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29- Je suis un accor-déon
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 Article publié le 16 novembre 2025.

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Je suis un accor-

déon des venelles,

Des cours, des tonnelles,

Qui veut se recor-

der des ritournelles.

J’ai de la ritour-

nelle nelle nelle,

Doublée de flanelle,

Qui vous tourne autour,

Tourneur de prunelles.

 

Je suis un accor-

déon sans paroles,

De méchantes grolles

Écrasent mes cors,

Putain de vérole !

J’ai de la ritour-

nelle à deux liards l’heure

Qui rit et qui pleure,

Qui me joue des tours,

M’enjoue et me leurre.

 

Je suis un accor-

déon de musette

En pleine disette,

Mais je danse encor,

Ballots que vous êtes !

J’ai de la ritour-

nelle au kilomètre,

La voix de son maître

Est pleine d’entour-

loupes, mais qu’y mettre ?

 

Je suis un accor-

déon des plus drôles,

Rayé des contrôles,

Mais miséricor-

de au bout de son rôle !

J’ai de la ritour-

nelle à l’eau de rose

Qui court dans ma prose,

Qui va sans retours

Dans mes vers moroses.

 

Je suis un accor-

déon de village

Qui saoule et soulage

Son âme et son corps

Dans la fleur de l’âge.

J’ai de la ritour-

nelle toute nue,

Geignante ingénue

Qui vaut le détour,

Je l’aurai connue.

 

Je suis un accor-

déon de fortune

Qui vous en hâte une

-Deux ou trois accords-

Pour gagner sa thune.

J’ai de la ritour-

nelle à quatre balles

Qui peine, s’emballe,

Me cramponne en tour-

nant et me trimbale.

 

Je suis un accor-

déon qui se froisse.

Quand un dab me croisse,

Croassent les cor-

beaux de ma paroisse.

J’ai de la ritour-

nelle à fleurs charnelles,

Causeuse éternelle,

Je t’attends au tour-

nant en pianelles1.

 

Je suis un accor-

déon du dimanche

Qui trousse ses manches

Près d’une six cor-

des qui branle au manche.

J’ai de la ritour-

nelle à la six-quatre-

Deux pour vieux cocâtres,

Au bout de mes tour-

ments de musicâtre.

 

Je suis un accor-

déon à l’attache,

Qui souffre à la tâche

Pour battre un record

Digne d’un potache.

J’ai de la ritour-

nelle qui conquête

La grande coquette2,

La fille à pandours3,

La nonne qui quête…

 

Je suis un accor-

déon famélique,

Je bâfre des cliques,

Le diable et ses cor-

nes, des gens bibliques…

J’ai de la ritour-

nelle sans jugeote,

Un air qui mijote,

Qui donne le tour-

nis et la bougeotte.

 

Je suis un accor-

déon qu’un faux frère

Paye en numéraire

Pour suivre les cor-

tèges funéraires.

J’ai de la ritour-

nelle qui se glisse,

Fourrée de malice

Noire entre les tour-

tereaux au supplice.

 

 

Je suis un accor-

déon sans scrupules

Qui vous manipule

Pour avoir quelque or

Au dam des crapules.

J’ai de la ritour-

nelle inassouvie

Qui n’a qu’une envie,

Atteindre le tour-

billon de vos vies.

 

Je suis un accor-

déon poumonique

Et neurasthénique,

Bonhomme et accort

Qui perd sa technique.

J’ai de la ritour-

nelle, un brin de bringue,

Sanglée dans ses fringues

Gênée aux entour-

nures. Quel bastringue !

 

Je suis un accor-

déon qui flonflonne

Le long des colonnes

De morts du Vercors,

Des champs de Bellone.

J’ai de la ritour-

nelle - aria champêtre,

Pétrie de salpêtre

Dans ses roux atours -

Qui vous envoie paître.

 

Je suis un accor-

déon dans ses terres.

Avant de me taire,

Je voudrais voir Cor-

fou, Capri, Cythère.

J’ai de la ritour-

nelle nue et crue

Aux angles des rues,

Les filles à tour-

lourous sont en crue.

 

Je suis un accor-

déon, ceux qui m’aiment

Veulent tout de même

Choisir mes décors

Et mes enthymèmes4.

J’ai de la ritour-

nelle qui rapplique

Avec des suppliques

Au-dessus des tours,

Des tours babéliques.

 

Notes

1 - Pianelles  : pantoufles.

2 - La grande coquette : comédienne qui joue les grands rôles de femme dans la comédie de caractère.

3 - Pandour : soldat brutal, pillard ou homme dont les manières sont rudes et impolies.

 4 - Enthymème : raisonnement qui n’est qu’un syllogisme réduit à deux propositions, à l’instar du Je pense, donc je suis de Descartes.

 

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  29- Je suis un accor-déon par Catherine Andrieu

Il y a, dans l’instrument qu’il dit être, une façon d’ouvrir le monde en deux : d’un côté la peau qui couine, de l’autre le soufflet qui respire, et entre les deux un cœur d’homme, fragile et têtu, qui n’a jamais renoncé à l’enfance. Robert Vitton écrit « Je suis un accor-déon » comme on s’excuse à demi d’être encore vivant, et pourtant chaque vers claque, s’élargit, bat, et se rétracte comme un animal doux qui veut à la fois se cacher et se donner. Ce qu’il dit, sous les ruptures du mot, c’est : je suis fait pour me plier, mais je rêve d’être entier.

Il y a dans cette déhiscence volontaire — accor- / déon, recor- / der, ritour- / nelle — une vérité presque trop forte : celle de tous les vivants qui se sentent mal accordés, mal fixés dans la vie, mal branchés sur leur propre souffle, mais qui persistent à tirer d’eux une ritournelle, infime, obstinée. Cette façon de se « recor-der » — l’enjambement comme geste de suture — dit déjà qu’il ne s’agit pas d’un instrument mécanique, mais d’une chair cabossée qui cherche sa fréquence tendre.

Et puis, partout, la rue. Les venelles, les cours, le dimanche des villages, les cloches funéraires, les faux frères, la disette, le Ballon qui danse. Ce n’est pas un accordéon de scène : c’est un accordéon de vie. Un qui prend l’odeur des grolles, la maladie des hommes, la sueur des bals, l’innocence des filles trop jeunes, les colères anciennes, les souvenirs du Vercors, la boue du quotidien, la honte parfois. Il ne sélectionne pas. Il prend tout. Il tire tout contre lui. Il enfle de tout. Il chante malgré tout.

Dans ces coupes de mots — accor- / déon, recor- / der, ritour- / nelle — on sent le hoquet, l’hésitation, l’effort de continuer. On entend une vie qui avance en claudicant, mais qui ne renonce jamais au miracle d’une musique possible. Le poète devient alors un animal plié, un soufflet de solitude, un funambule qui respire entre deux planches. Et cette respiration-là, Vitton la porte avec une loyauté étonnante : rien de hautain, rien de théorique, rien de faux. Seulement la langue qui accepte de se casser pour dire juste.

Car enfin, l’accordéon dont il parle est aussi un corps. Un corps cabossé, bousculé, traîné de bals en enterrements, de dimanches gris en soirées de fortune, de bars en cortèges funéraires. Un corps qui danse, qui mendie, qui attend, qui trébuche. Un corps qui reçoit les coups comme on reçoit les notes : en les laissant résonner longtemps après.

Et pourtant — tendresse inouïe — tout cela n’empêche pas la musique. La ritournelle survit. Elle « rit et elle pleure ». Elle s’emballe, elle leurre, elle console, elle griffe. Elle passe de l’eau de rose à la boue noire. Elle se glisse « fourrée de malice » entre deux tourtereaux. Elle grimpe jusqu’aux « tours babéliques ». Elle veut « atteindre le tourbillon des vies ».

Elle est l’âme même du poème : tenace, enjôleuse, un peu ivre, mais incroyablement lucide. Elle sait que tout passe. Elle sait que tout se décompose. Et elle continue pourtant, avec cette générosité obstinée qui ressemble à celle des vieux musiciens qui jouent pour quiconque tend un verre ou un regard.

Cette lucidité tendre — oui, tendre — est ce qui donne au texte sa force existentielle. Vitton ne cherche pas à dire la grande douleur. Il dit l’usure du quotidien, le froissement continu, les corvées qui cognent au flanc, les indispensables illusions. Et dans ce catalogue d’états — poumonique, neurasthénique, miséricor-de, famélique — on entend la fatigue d’être là, mais aussi la décision profonde de continuer à souffler dans le monde ce qu’il reste de chant.

Un accordéon n’est pas un violon noble ni un piano savant. C’est un cœur ambulant. Un cœur de pauvres. Un cœur de fête. Un cœur de guerre. Un cœur d’enfance. Un cœur qui tremble. Un cœur qui mendie encore un peu de beauté.

Robert Vitton le sait : la véritable musique naît de l’instrument qui ne se croit pas légitime. Celui qui s’excuse presque de jouer, mais qui joue quand même, et qui, ce faisant, ouvre dans la poussière une brèche où passe le vivant.

Et quand, à la fin, il dit qu’il voudrait voir Corfou, Capri, Cythère avant de se taire, c’est toute la condition humaine qui se penche sur la rampe. Celle qui a si peu vu, si peu eu, si peu reçu, mais qui rêve encore d’un dernier paysage bleu. Il n’y a pas de plus beau mouvement que celui-là : tendre la vie vers un horizon qu’elle ne rejoindra peut-être jamais, mais qui la fait tenir debout jusqu’au dernier accord.

On referme ce poème comme on refermerait un soufflet encore chaud. Il nous reste un bruit de pas, une poussière d’images, un rire un peu cassé. Il nous reste surtout cette certitude :

tant qu’un être peut encore se plier pour faire sonner son âme, il n’est jamais vaincu.

Et peut-être est-ce cela, le cœur de la musique humaine : une ritournelle à deux liards qui, envers et contre tout, continue de respirer pour nous.

Catherine Andrieu


 

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