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Le Morio (in progress)
"En passant" (Ingres), nouvelle
![]() oOo Conférence : Fab dit :" Les témoignages, confessions, souvenirs et autres indiscrétions, heu, narration, conte... pas mon genre : un peu de littérature je préfère, souvent..." À verser dans le dossier du Morio. Le Hanneton passa. — J’vous ai trouvé des godasses ! dit-il en s’approchant. Bien sûr il ne pouvait pas les mettre parce que ses pieds étaient sales de nouveau. On trottina ensemble dans le sens inverse, lui le long des rosiers, foulant la terre molle de sa tentative d’évasion, elle chevauchant le Hanneton, les chaussures tenues par le lacet tournoyaient dans l’air moite. Ensuite elle se jucha sur la margelle de la fontaine. Le Hanneton pompait en ânonnant. L’eau coulait sur les pieds. La terre disparaissait dans la grille. Les chaussures rutilaient en plein soleil. Il n’y manquait pas un clou, assurait le Hanneton. Puis son visage se contracta, exactement comme si le levier lui résistait maintenant. Il était arrivé quelque chose au paletot. Antoine pâlit. — Sœur Paule vous remettra ce qu’il contenait, précisa le Hanneton. Cice se pencha amoureusement sur cette colère rentrée. Elle s’appuyait sur l’épaule encore robuste du vieillard. — Et où le mettra-t-il ? demanda-t-elle. Le Hanneton s’attendait à la question. — Dans un autre paletot, dit-il parce que c’était la réponse. Cice fit son air de petite morveuse. — Nous n’avons pas de paletots, dit-elle. Le Hanneton curait les ongles avec une écharde. — L’autre, dit-il. Antoine ne réagit pas. La voix de Cice coula dans son oreille, l’autre pied, dit-elle. Oui, l’autre. Le Hanneton rinça l’écharde sous le jet. — Il ne manquera rien, dit-il. Cice sauta au pied du bassin. — Ne te trompe pas de pied, disait le Hanneton. Cice avait hésité. Elle compara les deux godasses. L’orteil avait-il formé le cuir ? Quelques gouttes d’eau se collèrent à cette surface briquée. — J’ai compris, dit-elle et elle choisit la bonne chaussure. Ça fera un drôle d’effet, ces godasses et la culotte, dit-elle en grimaçant. Le Hanneton grimaça aussi. — Ce qui va bien avec la culotte, c’est des chaussons bien fourrés ! dit-il sans rire. Le rire de Cice explosa. Il y avait sans doute un bon moment qu’il menaçait sa douceur mélancolique. Elle montrait le fond de sa gorge et pleurait. Le pied d’Antoine entra dans la chaussure. — J’avais des bas en entrant, dit-il. — Et vous avez des hauts en sortant, dit bêtement le Hanneton, sans doute inspiré par le rire de Cice. — Des hauts-quoi ? demanda-t-elle. Elle était accroupie aux pieds d’Antoine et enfilait lentement le lacet. — Des hauts-quoi-quoi ! fit le Hanneton. Il était définitivement bête. Maintenant il riait plus fort que Cice. Ils n’entendirent pas les sandales de sœur Paule qui trottinait dans le couloir en claquant des mains pour qu’on se tût en présence des morts. Cice fit mine de sécher le second pied d’Antoine (l’autre) dans ses cheveux. — Scène biblique, dit le Hanneton qui maintenant avait le hoquet. Il avait dit : bi-bli-blique. Cice cessa de rire. Ses cheveux avaient effleuré le pied mouillé d’Antoine. Il fallait dire : évangélique. — Pour-pourquoi ? dit le Hanneton. Pour-pour-quoi évan-gé-gé-gélique ? La robe de Cice avait glissé sur ses genoux. — Tu devrais mourir à la place des autres, dit-elle méchamment. Le Hanneton était superstitieux. — Pour ce qui est d’une paire de bas, dit-il, on verra ce qu’on peut faire. Il ne riait plus. — Et pour les hauts ? C’était la voix de sœur Paule. Le Hanneton s’embrasa. Elle avait ce pouvoir sur lui. Cice se releva et la robe retomba sur ses chevilles. Sœur Paule aussi avait eu ce genre de désir dans sa jeunesse. Elle en parlait souvent, empruntant à sainte Brigitte la voix claire et tonitruante et à saint Paul son nom de voleur repenti. Elle en parlait même devant des hommes ahuris qui lui promettaient de ne pas recommencer. Cice se réfugia dans son giron. En même temps elle entra en contact avec un paletot qui sentait la lavande. Les boutons brillaient dans la pâle lumière. — Ce n’est pas mon paletot, dit Antoine qui avait posé son pied sur la margelle afin que le Hanneton pût en lacer la chaussure. Le Hanneton se plaignait souvent du dos. Il allait ouvrir la bouche quand précisément Antoine évoqua le paletot. — Je sais bien que ce n’est pas le vôtre, dit la sœur, vous gagnez au change. Elle montra les boutons. — J’ai mis vos petites affaires dans les poches. Elle avait donc vu le boyau. — Un peu au hasard, ajouta-t-elle, car ce n’était pas elle qui avait vidé les poches de l’autre paletot. L’autre, c’était celui auquel Antoine tenait pour des raisons qu’il s’obstinait à ne pas évoquer. — Il faudra lui trouver des bas, dit le Hanneton en regardant furieusement Cice qui remuait ses lèvres sans prononcer le mot hauts. — Il ne m’ira peut-être pas, dit Antoine en s’approchant. La sœur déploya le paletot. — Voyons, dit-elle, est-il trop grand ou trop petit ? Car vous n’êtes ni l’un ni l’autre. Cice ouvrit le paletot que la sœur tenait par le col. Antoine entra dedans. Il glissa mollement sur la doublure. Les épaules retombèrent exactement sur les siennes. Cice enfila un premier bouton, après avoir tiré la langue pour ne pas se tromper de boutonnière. La taille s’ajustait parfaitement. Antoine aimait le col. Il chercha l’écharpe dans la poche de droite. Elle n’y était plus. Dans la poche de gauche. Non plus. Rien à l’intérieur où il n’y avait qu’une seule poche. Il se plaignit. — Vous reviendrez avant l’hiver, nous aurons fait provision de cache-nez, dit ironiquement la sœur. Il avait trouvé le pli, puis tous les autres objets un à un. — Tout y est sauf le cache-nez, dit la sœur. — On l’a pas volé, précise le Hanneton. On ne lui avait rien demandé. — Vous êtes content ? dit la religieuse. C’est toujours la question qu’on pose au pauvre qu’on vient de combler. On ne lui demande pas s’il est heureux. Il est content. — À part les bas, dit Antoine. La religieuse tapa dans ses mains. — Oh ! Oh ! fit-elle, notre Antoine est heureux ! Comment le savait-elle ? On retourna tous les quatre dans la morgue. Antoine accusa sans broncher le coup porté par les pieds du mort qui n’étaient plus nus mais chaussés de ses anciennes godasses qu’on n’avait même pas nettoyées. — Une paire de bas et peut-être une écharpe, disait le Hanneton en comptant sur ses doigts. Cice sautillait devant eux, à reculons, peut-être pour vérifier l’effet de ses seins sur l’esprit des autres. Sœur Paule enfermait les siens dans un bandage atrocement serré. Elle enfilait l’anneau à un crochet vissé dans le mur de sa cellule et appliquait l’autre bout sous les aisselles et ensuite elle tournait sur elle-même. Quand elle arrivait près du mur, elle décrochait l’anneau, l’ouvrait et en traversait la toile grossière de la bande. Ainsi, sa poitrine avait presque complètement disparu et les épaules trahissaient une respiration obstinée. La bouche demeurait entrouverte et on voyait la langue pointue qui explorait la face cachée des dents, petite manie qui expliquait le zézaiement qui parfois atteignait les esses. Un ictère voyageait sous les roses de sa peau. Elle pinçait les lèvres pour les blanchir et clignait rarement de l’œil, d’où l’humidité bleue de la paupière inférieure. Les ailes du nez rougissaient sous les frottements de l’index et du pouce. Elle reniflait souvent et se mouchait dans les parterres avec une précision qui arrachait des bravos au Hanneton quand il la surprenait dans l’exercice de cette toilette, mais c’était tout ce qu’il savait d’elle. Dans la baignoire, il trouvait rarement des poils et plus souvent des cheveux. Et puis il n’était jamais monté au grenier où l’on étendait les linges. Les lucarnes étaient grillagées à cause des pigeons. Elles étaient deux pour porter la corbeille, laquelle était recouverte d’un drap blanc. Il les écoutait parler, assis dans l’escalier dont il n’avait jamais franchi la marche du milieu. Cice les rejoignait quelquefois. Ensuite elle redescendait avant elles et s’asseyait près du Hanneton. Il était songeur et prodigieusement silencieux. Comment expliquait-il sa présence ? Pourquoi poser cette question au silence ? Quel songe voulait-elle mettre à jour en la posant ? De quel sommeil le réveillait-elle ? Cice se regardait dans les miroirs et dans toute surface dont le reflet était fidèle à ce qu’elle savait de sa beauté. Le Hanneton n’avait jamais prononcé le mot beauté. Il hésitait sur le mot grâce. Le mot charme était difficilement opportun et il était encore moins aisé de parler de séduction. Il pensait au mot tranquillité sans se faire d’illusions sur ce qu’on penserait de lui s’il le proposait à la femme. Cice s’examinait, toujours surprise par les autres, n’ayant pas été au bout de son expérience d’elle-même. Le Hanneton pourtant ne l’avait jamais dérangée et il n’avait même jamais pris le temps de cette seconde d’admiration par lequel recommence, il le savait par le fait d’une autre expérience de soi, le désir, mot que Cice elle-même ne connaissait pas ou qu’en tout cas elle eût eu beaucoup de mal à substituer aux explications de sa tante. Oui, elle appelait sœur Paule Tatan et non point ma mère ni ma sœur, le Hanneton ne sachant jamais bien qui était la mère et qui la sœur. — Si tu savais ! avait dit Cice au Hanneton, comme s’il était censé ne pas savoir, après tout elle ne l’avait jamais vu avec une femme. Dans le cabinet où sœur Paule recevait les veuves et les orphelins pour fixer la dette des pompes funèbres, Cice entra un jour pour entendre la leçon que Tatan prodiguait aux jeunes filles de son âge. Le Hanneton balayait la terrasse pendant ce temps. Il écoutait, luttant contre le désir insensé d’assister enfin à l’effondrement de Cice qui paraissait promise à l’enfance, comme en témoignaient ses jeux stupides. Cice lui épargna cette larme. Quand elle entra sur la terrasse pour lui transmettre un ordre de la part de sa tante, il eut cet autre désir de l’empêcher de parler d’autre chose. Les oiseaux grattaient le terreau des jardinières et le répandaient sur le dallage toujours humide, et donc, si l’on pouvait sortir du cabinet par la terrasse et ensuite emprunter le petit escalier bordé d’hortensias, à cause du risque d’emporter un peu de ce terreau à la semelle de ses souliers on n’entrait pas dans le cabinet par la terrasse, Cice le savait à ses dépens, mais elle n’était qu’une enfant quand c’était arrivé malgré les cris du Hanneton qui, venant de l’allée principale, avait levé son balai pour effrayer les oiseaux. — Je me souviens, dit Cice. Antoine ramassa le clou qu’elle avait perdu. La sœur dit quelque chose au sujet des chaussures. Cice rougit. Elle marchait tranquillement maintenant, se retournant de temps en temps pour sourire en voyant le pauvre Antoine qu’on soutenait sous les bras parce que les souliers blessaient ses pieds nus. Il souriait lui aussi, parce qu’il avait été le père d’une fille de cet âge et qu’il l’avait tuée de ses propres mains. — Ainsi vous faites un héritage, dit sœur Paule. Vous êtes bien pauvre en attendant. Le Hanneton, de l’autre côté d’Antoine, dit en écho : Et peut-être malade ? Cice s’immobilisa sur la marelle imaginaire comme si sa pierre venait de « mordre » l’Enfer. — Vous vous souviendrez de nous quand ce sera fait, dit la sœur. Pas facile de marcher dans des souliers dont les clous ont traversé la semelle. On s’arrêta pour constater que le mal était fait. La plante des pieds rougeoyait. Le Hanneton passa prudemment sa main à l’intérieur du brodequin. Cice attendait. Sur le dallage, les pieds nus d’Antoine frémissaient. Elle connaissait les mots suivants : marteau à battre, marteau à clouer, pince emporte-pièce, embauchoir, mailloche, crochet à déformer, roulette marque-point, râpe d’intérieur, tranchet, coupe-lacet, alènes, ébourroirs, bésigue à mailloche, chien à monter, corne à chaussure, tendeur, conformateur. Qu’est-ce qu’il connaissait, lui, du métier de son père ? Il réfléchit, puis, mentant : embrèvement, mi-bois, queue d’aronde, tenon chevillé, double tenon, enture à plat-joint, enture en fausse coupe et à épaulement, enture à paume, oblique à épaulement (simple ou double encoche), tenon et mortaise avec embrèvement, enfourchement. — Charpentier, dit-elle, ce qui laissa rêveur le Hanneton. — Charpentier ? dit la sœur. Elle aussi regardait dans le soulier, mais sans y mettre la main. — C’est donc ce qu’on vous laisse ? Et où avez-vous donc passé tout ce temps ? — Même avec les bas, dit le Hanneton, il ne pourra pas aller loin avec ces croquenots. — Vous allez loin, dit Cice. Paris. — Mon père était charpentier. Donnez-moi les noms de toutes les pièces qui composent un pan de bois. — Ce n’est plus une conversation, dit la sœur. — Moi je parlais des clous, dit le Hanneton. Mon père était jardinier : louchet, bêche nantaise, pelleversoire, bécat, rayonneur, racloir, binette, croc, hoyau, étrèpe, serfouette… — Tu es trop bête ! s’écria Cice. Il n’y a plus rien à deviner ! — Mon père ? fit la sœur comme si on le lui avait demandé. Elle se souvenait du coupe-foin qui était accroché derrière la porte. — C’est trop facile, dit Cice. — Herminette ! dit soudain Antoine. Il avait tué sa fille avec une herminette. Il ne savait pas que c’était une herminette mais il avait vu le charpentier s’en servir. — On dirait un nom de fille, dit Cice. — Ou de chatte, murmura sœur Paule en rougissant. À cause de la fourrure. Pourquoi n’avait-elle pas demandé simplement pourquoi il n’était pas charpentier lui-même ? — Oui, pourquoi ? dit Cice. Et pourquoi Cice, à son tour, usait-elle de l’anacoluthe ?
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Il y a, dans cette scène apparemment simple, quelque chose qui déborde sans jamais se dire. Comme si Patrick Cintas avait décidé de placer sa nouvelle exactement dans l’angle mort de la réalité, là où les gestes minuscules révèlent les plus vastes effondrements. « En passant (Ingres) » n’ouvre pas un récit : il ouvre une fissure. Une fontaine, un vieux paletot, des godasses rutilantes de soleil, une robe qui glisse — et déjà tout chancelle. Rien n’est encore dit, mais tout a commencé à parler.
La fontaine, le jet d’eau, le pied lavé, ce sont autant de signes déplacés d’une scène évangélique. Le Hanneton l’imite, le zézaye, et le profane malgré lui. C’est ainsi que Cintas opère : il met en circulation des codes anciens — le lavement, la purification, l’habit neuf — et les déplace dans un théâtre qui n’a rien de sacré. La sanctification se grippe. L’eau n’efface rien, elle révèle la terre collée à l’histoire d’Antoine, cette terre qu’on ne retire pas avec une simple ablution. Et lorsque Cice sèche le pied dans ses cheveux, un trouble surgit : une tendresse dangereuse, une innocence corrompue par sa propre naïveté.
Tout le texte fonctionne ainsi, par glissements. On croit assister à une scène d’habillage. On se retrouve face à un homme qui a tué sa fille. On croit entendre un échange idiot sur des bas, des hauts, des godasses. On découvre que ces objets sont les dépositaires du drame. Les poches du paletot sont des coffres hermétiquement refermés sur ce que l’autre paletot contenait : une mémoire inutilement dissimulée, un passé qui suinte malgré l’effort de rangement. L’écharpe manquante n’est pas un détail : elle est le signe du secret qui refuse d’être mis à sa place.
Chez Cintas, l’objet est l’instrument le plus précis du dévoilement. Une semelle percée devient une blessure qui recommence. Une godasse trop ajustée devient un rappel de ce qui étrangle. Un bouton bien passé dit la docilité d’un corps qui ne proteste plus. Les objets s’enfoncent dans la scène comme des clous dans le cuir. Ils ferment ce qui aurait dû rester ouvert. Ils verrouillent ce qui aurait pu s’échapper.
Les personnages, eux, ne parlent jamais directement. Ils ne sont pas conçus pour cela. Cice s’agenouille, rit, insulte, se relève, glisse, mais elle ne dit rien de ce qu’elle porte. Elle est le lieu même de l’équivoque. Elle tient l’enfance dans une main et l’aube d’une séduction maladroite dans l’autre. Elle joue à être femme, puis soudain redevient une petite fille qui tire la langue pour enfiler un bouton. Chez elle, la vérité est toujours interrompue.
Le Hanneton, cette figure qui semble marcher à côté de lui-même, est le témoin involontaire. Il possède la faculté étrange de libérer un sens qu’il ne comprend pas. Ses erreurs lexicales, son rire trop fort, son zézaiement ne sont pas des traits comiques : ils sont les ruptures où passe le tragique. Le Hanneton est la béance. Celui qui ouvre la voie au mot fatal — herminette — sans mesurer le gouffre qu’il dévoile.
Et la sœur Paule, avec son corps compressé, ses reniflements, sa langue pointue, ses désirs étouffés, avance dans le texte comme une présence ascétique dont la rigidité fait trembler l’équilibre. Tout en elle est une lutte contre ce qu’elle fut et qu’elle ne veut plus être. Elle bande sa poitrine pour étouffer l’appel du vivant, mais son corps trahit, malgré elle, un reste de féminité que la discipline n’a pas entièrement réussi à éteindre. Cintas la montre, non pour la ridiculiser, mais pour exposer la tension entre l’effacement et l’irréductible.
Quant à Antoine, il est le point aveugle autour duquel tous les autres gravitent. Il n’a pas besoin de confession. Cintas lui donne un seul mot : herminette. Et ce mot suffit à ouvrir la scène comme on ouvrirait un ventre. Tout se déplie soudain : la fille, le meurtre, la faute, l’homme qui ne comprend pas comment il peut encore marcher dans des chaussures neuves. Son silence est une forme de cri inversé.
Le récit se boucle dans un retour qui n’est pas un achèvement mais un constat : rien n’est réglé. Les godasses de l’ancien Antoine, celles qui contenaient son histoire, se retrouvent aux pieds d’un mort. Les nouvelles l’écorchent. On passe d’une paire à l’autre comme on passe d’une vie à une absence. Il n’y a pas de réparation. Il n’y a que circulation. Les objets changent de corps mais portent, obstinément, les mêmes charges.
Le texte se referme sur une question muette : qu’est-ce qui, dans ces gestes dérisoires, insiste encore ? Le lavage d’un pied, le bouton fermé, le clou dans la semelle, le paletot qu’on ajuste, les rires qui se succèdent, la robe qui glisse… Rien ne semble important, mais tout est décisif. Cintas saisit l’instant où le trivial bascule en destin.
Ce n’est pas une anecdote. Ce n’est pas un conte. Ce n’est pas un témoignage.
C’est une scène où tout ce qui circule entre les corps — honte, désir, innocence, maladresse, remords — cherche à se dire sans jamais trouver sa langue.
C’est là que la littérature surgit. Là, dans ces interstices qui vibrent. Là où le sacré se dérobe et où la faute, elle, ne se dérobe jamais. Là où le réel devient plus dense que ce qu’on peut supporter.
C’est là qu’habite Patrick Cintas. Et c’est là que son texte nous ramène — en passant, toujours en passant — du visible vers l’inavouable.
Catherine Andrieu
Ingres, en bordure du geste
Il y a, dans cette scène de chaussures lavées et de robe qui glisse, une inquiétante clarté. Quelque chose d’immobile sous le mouvement, comme une toile qu’on observe en biais, sans être sûr d’avoir le droit d’y poser les yeux. C’est là qu’entre Ingres, non pas comme un invité, mais comme un miroir tendu depuis un autre siècle. Un peintre qui a passé sa vie à tendre la grâce jusqu’à la déformer, à faire du corps un secret caché sous la perfection du trait. Et soudain, on comprend : si Cice penche la tête, si le Hanneton lève son outil, si le pied d’Antoine repose sur la margelle, ce n’est pas seulement une posture — c’est une composition.
Cintas connaît trop bien la fragilité des poses pour ne pas entendre, derrière le geste banal, le tremblement du modèle. Il installe ses personnages comme on disposerait des figures dans un tableau : la jeune fille accroupie, le vieil homme debout, la religieuse arrimée à son propre corps, le serviteur maladroit — chacun dans un angle qui n’appartient qu’à lui, mais dont l’ensemble produit une harmonie fissurée. Ingres aurait appelé cela un « déséquilibre calculé ». Cintas en fait une manière de révélation.
Ingres, ce n’est pas la joliesse. C’est la tension. C’est le cou trop long, le dos trop lisse, le regard trop fixe. C’est l’endroit exact où la beauté devient un effort, où la grâce se tord pour ne pas avouer son malaise. Cice, avec sa robe qui retombe, est un corps ingréssien dans sa contradiction la plus pure : enfantine et obscène sans le vouloir, offerte et fermée, riant trop fort pour ne pas se trahir. Elle pourrait être une étude préparatoire, un croquis de jeunesse perdu dans une chemise oubliée. Le peintre aurait vu dans ses genoux pliés, dans sa joue inclinée, ce mystère léger qui précède la chute.
Et Antoine — Antoine surtout — porte la marque du maître plus que tous les autres. Il a ce visage qui ne se laisse pas lire d’un seul regard. Quelque chose se dérobe, se rentre, se replie. Comme ces portraits où Ingres poussait la lumière sur le front tout en laissant l’ombre gagner le bas du visage, pour dire sans le dire que la moitié de l’homme manque. Antoine n’est jamais placé tout à fait de face, tout à fait de dos : il se détourne à l’instant même où on croit le surprendre. Ce qu’on voit de lui n’est jamais ce qui brûle en dedans.
C’est cela, l’appel à Ingres : cette vérité oblique, cette ligne qui fuit au moment d’être tracée. Cintas n’illustre pas une peinture, il en adopte le logicisme secret. Il compose sa scène comme un peintre qui aurait perdu ses pinceaux mais gardé l’œil. Il distribue les couleurs : la robe pâle, le paletot neuf, la peau mouillée du pied, la terre qui colle encore au talon. Il pose la lumière au milieu du trivial, et fait briller les godasses comme des bijoux mal à propos, exactement comme Ingres faisait reluire un ruban, une boucle, une manche, avec un soin presque déraisonnable.
Ce n’est pas un hommage ; c’est une parenté. Ingres savait que la beauté ne protège pas du tragique. Cintas sait que le tragique a parfois la grâce déconcertante d’un tableau trop bien cadré.
Et puis il y a les gestes. Le geste surtout : celui de laver le pied, celui de le sécher dans les cheveux, celui de lacer lentement le lacet. Trois gestes hiératiques, presque cérémoniels, presque trop beaux pour la scène qu’ils servent. Ingres aurait compris cette contradiction : il peignait les mains des femmes comme on prie, même lorsqu’elles ne priaient pas. Ici, on lave un pied, mais on lave aussi un aveu. On noue une chaussure, mais on attache aussi une culpabilité qui cherche à se glisser dans les plis du paletot. Ce sont des gestes d’atelier : la douceur qui effleure le désastre.
Ingres dans ce texte, c’est cela : un travail de ligne, un travail de lumière, un travail de regard. Rien n’est donné de face. Rien n’est dit frontalement. Tout glisse, tout se réverbère, tout se déplace.
Cintas ne cite pas Ingres : il s’en sert comme on se sert d’une lampe cachée sous un drap. Il éclaire par en dessous. Il fait remonter, dans une scène de chaussures sales et de chemise trop neuve, un classicisme renversé. Il détourne le sacré comme Ingres détournait le nu. Il installe la faute dans la beauté et la beauté dans la faute.
Et soudain, le titre devient une évidence : « En passant (Ingres) » n’est pas un clin d’œil. C’est un axe. Une diagonale. Un mot pour dire que la scène, sous sa poussière, sous son absurdité, sous son rire, porte la même étrangeté que les tableaux où les corps semblent trop parfaits pour être tranquilles. Une beauté qui tremble. Une grâce qui retient son souffle. Une lumière qui se pose là où elle ne devrait jamais aller.
Ingres, ici, n’est pas un peintre : c’est une manière de voir. Et Cintas, en passant, l’a vue.
Catherine Andrieu