Appelle sa Bethsabée qui rapplique,
dévoilée de mots jusqu’à la nudité
sidérale et sa noire toison qui en-cerne
le saillant du jour, et son seuil de stupeur
épris de hanches en convoitises de rapts,
et d’étreintes de gouffre, et d’envahissements
de joie plus nue et noire que sa royauté
de trop-plein qui ordonne en rythme la venue
de l’unique et multiple reine de sa nuit,
couronnée de son cercle frontal insensé
aux voyelles vibrantes d’appels méridiens
à la rose ténèbre de chair odorante,
brutale comme un ressac d’éternités,
à trôner sur l’abime éclair de son clavier
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Il l’appelle — non pas pour qu’elle vienne, mais pour qu’elle se déploie en lui comme une montée de nuit dans la gorge de midi. Elle surgit toujours ainsi, Bethsabée des intérieurs, non pour se montrer mais pour défaire toutes les étoffes du visible, jusqu’à ce que sa présence ne soit plus qu’une pulsation nue, une étoile aveugle dont la lumière ne cesse de tomber sur le jour pour en cerner la fragilité. Elle apporte avec elle cette obscurité fertile, cette toison d’ombre qui ne recouvre rien mais révèle tout : le point vif du désir, l’angle par où le réel bascule dans un tremblement de stupeur. C’est là que commence son règne — non pas un pouvoir, mais une densité. Une gravité d’épaules et de hanches où se loge l’ancienne science des rapts.
Elle entre. Elle envahit. Elle ne demande jamais la permission, car sa venue est précisément l’acte qui fonde le monde. Une reine, oui — mais une reine multiple, souveraine en chaque fragmentation de la nuit, chaque battement où le corps et le souffle se désaccordent pour mieux s’enlacer. Elle porte sur son front la couronne insensée des voyelles ouvertes, ces voyelles qui appellent, qui vibrent, qui arrachent au silence une ligne de feu. À travers elles, le midi lui-même se retourne : non plus une clarté, mais une brûlure avancée dans l’ombre, une rose noire, odorante, lourde d’une chair qui n’a jamais appris la modestie.
Elle est la brutalité même — pas la cruauté, mais cette brusque déferlante qui renverse, comme un ressac ancien d’éternités dont personne n’aurait su dire l’origine. Elle ne vient jamais pour s’offrir, mais pour trôner. Car tel est son destin : s’asseoir au bord exact de l’abîme, là où l’éclair s’unit au gouffre, où chaque caresse est une chute et chaque chute une promesse de lumière.
Et devant elle, l’homme — ou peut-être l’être — n’a pour royaume qu’un clavier. Non pas un instrument, mais un champ de failles où la nuit et la musique s’affrontent, se cherchent, s’embrasent. C’est là qu’elle règne, qu’elle redresse son empire, qu’elle fait tourner autour d’elle la grande roue des rythmes et des ravissements. Sur ce clavier se dresse le trône du vertige ; sur ces touches noires et blanches se rejoue sans cesse la scène de sa venue, la césure entre le trop-plein et le manque, entre la royauté nocturne et la stupeur ardente du jour.
Elle ne répond jamais au nom. Elle est déjà là, dans l’appel lui-même.
Elle est Bethsabée, et la nuit s’incline devant elle pour apprendre à devenir lumière.
Catherine Andrieu