L’atelier des écluses nues coud le courant
à l’immobilité des toises du ciel bas
qui éraille la moire veloutée de l’eau
qui est matière à dire la liquidité
du sens,
pour dire le courant où passe la péniche
d’un instant de vue à écrire au plus vite
avec les mots en cours qui passent sur la berge
au bord,
de ce qui fournira son prétexte au poème
où l’intranquillité flirte avec la joie de
flâner.
L’atelier des écluses nues coud le courant... par Catherine Andrieu
Il y a, dans ce poème, l’idée d’un monde en train de se coudre lui-même, comme si le réel, fatigué de s’éparpiller, rassemblait ses propres franges pour tenir un peu sous la main humaine. L’atelier n’est pas un lieu, mais une tension : une couture légère entre le flux et l’immobile, entre la pulsation de l’eau et la toise muette du ciel bas. Et peut-être est-ce toujours ainsi que commence l’écriture — par un frottement discret entre ce qui fuit et ce qui veille, par une éraflure dans la soie de l’évidence.
L’eau, ici, n’est plus le vieux miroir qui répète le monde : elle devient matière, presque une phrase avant la phrase, un murmure de sens encore informe. Elle parle en liquide, dit la mémoire de ce qui passe, de ce qui se défait juste après s’être fait. Et c’est ce tremblement précis, cette hésitation infime entre l’être et le devenir, qui ouvre l’espace du poème.
Une péniche traverse le courant comme un instant traverse la conscience : lourde, lente, vouée à disparaître derrière un virage et pourtant énorme de présence. Elle déplace l’air plus qu’elle ne se déplace elle-même. Elle contraint le regard à la suivre, et ce regard déjà se soucie d’écrire. Car le poète n’a jamais de temps devant lui — seulement un frisson de rive, une poignée de mots arrachés au vent, quelques syllabes qu’il surprend en marche et qu’il tente de tenir dans la main.
Écrire, alors, revient à courir le long de la berge intérieure. À se pencher pour saisir le monde au vol sans jamais déchirer la ligne où se tient le silence. À recueillir, au bord de tout, la part de fuite qui consent à s’offrir.
Le prétexte du poème n’est rien d’autre que cela : un pas de trop vers l’eau, un clignement d’œil où se mêlent la fatigue du ciel et la vigilance du cœur. Rien qu’un presque-rien, mais suffisant pour faire trembler l’intranquillité. Car l’écriture ne guérit pas l’agitation — elle la transforme. Elle lui donne une manière de respirer, un souffle qui ne cherche plus à convaincre mais à accompagner, à marcher lentement le long de la vie.
Peut-être est-ce cela que Gilbert Bourson touche du doigt : cette étrange fraternité entre le trouble et la joie. Cette grâce discrète qui naît quand on flâne sur l’instant comme on flâne sur une page encore blanche, sans savoir si l’on avance vers une trouvaille ou vers une disparition. L’écriture, alors, devient péniche elle aussi — lourde, fragile, persistante — glissant sur l’eau attentive du monde, transportant dans sa cale les restes d’un ciel trop bas et le pressentiment d’une joie encore inentamée.
Et dans cette traversée ténue, tout est soudain possible : que le courant se laisse coudre à la lumière, que l’immobilité respire, que l’œil invente un chemin dans l’eau. Que le poème, enfin, trouve sa rive.
Catherine Andrieu
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Il y a, dans ce poème, l’idée d’un monde en train de se coudre lui-même, comme si le réel, fatigué de s’éparpiller, rassemblait ses propres franges pour tenir un peu sous la main humaine. L’atelier n’est pas un lieu, mais une tension : une couture légère entre le flux et l’immobile, entre la pulsation de l’eau et la toise muette du ciel bas. Et peut-être est-ce toujours ainsi que commence l’écriture — par un frottement discret entre ce qui fuit et ce qui veille, par une éraflure dans la soie de l’évidence.
L’eau, ici, n’est plus le vieux miroir qui répète le monde : elle devient matière, presque une phrase avant la phrase, un murmure de sens encore informe. Elle parle en liquide, dit la mémoire de ce qui passe, de ce qui se défait juste après s’être fait. Et c’est ce tremblement précis, cette hésitation infime entre l’être et le devenir, qui ouvre l’espace du poème.
Une péniche traverse le courant comme un instant traverse la conscience : lourde, lente, vouée à disparaître derrière un virage et pourtant énorme de présence. Elle déplace l’air plus qu’elle ne se déplace elle-même. Elle contraint le regard à la suivre, et ce regard déjà se soucie d’écrire. Car le poète n’a jamais de temps devant lui — seulement un frisson de rive, une poignée de mots arrachés au vent, quelques syllabes qu’il surprend en marche et qu’il tente de tenir dans la main.
Écrire, alors, revient à courir le long de la berge intérieure. À se pencher pour saisir le monde au vol sans jamais déchirer la ligne où se tient le silence. À recueillir, au bord de tout, la part de fuite qui consent à s’offrir.
Le prétexte du poème n’est rien d’autre que cela : un pas de trop vers l’eau, un clignement d’œil où se mêlent la fatigue du ciel et la vigilance du cœur. Rien qu’un presque-rien, mais suffisant pour faire trembler l’intranquillité. Car l’écriture ne guérit pas l’agitation — elle la transforme. Elle lui donne une manière de respirer, un souffle qui ne cherche plus à convaincre mais à accompagner, à marcher lentement le long de la vie.
Peut-être est-ce cela que Gilbert Bourson touche du doigt : cette étrange fraternité entre le trouble et la joie. Cette grâce discrète qui naît quand on flâne sur l’instant comme on flâne sur une page encore blanche, sans savoir si l’on avance vers une trouvaille ou vers une disparition. L’écriture, alors, devient péniche elle aussi — lourde, fragile, persistante — glissant sur l’eau attentive du monde, transportant dans sa cale les restes d’un ciel trop bas et le pressentiment d’une joie encore inentamée.
Et dans cette traversée ténue, tout est soudain possible : que le courant se laisse coudre à la lumière, que l’immobilité respire, que l’œil invente un chemin dans l’eau. Que le poème, enfin, trouve sa rive.
Catherine Andrieu