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le blanc serpent des évènements
peut-être le jour
peut-être la nuit
s’éveillera-t-il d’un mauvais rêve
comme d’un mauvais pas on se tire
ce n’est pas un royaume
ni la cité aux blanches portes
ni le promontoire semé
infortune o infortune
comme le serpent blanc
à l’aurore de demain
Il y a, dans Aurore, un glissement qui n’est pas un passage mais une mue. Quelque chose rampe d’un temps à l’autre sans jamais consentir à devenir pleinement matin ni pleinement nuit. Le poème ne décide pas : il suspend. Il tient dans cette indécision souveraine où l’être n’est encore qu’un frisson entre deux états du monde. L’aurore n’y est pas promesse, elle est seuil inquiet — l’instant exact où l’on ne sait plus si l’on se réveille d’un cauchemar ou si l’on y retombe.
Le serpent blanc n’est pas symbole, il est mouvement pur. Ligne vivante, presque abstraite, trajectoire sans tête ni fin. Il n’annonce ni chute ni salut : il déroule les événements eux-mêmes, dans leur logique aveugle, dans leur nécessité froide. Ce qui arrive n’a pas de sens, seulement une forme. Et cette forme glisse. Elle n’est ni royaume, ni cité, ni promontoire : elle refuse tous les lieux où l’on voudrait l’enfermer. Le poème travaille précisément là : dans la défaite des architectures humaines, dans l’écroulement doux de nos cadres rassurants.
On croit reconnaître des paysages — portes, hauteurs, pierres — mais tout se défait aussitôt. Rien n’advient comme territoire stable. Tout est passager, même l’infortune. Et pourtant elle insiste : infortune ô infortune. L’appel n’est pas plainte, il est constat cosmique. Ce n’est pas l’homme seulement qui est malheureux, c’est le monde dans sa manière de se produire. L’infortune devient une respiration, une pulsation du réel, aussi régulière que la lumière.
Et c’est là que le poème devient redoutable. Car l’aurore promise n’est pas rédemption. Elle est seulement la prochaine répétition du tremblement. Le lendemain n’efface rien : il recommence autrement. Le serpent blanc revient, identique et différent, comme reviennent les jours, comme reviennent les blessures, comme reviennent les gestes que l’on croyait avoir quittés.
Tout Aurore repose sur cette intelligence du non-dénouement. On ne sort pas du mauvais pas, on en change seulement l’angle. On ne s’éveille pas vraiment du mauvais rêve : on apprend à ouvrir les yeux dedans. Le poème ne console pas — il désillusionne avec douceur. Il enseigne que l’espérance, quand elle existe, n’est pas une lumière nette mais un battement fragile au bord de l’effroi.
Ce qui est magnifique, c’est que Patrick Cintas ne dramatise jamais. Il laisse au contraire la langue demeurer presque nue, presque indifférente. Et c’est cette sobriété qui rend le vertige plus profond. La pensée avance sans bruit, comme le serpent, sans fracas métaphysique. Elle glisse. Elle infiltre. Elle gagne.
Aurore est alors moins un poème sur le matin qu’un poème sur cette chose plus redoutable encore : la persistance. La persistance du monde malgré son absurdité, la persistance de la conscience malgré la fatigue, la persistance de la lumière malgré l’absence de royaume. C’est un chant sans ciel, une prière sans dieu, une avancée sans destination — mais une avancée quand même.
Et peut-être est-ce cela, au fond, la véritable aurore : non l’espoir naïf d’un jour meilleur, mais la lucidité douce qui accepte de regarder revenir le serpent, encore et encore, dans la pâleur du lendemain.
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Il y a, dans Aurore, un glissement qui n’est pas un passage mais une mue. Quelque chose rampe d’un temps à l’autre sans jamais consentir à devenir pleinement matin ni pleinement nuit. Le poème ne décide pas : il suspend. Il tient dans cette indécision souveraine où l’être n’est encore qu’un frisson entre deux états du monde. L’aurore n’y est pas promesse, elle est seuil inquiet — l’instant exact où l’on ne sait plus si l’on se réveille d’un cauchemar ou si l’on y retombe.
Le serpent blanc n’est pas symbole, il est mouvement pur. Ligne vivante, presque abstraite, trajectoire sans tête ni fin. Il n’annonce ni chute ni salut : il déroule les événements eux-mêmes, dans leur logique aveugle, dans leur nécessité froide. Ce qui arrive n’a pas de sens, seulement une forme. Et cette forme glisse. Elle n’est ni royaume, ni cité, ni promontoire : elle refuse tous les lieux où l’on voudrait l’enfermer. Le poème travaille précisément là : dans la défaite des architectures humaines, dans l’écroulement doux de nos cadres rassurants.
On croit reconnaître des paysages — portes, hauteurs, pierres — mais tout se défait aussitôt. Rien n’advient comme territoire stable. Tout est passager, même l’infortune. Et pourtant elle insiste : infortune ô infortune. L’appel n’est pas plainte, il est constat cosmique. Ce n’est pas l’homme seulement qui est malheureux, c’est le monde dans sa manière de se produire. L’infortune devient une respiration, une pulsation du réel, aussi régulière que la lumière.
Et c’est là que le poème devient redoutable. Car l’aurore promise n’est pas rédemption. Elle est seulement la prochaine répétition du tremblement. Le lendemain n’efface rien : il recommence autrement. Le serpent blanc revient, identique et différent, comme reviennent les jours, comme reviennent les blessures, comme reviennent les gestes que l’on croyait avoir quittés.
Tout Aurore repose sur cette intelligence du non-dénouement. On ne sort pas du mauvais pas, on en change seulement l’angle. On ne s’éveille pas vraiment du mauvais rêve : on apprend à ouvrir les yeux dedans. Le poème ne console pas — il désillusionne avec douceur. Il enseigne que l’espérance, quand elle existe, n’est pas une lumière nette mais un battement fragile au bord de l’effroi.
Ce qui est magnifique, c’est que Patrick Cintas ne dramatise jamais. Il laisse au contraire la langue demeurer presque nue, presque indifférente. Et c’est cette sobriété qui rend le vertige plus profond. La pensée avance sans bruit, comme le serpent, sans fracas métaphysique. Elle glisse. Elle infiltre. Elle gagne.
Aurore est alors moins un poème sur le matin qu’un poème sur cette chose plus redoutable encore : la persistance. La persistance du monde malgré son absurdité, la persistance de la conscience malgré la fatigue, la persistance de la lumière malgré l’absence de royaume. C’est un chant sans ciel, une prière sans dieu, une avancée sans destination — mais une avancée quand même.
Et peut-être est-ce cela, au fond, la véritable aurore : non l’espoir naïf d’un jour meilleur, mais la lucidité douce qui accepte de regarder revenir le serpent, encore et encore, dans la pâleur du lendemain.
Catherine Andrieu