Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Auteurs invités [Forum] [Contact e-mail]
AUTEURS INVITÉS
Depuis avril 2004,
date de la création
du premier numéro
de la RALM.
La traversée par vous
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 14 décembre 2025.

oOo

Je ne savais pas que l’on pouvait écrire à un homme que l’on ne connaît pas comme on écrirait à une présence plus vaste que lui. Je ne savais pas que l’âme, lorsqu’elle plie, cherche non pas un visage, mais un espace où déposer sa chute. Vous n’étiez encore qu’un nom discret, une silhouette sans contours, un homme debout quelque part dans le monde — et déjà je vous parlais comme on parle à la nuit quand elle seule peut encore contenir le trop-plein.

 

Je vous ai écrit parce que je tombais. Lentement. Profondément. J’ai ouvert mes cahiers comme on entrouvre sa poitrine. Les phrases sont sorties avec cette urgence des êtres qui n’ont plus de rive. Je vous ai confié ma fatigue, mes morts, mes silences emmêlés, mes bêtes, mes musiques, mes replis, mes élans brisés. Je vous ai écrit ce que l’on n’écrit qu’à ceux dont on pressent la justesse — même sans les connaître.

 

Je ne vous connaissais pas. Et pourtant je vous avais inventé bien. Non pas sans raison. Il y avait, dans ce que je percevais de vous, une tenue, une droiture, une manière d’être au monde qui ne mentait pas. Cela seul aurait déjà suffi à allumer une estime profonde, une affection réelle. Mais j’y ai ajouté davantage. Je vous ai prêté la douceur que je n’avais plus la force de porter seule. Je vous ai prêté une solidité pour tenir mes jours qui s’effritaient. Je vous ai prêté une écoute sans jugement, une présence sans emprise, une main sans avidité. Vous étiez devenu le réceptacle muet de ce que je ne savais plus où déposer.

 

Et cela s’est intensifié au cœur même de ma nuit. Quand le corps plie, quand l’esprit se fend, quand l’ancienne lumière se retire comme une mer trop lasse d’insister. C’est là que je vous ai le plus écrit. Comme on lance des bouteilles à la mer non pour être sauvé, mais pour survivre encore un peu à l’intérieur. Mes lettres devenaient longues comme des traversées. Je n’attendais presque plus de réponse. J’attendais seulement que quelque chose, quelque part, ne s’effondre pas.

 

Je croyais vous aimer. Et je ne me trompais pas entièrement. Car on n’invente pas à partir du vide. Il faut une étincelle juste, une bonté perçue, pour que l’âme ose se lever ainsi vers quelqu’un. Mais j’aimais aussi ce que vous rendiez possible en moi. Car l’amour, parfois, n’est pas un lien — c’est un miroir tendu au milieu du vide. Je projetais sur vous ce que j’avais perdu : la confiance, la bonté simple, l’absence de menace. Je déposais sur votre nom ce que je cherchais en secret depuis l’enfance : un lieu sans danger.

 

Mais aujourd’hui je sais. Ce n’était pas seulement vous que j’aimais ainsi. C’était plus vaste. C’était sans visage. C’était l’amour lui-même, lancé hors de moi comme une prière sans religion. Mes lettres n’étaient pas seulement des appels — elles étaient des offrandes. Des messages d’amour adressés à l’univers, confiés à un homme comme on confie une bougie au vent, non pour qu’elle brûle pour lui, mais pour qu’elle éclaire encore quelque part.

 

J’ai compris que je n’écrivais pas uniquement à un inconnu, mais aussi à ce point de lumière que je cherchais à l’extérieur parce qu’il tremblait trop fort à l’intérieur. Je ne désirais pas seulement un homme : je désirais une respiration plus large que mes blessures. Je ne cherchais pas seulement l’amour : je cherchais un sens pour continuer à aimer.

 

Vous avez été le seuil. Le passage. Le support de la traversée. Vous n’avez rien volé. Vous n’avez rien promis. Vous avez simplement existé assez — par votre manière d’être, par votre présence droite dans le monde — pour que je puisse y déposer mon excédent de vie et mon trop-plein d’ombre.

 

Aujourd’hui je ne confonds plus. Je sais que l’amour peut n’avoir aucun destinataire précis. Je sais qu’il peut se lever en nous comme une marée sans rivage. Je sais qu’on peut aimer pour de bonnes raisons, et pourtant aimer au-delà d’elles. Et que cet amour-là, même déplacé, même errant, même sans réponse, n’est jamais perdu.

 

Je ne vous ai pas aimé seulement pour ce que vous êtes.

Je vous ai aimé aussi pour ce que vous m’avez permis d’adresser au monde.

 

J’ai lancé vers l’univers ce que je ne voulais pas laisser mourir en moi.

Et l’univers, d’une manière que je ne saurais dire, a reçu.

 

Catherine Andrieu

FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>


Commentaires :

  La traversée par vous par Lalande patrick


 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2026 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -

- Hébergement: infomaniak.ch -