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Les enfants de la terre
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 Article publié le 30 novembre 2025.

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Les enfants de la terre

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  Les enfants de la terre par Catherine Andrieu

Il y a, dans ce livre venu des quatre coins du monde, un froissement d’ailes que personne ne devrait ignorer. Non pas la grande aile blanche des symboles usés, mais l’aile tremblée d’une enfance qui refuse d’être défaite. Une aile qui bat encore dans l’ombre, comme si elle se souvenait d’un ciel que nous avons oublié. Un livre d’enfants, oui, mais un livre où l’enfance parle comme si elle était la dernière instance capable de rappeler au monde qu’il existe une manière, encore, de respirer ensemble.

Car ces pages ne sont pas des pages : elles sont des fenêtres. Des fenêtres ouvertes sur des pays déchirés, d’autres intactes, des fenêtres battantes laissées ouvertes malgré la poussière et le vent, des fenêtres où s’accrochent des rideaux légers qui ne savent plus s’ils tremblent sous la brise ou sous la peur. On y voit des chambres où l’on étudie en paix, des tables où l’on écrit, des cours d’école, et d’autres où l’on apprend à reconnaître le bruit des bombes avant celui des oiseaux. Ce qui frappe n’est pas la différence entre ces vies : c’est la manière dont elles se rejoignent, comme si le monde avait laissé partout la même cicatrice, la même brûlure, le même désir de guérir, enfin.

Les enfants écrivent comme on appelle quelqu’un qu’on aime et qu’on ne veut plus perdre. Ils écrivent comme on tire une voix du silence, comme on tire une lumière d’un ciel noir. Leur voix est simple — simple comme un verre d’eau, comme une main tendue, comme une vérité qui n’a pas encore appris à s’excuser. Et pourtant, elle traverse les continents comme une prière sans maîtres, sans prêtres, sans dogmes, une prière nue qui n’a pour temple que le cœur humain. Ils parlent dans des langues diverses — espagnol, français, arabe, portugais, anglais, italien, roumain, grec… — et pourtant toutes leurs langues respirent la même urgence : dire que la paix est possible pourtant, même quand l’Histoire, fatiguée et têtue, dit l’inverse.

Ils ne demandent pas la lune. Ils ne demandent pas la fin des ténèbres pour toujours. Ils demandent seulement que cesse le vacillement du monde. Ils demandent que les nuits soient moins longues, que les cœurs se souviennent de ce qu’ils oublient trop vite, que les adultes renoncent à ces guerres répétées comme des habitudes. Ils demandent un matin qui revienne avec une lumière intacte, sans fumée, sans morsure. Ils demandent l’évidence — l’évidence que nous avons, nous, rendue lointaine.

Beaucoup d’entre eux viennent de terres où la paix est un mot trop rare, un mot déchiré, un mot qui manque une syllabe, une respiration. Ils parlent depuis l’intérieur des ruines, depuis les sous-sols où l’on attend que cesse le fracas, depuis les frontières qui séparent les vivants de ceux qui ne reviendront plus. La paix, pour eux, n’est pas une abstraction, mais une question brûlante, une question posée sur des genoux tachés de poussière, une question dont dépend toute leur enfance, toute leur mémoire, tout leur lendemain. La paix n’est pas un rêve lointain : elle est une corde tendue, une obstination, un fil qu’ils tirent de toutes leurs forces sans savoir si quelqu’un, de l’autre côté, tient encore.

D’autres écrivent depuis des pays en paix, mais ils savent — d’une intuition presque céleste — que la fragilité n’est jamais loin. Ils savent que le monde est un tissu fin, qu’il suffit de peu pour qu’il se déchire, qu’une seule nuit peut faire basculer une vie dans l’irréparable. Leur paix n’est jamais naïve : elle est vigilante, offerte, presque timide. Ils écrivent comme on dépose une rose sur une table : avec douceur, mais avec la conscience aiguë que la rose pourrait se faner, soudainement, si l’on n’y prend pas garde.

De l’un à l’autre, ce livre tisse une fraternité qui n’a pas besoin de se nommer. Une fraternité invisible et pourtant éclatante. Elle parle par images : la colombe qui traverse le ciel et ne sait pas encore où se poser, la fleur qui renaît même dans la terre brûlée, la main qui se tend d’un poème à l’autre, la maison qui s’ouvre et qui, parfois, ne peut plus s’ouvrir, la lumière qui persiste, même faible, même vacillante, le matin qui recommence malgré tout.

Si les adultes écrivent l’Histoire, les enfants, eux, écrivent la vérité du cœur humain. Ils savent dire ce que les grandes puissances oublient : que la paix ne se décrète pas, qu’elle ne se signe pas sur un bout de papier, qu’elle se vit dans le geste le plus infime — dans le murmure, dans l’attente, dans le souffle échangé. Ils savent que la paix n’est pas un état stable, mais une manière d’être debout, fragile et entière à la fois, une manière d’habiter le monde sans lui ajouter de poids.

Ce livre n’est pas un manifeste. Il ne dicte rien, n’impose rien. C’est un recueil de respirations. Chaque texte est une inspiration, chaque dessin une expiration, et l’ensemble forme une phrase longue, une phrase planétaire, une phrase dont chaque enfant écrit un fragment, et qu’aucun d’eux n’aurait pu écrire seul. Une phrase qui entoure la Terre comme une écharpe légère et vive.

On lit, et alors quelque chose s’ouvre : une clairière au milieu du désastre, une résonance dans l’air, un tremblement de douceur. Quelque chose se déplie dans le silence intérieur, comme un battement supplémentaire, comme une mémoire retrouvée du vivant.

Ce livre nous rappelle que la paix ne viendra peut-être pas d’en haut, mais d’en bas, du cœur battant des enfants qui refusent qu’on leur laisse un monde mutilé. Elle viendra de leur insistance, de leur patience, de leur regard sans ombre : elle viendra de cet endroit du monde où la simplicité est encore une force, où la bonté n’a pas honte d’elle-même, où la lumière ne demande qu’à passer d’une main à une autre sans se rompre.

Parce que, finalement, ce livre dit une chose immense : l’humanité tient encore à un fil — et ce fil est tenu par des mains d’enfant. Des mains qui écrivent, qui dessinent, qui rêvent, qui appellent. Des mains minuscules, mais lumineuses comme une étoile qui refuse obstinément de s’éteindre.

Et peut-être que c’est ça, la paix : le visage d’un enfant qui regarde le monde et ne renonce pas.

Catherine Andrieu


 

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