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Le Morio (in progress)
Un pleurnichard (ciné-roman)

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 Article publié le 16 novembre 2025.

oOo

Elle y a pas été de main morte, Julie. Trois balles dans la tête à Pipo. Il restait plus grand-chose de cette tête sur l’oreiller. On a pas compris, Zaza et moi. Pipo a toujours entretenu des rapports clairs avec les femmes. Julie connaissait ça depuis quinze ans. Et voilà qu’au bout de ce temps, au lieu d’en parler, elle le bute sans prévenir. Tu parles si Pipo dormait ! Il aurait jamais laissé faire s’il avait su. Mais Julie était sournoise, sur ce point ma Zaza avait raison. Et voilà le résultat. Deux orphelins en bas âge et une mère en taule incompressible. Comme on est voisin, on a gardé les gosses pendant quelques jours, jusqu’à temps que les grands-parents viennent les chercher. Ils nous ont remerciés. Ils avaient amené des fleurs. Et comme on voulait pas paraître moins affectés qu’eux par cette tragédie, on les a invités à manger. Zaza est la reine des petits plats mijotés. Il a fallu attendre. Et les gosses s’impatientaient. La grand-mère a fini par en gifler un. S’il savait pas ce que c’est une torgnole, maintenant il pouvait en parler. Ça s’est mis à gueuler que ça faisait mal et qu’il voulait rester chez nous. L’autre gosse, plus âgé, observait la scène en connaisseur, d’après moi. Et le grand-père a filé dans la cuisine pour courtiser Zaza. Il faut dire qu’elle s’habille léger, surtout qu’on était au mois d’août et que les gosses avaient prévu de se baigner dans notre piscine, pas de voyager à bord d’une bagnole qui empestait le diesel. J’avais fermé la fenêtre tellement ça puait. Et on crevait de chaleur. Tout le monde était énervé. N’empêche que la vieille avait plutôt l’air coriace en matière d’éducation. Pipo en avait souffert. Il en parlait des fois. Une femme comme ça, avec en plus l’âge qu’elle avait, c’était pas à mettre entre les mains de deux gamins qui demandaient qu’à s’amuser. J’ai proposé de retarder le voyage. Qu’est-ce que j’avais pas dit ! La vioque était sur le point de m’en mettre une à moi aussi. Zaza, qui revenait de la cuisine avec le vieux aux trousses, m’a fait signe que je laisse tomber. Ça nous regardait pas.

Pourtant, Pipo était un vieil ami. Des années qu’on se connaissait. Il était déjà avec Julie quand ils ont emménagé dans la baraque à côté de la nôtre. Je dis baraque, mais vous fiez pas. On n’est pas des bons à rien. Et puis on a gagné ce qu’on a mérité. Presque des palais. Au bord de la mer avec vue sur un horizon imprenable. Il était fier de sa baraque, Pipo. Et de ses gosses aussi, même s’ils étaient pas aussi intelligents que lui. Ils tenaient plutôt de Julie. Une belle femme, surtout à poil. Je sais pas ce qu’elle avait été, mais elle en jetait. Et on allait au spectacle. Zaza était un peu jalouse. Je l’ai jamais aimée pour son corps. Sans elle, j’en serais pas où je suis. Admiré de tous et à l’abri du prochain pépin.

Pipo trafiquait dans l’immobilier. Pratique pour ceux qui peuvent pas avouer leurs crimes. Je lui dois beaucoup. Et je vous jure que j’aurais adopté ses gosses si la loi l’avait permis. Seulement ils avaient des vieux, les parents à Pipo. Je savais rien des autres vieux, ceux de Julie. Ils devaient mourir de honte à cette heure. C’était tout ce que je leur souhaitais. Quoique j’aie jamais détesté Julie. À part son corps, elle avait d’autres qualités. Pas très amie avec Zaza, comme je disais. C’est pas qu’elles s’ignoraient, mais elles sortaient pas ensemble comme le font des voisines qui n’empiètent pas sur leur propriété. Pipo n’aimait pas les femmes mûres. Une chance. Et ma fille, Clarou, était en pension en Suisse. Pipo fréquentait les parents pour profiter un peu de leur fille. Son boulot lui laissait pas le temps de négocier. Il allait vite en besogne. Et comme il avait du charme, ces adolescentes lui tombaient dans les bras sans en parler à leurs parents. D’ailleurs il leur promettait rien. C’était juste pour le plaisir. J’avais éloigné Clarou. Zaza était d’accord avec moi.

Un bon voisin ne peut pas avoir que des qualités. Ce serait trop beau. On a jamais cette chance. Et il ne se passait pas une semaine sans scandale du côté de chez Pipo et Julie. Les enfants se réfugiaient chez nous. Ils avaient une piscine deux fois plus grande, mais quand ça bardait chez eux, ils se contentaient de la nôtre. Pipo aurait dû suivre cette leçon. Il serait pas mort aujourd’hui. Et Julie ne pourrirait pas en taule. À son âge ! Avec le corps qu’elle a. Ou qu’elle a peut-être déjà plus. On la reverrait pas avant vingt ans. Et pour lui dire quoi ? Comme disait Zaza : c’est pas notre business. On a autre chose à faire. Va plutôt tondre le gazon. On a besoin de nouveaux amis. Qui va habiter la maison maintenant ? On sait ce qu’on perd, on sait pas ce qu’on gagne. Si c’est gagner de rien gagner.

Pour l’heure, on avait les vieux de Pipo sur les bras et maintenant que la vieille s’était énervée, personne pouvait la calmer. L’autre gosse, qui avait été épargné, s’est mis lui aussi à brailler comme une gonzesse. J’en avais tellement marre de cette atmosphère que je suis sorti pour aller faire un tour sur la plage. Et sur qui je tombe alors que je me roulais une tige aromatisée ? Cricri.

Si Julie était la plus belle, Cricri est toujours la meilleure. Je suis convaincu qu’elle a un pouvoir. Dès que tu t’approches d’elle, tu entres. Elle s’ouvre pas toujours, mais qu’est-ce qu’elle sent bon. Elle était en slip, couchée sur le dos dans le sable sous un parasol en forme de marguerite. J’ai tout de suite reconnu ses jambes. Et moi, quand je reconnais, je bande. Comme j’étais en slip moi aussi, elle a remarqué. Mais elle pouvait pas savoir si je bandais déjà avant de tomber sur elle, alors elle a jeté un œil sous le parasol. On était seul elle et moi. Ça lui a donné une idée qui a remis les miennes en place. Elle savait pour Pipo et Julie, forcément. Mais elle savait pas pour les vieux. Elle croyait que Zaza et moi on gardait les enfants jusqu’à leur majorité. Est-ce qu’on se passait bien de la jolie présence de Clarou ? Et plein de questions du genre. Ça la regardait pas, mais elle faisait le plein pour alimenter ses conversations avec les pipelettes du coin, toutes des femmes bien entretenues pour pas vieillir trop vite.

Je suis rentré à la maison les couilles vidées pour plusieurs jours. Zaza allait me poser des questions. Je suis pas comme Pipo, mais des fois, je me laisse aller et Zaza pense que c’est pas ma faute. D’abord l’homme est ce qu’il est. On peut pas le changer. Et la femme a aussi ses intérêts. Elle avait pas l’intention de se laisser aller. Ça me rassurait pas non plus. Julie avait attendu quinze ans avant de régler ses comptes avec Pipo. Et il en était mort. Il avait même pas l’espoir du coma. Tué net dans son sommeil, en plein rêve. Elle avait appelé les flics en suivant. C’était le soir. Zaza et moi on était couché. Les gyrophares ont fait danser les murs et les pins. Y en avait plein la piscine. J’ai cru à un incendie, que c’est pas rare par ici. Mais j’ai aperçu Julie entre deux gendarmes. Elle avait du sang plein sa robe. J’ai eu comme un malaise. Heureusement, Zaza, qui connaît mes faiblesses, m’a frotté le nez avec un rameau de romarin. Ah je veux pas me souvenir de cette maudite soirée. Et pendant que je récupérais au bord de la piscine (« rafraîchis-toi, » m’avait dit Zaza), elle était allée au renseignement. C’est comme ça que j’ai su. Et quand les gendarmes m’ont entendu, j’ai rien dit. Zaza leur avait expliqué. Je passais pour une mauviette, peut-être, mais j’étais sincère. J’aimais Pipo comme mon frère. Enfin…

J’ai pas haï Julie très longtemps. J’ai cessé de lui en vouloir avant que le procès commence. Les gosses étaient partis depuis des années. On les avait pas revus. Ils avaient grandi avec leurs grands-parents. Ils se souvenaient peut-être de nous. On les avait un peu trahis, je reconnais, mais c’est la vie.

On avait de nouveaux voisins. Des étrangers qui parlaient pas notre langue. Ils revenaient l’été et pendant les fêtes de fin d’année. Sinon, la maison était fermée. Un jardinier se signalait de temps en temps. Voilà comment la vie a changé. Julie avait balayé quinze ans de voisinage et d’amitié en trois coups de révolver. Ce que je vous ai pas dit, c’est que c’était mon révolver.

 

*

 

Vous pensez si c’est la première question qu’on m’a posée ! Pas le jour même. L’instruction s’est rendu compte de cette propriété un mois après le drame. J’ai été convoqué. Rien qu’à voir la tête de la jugesse qui me faisait face, j’ai su que j’avais affaire à une chienne qui me tenait par la peau du cul et qui avait bien l’intention de me mordre l’anus si je lui expliquais pas clairement pourquoi Julie s’était servie de mon révolver pour buter Pipo. Et en plus, si y avait pas des raisons pour expliquer aussi comment je m’étais pas aperçu de la disparition de ce pétard, j’en avais pour plus longtemps encore à m’expliquer. Les flics avaient déjà commandé les sandwiches… avant que ça ferme. Au début, j’ai flippé, mais chemin faisant, tout s’est expliqué sans que j’en dise trop. J’avais un permis de détention (sinon personne n’aurait jamais rien su) et j’avais pas ouvert mon coffre depuis trois jours avant que Pipo soit mort (preuve à l’appui). On m’en a pas demandé plus, mais la nouvelle s’est répandue. Et on s’est mis à jaser sur mes relations avec Julie. Même Zaza a eu des doutes. Et Cricri, avec qui je m’étais lié pour longtemps, a même pensé à me faire chanter. Je l’aurais tuée.

Voilà où j’en étais un mois après le drame. Puis les années ont passé, Julie a disparu de nos pensées, nos nouveaux voisins nous évitaient et j’ai fait une dépression parce que finalement Cricri avait trouvé le moyen de m’emmerder en informant Zaza de ce que je faisais avec elle dans l’appartement que je lui prêtais. Non seulement ça me l’a coupée, que Zaza me reproche de n’être plus moi-même, mais j’ai craqué et il a fallu me soigner. J’étais pas guéri quand Julie a entendu la sentence. J’étais bon pour qu’on m’enferme moi aussi, mais avec les fous. C’est que j’avais pas tout dit. Et ça me rongeait de l’intérieur. Cricri le savait.

Et maintenant Zaza le savait aussi : y avait eu quelque chose entre Julie et moi. On peut pas vivre dans le voisinage d’une pareille déesse de l’amour sans avoir envie de le faire avec elle. Et le plus souvent possible. Même si c’est la propriété du meilleur de vos amis. J’avais pas tort de raisonner ainsi. Sinon, je me serais pris pour un idiot. Et d’une façon ou d’une autre, j’avais personne avec qui partager ce foyer des pires emmerdements qui peuvent affecter un homme fragilisé par son désir de possession. On en a jamais assez. Ça, je le savais. Et si on dépasse la limite, on tombe dedans.

À force d’admirer les formes de Julie, j’ai eu envie de les posséder. Pour moi seul, non. J’en voulais pas à Pipo à ce point. J’étais prêt à partager. Mais comment en parler à Julie ? C’était elle qui était fidèle à ses engagements, pas Pipo qui faisait rien pour se corriger. En plus, j’avais vraiment pas envie de provoquer un scandale.

Ça venait de l’intérieur. J’y pouvais rien. Je me raisonnais même pas. Il fallait que je la possède. Et pas une fois. Je l’imaginais même pas en vieille bonne à jeter. Elle était éternelle. Et je pouvais gagner ma propre éternité de cette manière. Et ce genre de choses qu’on se met dans la tête quand on l’a perdue.

Ce que je savais pas, c’est que Julie, exaspérée par les aventures extraconjugales de Pipo, avait déjà décidé de le priver à tout jamais d’existence sans attendre de vieillir ensemble. Elle était pressée. Au moins autant que moi. Mais pendant que je bandais dans mon slip, elle travaillait de la tête en attendant de trouer celle de Pipo. Or, elle savait que je possédais un révolver. Pipo aussi le savait. Même que je conservais le sien dans mon coffre-fort, avec le mien. On en savait des choses les uns sur les autres. Pas tout, mais assez pour lever le rideau. Ce théâtre avait besoin d’un personnage décidé à passer au deuxième acte. Et on était deux. Il n’y aurait pas de troisième acte. Ce qui n’augurait rien de bon.

Je sais pas comment on en est arrivé à s’aimer. C’est compliqué à expliquer. Je la désirais, elle s’en foutait, mais elle avait décidé d’en finir avec Pipo. Deux personnages foutus d’avance. On voit ça dans tous les films. Le morceau de sucre rencontre une flaque d’eau. Ça donne de l’eau sucrée. Même chose avec le sel. Avec tout ce qui est soluble, pourvu que la flaque se trouve sur votre passage et que vous ayez une folle envie de vous plonger dedans. Vu comme ça, c’était moi qui fondais et Julie perdait rien de la flaque qu’elle était, sauf que le sang de Pipo allait s’y répandre, ce qui le distinguerait de la dissolution invisible du sucre ou du sel. Voilà comment j’y pensais. Je devenais dingue. Et je me regardais dans la flaque. Narcisse y a plongé la main, parce qu’il se regardait pour se voir. Tandis que moi, je voulais voir jusqu’à quel point on peut jouir d’une femme sans y laisser des plumes. Je me voyais pas revenir en poulet prêt à cuire. Et c’est pourtant ce qui m’est arrivé. Imaginez la tête de Zaza qui avait l’habitude de voir entrer dans son lit un type plutôt attentif à pas froisser les draps pour pas être réveillé par les plis.

Enfin, on m’a privé définitivement de permis de détention d’armes. C’était pas bien grave. Mais Zaza voulait savoir comment ça c’était passé, pas comment j’avais dit au juge (une gonzesse, je l’ai déjà, mais je m’aperçois qu’y a pas de féminin à juge), lequel avait été convaincu parce qu’elle avait confirmé mes dires, à savoir que Julie et Pipo connaissaient le code d’ouverture de mon coffre. Et le juge pouvait pas prouver qu’on s’était entendu, Zaza et moi. D’autant que même la bonne savait le sésame. Y avait tellement de monde qui savait qu’il était impossible de m’accuser d’avoir fourni cette arme à Julie, ce qui est évidemment interdit par le permis de détention. Voilà pourquoi on m’interdisait à jamais de détenir une arme. J’avais pas fait exprès et j’étais un imprudent, deux défauts incompatibles avec la détention d’un flingue.

Seulement, c’était pas tout à fait la vérité. Si le juge avait poussé plus loin son petit cheval, il aurait appris que si je possédais une arme, j’en avais pas les munitions. J’en avais pas besoin. J’étais pas menacé, même si je fricotais avec des menaces extérieures. Et cette arme, un Luger hérité de mon père, je la conservais comme un souvenir, sauf que je pouvais pas l’exposer sur le bahut de la salle à manger avec les autres bibelots de mon enfance. Alors, comment Julie avait-elle trouvé des munitions ?

Vous avez deviné. Mais vous savez pas quelle aventure ça a été de me les procurer. Je ne sais d’ailleurs pas moi-même si ce récit éclairerait celui-ci. On s’en passera pour l’instant, mais je vous garantis qu’il vaut le coup d’être entendu. Il sert à rien, en tout cas à l’intérieur de celui que je suis en train de débrouiller ici. Le fait est que Julie disposait maintenant d’une arme capable de faire feu. Pipo était condamné.

Vous me direz que c’était pas de mon ressort. J’avais pris assez de précautions pour que la justice ne puisse pas remonter jusqu’à moi par le seul examen des cartouches. Je ne suis pas né de la dernière pluie. Ce qui ne m’empêchait pas d’être un idiot sous l’effet que me faisait le corps de Julie. Et ce qu’il aurait dû me révéler de moi-même. Ce que je savais, c’est que Pipo n’en avait plus pour longtemps. Et je connaissais l’assassin.

Alors, me direz-vous, pourquoi tuer Pipo ? Pourquoi cette élimination ? Julie se donnait à moi. Et tous les jours que Dieu fait. Pipo ne savait rien. M’aurait-il reproché de faire avec Julie ce qu’il faisait avec ses adolescentes ? En participant à son meurtre, j’aidais Julie à se venger. Et du même coup, je me mettais à l’abri d’une possible réaction meurtrière de Pipo à mon égard. Vous rendez-vous compte que si Julie l’avait tué avec son arme qui, comme je le disais, était aussi dans mon coffre, avec toute une boîte de munitions, je n’aurais pas pu raconter des histoires à la justice ? Je travaillais aussi pour mon compte. Je me servais de Julie. Ah quel désordre dans ma pensée !

Julie avait-elle l’intention de m’accuser de ce meurtre ? Pipo était tué avec mon révolver. Or, elle pouvait témoigner que je la désirais pour moi seul. Elle se débarrassait de Pipo et de moi du même coup. Trop tard ! Mon Luger était entre ses mains. Je ne voulais plus tuer Pipo. Mais c’était pour ce soir. On en avait parlé tout l’après-midi Julie et moi. Et il était trop tard pour récupérer le Luger et démontrer, après avoir soutenu le contraire, qu’il valait mieux qu’elle se serve du Browning de Pipo. Zaza ronflait.

Nous venions de nous coucher. J’attendais. Zaza s’endormit rapidement comme d’habitude. J’étais cloué dans ce lit. Comment en sortir, aller chez Pipo, entrer dans la chambre sans réveiller les gosses, parler à Julie qui tenait le Luger dans sa main ? Voilà ce que j’ai vécu dans l’attente du premier coup de feu. J’avais conseillé à Julie de tirer trois fois. Puis de jeter l’arme par la fenêtre au pied de laquelle j’attendrais pour la récupérer. Mais j’étais dans mon lit. Paralysé. Incapable de logique. Je n’avais rien compris. Et je le savais.

 

*

 

Je ne sais pas si j’ai bien raconté, mais je vous garantis l’authenticité de ma confusion. N’y cherchez pas une logique. Je ne savais plus ce que je faisais. Julie, par contre, savait exactement ce qu’elle voulait. Elle ne m’aimait pas. Je ne la posséderais jamais. Je ne savais pas qui elle était. D’où ces années de lent déclin. Ma santé était déjà en péril quand on annonça le verdict. Une photo de Julie la montrait en pleine possession de sa beauté. Elle n’avait rien perdu, elle. Ce qui était à elle le demeurerait. Rien ni personne ne changerait jamais rien à cette emprise sur la réalité. J’ai tenté maintes fois d’écrire ce récit. Comme vous venez de le lire, je suis incapable de le construire pour vous donner au moins une idée de ce que j’ai vécu. Un écrivain l’aurait recomposé pour que vous puissiez le comprendre et peut-être en tirer du plaisir, ou un enseignement.

En attendant ce jour béni, c’est moi qui raconte. Vingt ans ont passé. Et la baraque de Pipo est toujours à Julie. Cet été-là, les étrangers, qui parlaient toujours pas notre langue, ne sont pas venus. La maison est restée fermée pendant tout juillet. Zaza savait pourquoi, mais elle m’a rien dit. Comme y avait plus d’eau dans la piscine, j’allais tous les matins me tremper dans la mer avant que les touristes répandent leur odeur de bergamote. Et ce matin-là, j’étais en train de remonter à la maison quand j’ai vu un reflet dans le jardin de la maison de Pipo. C’était un pare-brise qui me titillait la rétine. Je me suis dit que les étrangers étaient de retour. Je me suis pas pressé. J’avais pas envie de leur faire risette. C’était le seul langage qu’ils comprenaient. Vingt sans apprendre une langue ! Ils en étaient peut-être pas capables.

Et donc j’arrive tranquillement à la hauteur des maisons. J’entends le bruit caractéristique d’une pompe de piscine. La leur marchait, voilà tout, et ils avaient pas besoin d’un crédit pour la réparer. Je continue mon chemin en faisant le tour pour les éviter. Et qui je vois au bord de notre propre piscine ? Zaza qui discute gentiment avec une femme en sari. Je reconnais la chevelure ou j’ai la berlue. C’est Julie.

J’avance comme dans un rêve, me demandant si ça va pas se terminer comme un cauchemar. Julie me jette un regard morne. Elle ne sourit pas. Elle ne peut pas me reconnaître. Elle, par contre, n’a pas vraiment changé. Elle fume une cigarette. Zaza lui parle en riant. Elles ne se touchent pas. Il y a même une distance entre elles. Je m’approche. Zaza me laisse pas le temps d’exprimer mon émoi :

« Julie revient, dit-elle sans cesser d’exprimer sa joie. Les gosses seront là cet après-midi…

— Tout juste, fait Julie. Tu vas bien, Gaston ? »

J’aurais peut-être pas dû vous révéler mon petit nom ou en adopter un autre en attendant la fin de cette histoire… J’ai même pas de diminutif. On m’appelle Gaston. J’ai pas de surnom non plus. Je me demande ce que j’ai fait à la société pour qu’on me prive d’un gentil sobriquet. Mais c’est comme ça. Et d’entendre Julie prononcer mon nom me déconcerte au point que j’y réponds pas. J’ai l’air tarte, comme dit quelquefois Zaza qui ajoute :

« Ils sont grands maintenant. Les parents de Pipo sont morts dans un accident de la route. On le savait pas…

— Ah si on avait su… » bredouillai-je.

J’ai des cheveux blancs. Pas tous, mais je peux plus cacher mon âge en les teignant. Ça me fait une gueule de théâtre. En plus j’ai ridé des pieds à la tête. Je suis pas beau à voir. D’ailleurs Julie me regarde pas. Elle regarde pas Zaza non plus. Qu’est-ce qu’on va faire, se dire en attendant que les gosses arrivent ?

C’est la piscine de Julie qui se remplit. Elle demande pas pourquoi la nôtre est vide. Elle se rendra compte de notre situation en entrant chez nous. On peut pas faire autrement que de l’inviter à jeter un œil sur les conséquences de notre déconfiture. Oui, dit Zaza, ça nous a pas empêchés de rester ensemble.

« Vous avez aussi vendu le coffre-fort, fait Julie en voyant le trou dans le mur. Sacré coffre-fort, hein, Gaston ? »

Zaza sort les verres. On peut encore se payer de quoi boire. Et on a pas souvent l’occasion de partager notre misère.

« On quitte les lieux à la fin du mois, explique enfin Zaza. Tu en as de la chance de posséder encore ta maison. Tu t’y installes ?

— Jusqu’à la mort. Où vous allez finir vos jours ? »

Julie a dit ça avec un sourire qui fait mal. Vingt ans de taule ne l’ont pas ruinée. Au contraire. Elle a même les moyens d’acheter notre bicoque. Tant pis pour les meubles qui sont déjà partis. Zaza fait tout pour éviter le sujet. La voilà en train de parler de nos anciens voisins, les étrangers. De bons locataires, précise Julie. On est heureux de le savoir. On n’a pas eu cette chance, nous. Zaza est mal à l’aise. Je la connais. Elle s’agite, change de sujet à chaque phrase, met un doigt dans son verre pour en touiller le contenu. Et j’attends pas qu’elle le suce. Je m’impatiente moi aussi.

« Bon, dit-elle enfin. Vous avez des choses à vous dire. Je vous laisse. Je m’occupe des courses…

— Prends ma bagnole, dit Julie. Les clés sont dessus. »

Et nous voilà enfin seuls, Julie et moi. Vingt ans que c’est pas arrivé. Qu’est-ce que j’ai pu raconter comme foutaises depuis ! Personne m’a cru. Ni Zaza ni personne. Et j’ai pas profité de ma liberté. Je me suis délabré, comme la maison. Mais je vaux pas ce qu’elle vaut encore aux yeux de Zaza qui y a toujours vécu. Je vous ai pas dit que c’est la maison de ses parents. Je sais pas pourquoi je dis pas tout quand je raconte. Je cherche pas à compliquer. C’est pas ça. J’en ai seulement marre de m’expliquer. Vingt ans, c’est long. J’imagine ce que Julie en pense. Mais je suis pas pressé de l’entendre. On est là de chaque côté d’un cageot qui sert de table de salon maintenant. On a conservé les fauteuils. Zaza les avait troués avant l’inventaire. On nous les a laissés. Je dis toujours qu’on a été gentils avec nous. Zaza n’éprouve que de la haine pour la société. Elle mourra avant moi. Et pourtant, on dirait pas à la voir. Je vous raconte pas ces vingt ans. Et comme je dis, j’ai pas envie d’entendre la version de Julie. On en dit trop ou pas assez. Qu’est-ce que vous pensez de ce hasard qui fait qu’on se revoit alors qu’on va changer de vie chacun de notre côté ? Ah oui… Zaza n’est pas allée aux courses. Elle est partie. Julie a tendu l’oreille. On a pas entendu le moteur de sa bagnole. Zaza est montée jusqu’à la route.

« Et toi ? dit Julie.

— Je sais pas… J’ai jamais su…

— Tu vas pas te mettre à pleurer… »

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  Un pleurnichard (ciné-roman) par Catherine Andrieu

Il y a dans cette histoire un sable brûlant où les corps s’effondrent et une mer qui ne lave rien. Une vie entière tenue par la corde d’un voisinage, cette frontière poreuse où les existences se contaminent comme des plaies ouvertes, où les désirs, les peurs, les petites lâchetés se mélangent dans une même mare stagnante. Une fable moderne au goût de sel et de sang, où l’homme finit toujours par pleurer dans les décombres de ce qu’il a voulu posséder.

Tout commence par trois balles. Non pas des coups du destin, mais l’accomplissement tranquille d’une longue fatigue : quinze ans d’un amour dissous dans les mensonges, un lit partagé où la mémoire pourrit sous les draps. C’est Julie qui tire, et déjà l’on comprend que ce roman n’est pas un polar mais un acte d’anatomie : l’écorce craque, et ce qui suintait à l’intérieur depuis longtemps explose enfin au dehors. L’homme s’effondre, mais ce n’est que la première déflagration. La vraie catastrophe, elle, se déplie lentement, dans la chaleur poussiéreuse des jours : les gosses en bas-âge, les vieilles rancœurs, les voisins qui couvrent la scène comme des nuées de mouches sur un cadavre encore tiède.

Car Cintas sait que l’humain se révèle moins dans la violence que dans l’après. Ce moment flasque où l’on ne sait plus quoi faire de l’horreur. On invite à déjeuner. On surveille les enfants. On parle de fleurs et de diesel qui empeste dans la voiture. On gifle un gamin parce qu’il pleure trop fort. Et le monde continue, bancal, comme si la mort n’avait été qu’un bruit de fond. La tragédie devient une habitude, une sueur sur la peau qu’on ne prend plus la peine d’essuyer.

La force du texte tient à cette glaçante banalité. Rien n’est monstrueux. Tout l’est. Julie, avec son corps de déesse fatiguée, tue par lassitude. Pipo, ami volage, glisse de l’immobilier à la prédation adolescente comme on change de chemise. Zaza règne sur ses petits plats et son bon sens de ménagère lucide. Et Gaston… Gaston pleurniche. Il se laisse regarder par sa propre vie comme un pantin de chiffon qu’on pose et qu’on oublie. Il désire Julie, il désire la jeunesse de sa fille Clarou, il désire la douceur de Cricri, il désire à peu près tout ce qui passe – non par méchanceté, mais par manque. Par insuffisance fondamentale. Comme si la seule réalité dont il soit vraiment certain était celle qui bande dans son slip.

Et pourtant, derrière l’obscénité volontaire, derrière la vulgarité assumée, une vérité tremble : celle de l’homme qui ne comprend pas le monde qui l’habite. Un homme sans juge intérieur, qui s’accroche à ce qu’il peut – un revolver hérité, un coffre-fort inutile, une piscine vidée par la ruine, une femme qu’il ne mérite pas mais qui reste quand même. Cintas fait de lui un miroir impitoyable. Un miroir dans lequel le lecteur se voit – non dans ses grandeurs, mais dans ses petites dissonances, ses capitulations secrètes, le chaos de ses pensées qu’il maquille habituellement par la raison.

Et il y a Julie. Femme de sable et de feu, femme qui ne vieillit pas, femme qui tue mais demeure entière. Vingt ans de prison ne l’amochent pas ; elles la purifient presque. Elle sort, intacte, comme un mythe moderne qui traverse les flammes sans brûler. Et quand elle revient, vêtue d’un sari, avec cette tranquille assurance de celle qui n’a plus rien à perdre, le récit s’ouvre soudain sur un autre mystère : celui du temps, qui dévore les hommes mais épargne les figures essentielles. Julie n’est pas une meurtrière : elle est la vérité nue que les autres refusent de voir. La femme qui fait ce que personne n’ose dire. La femme qui, dans un monde où tout s’effrite, reste debout. Elle a tué parce qu’on ne l’entendait plus. Parce que le théâtre avait besoin qu’elle change d’acte.

La scène finale — simple, brutale, désarmante — montre Gaston face à elle, réduit à sa carcasse de vieillard, effondré sous le poids de sa propre confusion. Zaza s’en va, et le laisse enfin seul devant la femme qu’il a désirée sans jamais la connaître. Julie le regarde et lui demande seulement : « Tu vas pas te mettre à pleurer… » Cette phrase, à elle seule, résume toute l’intelligence de Cintas : la vie n’a pas de morale. Les destinées humaines n’ont pas de sens. Il reste les pleurs, le rire nerveux, les piscines vidées, les coffres arrachés, les saris apportant un peu de couleur dans le naufrage. On pleure parce qu’on ne sait rien faire d’autre. Ou parce qu’il est trop tard pour comprendre.

Ce texte est une méditation sans le dire, un traité de la faiblesse humaine masqué sous la trivialité. Cintas écrit le grotesque comme d’autres écrivent le sacré. Il montre comment une existence peut se défaire fil après fil, non par faute, mais par fatigue. Comment le désir, le vrai, celui qui brûle et qui ronge, devient une arme braquée contre soi-même. Comment l’amour, quand il devient attente, tourne à la pourriture.

Et surtout, il montre comment la vie, cette bête obscure, se moque bien des tragédies humaines : elle continue. Elle avance, traînant derrière elle les ombres, les gosses devenus grands, les voisins étrangers, les maisons vendues, les piscines vides – et les femmes qui reviennent, intactes, comme si le temps n’avait jamais existé.

C’est cela, la grandeur de Un pleurnichard : une littérature sans ruse, sans effet, sans filtre. Une parole qui dérange parce qu’elle dit la vérité que nous dissimulons sous nos belles phrases. Cintas n’illumine pas : il dépouille. Il montre la profondeur dans la vulgarité, l’abîme dans le quotidien, l’humanité au cœur des pires dérives.

Et sous la prose heurtée qui claque comme un rire nerveux, on entend, très bas, un chant d’une beauté sombre : celui de l’homme qui, à force d’avoir trop voulu, se retrouve à ne plus savoir quoi répondre quand le passé revient frapper à la porte. Un chant de fin d’été, où la mer ne sauve personne, où les corps vieillissent, où les maisons s’écroulent, mais où quelque chose continue malgré tout : une forme de grâce honteuse, presque animale, à laquelle on s’accroche pour ne pas mourir tout à fait.

Julie revient. Le monde tremble à peine. Gaston pleure peut-être. Mais dans l’espace infime qui sépare ces deux fragilités, Cintas fait tenir toute la condition humaine.

Catherine Andrieu


  Un pleurnichard (ciné-roman) par Lalande patrick


 

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