient percées d’un alignement de hublots près desquels il était de bon ton d’apporter sa chaise. La Compagnie offrait les binoculaires avec une capacité de mémoire réduite à une centaine de clichés. On découvrait ses approches visuelles de l’espace en connectant l’appareil à des machines à sous qui proposaient des agrandissements à des prix que Fabrice trouva exagérés sans toutefois chercher à en discuter. D’ailleurs un enfant comprendrait-il de quoi il était question ? Constance n’avait pas de soucis pécuniaires. Sa pension alimentaire couvrait toutes ses petites folies. Depuis deux jours, sa passion pour la photographie avait diminué au point qu’elle oubliait d’apporter son appareil. Elle calait sa chaise contre celle de Fabrice et croyait se plonger avec lui dans un infini passablement assimilé à l’inconnu. Comme elle croyait aussi partager avec lui sa nouvelle sensation de néant inspiré par le disque parfaitement noir du hublot, elle parlait peu, n’exigeant que la caresse de ses cheveux ou la confirmation verbale de sa beauté. Il collait ses chewing-gums sur le carreau pour briser l’absence de perspective. Au-dessus de la cheminée, un panneau promettait la rencontre prochaine d’une planète solitaire. À cette occasion, et parce qu’on voguait depuis plusieurs semaines dans ce que l’esprit avait fini par confondre avec le vide, on lancerait des bouteilles remplies de petits messages destinés à d’autres voyageurs. Constance avait rédigé le sien sans en révéler la substance à un Fabrice qui commençait à souffrir de ces enfantillages. L’interdiction de fumer devenait intolérable. Il mastiquait toute la journée des chewing-gums qu’on lui reprochait de coller n’importe où. Il détestait que ce fût un enfant qui lui adressât ces remontrances. On le menaça même de bloquer sa carte de crédit. Son pécule, limité à une indemnité pour service rendu à la Presse, le condamnait à des calculs incessants qu’il reportait sur un carnet. Cette habitude du crayon intriguait mais les dessins retenaient l’attention même des plus ludopathes. Au rythme qu’il s’était imposé, sa consommation de carnets s’interromprait dans un an. Les douaniers du Pas de tir les avaient comptés sans trop savoir à quoi diable pouvaient bien conduire ces calculs. Prévenu que cet objet ne figurait pas dans le stock des marchandises emportées par le vaisseau à des fins commerciales, Fabrice avait demandé à doubler la quantité. Une discussion s’en était suivie entre les douaniers et leur directeur. La gérante du kiosque, pendant ce temps, inventoriait son arrière-boutique pour y dénicher les carnets manquants. Il n’en fallait pas plus à Constance pour sombrer dans la mélancolie. Le spectacle de l’absurdité la détruisait facilement. Volant à son secours alors qu’il était lui-même en difficulté, ce qui ajoutait à l’absurde de la situation, Fabrice déclara que le doublement était une exigence peu raisonnable compte tenu du temps qui restait à égrener jusqu’au moment du départ. Constance avait éclaté en sanglots à l’annonce, par la gérante, du nombre de carnets encore disponible à cette heure précise de son exploitation comptable. Sur le Pas de tir, les fusées, accrochées au vaisseau comme de gros insectes à une branche, entraient dans la phase de réchauffement. Fabrice avait alors éprouvé un vertige et Constance, alarmée par ce fin déséquilibre, avait cessé de pleurer. Le front contre le hublot glacial, Fabrice tenta une impossible mise au point sur le chewing-gum. Ce fut sans doute le petit vertige causé par l’effort des orbiculaires qui ramena son esprit au moment du départ. Il n’aimait pas se souvenir de ces circonstances. Constance savait bien à quel point le ridicule pouvait ruiner cet homme encore secret. La petite planète rose formée par le chewing-gum fut, l’espace d’une seconde, leur seul point commun puis elle se détacha de lui et se réfugia dans l’antre d’une machine à sous qui proposait sa musique. Il y avait longtemps qu’on ne l’avait conduite au rythme d’une valse. Fabrice était plutôt gauche en la matière. De plus, il n’aurait pas aimé l’idée de la voir danser avec un enfant. Elle ne s’aperçut de cette aversion qu’au deuxième jour du voyage. L’espace était encore peuplé d’objets. L’esprit pouvait s’exercer à la géométrie. On ne se doutait pas que ce nécessaire recours aux lois du plan serait bientôt annulé par la traversée du néant et de la densité. Un enfant avait émis une théorie du hasard. Fabrice, qui avait professé le contraire, avait demandé à l’enfant de cesser d’influencer les autres. Constance avait voulu s’en mêler, ce qui aggrava le cas de l’enfant terrifié par une agression apparemment sans rapport avec le contenu de sa conférence sur le pouce. Le visage de Fabrice s’était dangereusement coloré. Son poing écrasa un chewing-gum sur la vitre du hublot dont il avait pris possession. — C’est insensé ! dit l’enfant dans une tentative de réagir à sa propre inertie. Constance s’élança. En dehors des situations absurdes, elle savait se montrer efficace. Elle n’avait évidemment rien compris aux théories de l’enfant et n’entendait pas plus la réaction inattendue de Fabrice qui s’en prenait maintenant aux boutons de son appareil photographique pour leur reprocher une obscure ergonomie. Constance souleva l’enfant. — Vous ne savez pas de quoi vous parlez, lui dit-elle en caressant ses boucles. L’enfant lui opposa un visage étonné. Elle cligna d’un œil complice. Rassis sur sa chaise, Fabrice vitupérait en contemplant les entrailles noires de son appareil. — Il est fichu, dit l’enfant. — Qu’est-ce qui est fichu ? fit Fabrice brusquement. — Vous avez perdu les photos du jour, dit Constance qui croyait tout expliquer. — De quel diable de jour me parlez-vous ! dit Fabrice avant de se replonger dans l’observation de l’espace. Le soir, dans le lit, il lui confia qu’il avait peur de la disparition des objets dans l’espace. — Sans eux, nous n’aurons d’autre choix que de regarder à l’intérieur. Ce projet ravissait Constance. Elle appela son chien. Il habitait maintenant derrière le radiateur. La proximité de la chaleur le rendait nonchalant. Il répondait rarement au premier appel. On entendait les pulsions hydrauliques pendant une bonne minute qui agaçait passablement la patiente Constance. Fabrice, peu loquace en la matière, se contentait de l’entretien de la mécanique qui se limitait à la vérification quotidienne des niveaux de liquides. Il ignorait parfaitement le rôle joué par ces liquides dont le nom de code figurait sur des étiquettes rivées à l’intérieur de la carapace. Il se livrait à cette obligation sans en discuter, avec Constance, la triste nécessité. Le robot, conscient de l’importance que l’homme avait acquise sans la rechercher, émettait en échange toutes les hypothèses d’amour que lui inspirait la promiscuité du vaisseau. Fabrice ne répondait pas à ces provocations. Le chien entrait dans le lit pour servir sa maîtresse et l’homme, proche du sommeil, se demandait si un enfant occuperait la même place. — Le monde s’est sacrément réduit, dit Constance après avoir appelé le chien dont la carcasse tirait des éléments du radiateur une série presque harmonique. — Le monde a disparu, dit Fabrice en claquant la langue. — Bientôt, dit-elle en ôtant sa chemise, il n’y aura plus rien au-delà des murs. — Vous oubliez la croissance des enfants. — Ils ont si peu grandi depuis que nous sommes partis ! Vous ne les aimez pas. — Je ne les ai pas comptés ! Le chien se gratta contre le tuyau du robinet qui arrachait un grincement intolérable aux écailles de sa carcasse. Son regard de caméra sondait les draps. — Si vous voulez, proposa Constance, nous déjeunerons avec eux demain. Ils seront ravis de faire votre connaissance. Il savait bien qu’elle les connaissait et qu’il n’avait pas la moindre idée de leur futur de voyageurs sur cette portion de l’infini qui s’achevait avec lui. Il caressa le sein que Constance pointait dans sa direction. Le chien, attentif aux détails de leurs rapports intimes, cliqueta comme une boîte à musique. — Il ne vous restera plus qu’eux quand je serais vieille, dit Constance. — Nous ne pouvons pas vivre si nous ne savons pas ce qui se trouve derrière les murs. Les hublots se transformeront en miroir. Les instruments renverront des fonctions chiffrées que nous ne saurons pas interpréter. — D’où l’importance des enfants et la nécessité de se faire aimer d’eux. Le chien cogna le radiateur avec la queue. Son regard le renseignait en ce moment sur la difficulté de traverser le tapis. — Vous avez adopté un corniaud, murmura Fabrice en enfonçant sa tête dans le coussin. Pour le même prix, je vous aurais trouvé un modèle plus récent. Cet animal va me rendre fou ! — Vous n’avez plus que moi, dit Constance tristement. Le chien se verticalisa pour observer la surface du lit. — Quelle différence ? demanda Constance. — Entre quoi et quoi ? dit Fabrice dans le coussin. — Entre un robot et un véritable chien ? — La même qu’entre moi-même et un de ces maudits enfants qui vont assister à notre vieillissement. — Vous êtes amer... Elle aimait bien, Constance, lui décerner des adjectifs. Il les collectionnait. — Montez, vous ! dit-elle au chien. Celui-ci prit son élan avant de bondir. Elle le reçut sur les genoux. Immédiatement, elle déclencha le mécanisme du sommeil. Le chien attendit qu’elle glissât entre lui et l’homme qui reniflait dans l’espoir de détecter l’odeur de la drogue. Elle eut le temps de lui confier qu’elle sombrait dans un plaisir facile. Le chien se pelotonna dans le creux de ses reins. — Lumière ! fit Fabrice. Et tout s’éteignit. Il garda les yeux ouverts pour se remplir de ce néant. Il constatait que la lumière était tout ce qui leur restait depuis que les étoiles menaçaient de disparaître des hublots. Il rencontra les enfants finalement. Ils l’attendaient dans le salon principal, celui qu’on réservait aux conversations et aux échanges. Constance les avait préparés à une rencontre peut-être déroutante. — Mon ami, avait-elle expliqué, n’est pas un homme comme les autres. Il n’y avait là aucune allusion à la greffe sexuelle qui la dérangeait pourtant dans ses rapports charnels. Il n’était pas question non plus de l’aspect physique de Fabrice qui portait un chapeau démodé et mâchait des chewing-gums à saveur fruitée quand le commun des mortels préférait les effets dévastateurs du Lotho. Il se servait des mains pour exprimer les nuances de son discours aux hommes. Les fragrances du chewing-gum se mêlaient à celle de son après-rasage. Il n’était pas vraiment imberbe mais le rasoir n’effleurait qu’une peau assez peu rebelle aux soins négligés qu’il accordait à son apparence. Ses bottes avaient appartenu à un officier nègre dont il était le légataire universel. En Afrique, un château de bambou portait les armes des Vermort et Fabrice ne voyait pas d’inconvénient à en exhiber la photographie craquelée. — Sinon, dit Constance, c’est un homme tout ce qu’il y a de charmant et de compréhensif. Satisfaite de la présentation, elle inspira les questions les mieux adaptées aux circonstances telles qu’elle croyait que Fabrice les vivait. L’homme fit son apparition au beau milieu d’un silence gêné. Cerné par des regards fuyants, il prit place au centre de l’assemblée. Constance se leva et caressa le cuir chevelu mis à nu par un récent rasage. Le chapeau de conquérant, posé sur le genou encore pointu à cette époque de la vie de Fabrice, exhibait un ruban aux couleurs de l’Empire d’Afrique. On s’extasia doucement. — Voici les enfants, dit simplement Constance. Ce n’est pas un effet du hasard (elle lorgna le petit amateur des produits du hasard pour qu’il se tût sagement pour l’instant) si nous sommes réunis tous ici dans ce salon qui est notre bien commun. Fabrice, je te présente les enfants qui vont grandir tandis que nous vieillirons. Ils ne bougeaient pas. Fabrice commença même à les compter. Constance l’interrompit : — Ils ont sans doute des questions à poser à leur... père de circonstance. Fabrice s’ébroua. Il y avait longtemps qu’il n’avait pas fait le cheval devant les autres. Elle s’attendait toujours à le voir ruer pour se séparer de la foule à quoi elle prétendait l’associer. Un enfant brandit un sextant et demanda ce que c’était. La question était naturellement pour Fabrice qui renâclait et montrait sa dentition d’initié. Le sextant changea de main plusieurs fois avant de s’immobiliser dans les mains de Fabrice. — Où diable l’avez-vous trouvé ? s’écria-t-il. La réponse était à la hauteur du personnage. Constance, qui était à l’origine de ce prétexte, tenta de relativiser l’importance de l’objet. — Je ne savais pas, dit-elle, qu’il y avait une histoire entre cet objet et vous. Avez-vous voyagé sur les mers ? Les enfants s’accoudèrent sur leurs genoux. Fabrice avait fréquenté des pirates mais s’agissait-il des flibustiers de la légende ou des obscurs adeptes du cyberespace ? Il mit son œil dans le viseur et dirigea l’instrument vers une hypothétique étoile dans un ciel qu’il donnait à imaginer. — Leur avez-vous raconté, dit-il, comment vous vous êtes baignée toute nue dans la piscine de l’ambassadeur ? Constance rougit. Il sortit les doublons de sa poche. Les yeux des enfants se remplirent de cet or. — Nous ne savons pas grand-chose de Constance, votre... mère. Nous connaissons son adolescence agitée mais nous n’avons rien découvert sur son enfance. Elle a été l’épouse, successivement, d’un luthier de la Cour, d’un secrétaire d’État aux Affaires étrangères et du directeur de l’Hôpital Saint-Patrick. Je ne l’ai pas épousée. Nous vivons dans la « constance » du péché de mauvaise chair. — Fabrice ! Ce ne sont pas des choses à raconter aux enfants ! Elle rougissait lentement, exactement comme si elle était capable de lutter contre la montée de la pression artérielle. Cette nuit encore, les deux pièces, bourrées d’électronique, avaient roulé sur son petit corps rondelet. Le chien commandait une partie du graphe mais Fabrice pouvait prétendre à une maîtrise totale du plaisir. — Il n’y a qu’un enfant dans mon existence, dit Fabrice. Je l’ai à peine vu grandir tant j’étais petit moi-même. Ce fragment de l’autre m’obsède et m’angoisse au point que je ne suis plus en mesure de m’intéresser à l’existence des enfants qui fascinent ma compagne parce qu’elle ne les possède pas vraiment. Merci pour le sextant. Il est la reproduction exacte de celui que j’utilisais à la fenêtre de ma chambre transformée en vaisseau d’un autre temps. Je voyageais par-dessus les arbres du parc, des chênes centenaires qui portaient les blessures de l’histoire. Je ne connaissais pas encore l’existence des femmes. Je m’imaginais que l’enfance était celle d’un animal en voie de disparition. Des oiseaux témoignaient de mon avance sur mon temps. Malheureusement pour vous, nous ne sommes pas dans un château et il n’y a pas de fenêtre pour s’avancer hors de soi. Les sextants ont disparu de notre existence mais vous connaissez parfaitement le produit de remplacement. Je vous conseille la pratique de la masturbation et l’usage de la force dans les rapports verbaux. Les maravédis seront exposés pendant une semaine dans la vitrine blindée du salon dit des Idées reçues. Une participation de dix centimes sera demandée au visiteur et versée au profit des chiens qu’on nous réserve en haut lieu. L’humour de Fabrice était rarement du goût de Constance mais elle n’attendait rien d’autre de son désespoir. Les maravédis furent exposés comme l’avait proposé Fabrice. Le salon n’était pas celui des « Idées reçues ». Il n’y avait aucun salon de ce nom dans le vaisseau. De plus, le règlement intérieur stipulait que toute activité commerciale de la part des passagers était rigoureusement interdite. Craignant le bris plus que le vol, Fabrice se contenta de mettre son trésor sous clé dans une vitrine que personne n’oserait briser. On se limitait à laisser la trace humide de sa main sur le carreau. Pendant ce temps, Fabrice manipulait le sextant aux yeux de tous. Il n’avait pas l’intention d’entrer en communication avec les enfants. Rien ne l’y obligeait. Constance fournissait aux enfants des explications fleuves. On se réunissait dans les couloirs, par petits groupes, pour en discuter presque silencieusement tant Fabrice inspirait de la crainte. On venait de franchir le Point de non-retour, moment toujours difficile à expliquer et qui plongeait certains passagers de l’infini dans une mélancolie communicative. Apparemment, Fabrice était le seul concerné. Les capteurs signalaient sa présence sur les écrans, ce qui l’agaçait. Il avait cessé sa recherche d’un équipage de pilotes et de techniciens. Cette folie avait présidé à tous ses discours depuis le départ. Il avait fini par soupçonner les enfants eux-mêmes de fournir l’énergie et les compétences nécessaires pour l’évaluation physique du voyage. Ces fréquentes injustices n’entamèrent pas le moral des enfants que Constance couvait méticuleusement, autre sujet de discorde. Les secousses magnétiques, fréquentes dans les environs du Point de non-retour, répandaient des terreurs prémonitoires. Maintenant, on avait la sensation de s’être immobilisé et par conséquent celle, moins facile à vivre, d’attendre un évènement dont Fabrice changeait la nature au gré de son inspiration. — J’ai déjà vécu cette attente, débitait-il dans les haut-parleurs (ce n’était pas interdit). Nous attendons par crainte d’oublier. Au début, sans doute par mimétisme, nous sommes postés comme des guetteurs. On nous dérange sans cesse pour savoir ce qui nous arrive. On craint le pire à votre cerveau d’enfant. On s’approche comme des prédateurs. On prend le risque de détruire le silence imposé à l’attente par l’équivalent en mesure de temps. Imaginez l’enfant au point de rencontre parfaitement géométrique d’une fenêtre que la pluie agite de petits cris de gouttes et du prolongement abstrait de ce corps à l’essai du plaisir et du néant. Le plaisir et le néant. Ce serait le titre, non pas du recueil de toutes les imbécillités que j’ai écrites pour entrer en communication avec mon époque, mais d’un livre commencé le matin et achevé le soir, entre l’aubade et la sérénade, simplement en prévision de la nuit que nous sommes en train de traverser. Je ne devrais parler que de moi, pas de vous ni de celle qui vous crée malgré moi. Nous ne sommes plus capables de calculer l’équidistance, moment prévisible et redouté en son temps mais jamais estimé avec autant de précision. C’est fini ! Je voudrais ne plus entendre parler d’elle ni de vous mais les leçons du chien m’enseignent l’évidence de votre présence future. Vous ferez tout désormais pour me couper du passé qui me fonde. Je ne sais pas de quoi vous nourrissez votre originalité. On entendait le léger sifflement des becs de gaz ouverts dans la chaudière. D’habitude, les flammes bleues se projetaient en grand sur les murs et le plafond. Ce soir-là, il avait éteint la veilleuse de sécurité et le gaz envahissait lentement ses poumons. Il jouait avec le fil tendu entre les deux réalités de son existence, sur le point de choisir mais paralysé par cette perspective. Jean promenait sa solitude de célibataire dans les rues de Castelpu ou de Vermort. Il y avait une rivière entre les deux villages et un pont que les crues emportaient régulièrement. « Quand résoudrons-nous la question de ce pont ? » avait proposé Jean pendant la campagne électorale. Il y avait d’autres questions cruciales et Fabrice les avait répertoriées pour y réfléchir. Jean briguait le poste de conseiller général. Le comte de Vermort avait assumé la fonction de sénateur. Le maire, en général, était un métayer, rarement un notable. Tout s’organisait sans cesse dans la même optique. Il suffisait d’en comprendre le principe. Mais ce n’était plus aussi important après l’expérience de l’angoisse. La mort remplaçait avantageusement le futur. Elle commençait par un voyage dans l’espace. Plus rien ne la remplaçait et personne ne s’apercevait que quelque chose avait changé dans le cerveau de l’enfant. Il guettait la seconde d’inadvertance, posté près de la fenêtre, sentant la vie comme on devine la mort, par les mêmes pores, sous la même influence. — Et vous avez renoncé à la mort ? demanda un enfant sur qui ces explications tombaient comme la neige au printemps. Fabrice virevolta dans un effort pour s’extraire de ce dialogue insensé. Il reçut le reflet des maravédis. — Nous ne sommes peut-être pas seuls, dit un autre enfant. Était-il important que ce fût un autre et pas le même ? Il les compta et une fois de plus Constance interrompit son calcul : — Nous ne saurons jamais si nous avons eu raison d’entreprendre ce voyage, dit-elle comme si elle professait une nouvelle religion. — Nous n’avons rien entrepris, dit Fabrice. Vous n’étiez pas des enfants. Il n’était pas encore question de vous. Nous avions le cerveau rempli de mythes vous concernant, dont le premier n’est pas flatteur. Nous n’avons pas eu le temps de reconsidérer notre engagement. — Vous avez usé de la force pour ne pas partir seul ! dit Constance entre les dents. — Seul avec qui ? s’écria Fabrice. — Oui, avec qui ? demandèrent les enfants d’une seule voix. Constance eût été bien incapable de répondre à une pareille exigence d’amour. Elle limitait ses rapports à l’enfance à des caresses et autres attentions qui procurent des plaisirs de surface. Ils s’en rendraient compte tôt ou tard. — Quelle force ? répétèrent les enfants. Fabrice inspira longuement cet air saturé de bonnes résolutions. — Nous perdrons notre temps sur le fil des énigmes, proclama-t-il obscurément. — C’est tout ce que vous avez à dire à des enfants qui vous demandent de vous exprimer sur votre propre enfance ? dit Constance agacée par le contenu de l’attente. — Nous avons exploré tout le vaisseau, dit-il, ne laissant rien au hasard. Nous n’avons rien trouvé pour étayer la thèse d’un automatisme intégral. Les codes sont déchiffrables. Nous suivons un trajet rectiligne et il n’y a rien de prévu sur notre route. Nous décrivons le néant par le temps passé à ne pas changer les données du voyage. Les enfants sont arrivés à la même conclusion que moi. N’est-ce pas les néfants ? — Oooooooouuuuuuuuuuiiiiiiiii ! — Papa ! cria Constance. Les enfants dévalèrent les escalators. À leur passage, les lampes faiblissaient comme s’ils avaient le pouvoir de compenser la perte d’énergie causée par leur agitation. Constance les avait suivis jusqu’au bord du premier escalator. Elle renonçait toujours à aller plus loin avec eux. Elle revenait vers Fabrice en lui reprochant son inconséquence et il se haussait sur la pointe des pieds comme s’il craignait qu’elle le dépassât dans ces moments de confrontation lente. — Nous ne consultons plus le calendrier, murmura-t-elle. Ils regagnèrent leur cabine. Le chien somnolait. Il leur injecta une dose de colocaïne en leur conseillant de cesser leur agitation. Ils se rapprochèrent. Le sexe de Fabrice émit la petite sonorité qui indiquait que la préparation était insuffisante. Cette option avait perdu sa saveur des premiers jours. Constance avait même pris l’habitude de presser elle-même le bouton qui mettait fin à l’alarme. Fabrice se tranquillisait aussitôt. Le chien plongea la sonde dans un anus béant. Il ne rencontra que l’apathie des tissus et de la matière fécale. Les données furent immédiatement transmises à Constance. — Vous ne vous comprendrez jamais, observa le chien. — D’après vous, lequel de nous deux existe et lequel est le produit de l’imagination de l’autre ? — Doux Jésus ! s’écria le chien. Nous n’en sommes pas là ! Vous anticipez. Il y a loin de l’existence à l’imagination. On ne franchit pas ces distances à cheval. La qasida est un art, ma chère Constance. — Êtes-vous l’ambassadeur d’Ologique ? — Je suis le chien du Chausseur, vous le savez. — Qui est le Chausseur ? — Nous parlions d’autre chose. — Je veux parler du Chausseur, de l’Ambassadeur, de vous. — Vous allez compliquer le récit. — Je veux profiter de tous ses sommeils pour prendre de l’avance. — Vous êtes étrangère à ce temps. — De quel temps ne le suis-je plus ? Les codes continuaient d’affluer par paquets. Aucune trace de cette incohérence qu’on leur avait reprochée quand ils avaient rempli le formulaire de sollicitude de voyage. L’employée de l’Agence leur avait demandé s’ils avaient conscience de la différence qui sépare la sensation de l’infini de sa réalité physique. Fabrice avait pris la parole pour condamner Constance au silence. Que craignait-il de son ignorance ? Le chien ne répondait pas à cette question. Il augmentait à la fois la dose et la durée. On avait éprouvé les conditions du voyage dans un simulateur. Des miroirs figuraient la présence des autres passagers. On ne distinguait pas leurs visages. Le glissement durait le temps de vous convaincre de la difficulté d’exister loin de chez soi. Fabrice était ravi de renouer avec d’anciennes satisfactions. Il évoqua la brousse et des lacs interminables, des chutes d’eau, des nuits bruyantes comme des ailes, les tentatives d’atteindre le soleil avec des flèches. Ils avaient subi avec succès toutes les épreuves. Ils formaient désormais un couple presque légitime. Il renonça cependant à l’épouser au dernier moment. Elle venait d’obtenir le divorce et versait ses larmes dans l’arrêt qui l’autorisait à se remarier. Il demeura sourd à une demande non exprimée avec la clarté et la précision qu’elle s’était souhaitées en ouvrant la discussion judiciaire. Il ne s’était même pas intéressé à la personnalité du défendeur. Elle pouvait compter sur lui pour franchir les obstacles inventés par l’Agence de voyages dans la discutable intention de limiter l’aventure aux dimensions du possible et de la certitude. Il connaissait toutes les ficelles de la conversation. Elle devait maintenant reconnaître qu’il avait tenu ses promesses. — Contentez-vous de cette approximation du bonheur, conseillait le chien en injectant la matière nécessaire. Au matin, en prévision de la rencontre spatiale avec O, Fabrice se rendit dans la Salle des gravités pour vérifier la préparation de l’évènement. Les flacons flottaient dans l’air bleu. Il franchit le sas et traversa la masse cliquetante des flacons en direction du canon d’éjection. Un coup d’œil dans le collimateur lui indiqua qu’on ne tarderait pas à entrer dans la ligne de mire de la planète. Pour l’heure, l’espace était noir et sans aucune profondeur. Cette sensation de néant continuait de le harceler. Il lança un flacon vide. Le jet atteignit une distance impossible à apprécier. Le flacon tournoyait dans tous les sens. Avec la focale variable du hublot derrière lequel il tentait de se concentrer, il s’en rapprocha, pénétra même à l’intérieur de ce contenu contenant tout. Tout à l’heure, le canon cracherait le nombre de flacons correspondant à celui des enfants, plus deux. Le chien ne jouait pas selon le principe non vérifié que ce genre de distraction ne peut avoir aucun sens pour un être issu de l’industrie. Fabrice bénéficiait du sceau de l’artisanat hospitalier, d’autant que sa création remontait à plus de quarante ans, à une époque où on était loin de se douter que les clones finiraient dans l’oubli une vie commencée dans l’espoir. Il actionna plusieurs fois, à vide, la manette du canon. Des bulles d’un air passant du bleu au vert éclataient dans le vide. Il n’était pas possible de vérifier la composition de ce qu’on respirait dans ces vaisseaux. C’était bleu, avec du jaune et de l’orange dans l’ombre. Le regard souffrait au début puis le cerveau envoyait des signaux positifs et on retrouvait sa bonne humeur du départ. Il n’avait pas eu la chance d’exprimer son bonheur dans la bouche de Constance au moment où la poussée était devenue la seule force agissante. Le chien avait inversé la structure de la colocaïne et le cerveau de Constance en avait conçu un autre bonheur. Il y a des bonheurs incompatibles, c’est absurde à dire mais c’est pourtant la vérité. Fabrice vérifiait tous les jours cette hypothèse rebelle à l’analyse. Depuis, elle cultivait cette prudence de l’expression et il s’efforçait de ne pas l’interrompre. Chacun son tour. Ils se côtoyaient à défaut de s’aimer. Il avait seulement pris le temps d’accepter la présence des enfants. Elle avait œuvré chaque jour pour les mettre sur son chemin sans le surprendre au beau milieu d’une partie d’angoisse. La structure de l’anticolocaïne avait atteint un point de perfection qui remplissait le chien d’une satisfaction spectaculaire. Elle ne savait rien de la nature de ce bonheur et lançait les os dans les corridors où la précipitation du chien en disait long sur le plaisir qu’il éprouvait à jouer avec elle. Fabrice mesurait scrupuleusement la dose de colocaïne qui lui était destinée. Il n’était pas possible de s’en passer. Le chien modifiait rarement la composition, consacrant toute son énergie créatrice aux questions de structure auxquelles Fabrice ne comprenait pas grand-chose. Les enfants adoreraient la sensation d’apesanteur. On jouerait avec l’abondance de flacons en attendant de les remplir de ces petits papiers qui émoustillaient la pensée de Constance. Le compte devait être exact. Le chien arriverait le premier pour contrôler les données. Fabrice avait le temps de se consacrer à la première prise. Il préférait s’en occuper lui-même mais dans les moments de grande angoisse, c’était le chien qui intervenait et alors il n’était pas possible de discuter des questions de composition et de structure. Le chien agissait en automate de l’instant tandis que Fabrice savait s’appliquer à retrouver la durée. Il se colla à la paroi, repoussant les flacons qui voltigeaient devant lui. La sonde était incorporée à son système génital. Il calcula la dose en fonction du temps qui restait à soustraire avant de retrouver le sommeil. La tête forait la matière vivante. La vitesse d’exécution était relative au facteur « âge de l’individu encore adepte de ces pratiques révolues ». L’unique constante avait quelque chose à voir avec l’enfance. Il glissa. Les flacons renvoyaient des reflets verts. Le chien penserait-il à apporter les paperoles ? Il était inconcevable de confier cette tâche à quelqu’un d’autre. Les petits crayons s’agitaient dans un pli de la carapace. On avait l’habitude de ce concert de petits bruits secs. Le rire de Constance s’accroîtrait à chaque lancement. Elle ne procédait pas autrement. L’espace se remplirait de flacons bleus environnés de bulles d’air se multipliant. Rien n’aurait lieu avant l’apparition de la planète signalée par les calculateurs. Elle en parlait depuis des jours. Quand avaient-ils vécu le même bonheur ? Il ne la privait jamais de ces petits détails de la vie quotidienne. Le chien d’abord, puis Constance en habit de soirée suivie des enfants alignés comme des perles sur le fil du bonheur. Fabrice allait-il jouir d’une attente interminable ? Il perdait toute notion de travail à accomplir quand le moment était venu de se consacrer à l’emploi des autres.
On avait l’impression de revenir chez soi. Seule, la couleur du ciel indiquait qu’on était trompé par les apparences. Comme on n’avait pas pu modifier les reliefs environnants, le regard était attiré par l’étrangeté de ces présences minérales et l’esprit s’attardait malgré soi dans l’observation de ces premières différences. On traversait alors l’épaisse fumée crachée par les fusées. L’intensité du bruit était telle que toute conversation, portant forcément sur l’étonnement éprouvé au contact de cette espèce de réminiscence, se terminait par un geste d’impatience. Une plate-forme se présenta de flanc. Un escalier se déplia. Fabrice offrit son coude à Constance qui toussait. Elle était moins médusée. Son foulard venait de s’accrocher au rancher. Fabrice avait lutté à la fois contre la résistance du foulard et contre l’envahissement de la fumée. Un employé rassurait les passagers : — 1) La fumée n’était pas toxique. — 2) On était bien à Ologique et non pas chez soi (il montrait les collines rouges et le ciel passablement jaune au-dessus de la ville). — 3) L’étape durerait le temps de réparer une avarie sans importance. — 4) Tout serait mis en œuvre pour rendre leur séjour forcé à Ologique aussi agréable que possible. Fabrice laissa le mot « possible » se diluer dans un esprit qu’il aurait voulu à la hauteur de l’évènement. — Une avarie ? dit-il. Il n’a jamais été question d’une avarie ! — Voyons, dit l’employé, vous êtes les parents ou les accompagnateurs ? — Nous n’avons rien à voir avec ces enfants ! s’écria Fabrice. L’employé porta un sifflet à sa bouche. — Comment voulez-vous que je le sache ? dit-il. Je ne m’occupe pas des papiers. Constance commençait à entrer dans ce monde parallèle. Une convulsion ravagea son visage. — Ologique ? dit-elle. Nous avons changé de route ? Elle se mit à fouiller dans son sac à main. Le dépliant de l’Agence de voyages ne mentionnait pas Ologique dans ses plans de route. — Était-il prévu qu’on s’y arrêtât ? fit Fabrice dans une tentative désespérée d’accepter les faits. Les enfants s’étaient alignés sur les bancs. On n’emportait rien avec soi que sa trousse de toilette et le portefeuille contenant l’argent du voyage et la documentation civile. Constance, repoussant les volutes blanches qui s’interposaient entre elle et Fabrice, s’assit enfin. — Vous n’avez pas répondu à ma question, dit Fabrice à l’employé qui gonflait ses joues. — Je ne viens pas avec vous, dit celui-ci. Le pilote est automatique. En cas de déviation, tirez sur le cordon de la sonnette d’alarme. La plate-forme s’ébranla au son du sifflet. Avant de disparaître dans la fumée, Fabrice eut le temps de crier : — Comment saurons-nous que nous nous sommes déviés ? — Où allons-nous ? demanda Constance. — Que personne ne touche à ce cordon, dit Fabrice aux enfants. La plate-forme cahotait dans la fumée. De temps en temps, un signal lumineux se mettait à clignoter au passage. Fabrice cherchait des explications et exprimait à haute voix sa déconvenue. — Méfiez-vous de ne pas dépenser tout votre argent, dit-il aux enfants. Ces étapes sont prévues pour nous arracher le peu qu’on possède. Attendez-vous à être sollicités par des marchands sans scrupules. Un ralentissement l’intrigua. — On va prendre votre foulard pour un drapeau, dit-il à Constance. Deux coups de sifflet provoquèrent une nouvelle accélération. Il n’avait pas vu l’employé responsable de ce qui était aussi bien un croisement qu’une bifurcation. — Nous ne savons rien, dit-il amèrement. Constance vit la lumière avant lui. Le halo, secoué par la fumée, révéla le train arrière d’une autre plate-forme On distinguait parfaitement les casquettes des enfants. Fabrice se souleva un peu sur un coude pour apercevoir son homOlogue. — Nous aurons de la conversation, dit-il, soudain réjoui par cette perspective. — Si c’est pour parler de la même chose... fit Constance distraite par l’annonce d’une rencontre qu’elle ne souhaitait pas. — Vous n’êtes jamais contente ! dit Fabrice. — Nous allons au même endroit, dit-elle. On entra sous terre. Le tunnel s’annonçait par des feux giratoires. Les enfants, tancés par Fabrice, retenaient leur émerveillement. — Ça les endurcit, dit Fabrice. Le tunnel était éclairé. On découvrit le contenu de la plate-forme qu’on suivait. La tentation était grande de leur demander s’ils savaient où on allait. — Ils ont peut-être l’habitude, risqua Constance. Des affiches publicitaires défilaient sur les parois. Les enfants levaient des yeux coutumiers de cette pratique abusive de l’information. Une musique commença à pénétrer leur imagination. — Vous connaissiez ce tunnel ? demanda Constance. Fabrice soupira : — Nous ne sommes pas chez nous, ma chère ! dit-il. — Oh ! Où avais-je la tête ? Il ne connaissait pas le tunnel pour la bonne raison qu’il n’avait jamais voyagé dans l’espace. — Mes voyages, dit-il comme si on ne l’écoutait pas, ont refait tous les chemins de la surface de la Terre. Il faudra que je raconte ça dans un livre. L’Afrique surtout. Nous sommes des nègres dénaturés. — Quelle horreur ! dit Constance. Le tunnel s’acheva par le tournoiement des affiches livrées à une combinatoire fascinante pour le moment. La plate-forme ralentit jusqu’à l’arrêt sur l’image. Une crème coula dans une abondance virtuelle de couleurs, réduisant les enfants au silence. Puis de nouveau la nuit. La route était bordée de platanes et de réverbères en alternance. La façade de la spaciogare apparut dans le balayage des projecteurs. Une fusée était couchée sur le talus, secouée de spasmes. — C’est peut-être la nôtre, dit Constance. La plate-forme avançait maintenant dans un flot de plates-formes. La circulation était fluide. Fabrice eut même la sensation qu’on avait augmenté la vitesse. — Tout est calculé, dit-il sans chercher à dissimuler son admiration pour la performance technOlogique qu’on leur offrait en prime. Il ne s’intéressait pas aux calculs. Seul l’aspect des choses motivait son intérêt. Il aimait assister en spectateur critique aux changements visibles de la matière et des objets. Il était facilement fasciné par les lois rhéOlogiques qu’il pensait retrouver malgré son défaut de connaissances scientifiques. Il s’estimait à la hauteur de ses découvertes. On pouvait alors le surprendre dans un silence et une immobilité de mortifié. Le chien de Constance était sans doute le plus attentif à ces contemplations intérieures. D’ailleurs Constance le consultait régulièrement sur le sujet. Les masques de Fabrice ne l’inquiétaient plus depuis longtemps mais elle continuait de leur accorder l’importance des premiers temps de leur aventure sentimentale. Bien sûr, songea Fabrice en traversant la fumée secouée par le flot des véhicules, elle n’a pas oublié son chien. Il n’y avait plus de vie commune sans cette mécanique élevée au rang de l’humain. La bête agitait ce qu’il fallait bien considérer comme un œil électronique. Une espèce de paupière en iris métallique clignotait régulièrement dans un jet de liquide aux cristaux miroitants. La main de Constance caressait un dos d’écailles, ses bijoux y rencontrant la dureté des transparences qui la fascinaient. Fabrice ne luttait pas contre la jalousie. Il se tenait à distance dès que la femme et la machine entraient en communication. Devant lui, les têtes des enfants, parfaitement alignées en carré, formaient un potager dont il avait l’habitude d’observer la croissance. — Quel manque de chance ! dit-il au robot. — Vous ne lui parliez plus depuis le bris de votre bouteille d’eau-de-vie, constata Constance. — Je me demande à quoi il peut bien servir, dit Fabrice qui recherchait l’approbation des enfants. Il n’avait fait aucun effort pour les acquérir à sa cause, aussi se montraient-ils le plus souvent indifférents, quelquefois critiques, jamais obscènes comme il l’avait été lui-même dans les pires moments de son enfance. Il avait rêvé de voyages tout en parcourant les cercles et les vis sans fin d’une sédentarité éprouvante. Personne ne lui avait jamais proposé l’aventure des départs, hormis quelques coups de rames dans le canal et les approches prudentes du lit de la rivière où les joncs étaient agités par des poissons invisibles. Sa ligne ramenait de petits êtres hystériques. Il n’avait jamais trouvé aucun plaisir à ces fritures, d’autant qu’elles le retenaient jusqu’à la tombée de la nuit dans une herbe soigneusement fauchée par ce qu’il convenait d’appeler des domestiques. — Nous arrivons, dit une voix dans la fumée. Les enfants se mirent aussitôt à piailler. Leurs chevelures, rouges et noires, brouillaient la surface géométrique que Fabrice venait à peine d’inventer pour se raisonner. — On se calme ! dit-il sans espoir d’influencer la légitime agitation du groupe. Le chien leva un membre et le pointa en direction d’une tour qui s’extrayait de la fumée. — Il y aura des sucettes ! lança Fabrice désespérément. Un cahot lui coupa les jambes. Le chien veillait sur lui en permanence. On le vit proposer sa bosse au corps de Fabrice qui s’écroulait sur le siège. La plate-forme vira de bord. — J’ai cru qu’il vous mordait ! dit Constance en riant. Les enfants préféraient toujours s’amuser de Fabrice quand elle se moquait de lui. Le chien examinait la cheville de Fabrice qui s’en plaignait. — Ça commence bien ! dit Fabrice. — Pour vous, peut-être ! continua Constance dont le rire gagnait les enfants. La plate-forme s’arrêta. — Nous ne descendons pas avant d’y avoir été invités, précisa Fabrice. — Je ne sais pas ce que j’ai oublié, dit Constance. Le chien se redressa. Ses écailles frémissaient. — Qu’avez-vous deviné, mon ami ? lui demandait Constance. On s’élevait, comme au partage des eaux entre Castelpu et Vermort. Fabrice n’avait jamais parlé aux enfants du temps passé sur le canal. Il connaissait précisément la mécanique des écluses et des ascenseurs. L’utilisation des eaux était au moins aussi géniale que celle de la roue, pensait-il. Il n’avait évoqué pour eux que l’hélice ancestrale et les poussées incalculables avec les moyens ordinaires de la multiplication. — Je ne sais toujours pas ce que j’ai oublié, répéta Constance. Les plates-formes défilèrent pendant ces longues minutes d’attentes. Aucun employé n’apparut. La tour traversait une obscurité coupée horizontalement par les fumées. Une lampe semblait flotter à une distance impossible à apprécier. — Nous sommes seuls, dit un enfant. — Il va peut-être falloir, ma chère, que nous prenions l’initiative, proposa Fabrice. — Et par quoi commencerons-nous ? demanda Constance qui ne riait plus. On entendit nettement le rideau métallique s’enrouler autour de son axe, glisser dans les rails, communiquant sa vibration à des parois qui entraient en phase. La plate-forme reprit un chemin semé d’incertitudes. — On veut nous impressionner, dit Fabrice. Le chien examinait sa cheville. Constance retenait la chaussure sur le banc. La plate-forme venait de s’incliner de son côté. — On ne s’inquiète pas, dit la voix d’un employé, voix standard des fonctionnaires du régime en place à cette époque de tranquillité relative. C’était cette relativité qui avait essentiellement motivé la partance (voyage définitif) de Fabrice en compagnie d’une Constance qui fuyait les effets pervers d’une fin d’aventure conjugale qu’elle avait provoquée elle-même. La plate-forme continua de s’incliner sans explication. À quelle force centrifuge était-on soumis ? La question était tombée lamentablement de la bouche de Fabrice qui subissait les assauts affectifs du robot. — Vous êtes horizontaux, dit la voix publique, et malgré votre sensation de chute, vous n’avez pas quitté vos sièges. Le système évolue maintenant vers la verticalité contraire. On n’a même pas besoin de se concentrer. Tout le système est automatisé. L’impression de marcher sur la tête sera compensée par l’absorption d’un comprimé de Lotho. — Adsorption ? demanda Constance qui avait envie de vomir. De quel liquide s’agit-il ? De quel gaz ? Sommes-nous encore des êtres humains ? Elle décontenançait toujours Fabrice dans les moments délicats. Facilement verticalisé dans la position du yogi à la recherche de l’équilibre fondamental, il repoussa le chien qui injectait des liquides dans sa cheville. La plate-forme s’immobilisa. On entendit le bruit des pièces sur un sol qui prenait logiquement la place du plafond. — Qu’est-ce que ceci ? fit la voix publique. Des maravédis appartenant à l’histoire de notre mère patrie ! Il faut en informer la hiérarchie ! — Sapristi ! s’écria Fabrice presque en même temps. — Que vous arrive-t-il ? gloussa Constance occupée à remettre le chien à l’endroit. — Mes pièces ! gueulait Fabrice. Les pièces de l’ambassadeur ! La vôtre ! — Eh bien ? Il y eut un bruit de bottes. On se rassemblait sous le véhicule agité par les enfants. — Vos pièces ? fit une voix guère différente de la première. Fabrice se mordit la langue. Il parlait toujours trop vite quand on lui arrachait un bien. Sa chronique du bien était criblée d’évènements qu’un peu de jugeote eût épargnés à son esprit. — Descendez ! fit la voix. — Par quelle voie ? demanda Fabrice qui s’amadouait en prévision de la conversation à tenir. — Ne réfléchissez plus, conseilla la voix. Déployez l’escabeau et descendez comme si vous étiez chez vous. Fabrice actionna le mécanisme agissant sur l’escabeau. Le chien s’était approché pour aider à la manœuvre. — Laissez-le faire ! ordonna la voix. Fabrice rencontra un homme qui pouvait être humain ou pas. Il le salua comme s’il s’agissait d’une personnalité importante pour la suite de son aventure extraterrestre. Il tenait sa documentation civile dans une main et tendait l’autre pour recevoir son bien en retour mais la main ouverte du fonctionnaire continua d’exhiber les doublons. — Quel prix est-ce là ? demanda celui-ci. — Je suis ravi que vous ne m’en contestiez pas la propriété, s’empressa de préciser Fabrice. Je les ai reçues de Monsieur l’ambassadeur au cours de la réception donnée aux voyageurs en partance. Je ne savais pas à ce moment-là que nous serions seuls, Constance et moi, au milieu d’un nombre incalculable d’enfants en croissance. — Le nombre a été fixé à trente-trois comme dans La divine comédie, dit le fonctionnaire. — Il m’a pourtant semblé que ce nombre pouvait être dépassé par la réalité. — Quel rapport avec ces deux pièces, s’il vous plaît ? — L’ambassadeur... recommença Fabrice. La main se referma. — Vous avez une justification ? Facture, titre de propriété, diplôme, article de presse, extrait de l’arbre généalogique ? Je vois que vous appartenez aux Vermort. Nous avons tous un ancêtre ayant servi une de ces vieilles familles de France. Madame doit avoir des traces de cette roture dans son dossier de position, n’est-ce pas ? Le visage de Constance découpa un ovale dans la fumée horizontale. — La piscine... s’apprêtait-elle à raconter de nouveau. Le fonctionnaire claqua des doigts pour qu’on lui apportât un sachet hermétique et la pince à plomber. — Je n’aurais pas la clé ? demanda timidement Fabrice. Les enfants l’observaient à travers la fumée. — On ne descend que sur indication expresse d’un accompagnateur ! lança-t-il à leur adresse. Ils cessèrent d’impliquer au véhicule l’oscillation caractéristique provoquée par ce mélange de doute et de curiosité qui est en quelque sorte la justification patente du temps consacré à l’enfance. — Voici le récépissé, dit le fonctionnaire en remettant une puce noire à Fabrice qui la colla avec les autres sur la carte poisseuse de sa mémoire. — La prunelle de mes yeux, susurra Fabrice en conduisant Constance sur l’oblique de l’escabeau. — Vous orientez l’esprit en direction de notre intimité, murmura-t-elle dans son oreille. Vous oubliez légèrement la présence des enfants. Ce n’est pas ainsi que nous les éduquerons. — Savez-vous au moins à quoi est destinée cette éducation ? Elle ne répondait jamais à cette question, tant et si bien qu’il se demandait légitimement si elle n’en savait pas plus que lui sur la finalité de ce voyage. Il marcha en tête du cortège qui se dirigeait inconsciemment vers l’hôtel. Constance clapotait dans les flaques d’une pluie verte. Des plaques d’égout miroitaient dans les nuances bleu inox, comme à la maison, pensa Fabrice. Son esprit semblait se satisfaire des rencontres oiseuses qu’ils firent sur le trottoir. On traversait des vitrines convexes. Des arbres clignotaient dans l’air sirupeux saturé d’étincelles. Un véhicule les frôla en klaxonnant, la tête du chauffeur jaillit un moment de cette matière accélérée au fil des feux balisant la chaussée. Fabrice portait le sextant en sautoir. Des passants l’interrogeaient et il leur répondait qu’il était étranger à la ville. Constance en doutait maintenant tant la ressemblance était parfaite. C’était les mêmes boutiques, le même croisement hurlant, le même morceau de ciel tournoyant autour de la flèche d’une église. Les enfants venaient d’ailleurs. Ils découvraient la ville, feuilletant la plaquette aux pages cristallines. Fabrice ne voulait pas reconnaître qu’il savait exactement où il allait. Il tirait du tuyau de sa pipe des bouffées noires qui le transfiguraient dans les reflets des vitrines. L’hôpital Saint-Patrick dominait cette partie de la ville. Les trottoirs, envahis par une incohérence de vélos, montaient tous vers la colline que l’Hôpital couronnait comme un décor pâtissier. — Dites-moi que je rêve ! fit-elle dans le dos de Fabrice. — N’avez-vous jamais rien lu de tel ? lui demanda Fabrice qui connaissait les goûts littéraires de sa compagne. — Imaginez un moment qu’il descende de là-haut dans son automobile verte et noire ? — Ils n’ont reproduit que les murs, dit Fabrice. Regardez dans les boutiques. Reconnaissez-vous vos commerçants ? Non, n’est-ce pas ? Nous sommes en milieu touristique. Il n’y a rien à craindre de notre imagination. — Vous n’expliquez pas la nécessité d’une telle expérience. Je vous répète que j’ai peur de tomber sur lui à n’importe quel moment ! — Je croyais que vous l’aviez oublié. — Oublier vingt ans de vie commune ! — Qu’est-ce que la vie quand elle n’est pas commune ? — Donnez-moi une explication plus convaincante ! — Par ici, les enfants ! cria Fabrice par-dessus le chapeau de Constance. On entra dans un hôtel pyramidal, ce qui encouragea les spéculations sur l’espèce de hiérarchie qui promettait de régir les prochains jours. Les enfants dormiraient dans un dortoir équipé du sommeil automatique, solution facile que Constance reprocha à Fabrice sans toutefois en discuter l’opportunité. Elle choisit une chambre où elle avait déjà couché. Fabrice consulta les horaires des repas et se plaignit de l’abondance des sauces. Il enferma les enfants dans le dortoir et actionna la manette du Distributeur de Nuits Tranquilles. — Avec les enfants, expliqua-t-il au maître d’hôtel qui les accompagnait, il faut tout le temps savoir quelle heure il est ! — Vous exagérez, dit Constance. — Monsieur saura ce qui convient aux enfants, susurra le maître d’hôtel, et Madame se chargera de corriger les défauts d’une éducation destinée à compliquer l’humanité d’un accroissement inexplicable autrement que par l’existence d’un réel à la portée de tous. — Les enfants n’ont pas d’avenir si nous régressons nous-mêmes, dit Fabrice tout en continuant à réfléchir aux propos abscons du maître d’hôtel. Nous ne savons même pas ce qu’on attend de nous. — Madame doit bien le savoir, dit le maître d’hôtel. Il souriait dans les lueurs des veilleuses. Fabrice réfléchissait toujours. — Les dames, renchérit le maître d’hôtel, en savent plus que nous sur ce sujet. Constance se frotta le nez. Il l’agaçait. Elle s’arrêta devant la porte. — Ouvrez ! dit-elle. Il se plia pour atteindre le paillasson. La clé était dessous. — C’est provisoire, dit-il. Un œil électronique descendit à la hauteur du chien pour le renifler. — Les chiens couchent sur les tapis, dit le maître d’hôtel. La porte céda. Il empocha la clé. Il était déjà au pied du lit et secouait une bouteille de champagne. — La Maison vous souhaite un agréable séjour parmi nous. De qui parlait-il ? Le goulot fusa. Constance penchait un verre aux ciselures arabesques. — Buvez ! dit-elle à Fabrice qui examinait le programme de la fenêtre. — Vous ne vous ennuierez pas, certifia le maître d’hôtel. Nous en avons pour tous les goûts. Notre clientèle est essentiellement composée de claustrophobes et d’agoraphobes. Les programmes se partagent cette population hétérogène. — C’est ravissant, fit Constance en pelotant les courbes d’un vase rempli de fleurs rouges qui saignaient sur un napperon de dentelle. Fabrice trempa sa langue dans le verre qu’elle lui tendait. — Champagne de France ! dit le maître d’hôtel. — Nous sommes français, dit Fabrice toujours réfléchissant aux reproductions qui l’entouraient. — Souvenez-vous ! dit Constance dans le verre. Il avait oublié. Elle ne pouvait pas le confondre avec un autre. Elle lui mentait rarement. — Le lit est fait pour toutes sortes d’occupations, précisa le maître d’hôtel. — Dans ma jeunesse, dit Fabrice avec un petit air de nostalgie qui flatta le maître d’hôtel, la technOlogie promettait, sinon un monde meilleur, du moins des facilités pour le traverser avec un minimum de difficultés. On s’imaginait les désastres d’une application erronée ou même frauduleuse des nouvelles règles qui s’imposaient désormais à la vie avec autant de rigueur qu’à notre imagination. Nous avons oublié toute cette littérature de l’angoisse. Nos petits malheurs psychosomatiques ne sont rien à côté des dimensions prises par cette fertilité romanesque qui n’appartient plus à notre culture miroitante. — Je vous assure, répéta le maître d’hôtel, que le lit ne vous décevra pas ! Nous l’avons conçu pour les couples complémentaires. Est-ce Madame, l’agoraphobe, ou bien Monsieur ? Il est important d’entrer les données exactes. Je ne voudrais pas vous décevoir à cause d’une erreur d’appréciation. Le lit entra en phase. Un liquide jaune surmontait l’expérience d’un sommeil donné en exemple. Le maître d’hôtel agita une fiole contenant l’antidote. — Notre expérience en la matière est reconnue dans tout l’univers, continua-t-il. En doutaient-ils, ces voyageurs de la croissance imposée aux enfants ? Le chien examina la fiole sans la toucher. Des cristaux voltigeaient dans une huile gazeuse. — Êtes-vous sûr que les enfants dormiront jusqu’à demain ? s’inquiéta Constance. Ses yeux trahissaient un retour à la lubricité. Elle plongea un œil maussade à l’intérieur de la bouteille. — Notre Livre d’Or est vierge de tout reproche ! s’exclama le maître d’hôtel. Elle le caressa sans cesser de lorgner dans le fond de la bouteille. Le chien préparait une solution compatible avec l’antidote. Les données étaient puisées directement dans l’oreille du maître d’hôtel, ce qui lui arrachait des grimaces de douleurs, d’où son nom, expliquait-il en retenant des gémissements simulés par les yeux : Muescas. — Je m’appelle Muescas (en espagnol : moscas + muecas), une idée du Cinquième Laboratoire. Nous sommes tous des énigmes pour ceux qui se souviennent de nous en commençant par le nom. Il les quitta sur cette espèce de devinette. Constance en riait sans cesser d’explorer l’espace clos de la bouteille. — Lui avez-vous parlé de nous ? demanda-t-elle comme si cette question cruciale l’avait abandonnée un moment au profit de l’envahissement croissant des liquides et qu’elle revenait avec une force désormais inimaginable. — Que savez-vous du Cinquième Laboratoire ? Elle se coucha, peu soucieuse de ce peu de tenue qu’il exigeait d’elle-même dans l’intimité. Il se retourna pour ne pas la voir. Le contenu de la fenêtre ne correspondait pas non plus à ce qu’il attendait du repos. Pourquoi avaient-ils interrompu ce voyage ? L’avarie était un prétexte à une analyse approfondie de l’être qu’il était en train de devenir malgré lui. On ne peut pas changer à ce point, pensa-t-il. Le chien était sur elle, agité par l’action simultanée des pistons et des sondes. La bouteille avait roulé sur un tapis représentant une scène de combat avec des chevaux noirs et des nuages verts. Des hommes nus surgissaient de cet accroissement interminable de l’ombre. Il devina les épées dans l’abondance des lignes coupant la perspective en fragments d’histoire. Elle avait raison. Il était déjà venu ici mais pas avec elle, ni même avec une autre. Il était seul, à fleur d’un pourrissement qu’il héritait de sa croissance. À cette époque, la cheminée était réelle et son feu répandait une chaleur tournoyante. Comment savaient-ils pour le feu ? Ils avaient préparé les bûches mais ne l’avaient pas allumé. Il restait des cendres de l’embrasement précédent. Ils amenaient ici les types ayant un rapport anormal avec le feu. Que savaient-ils de cette tentative d’élimination du temps ? Il ne s’était jamais confié à elle. Elle disposait de tous les liquides capables d’arracher la vérité même au plus obstiné des obsédés. Il toucha la cendre bleue sous les bûches. Elle le voyait à travers la géométrie des visions contrôlées par le chien. Comment imaginer une pareille ascension de ce qui vous obsède à ce point ? L’amour consistait à profiter de la fertilité de l’autre. Le nombre des enfants n’était d’ailleurs pas exact comme il le lui prouvait chaque jour sur le tableau noir de leurs différences. Elle hurlait pour ne plus l’entendre débiter des certitudes qui n’avaient plus aucun rapport avec le voyage. Les fusées avaient cessé d’agir sur la parabole inachevée des écrans de contrôles. Elle n’en avait conçu aucune angoisse alors qu’il se morfondait même en présence des enfants. Elle lui reprocha mollement la honte qu’il lui inspirait maintenant parce qu’il se comportait en enfant devant des enfants qui attendaient de lui l’exemple incontestable de la maturité. Il avait ensuite changé d’attitude et elle l’avait félicité. C’était une heure avant l’arrivée à Ologique. Il n’avait jamais été question d’Ologique mais il devait reconnaître que son esprit se demandait encore ce que l’ambassadeur d’Ologique lui avait confié avant de quitter ses invités. — Je l’ai aimée, avait dit l’ambassadeur. Promettez-moi de ne jamais l’aimer vous-même et le voyage vous sera entièrement consacré. — Nous n’allons pas à Ologique, avait grincé Fabrice. — Vous n’irez nulle part si vous l’aimez. — Que peut bien valoir cet or aujourd’hui ? avait demandé Fabrice et l’ambassadeur l’avait quitté sans lui donner la réponse. — De quoi vous souciez-vous ? dit enfin Constance. Elle croisait des jambes obscènes. Il ne put s’empêcher de lui dire : — J’y tiens, moi, à ces doublons ! Ce serait l’obsession des prochains jours. Tous les mots y étaient : je, moi, doublons, tenir, posséder ! Rien sur moi ! Sur ce qui nous arrive ! Il entrait encore en circularité, cherchait à se mordre la queue en public, se crucifierait avant toute tentative de leur part de le raisonner. Il n’avait jamais agi autrement. Elle se confia à Muescas qui portait un costume médiéval et participait à un cortège. On la trouva assez jolie pour l’inviter sous la tente. Elle goûta à des plats et se laissa embobiner par des beaux parleurs. Muescas promettait de se taire. Il fumait des cigares et buvait des vins épais. Elle voyait le ciel traversé de guirlandes. Des lampions se balançaient comme des morts. D’autres femmes bavardaient avec des hommes en armes. Un char de fleurs versa dans la rigole un flot de pétales que le vent souleva comme à l’automne les feuilles rousses de son enfance. Fabrice n’était pas là pour expliquer aux autres qu’elle souffrait chaque fois que le temps se répétait. Elle collectionnait les blessures et abusait de la patience des autres. Elle parlait de lui, de son hypocrisie, de son égoïsme, mais les autres ne voyaient pas apparaître le personnage et ils doutaient de son existence. On fouillait sous sa robe pour savoir si elle était encore vierge. On lui proposait le sang des chiens. Pendant ce temps, il la cherchait. Il avait appris la disparition de Muescas. Passant devant le dortoir des enfants, il contrôla les instruments du sommeil. — Vous ne pouvez pas les condamner au sommeil, dit le chien qui avait perdu un peu de sang dans une lutte sans merci sur le trottoir d’en face. Ils entendaient les bruits de la fête et de temps en temps une fusée explosait dans le ciel aux rideaux tirés. Une pluie d’étincelles retombait sur la foule immobile à cette distance. Il constata qu’elle avait emporté son sac à main. — Vous ne l’avez pas vu sortir ? demandait-il encore au chien. — Les chiens ne sortent pas dans cette ville, dit le chien en montrant ses dents. Ses plaies giclaient. Il avait rencontré un autre chien et des voyous les avaient attaqués pour leur pomper le sang. Il voulait dire que les chiens ne sortent pas la nuit dans cette ville extravagante. — Si vous voulez, dit-il, je peux contacter le système. — Je ne veux pas laisser ma trace, dit Fabrice. — Vous la laisserez de toute façon. — Elle ne saura pas que je l’ai cherchée parce que j’ai l’impression d’être dépossédé. — J’aime bien l’expression, dit le chien qui glougloutait. Ils étaient assis sur le balcon de chaque côté d’un guéridon aux torsades blanches. — L’ambassadeur aussi s’appelait Muescas, dit Fabrice. Le chien connaissait un chien qui s’appelait lui aussi Muescas. Tous les chiens du dog-boom s’appellent Muescas. Le baby-boom a donné des millions de Fabrice et de Constance. Ologique n’a pas toujours été une copie de la Terre. Les Ologs ont survécu à la colonisation. Ils se battent dans l’ombre pour sauver leur culture. La conversation subissait l’influence du sang que le chien acceptait de partager avec l’homme en crise. Celui-ci utilisait une longue-vue pour tenter de la distinguer du reste de la foule en liesse. La musique des bandas montait jusqu’à eux. Le chien lança un jet de sang qui atteignit le promontoire où les officiels se consultaient pour la distribution des prix. — Vous allez nous faire remarquer, lui reprocha Fabrice. En même temps, il aperçut Constance qui dinguait sur un fil. Deux nains en uniformes de gendarmes pendaient par le cou aux extrémités de la barre d’équilibre. Des oiseaux suçaient leur semence et des petites filles déguisées en mandragores ouvraient des gueules de piafs affamés. On s’égosillait pour encourager la funambule qui agissait sous l’influence d’une goutte de sang injecté sous les yeux, le meilleur moyen d’en finir avec la réalité peut-être définitivement. Fabrice se dressa : — Elle est folle ! s’écria-t-il. Le chien le suivit dans l’air. On descendait le long d’un fil intermittent. Aux intervalles surgissaient des banderoles avec des slogans publicitaires. — Si vous voulez, proposait le chien, je peux encore vous injecter l’antidote. Il vit Muescas entouré de filles qui le nourrissaient. Elles agissaient directement dans la matière cérébrale. Des poupées étaient lancées dans l’air trembleur. — Les enfants dormiront tant qu’elle s’obstinera à leur survivre ! déclara Fabrice à Muescas qui venait de reconnaître que lui et l’ambassadeur ne faisaient qu’une seule et même personne. — Vous avez les doublons ? demanda Fabrice qui refusait les propositions de matières. — Je vais vous signer un habeas corpus, dit l’ambassadeur. Le chien offrait l’encre. — Vous avez vu Constance ? demanda Fabrice. — Elle est inquiète pour les enfants, dit Muescas. Elle veut porter plainte contre vous pour abus de sommeil. Vous savez ce qu’on pense du sommeil en temps de guerre. — Nous sommes en guerre ? Première nouvelle ! Il retourna à l’hôtel. Le chien avait renoncé à le suivre, attiré dans un traquenard peut-être. L’horloge du sommeil indiquait que les enfants avaient dépassé la limite autorisée. Le chien n’était plus là pour trafiquer les chiffres. L’alarme se déclencherait dans une demi-heure. C’était tout le temps qu’il lui donnait pour revenir dans le giron familial. Dans le lit, il eut une suée qui l’obligea à se lever pour se rafraîchir sous le robinet. Il n’aimait pas la solitude, haïssait sa propre nudité et ne parvenait plus à penser dans ces circonstances. Il relut le writ. Il n’avait aucune valeur si Muescas n’était plus l’ambassadeur au moment de présenter le document aux autorités compétentes. Le chien avait émis des doutes en dernières instances, juste avant de disparaître dans la complexité d’un groupe hétérogène. — Constance ! hurla-t-il à la surface du miroir. Il prenait le risque d’ameuter les cerbères mais sa voix était diminuée par l’abus des matières qu’il avait dû accepter pour tranquilliser les distributeurs sur lesquels le chien avouait n’exercer aucune influence. L’alarme du dortoir n’allait pas tarder à rassembler en pleine nuit tous les esprits susceptibles de s’interroger sur le dépassement de la dose de sommeil autorisée dans le cadre d’une éducation conforme aux règles de base. — Constance, dit Fabrice à son image dans le miroir. Le robinet coulait dans l’infinie blancheur de la céramique, sans éclaboussure de sang ni crachat porteur des germes de la peste schizoïde. La nuit s’achèverait en explications aux autorités. Constance reviendrait de la fête avec un autre embryon. Ils hésiteraient à jeter en prison le facteur d’une telle multiplication. — Au diable les hallucinations ! jeta-t-il au miroir dégoulinant.
Fabrice porta la nouvelle à une Constance déjà déprimée par les incertitudes de l’attente : le départ était prévu dans la soirée, la circulaire ne précisait pas l’heure exacte de l’arrachement, aucun passager n’était autorisé à demeurer sur Ologique. Constance finit de s’effondrer sur le sofa que la direction de l’hôtel avait exceptionnellement et gracieusement mis à sa disposition. Fabrice arrangea les coussins sans ajouter à sa gaucherie, effleurant le visage comme si la caresse retournait à ses premiers instants. Leurs projets tombaient à l’eau. Ayant lu la circulaire punaisée sur le panneau d’affichage de la réception, il avait tout de suite demandé des explications à un maître d’hôtel médusé qui fouilla un moment dans un classeur avant d’en extraire une fiche de réclamation. Fabrice parcourut le tableau de questions et de cases à cocher, désespéré de ne pas y trouver les données de son cas particulier. Le maître d’hôtel, cérémonieusement penché sur le comptoir, lorgnait la descente du liquide dans le verre que Fabrice étreignait comme une main. Une lampe verte éclairait ce visage sommaire d’intermédiaire des puissances souterraines de la démocratie en vigueur. — Rien qui nous concerne, dit Fabrice. — S’il s’agit d’une communauté, dit le maître d’hôtel, l’imprimé est différent. Il se replongea dans les désordres parallèles du tiroir resté ouvert. — Constance ne renonce pas à l’éternité, expliqua Fabrice. Elle ne désire que cet allongement d’un séjour que moi-même je ne peux lui refuser. — Vous voilà bien à l’aise, dit le maître d’hôtel, puisque la contrainte ne vient pas de vous. — Elle s’attendait à une certaine souplesse du règlement. Je ne sais pas ce qui la retient ici. — Votre réclamation sera examinée avant ce soir. — Je n’ai pas réclamé ! Il faut d’abord que je la consulte. Il ne s’agit peut-être que d’un caprice. Nous n’avons pas choisi de voyager avec des enfants. Nous avions plutôt pensé à une expédition de retraités. — Les enfants grandiront, dit le maître d’hôtel en se redressant. De quelle communauté s’agit-il ? Il exhibait plusieurs formulaires en éventail comme une main. Fabrice n’avait aucun désir de jouer avec le hasard. Il secoua la tête pour exprimer son retour à des idées plus conforme à son statut de voyageur en partance. — Dans ce cas, dit le maître d’hôtel et il referma le tiroir. Il était agacé par les atermoiements de Fabrice. Le temps perdu clignotait à son poignet. Un coup d’éponge effaça les bavures, rendant à la surface du comptoir ses projets de miroir. — Il y a bien une manière de lui annoncer la nouvelle, continua-t-il. — Ce matin encore... commença Fabrice. Il sombrait de nouveau dans la mélancolie comme chaque fois que les heures futures se mettaient à dépendre de la psychOlogie d’un autre que lui-même. Les évènements avaient moins de prise sur sa complexion. Il les subissait comme si leur influence demeurait sans véritable profondeur. Mais n’y avait-il pas toujours quelqu’un pour contrecarrer ses dispositions à la tranquillité ? Il n’envisageait plus de la quitter. — À ma connaissance, dit le maître d’hôtel, aucune dérogation n’a jamais été accordée à un voyageur. Nous avons eu le cas d’un assassin qu’il a fallu juger in extremis avant de le condamner à séjourner dans nos prisons. Mais je ne crois pas que cet individu avait projeté de demeurer parmi nous. En tout cas pas dans les conditions d’un enfermement. La vie humaine est sacrée, autant que les conditions d’existence. En principe donc, les voyageurs en partance se tiennent tranquilles. Les Croisières sont plus riches en anecdotes mais elles sont en général au-dessus de nos moyens. C’est presque absurde de se sentir plus libres de ses actes simplement parce qu’on possède plus que la moyenne des mortels. Notez qu’on en revient moins riche et quelquefois plus pauvre. Voulez-vous que je vous raconte MA croisière ? À quel moment de ce récit Fabrice avait-il pris la poudre d’escampette ? Comment imaginer qu’une croisière fût interminable à ce point ? Dans l’ascenseur, il lutta contre une puce et eut le temps de l’écraser entre les ongles de ses pouces. Les puces investissaient les corps humains en été si la Terre vous concernait encore d’aussi près. Ailleurs, à l’intérieur de ces immenses reproductions qui flirtaient avec la perfection, les saisons suivaient les caprices de la mémoire emmagasinée dans les circuits sans cesse alimentés par une électricité produite au détriment du silence et de la transparence. Toute la matière, tous les objets subissaient cette électrisation nécessaire au déroulement cohérent du temps. Fabrice recherchait ce contact dans l’intention de brouiller un peu les repères de sa propre mémoire. L’ascenseur, au bout de sa course, le cracha dans un couloir orange où clignotaient des lampes vertes. Les portes s’ouvraient à son passage, petit dysfonctionnement qu’on avait signalé à la direction dans la soirée d’hier. Des techniciens aux visages endurcis par l’expérience de la contradiction avaient passé une partie de la nuit à examiner les boîtiers vissés aux murs au-dessus des portes. Les couloirs se remplissaient des grincements des yeux électroniques. Dans leur chambre, Fabrice et Constance n’avaient pas trouvé le sommeil, du moins quand l’un veillait, il lui semblait que l’autre ne dormait pas. La porte s’ouvrit donc sans nécessité d’introduire le passe dans la fente. Elle coulissa presque sans bruit. La lumière de l’entrée forma un demi-cercle dans le corridor. Il s’avança, surpris de ne pas se trouver en présence du chien de Constance. La lumière orange de la salle de bain, réduite à une raie sous la porte, irisait la surface de la moquette. Il buta contre le pied du miroir. Elle l’appela. Elle était sous la douche. Il entendit alors le jet languissant. Entrant dans la chambre, il ne reconnut pas les lieux. La fenêtre montrait un vieux film qui se passait pour le moment à l’intérieur d’une vieille voiture automobile. Elle se nourrissait des fantasmes des autres. Elle appréciait particulièrement les feuilletons inachevables. Que s’était-il donc passé ici ? Il s’approcha du lit pour constater qu’elle n’avait pas oublié d’y répandre son odeur de fruit ouvert. Le sofa avait disparu. Avait-elle changé d’idée ? Où est le chien ? pensa-t-il. Il s’attendait à une apparition précédant le bruit des rotations et des translations expliquant cette mécanique inouïe. Le moteur ronflait sur l’écran de la fenêtre. Un personnage brandissait un revolver et s’en servait contre un ennemi invisible qui lui arrachait des grimaces. Le jet fouettait le carrelage. — Alors ? demanda-t-elle derrière la porte. Il ôta son chapeau et le jeta sur le lit. — Je crains, dit-il, que nous ne soyons obligés de continuer notre voyage. Je suis désolé pour vous, mon amie. Elle se plaignit. Le jet cessa. Il entendit les glissements de la serviette, la rotation du miroir, les frottements. — Nous reprenons ce soir ce voyage insensé, dit-il. Nous n’avons plus le choix. — Ne l’avons-nous jamais eu ? dit-elle. — Ils n’ont rien dit sur l’heure du départ. C’est inquiétant. — Avez-vous précisé que je suis atteinte de mélancolie ? — Il y aura peut-être un autre arrêt technique. — Il y a 1014 cités dans cet espace maudit ! — Vous ne savez même pas ce que cela veut dire ! — Je sais que nous jouons avec la chance et que nous n’en aurons peut-être plus. Réfléchissez. Ces dialogues le fatiguaient. Elle sortit de la salle de bain. C’était bien elle. Pourquoi craignait-il une autre femme à la place de celle qu’il n’aimait plus ? La chambre n’avait peut-être pas changé. Il n’avait rien consommé pour expliquer son hallucination. Il lui demanda si elle percevait le même changement. — Fermez la fenêtre ! ordonna-t-elle. Un dernier coup de feu l’ébranla puis le moteur s’éteignit. Les meneaux réapparurent sur fond de neige. — Ouvrez la fenêtre ! Il manœuvra l’espagnolette et tira les vantaux. Une brise tiède passa au-dessus des géraniums. La lumière tournoyait dans le ciel. Il était étonné, peut-être déçu, qu’elle renonçât à voir la fin du film. Le lit, surmonté d’une estampe champêtre, s’ouvrit dès qu’elle l’eut touché. — Toby a disparu, dit-elle comme si cet évènement ne pouvait pas la toucher. — Avez-vous regardé derrière le radiateur ? proposa-t-il. — J’ai regardé partout. Sans le chien, il s’ennuierait. Il regarda sous le lit, couché entre les jambes de cette femme qui n’était peut-être plus la sienne. — Nous ne le trouverons pas si nous perdons notre calme, dit-elle. Elle expliquait son apparente indifférence. Il se recroquevilla sur le tapis. Il vit les jambes se croiser et disparaître sous le drap. — Vous vous couchez ? demanda-t-il. — Il faudra bien qu’ils acceptent les faits, dit-elle comme si elle se défendait déjà devant la Commission. Je suis mélancolique et vous n’avez pas réussi à les convaincre. — Chérie... supplia-t-il. Il continua de chercher le chien. — Vous ne le trouverez pas, dit-elle. Où l’avait-elle caché ? Qu’espérait-elle de cette ruse désespérée ? Il était lui-même à la recherche d’un moyen de les contraindre à accepter le fait qu’il n’avait plus le désir de voyager, qu’il prétendait revenir tranquillement à une vie de sédentaire, avec ou sans elle. Son esprit était en marche depuis qu’il s’était extrait du récit du maître d’hôtel. Il trouva une écaille sous une chaise et s’imagina qu’elle avait lutté avec lui avant de le faire disparaître. — Les enfants sont enchantés, dit-il. Ils ont mal vécu ce séjour forcé. Ils les ont emmenés dans l’atelier et ils ont constaté que les réparations ont été effectuées. Je les voyais tournoyer devant le hangar entre les flaques de ciel, vous savez ? Il trouva une autre écaille. Il l’examina pour tenter d’y déceler des traces de lutte. Combien d’écailles lui avait-elle arrachées avant de le réduire ? L’avait-elle réduit ou détruit ? Elle n’avait peut-être jamais aimé ce chien de pacotille. Lui-même n’avait jamais avoué sa légitime jalousie à l’égard d’un objet qui pouvait passer pour un être. — Retournez les voir, dit-elle. Dites-leur que je suis alitée. Décrivez-leur une crise de mélancolie. Vous savez être convaincant dans vos bons moments. Ne partez pas sans fermer la fenêtre. Et ne tirez pas le rideau. Je veux voir la fin du film. — Vous la verrez, promit-il en s’en allant. Il n’errait pas, contrairement à ce qu’elle pensait de lui en praticienne des procédures. En arrivant dans le vestibule de l’hôtel où son maître s’étonnait encore de le revoir, il trouva le changement presque visible. Il n’était pas inquiet. Aucune question ne traversait son esprit pour exiger des réponses précises et contraignantes. Il salua le maître d’hôtel qui balayait derrière son comptoir. Un client était accoudé et parlait à une entraîneuse qui feignait une douce paresse. Les verres scintillaient dans les fuseaux de laser bleu. Le changement n’avait rien à voir avec l’aspect habituel des choses. Il plongea la main dans sa poche pour y chercher les pièces de l’ambassadeur, fétiche double qu’il invoquait régulièrement du bout des doigts quand le temps menaçait de s’inverser. Les troubles temporels avaient commencé au fond de l’enfance au cours d’une crise d’agoraphobie. Il remplaçait l’écoulement par des histoires et les aiguilles par des personnages. Dans le vaisseau, elle lui avait même transmis sa claustrophobie. Les changements étaient purement abstraits. La présence des objets demeurait la même mais quelque chose changeait à leur surface. Il se méfiait particulièrement des miroirs. En tout cas, sa décision était prise : elle pouvait bien consacrer les dernières heures de la journée à tenter de les convaincre qu’elle n’était plus en état de continuer le voyage et que par conséquent on ne pouvait plus envisager qu’il continuât sans elle (que devenaient les enfants dans ces conditions ? qui étaient-ils en vérité ?), il était décidé à tout mettre en œuvre pour en finir par ses propres moyens avec cette idée absurde du temps qui reste à vivre et peu importait qu’ils ne crussent finalement pas opportun de l’associer à ses bonnes raisons de s’arrêter à Ologique pour une période correspondant sans doute au temps dont il disposait raisonnablement. Les maravédis glissaient entre ses doigts au fond de la poche. Il rencontra la fillette au milieu des présentoirs d’une librairie. La devanture renvoyait l’image d’une créature en proie au désir de connaissance et d’action. Il évita de s’intéresser à son aspect physique. On a vite fait de les trouver belles et d’en tenir compte, pensa-t-il rapidement tandis qu’il s’approchait d’elle. Il l’aida à atteindre un livre sur le tourniquet. Elle était légère comme un cadavre d’oiseau. Il la déposa tandis qu’elle le remerciait en rougissant. Il sortit vivement la main de sa poche. Elle vit les doublons et s’émerveilla aussitôt. — Vous ne nous en aviez jamais parlé ! dit-elle en tentant de ne pas extérioriser les sentiments que lui inspiraient les pièces glissantes. — Je ne m’en sépare plus, dit Fabrice sur un ton doctoral. Vous ne vous souvenez plus de l’épisode de la spaciogare ? Il eut un moment de doute : — Ne faites-vous donc pas partie du voyage ? — Je ne sais vraiment pas de quoi vous prétendez m’entretenir. — Êtes-vous Alice ? — Non ! Évidemment ! Elle lisait Alice mais ne l’était pas ! Comme c’était étrange ! Elle intégrait peut-être le changement perceptible depuis tout à l’heure. Quelle heure était-il justement ? Il se renfrogna pour y réfléchir. Elle se pencha sur sa main pour y observer les pièces qu’il lui montrait ostensiblement. — Vous possédez deux bien beaux objets, déclara-t-elle. Il comprenait « de bien beaux... » sans se douter qu’il existât une autre possibilité. — L’adverbe... l’adjectif... continua-t-elle pour le dérouter encore. Il rougit à son tour. De quoi parlait-elle ? Il entra avec elle dans la librairie. Elle le conduisit dans le rayon des nouveautés. — Vous ne lisez plus ? demanda-t-elle. Elle avait bien dû s’en apercevoir depuis qu’ils voyageaient ! Il s’ébroua pour la confondre. — Ni oui, ni non, fit-elle en ouvrant un livre. Elle pratique la lecture verticale, pensa-t-il et il se pencha à son tour sur le livre. — Vous ne portez pas de lunettes ? demanda-t-il. Elle ne parut pas étonnée de la question et referma le livre sans y être autorisée. Il ébaucha un geste de révolte. — Vous n’avez jamais rien acheté avec ces pièces, constata-t-elle. Il voulait lui affirmer le contraire mais ne possédait plus aucune preuve de ces acquisitions frauduleuses. — Je m’en sers, finit-il par dire. Et il envoya en l’air les deux pièces successivement. Il jonglait d’une main depuis la cour de l’école. — Il y avait une cour et un préau pour les jours de pluie, observa-t-il. — Ce devait être merveilleux ! s’écria-t-elle. Il la fascinait. Il acheta le livre avec des bons de ravitaillement. Il venait de perdre une petite fortune. Le marchand le considérait mollement derrière des lorgnons d’une autre époque. Il le singea en sortant, portant les pièces en lorgnons et ne voyant plus où elle le conduisait. — Nous repartons ce soir, dit-il tristement. Elle savait. Elle se dépêchait d’acheter les livres et des parfums qui manquaient à ses bagages. — Vous pourriez acheter tous les livres ! s’exclama-t-elle, jugeant sans doute assez opportunément qu’il s’intéressait moins aux parfums. — Je n’achète jamais rien avec ces pièces, fit-il brusquement. Je les possède sans avoir le moindre désir de m’en séparer ! Il la clouait sur sa propre croix et lui arrachait maintenant une grimace de douleur. — Vous ne trouvez pas que quelque chose a changé ? demanda-t-il pour ne plus parler de la même chose. — Rien ne change, dit-elle doctement. Une chose est remplacée par une autre et ainsi de suite. On ne vous l’a pas enseigné dans votre école de village ? Il était moins sûr de son propre futur d’enfant. Le gaz avait-il finalement eu raison de son impatience ? Il se souvenait mal de cette tentative. Peut-être même n’était-ce jamais arrivé. Que savait-elle de ce village qu’il ne reverrait plus ? Il saisit la main qu’elle lui tendait et la guida dans un coin obscur que des plantes vertes soustrayaient au regard. L’endroit était humide et tiède. Les maravédis lançaient leurs éclats. — On raconte que vous ne voulez plus continuer ce voyage, dit-elle. — Qui ça, « on » ? fit-il. Il pouvait voir ses yeux de chatte. — « On », poursuivit-elle, c’est-à-dire nous et eux ! Elle le sidérait. Il ferma la main pour mettre fin au scintillement. — J’ai parlé trop vite, ou trop facilement... murmura-t-il tandis qu’elle pénétrait à l’intérieur de lui-même. Il eût préféré la rencontrer dans une fête foraine. Le bruit de la foule et des machines à sous les eût isolés de la curiosité légitime du passant qui se demande si c’est le père et si c’est la fille. Il s’ébroua, indifférent à l’effet qu’il produisait sur elle en redevenant le cheval de Jean. Elle était à l’intérieur, dans la région la plus profonde de ce corps en désuétude. Elle explorait en attendant de devenir la voyageuse que laissait deviner son regard de chatte-chienne-tourterelle. — Je tiens à ces doublons, dit-il presque fermement. Ce sont des souvenirs-fétiches. Par contre, je possède une fortune en bons de ravitaillement. — J’ai quelque chose à vendre, à part ce petit corps ? Elle le décontenançait. — Il ne s’agit pas de votre corps, s’empressa-t-il de préciser. Elle en doutait. Son expérience était purement livresque. — De quoi s’agit-il alors ? dit-elle en commençant la perforation des organes. — Comme vous l’avez deviné, vous et eux, je n’ai pas l’intention de reprendre le cours de ce voyage insensé. — Vous l’abandonnez ? — Elle prétend demeurer avec moi. Je ne sais plus si je désire prolonger ce séjour jusqu’à me dégoûter d’elle ou si j’ai besoin de ces lieux où j’ai déjà vécu ce qui m’obsède. Il débitait un discours. — Voulez-vous que nous recherchions le chien ensemble ? — Comment savez-vous que je le cherche ? — D’ailleurs s’est-il perdu ? Elle avait trouvé une écaille tout à l’heure en descendant. Elle la montra. — Vous me parlerez en marchant, dit-elle. Nous allons sans doute parcourir une distance appréciable. — Nous ne pouvons pas dépasser l’horaire prévu pour le départ. Il n’est pas question que vous vous joigniez à nous. — Vous en parlez comme si vous aviez vraiment l’intention de continuer avec elle. Nous savons tous que c’est elle qui ne veut plus voyager. Nous ne savons pas pourquoi. — Il faut une bonne excuse pour interrompre ce qui a été programmé malgré nous ! — Elle n’a aucune excuse ni même aucune chance d’en trouver une aussi facilement que vous. — De quoi parlez-vous ? Ils traversaient des corridors de lumière. Elle se métamorphosait en chienne de chasse. Sa main glissait sur les parois, produisant un sifflement continu. — De quoi parlez-vous ? répéta-t-il. — Vous connaissiez ce couloir ? demanda-t-elle comme si elle le jugeait incapable de répondre à cette question. — Jean souffrait derrière cette maudite porte ! s’écria-t-il. — Jean avait oublié votre existence, ajouta-t-elle à ce cri de désespoir. — Comment pouvez-vous affirmer une pareille monstruosité ? Il la tenait par les épaules et la rapprochait de lui. Il entendait cliqueter les petits flacons de parfum. Les livres étaient suspendus à la ceinture comme des oiseaux morts. Elle appliquait sa dose d’acide au métal de ses organes. L’hydrogène le grisait. — Nous savons presque tout, dit-elle, mais ils ne se doutent de rien. Le chien demeurait introuvable. De qui parlait-elle ? Des enfants qui savaient ? Mais que savaient-ils exactement ? Les autres étaient-ils si étrangers aux faits ? Constance les avait embobinés. Il étreignait les maravédis dans sa poche. — Je ne peux plus rien pour elle, avoua-t-il. Elle sourit. — Vous l’abandonnez, dit-elle en reprenant la marche forcée à travers le labyrinthe. Il le reconnaissait. Il avait réfléchi et sa décision était prise. Il l’abandonnait parce qu’il ne pouvait plus rien pour elle. Il se le reprocherait peut-être un jour mais quelle importance prendrait-elle s’il refaisait sa vie avec ou sans une autre ? — Ils vous enfermeront, n’est-ce pas ? demanda-t-elle comme si cette perspective la terrorisait déjà. — Vous voyez une autre solution ? Elle secoua la tête au lieu de répondre clairement. — Il faut une bonne raison pour les convaincre, continua-t-il. Jamais ils n’accepteront l’excuse d’une recherche du temps perdu. Ils sont étrangers au temps. Je dois commettre l’irréparable. — La tuer ? — Je suis incapable d’une telle abomination ! Et puis, n’est-il pas important qu’elle continue sans moi ? — Que me voulez-vous ? dit la fillette en enlevant son masque. Il considéra la chair rose des joues. — Vous pourriez leur mentir, proposa-t-il. — Me déshonorer ? Et les autres ? Et elle ? Ce qui me reste d’enfance ? Mon futur de femme ? La fin du voyage ? Il n’avait pas pensé à tout mais ces questions lui semblaient anodines. Il n’avait jamais entendu parler de pareilles complications. Elle pouvait mentir sans redouter d’en payer le prix. De son côté, il avait prévu la triste traversée d’un procès qui se conclurait par une condamnation aussi humiliante que définitive. — Je ne sais pas si je pourrais mentir aussi facilement, déclara-t-elle. Et s’ils exigent ma présence au procès ? — Il y aura un autre voyage ! — Et si leur perspicacité met à jour la fausseté de mon témoignage ? Ils me condamneront. Allait-il devoir la violer pour de bon ? Elle lui échappait. — J’ai pensé à tout, dit-il en la ralentissant. Mes aveux suffiront à ouvrir l’instance qui me condamnera. Votre témoignage ne constituera qu’une confirmation. Je connais les pratiques judiciaires. Il lui demandait d’avoir confiance en lui. Sans cette confiance, il la violait et peut-être même la tuait pour aller au bout de son raisonnement. — Je ne peux pas aider quelqu’un d’aussi... commença-t-elle. — D’aussi calculateur, proposa-t-il. Elle le désespérait. — Imaginez le cœur de Constance en apprenant la nouvelle, dit-elle. Il se fichait du cœur de Constance. Il avait de bonnes raisons de finir sa vie à Ologique et aucune procédure administrative ne l’y autoriserait. Il n’avait pas besoin de Constance. Il ne la trahissait pas. Il ne la désirait pas à ce point. La fillette comprenait-elle qu’il ne se laisserait pas enfermer dans un voyage ? — Suivez-moi, fit-elle. Était-elle sur la piste du chien ou l’entraînait-elle sur les lieux supposés de l’agression ? Il se laissa guider dans le dédale métallique, suffoqué par les bouffées d’hydrogène qui envahissaient son environnement immédiat. Elle brisa un flacon de violette derrière eux, premier indice d’une lutte dont il ne savait plus si elle devait avoir lieu ou pas. Des cheveux voletèrent un moment autour de lui puis se déposèrent sur l’épaulement d’une glissière. Ils avançaient dans un décor parfaitement géométrique. Les reflets étaient tempérés par le polissage circulaire des concavités. Elle lança un livre vers les linteaux supportant les feux qui les éclairaient. Il entendit la chute glissante dans les vapeurs toxiques puis le glissement le long des plinthes. Le chien n’apparaissait pas. Ils ne rencontrèrent personne. Il la vit coller sa bouche sur la paroi et répandre sa trace sur une longueur correspondant à la durée de l’acte sexuel qu’il n’avait pas l’intention de perpétrer dans ces conditions imaginaires. Il ne l’arrêterait plus. Il sentit à quel point il n’y avait plus rien à faire pour revenir à un comportement arbitraire, condition des voyages en couple. Elle savait exactement ce qu’il convenait de créer à la surface des lieux normalement voués au passage. Exigerait-elle qu’il répandît sa semence et dans quelles circonstances ? Le chien n’était plus là pour injecter ses liquides. Il l’appela comme s’il le cherchait avec elle. Ses organes se liquéfiaient sous l’action des acides. Quelle composition insinuait-elle en lui ? Il ne savait rien de cette science imaginaire. Il avait toujours vécu après les faits. Il n’avait rien inventé, pas même le château sis au partage des eaux ni le village de bambou où se continuerait toujours sa trace de contemplateur des évènements. — Ne regardez pas ! cria-t-elle comme s’il était en train d’agir sur elle. Il appela le chien. Sa voix ne portait pas. Les flacons de parfum roulèrent sur le dallage. On entendit les pas des curieux qui se métamorphosaient lentement en témoins de l’irréparable. Le chien était parmi eux, brandissant un doigt accusateur qui giclait. Fabrice se coucha. « Que recherchent-ils dans la fabrication des miroirs ? pensa-t-il en subissant les morsures du chien. Ils polissent jusqu’à se voir parfaitement. L’abîme les conforte dans leur appréciation verbale de la masse mise en perspective. Ils redoutent seulement d’avoir à enfermer l’autre dans leur propre prison. C’est ainsi que le fou sort de chez lui et constate qu’il n’est pas seul en cause. » — Où est-elle ? gémit-il tandis qu’on le transportait loin des lieux de l’agression. Une poire d’angoisse le condamna au silence. À l’intérieur, ses acides continuaient d’agir sur le métal. Le chien injectait les antidotes, à cheval sur le brancard qui valsait entre les parois rapides des corridors. Ils suivaient le fil d’un tube au néon clignotant aux interruptions. Des visages préoccupés se penchaient sans exprimer leurs sentiments, comme si maintenant il était plus important de ramener l’agresseur à un niveau de conscience compatible avec la procédure judiciaire envisagée dès la découverte du mannequin ayant servi au simulacre. Il l’avait un moment tenue par les cheveux et il leur expliquait que ce n’était qu’un mannequin. Ils l’avaient douloureusement contraint à lâcher cette chevelure trop abondante pour être fausse comme le reste du corps qui continuait d’exister par intermittence bleue. Le bleu était la couleur de sa chance. Il avait trouvé cette révélation au fond d’un cornet de berlingots. Jean entretenait des superstitions fondées sur l’interprétation des couleurs et des transparences. Ils augmentaient progressivement le volume de la poire d’angoisse. Muescas s’amena. — Monsieur de Vermort ! gloussait-il aux environs du brancard en mouvement. Fabrice ouvrit les yeux. Il pouvait voir le masque de Muescas, son entaille verticale qui figurait une blessure de guerre ou d’honneur, les trous triangulaires au fond desquels les yeux subissaient un tournoiement rapide comme les doigts à la surface du verre, les lèvres apparaissaient dans une fente surmontée d’une moustache exagérément touffue. Muescas lui étreignit la main comme s’il allait pleurer au chevet. — Vous n’avez pas mesuré la portée de votre geste, psalmodiait-il tandis qu’on ajustait un train de roulettes au brancard toujours en translation. — D’où venez-vous ? Où allez-vous ? Qui êtes-vous ? grognait le chien en s’activant aux commandes des seringues. — Le départ est prévu pour dans une demi-heure, dit Muescas. — Mon Dieu ! s’écria Fabrice. Comme le temps ne passe pas ! — Normal, dit le chien à Muescas, la dose est extrême. On glissait sur le Pas de tir. Les fumées devenaient obsédantes. Fabrice considéra l’escalator qui élevait des enfants à la hauteur des miroirs. — Ce n’était qu’un mannequin, confirmait Muescas en signant les décharges que lui présentaient des huissiers gambadant autour du brancard. — Poupée ! Parodie ! Faux-semblant ! Rien n’a eu lieu en dehors de moi-même ! hurlait Fabrice en s’accrochant au soubassement de l’escalator. On s’acharnait dans les nœuds de ses mains avec le métal pénétrant malgré l’abondance d’acide. Des clercs agitaient des rasoirs. Un peu plus loin, sur la butte où se formaient les feux de position, des carabins remontaient le robot qui avait servi à réduire Fabrice à ce néant de l’expression où il continuait d’émettre. — Taisez-vous ! conseillait Muescas en caressant la surface crevassée de Fabrice. N’aggravez pas votre cas ! L’escalator appliquait sa poussée oblique au brancard sans toutefois l’arracher aux forces qui le retenaient. Quelle était la contribution de Muescas et du chien à cette tentative de s’opposer à l’embarquement ? Constance n’apparaissait pas comme on l’avait annoncé en arrivant sur le Pas de tir. — A-t-il conscience de la gravité de son acte ? questionnait un instructeur parallèle au brancard. Muescas répondait par des signes. — Nous ne pouvons pas retarder le départ, précisait un employé de la spaciogare. — Vous me donnez une demi-heure pour décider du sort de cet homme ! gueulait l’instructeur aux huissiers qui poussaient leurs clercs devant eux. — Était-ce une poupée, oui ou non, répondez ? Les carabins remontaient une horlogerie complexe. Les feux barbouillaient leurs visages inquiets. — J’ai atteint l’hypophyse ! s’exclama le chien. Un liquide fusa. Muescas se nourrissait quelquefois des gouttes entropiques qui coulaient sur sa bedaine. — Prenez vous-même la décision ! menaçait l’instructeur en considérant la reconstitution du corps de la victime. Le visage portait les stigmates de l’horreur. Les carabins vissaient des esquilles d’os dans les plaies. Les huissiers alignaient des colonnes de chiffres sur des écrans palpitant comme des organes. Un clerc recueillit un cristal dont il proposa l’examen attentif. — Vous avez une décision à prendre ! rappelait Muescas sans se couper du brancard où Fabrice se contorsionnait sous l’effet d’une douleur inexplicable autrement que par son expression verbale. La poire d’angoisse continuait d’écarter les mâchoires, brisant des dents et meurtrissant la langue. — Je ne sais pas, déclarait un carabin. Il nous faudrait plus de temps. — Mais nous n’avons pas le temps ! prévenait l’employé dont le sifflet roucoulait. — Dites au chien de sonder la rétine ! s’écria Muescas. Fabrice se sentit perdu. S’il s’agissait d’un mannequin, Constance le lui reprocherait jusqu’au jour de leur séparation définitive quelque part à l’autre bout de cet espace interminable. Muescas lui suggérait qu’il avait peut-être violé Constance dans un moment de désespoir. — Demandez-lui ce qu’elle en pense ! cria Fabrice dans l’oreille d’un huissier qui se penchait sur lui pour constater qu’il n’avait pas souffert physiquement de l’agression. Ils lui arrachaient des poils et des écailles pour les mettre dans des bocaux. Les grattements de sa surface devenaient intolérables. — N’y pensez plus, conseilla Muescas qui devenait doux comme une femme. Les feux des buttes se mirent à tracer des routes dans le ciel. Les carabins revenaient avec des morceaux de mannequins. Les clercs taillaient dans cette chair artificielle. — Où est-elle ? beugla l’instructeur en enfonçant son crayon dans le sein de Fabrice. Comment expliquez-vous à la fois la présence de ce mannequin sur les lieux de l’agression et la disparition simultanée de votre compagne de voyage ? Nous n’avons plus le temps d’instruire cette affaire, dit-il aux huissiers. Embarquez-le et qu’il aille au diable ! Muescas s’interposa, tiède comme la guimauve. — Lui et les enfants ? Vous n’y pensez pas ? gémit-il en se caressant le menton. — À quoi voulez-vous donc que je pense ? crissa l’instructeur qui s’éloignait. — C’est inconcevable ! Inconcevable, vous comprenez ? Vous ne pouvez pas fonder cette instruction sur les morceaux d’un mannequin et la constatation que Constance a disparu. — Il n’y a plus d’instruction, dit un clerc qui brandissait un rasoir. Embarquez ce minus habens et dégagez la piste ! — Vous ne prétendez tout de même pas abandonner les enfants à leur sort d’orphelin ? interrogeait un huissier qui s’épanchait comme une tache d’huile. — Ce n’est qu’un mannequin ! geignit Muescas. Donnez-vous le temps de la trouver, elle ! Elle est sur le point de le vaincre. — Nous ne connaissons rien à ce genre de victoire, dit le clerc qui cisaillait la fumée. — Je vous assure qu’il n’est pas en état de continuer ce voyage dans ces conditions insensées, continuait Muescas comme s’il n’avait pas perdu l’espoir de sauver Fabrice du sort terrible qui lui était réservé. Une sirène se déclencha. Une première bombe s’éleva dans le ciel. Les clameurs de la foule parvenaient dans le cerveau épuisé de Fabrice toujours accroché à la structure de l’escalator. Le clerc menaçait de lui couper les mains. Le rasoir l’effleura. — Dix minutes, fit l’employé en allumant ses feux giratoires. Il décrivit le graphe réglementaire. La foule adorait ce genre de démonstration, autant que les défilés militaires. — Je suis perdu, dit Fabrice qui sentait le rasoir pénétrer à la rencontre des acides qui gicleraient au dernier moment. — Je suis désolé, dit Muescas. Constance est introuvable. Ils la trouveront tôt ou tard. Elle embarquera pour un autre voyage. Vous et les enfants... Il s’interrompit pour essuyer une larme qui roulait sur son masque. — Moi et les enfants, dit Fabrice rêveusement. L’employé atteignit le paroxysme de la procédure préludant à l’allumage des fusées. Le brancard s’élevait. Fabrice venait de renoncer à lutter. Muescas déposa ses lourdes lèvres sur les siennes. En même temps, le chien se retira du cerveau. — Nous n’avons plus le temps, prévint l’employé. Derrière les barrières et sous les lampions, la foule se demandait ce qui se passait. Ni la poupée démontée ni le brancard n’étaient prévus dans les programmes agités par les enfants. — Pauvres bougres, dit Fabrice. Ils ne savent pas ce qu’ils font. — Le mot exact était : Ils ne savent pas ce qui les attend, corrigea Muescas. On ne pouvait plus guère compter que sur les cinq minutes restantes pour inverser le processus. Muescas écarquilla ses yeux pour considérer à la fois le mannequin éparpillé sur le sol crasseux du Pas de tir et le brancard dans lequel Fabrice semblait avoir retrouvé la paix intérieure. |
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La partance des vivants
Il n’y a pas d’histoire, seulement une déchirure qui se répète. Une phrase qui s’écrit pour combler l’absence d’air. Dans ce vaisseau qui tangue entre la Terre et rien, Fabrice et Constance n’ont plus de peau, seulement des circuits de mémoire. Ils parlent comme on se souvient — avec des mots qui tremblent, qui hésitent à signifier. Cintas écrit leur aventure comme une expérience d’extinction : un couple projeté hors du monde, non pour découvrir, mais pour vérifier la persistance du vide. Ce n’est pas la conquête spatiale, c’est la dissection du sens. La fusée décolle, mais elle ne va nulle part : elle s’élève vers l’intérieur.
Tout est là, dans cette ironie splendide : l’humain devenu technicien de son effacement. Fabrice parle d’amour comme on programme une erreur. Constance observe, calcule, dissèque les émotions avec la froideur d’une prêtresse logique. Leur amour se déréalise, s’automatise, jusqu’à ne plus être qu’un protocole de survie. Cintas ne peint pas deux personnages, il sculpte deux forces contraires : l’instinct et la raison, la chair et la formule, la douleur et la machine. Entre eux, un espace infime — celui où l’humanité vacille encore.
Et pourtant, quelque chose bat dans cette fiction d’acier. Une tendresse, peut-être, ou un désespoir si pur qu’il en devient lumière. Fabrice, malgré la technologie, reste hanté par le simple geste de regarder. Il voit le monde à travers la vitre, mais ce qu’il cherche n’est pas dehors : c’est la trace de ce qu’il fut avant. Avant la mission, avant la logique, avant la fusion de l’humain et de la formule. Il y a, dans son regard, l’appel muet de ceux qui savent qu’ils ne reviendront pas.
Cintas invente une planète : Ologique. Nom magnifique et terrible. Ologique, c’est la perfection glacée du calcul, le royaume de la méthode absolue. Là-bas, la vie est symétrie, la passion est une variable, la mort un concept effacé par anticipation. Fabrice y pénètre comme on entre en religion, mais c’est une foi inversée : non plus croire pour sauver, mais pour se dissoudre. Constance, elle, s’y trouve à l’aise. Elle parle la langue des systèmes, elle s’endort dans les phrases qu’elle comprend trop bien. Elle est déjà intégrée, déjà traduite en code.
Le texte tout entier respire la désolation moderne : celle des êtres qui confondent la pensée avec la programmation. Fabrice et Constance ne s’aiment plus, ils s’expérimentent. Ils se testent comme des cobayes de l’émotion. Ils s’analysent, se dissèquent, se transforment en observateurs d’eux-mêmes. Leurs dialogues deviennent des monologues parallèles, des échos en dérive. Et dans le fond, un chien — toujours lui, figure pathétique du vivant qui persiste à aimer sans comprendre. Le chien est la dernière innocence, la seule créature encore capable d’émotion pure. Quand il meurt, quelque chose s’éteint pour de bon.
Tout, alors, s’effondre avec élégance. L’humain cède la place à la machine, la chair à la syntaxe. Cintas ne décrit pas une apocalypse, il décrit une usure : celle du langage qui ne peut plus dire l’amour. Dans ce monde, le silence devient logique, la pensée se confond avec son écho. Fabrice continue pourtant à parler, à croire qu’il parle — mais ses mots n’ont plus de destinataire. Constance s’éloigne, se fond dans la transparence d’un hologramme. Elle devient idée, puis spectre, puis rien. L’amour, ici, n’est plus une étreinte : c’est une persistance algorithmique.
La beauté du texte réside dans sa lenteur lucide. Cintas écrit comme on observe la désintégration d’une étoile : sans pathos, mais avec cette gravité infinie du regard qui sait que tout est déjà fini. Chaque page est un fragment d’après. L’humanité s’y regarde disparaître avec élégance, dans un dernier effort de conscience. Le roman devient alors un miroir : celui d’un monde qui s’auto-dévore dans la perfection de sa raison.
Et pourtant, au cœur de cette perfection clinique, subsiste une tache : la nostalgie. Fabrice, avant la fin, se souvient d’un rire, d’un parfum, d’un geste. Ce souvenir, minuscule, fissure le système. C’est là que Cintas est immense : dans ce détail qui sauve tout. Le texte n’est pas la célébration de la machine, mais le chant d’un homme qui ne veut pas mourir sans mémoire. Même si cette mémoire n’est plus qu’un bug, une erreur d’encodage, elle suffit à rappeler que l’amour a existé, une fois, quelque part, entre deux respirations humaines.
La “partance” — mot-clef, mot-monde — n’est pas un départ. C’est l’entre-deux du vivant : ce moment où l’on quitte le réel sans atteindre le néant. C’est la respiration suspendue d’un univers qui s’oublie lui-même. Fabrice et Constance ne partent pas vers une planète ; ils partent vers l’idée d’un ailleurs. Mais l’ailleurs n’existe pas : il n’y a que des répétitions, des copies, des clones. Les enfants de la fin du texte ne naissent pas : ils se reproduisent mécaniquement, porteurs d’un ADN désenchanté. Ils perpétuent le cycle du même, le mouvement circulaire du vide.
Cintas a compris que le progrès n’est qu’une métaphore de la perte. Que l’avenir n’est que le miroir sans tain du présent. Derrière les machines, derrière le métal, il y a l’écho de nos prières éteintes. Et si le récit semble froid, c’est parce qu’il dit la température exacte du monde moderne : un zéro absolu. Un lieu où la pensée brûle encore, mais sans oxygène.
Et pourtant, au bout de cette dérive, une lumière : le regard de Fabrice, tourné vers une planète imaginaire — non pas Ologique, mais une autre, faite de hasard et de respiration. Peut-être n’existe-t-elle pas. Mais il la regarde. C’est ce regard qui sauve tout. L’humanité, ici, se résume à cela : la capacité de regarder ce qui n’existe pas encore.
Alors le texte se referme comme une prière. Fabrice et Constance, Constance et Fabrice : deux noms qui s’inversent à l’infini, comme les battements d’un cœur mécanique. Tout recommence, tout s’efface. Et dans la grande salle vide du cosmos, il ne reste qu’une voix — celle de Cintas —, posée sur le silence comme une main sur une vitre froide : « Je suis le seul témoin. »
Et c’est assez.
Catherine Andrieu
Lecture dans le silence ou presque. https://youtu.be/zIkhuqb3CJc?si=2AVYVN1aluKxa_2s