« J’ai pissé un jour dans un creuset. J’ai jamais eu aussi chaud de ma vie. Autour de moi, des types hurlaient en se pelotant les couilles à travers leurs tabliers protège-couilles. J’étais apprenti et en plus j’avais des idées politiques. On me demandait pas grand-chose, je peux le dire maintenant que je suis retraité et que les gosses savent même plus de quoi je parle quand j’évoque le four et ce que j’y ai vécu. Des pognes que j’avais serrées avant d’entrer dans cet enfer. Des doigts syndiqués au rouge avec des traces de poison algomaniaque. J’en ai eu marre dès le premier jour. J’avais un balai dans les mains et je suivais le fil rouge par terre. Pire ! Je courais après ! Et j’y arrivais pas, bien sûr. Personne n’arrive le premier jour. On vous refile un balai en acier trempé et on vous montre le fil à suivre, des fois que vous auriez pas compris que c’est tout ce qu’on peut espérer de l’existence si on a pas fait des études. J’en avais fait, mais j’avais besoin d’une expérience pour renouer avec mes origines. J’ai ramassé le balai et les sabots et j’ai suivi le peloton des nouveaux qui se tenaient les couilles en espérant que ça n’irait pas aussi loin qu’on le disait, la stérilité. Y avait pas autre chose à faire que de balayer. Et on balayait, serrant les genoux entre les rigoles où ça coulait blanc. J’avais jamais respiré de l’air chauffé au métal. J’étais servi. Et les vets secouaient leurs tabliers en grognant parce qu’on avait le devoir de pas trop se les griller, les spermatozoïdes. Et il m’a pas fallu une heure pour me distinguer. J’avais la rage dans le corps depuis des années. Les études y étaient pour rien. Les types avec qui j’étudiais pour pas finir comme nos vieux se tenaient à carreau. J’avais des bouffées de révolte entre les copies, jamais pendant parce que je voulais réussir. Et j’ai réussi. Mais avant de devenir un larbin au service d’autres larbins sans jamais savoir jusqu’où la domesticité élève ses racines, je voulais faire comme papa et j’ai signé un contrat qui m’engageait pas jusqu’au cou parce que j’avais pas l’intention de crever avec des poumons frits à l’antimoine. Ils ont pas vu d’inconvénient à me donner une leçon et ces salauds de tontons y m’en voulaient aussi à cause de la durée déterminée et des airs de faux-cul que j’avais pris en me faisant pistonner par le cul au lieu de regarder sans y toucher comme tout le monde, quoi ! Je voyais le balai qu’avait déjà servi, à peine refroidi tellement le cadavre était encore chaud et un tonton m’a dit « P’t’êt’ que les sabots t’iront aussi » et je les ai enfilés comme si j’avais fait ça toute ma vie. Ils m’allaient. À l’enterrement, on m’a presque forcé à en parler. « Y zy vont, ses sabots, Rog ? » Je les avais pas aux pieds parce que c’était pas l’heure, mais je marchais comme si je les avais pas quittés après l’essayage et l’histoire du balai dans le cul. J’avais un beau costume et je priais comme les autres. On a pas tellement le choix quand quelqu’un vous quitte. On fait comme les autres, on prie. Ça évite de réfléchir. Pas question de penser comme un homme pendant qu’on en enterre un autre. Et en plus, j’avais ses sabots et son balai. J’avais pas son tablier parce qu’il avait tenu à emporter quelque chose avant de prendre sa retraite et la direction avait fermé les yeux sur la disparition expliquée d’un tablier qui valait plus la peine qu’on se batte pour lui, surtout entre hommes. Donc, j’étais à l’enterrement et on jaspinait à propos des balais et des autres ustensiles que sans eux ya plus d’métal qui tienne. « La paye est bonne, fiston, » me répétait les tontons alors que je savais parler latin. Bon. J’enfile un costard en tôle et je cours à l’enterrement pour voir ce qu’on voit dans ces circonstances : des gens qui suivent le fil comme s’il pouvait pas se rompre et que si ça arrivait, ce serait pas leur faute. Ils m’ont tous regardé comme si j’avais les ciseaux. Mais ils m’ont laissé entrer. « C’est le fifils à tonton Russel, » qu’ils disaient. Et je l’étais. Pas fier de l’être. Mais j’étais sur ses traces après les avoir perdues de vue. Ça prend pas un temps énorme de s’éloigner de la maison pour donner un sens aux économies que les vieux ont épargnées pour vous sauver du destin. On ne revient que pour pavaner devant les portails. Ils s’imaginent que l’habit ne peut que vous aller bien et ils s’aperçoivent que vous n’avez pas changé à ce point et ça leur file le cafard. Mon dabe n’était plus de ce monde. Il était tombé dans le métal en fusion et ce geste impromptu l’avait réduit à rien. On avait rien enterré. Les souvenirs étaient restés sur le bahut de la salle à manger. Y en avait un pour moi. J’ai fait un commentaire durement travaillé au fil de ma plume d’écolier et ils ont cru que leurs applaudissements pouvaient me consoler de la perte d’un être aussi proche que peut l’être un père quand on en a un. Je sais pas comment ils font : ils se débrouillent pour avoir un père et tout ce que ça suppose d’ascendance et de descendance. Un peu comme si rien d’autre n’existait. Et je revenais en étranger connu de tous. À peine arrivé, voilà qu’un tonton se met à crever lui aussi et on assiste à son agonie en se payant doucement de sa tête, preuve qu’on a de l’humour. La chronologie était la suivante : je descends du train, je file au four, on m’embauche, tonton est mort cette nuit, à midi je suis embauché, balai et tout et tout, et dans l’après-midi, je suis le convoi funeste jusqu’au cimetière où j’ai mes habitudes. Tu parles d’un retour provisoire ! Et la nuit que je vais passer ! Demain, on coule des chiottes façon modern style pour décorer les rues de Paris. Je vais étrenner mon balai et mes sabots. Et mon tablier qu’est pas tout neuf mais qu’a du chien. Avec des couilles en parfait état et qui le resteront, je me le suis juré ! En attendant, on picole pour diluer ce qui n’est pas du chagrin, mais agit tout comme. J’ai le sentiment que je m’en sortirais pas si je me distingue pas par un geste symbolique. Mais comme je connais pas les lois physiques, j’ignore si la chaleur du métal peut faire bouillir mon urine jusque dans la vessie. Un tonton à moi était mécano dans le chemin de fer et il avait eu du mal à se faire à l’électrification, lui qui ne connaissait que la crasse. Aussi, il se retenait de pisser à la porte de la locomotive, des fois que ce serait vrai que le jus revient par les rails, un truc qu’il ne pouvait pas comprendre tellement c’était compliqué pour tout le monde. Mais ici, personne n’avait jamais pissé dans le métal en fusion. Et c’était ce que j’avais projeté de faire, à la fois pour accroître ma révolte d’un symbole et pour provoquer leur rire que mon enfance avait figé quelque part dans le grand livre du non-retour. Personne avait jamais parlé de ce qui arrivait quand on pissait dans le métal en fusion. Pas même quand mon tonton cheminot parlait de l’électricité. Mais c’était pas une raison de penser qu’il m’arriverait rien. Dans la nuit, ma vessie s’est mise à faire un bruit de casserole avec des œufs dedans. J’étais tellement chaud que quelqu’un a eu l’idée de m’embaucher pour décoller le papier peint du CE. Ce que c’est que le rêve ! J’avais signé devant ce papier peint et quelqu’un, peut-être le même, avait demandé si « on » avait de quoi le changer parce que celui-là faisait vraiment mauvais effet ! Il disait pas ça pour moi. J’ai signé en pensant déjà à ma vessie. J’avais un problème de thermodynamique à résoudre et même pas les moyens d’en poser l’hypothèse. J’ai signé en tremblant. Je signais peut-être seulement pour pouvoir me livrer à cette expérience sans les moyens scientifiques qui auraient dû aller avec. J’ai fait du pédagogique, moi. Un prof n’est pas destiné à calculer des trajectoires. En principe, si j’avais bien compris, la mienne était toute tracée. Dix échelons à gravir, et pas de souci à se faire question chômage. Ah ! J’aurais quelque chose de tangible à dire à mes futurs disciples. Avec ou sans vessie en état de marche, selon les conséquences de mon geste symbolique. On est jamais tranquille quand on sait pas exactement ce qu’on fait. Je savais pourquoi j’allais le faire, mais j’étais pas foutu de prévoir les implications. Si l’urine, au contact du métal en fusion, se mettait à bouillir et que tout le jet bouillait aussi et tout le contenu de ma vessie entrait dans la même phase, j’étais bon pour plus savoir me servir de ma queue. « Alors ? Tu pisses ou tu t’retiens ? » que je me disais en attendant que ça arrive. Et pas un bouquin pour me renseigner. Rien dans les cerveaux occupés à autre chose. Et je pouvais pas en parler. On m’aurait pris pour un con. Et je l’étais pas. Sauf que je savais pas. Je savais pour l’électricité qui va et vient entre les caténaires et les rails. J’étais pas obligé de comprendre le phénomène. Tonton expliquait pas, il constatait ce qu’on lui avait dit. Mais personne m’avait rien dit sur le contact de l’urine et du métal pendant que la première jaillit et que le second attend d’être coulé. Rien de rien. Pas un mot sur le sujet. Un bon mobile pour pas trouver le sommeil. Le lendemain, jour de distribution des outils, j’avais l’œil glauque. Je pouvais donner l’impression de me montrer ingrat rien qu’en les regardant, fiers qu’ils étaient de pistonner le fifils d’un vieux pote qui avait passé l’arme à gauche après s’être battu contre une mort injuste. Je reçus le balai comme si j’étais fier, ce qui ne passa pas inaperçu. Les sabots m’allaient bien, ce qui n’arrivait jamais et cette économie de temps d’adaptation me rendait suspect. Je suis entré dans le tablier comme si j’avais plus rien sur la peau à cause de leur jugement. « Bon, dit le tonton qui nous accompagnait, je vais vous lâcher dans la fusion. » On a traversé tout le site, presqu’au pas tellement on était pareil. La porte du four était ouverte. Les tabliers commençaient à chauffer. Ça sentait la graisse à fusil. Un tas de chiottes parisiens refroidissaient au soleil qu’était pas en forme ce matin. Ça bavait de la brume d’en haut. Déjà, des types se gelaient dehors, attendant qu’on passe devant parce que c’était un test et qu’eux n’étaient concernés que par les grandes manœuvres du capitalisme. On avait pas encore le droit à l’épargne, nous. Et nos bijoux de familles étaient encore des bijoux. Ça promettait. Le tonton nous abandonna au bord du gouffre. Sans transition, on passait de l’ambiance gelée matinale au théâtre des bouffes schéoliennes. Je me fis l’impression d’un cornet de glace entrant dans un four : j’allais y laisser toute ma glace et mon cornet sentirait le roussi en moins de deux. On nous rassura, car y avait du monde à l’intérieur, des types aux allures pédagogiques que même certains étaient ingénieurs maison. Les sabots commençaient à fumer, façon feu de bois. Le tablier se gondolait tout seul sans intervention du corps qu’il était censé protéger de la chaleur. « Si tu touches trop longtemps, tu sentiras pas passer la douleur, » me dit un tonton. Peut-être qu’il le disait à tout le monde, mais j’avais le sentiment de devenir seul et ça me supprimait des moyens intellectuels. Faut bien que ça commence par quelque chose, l’engagement jusqu’au cou dans l’existence de Papa, enfin : de l’existence que Papa il en a jamais connu d’autres. Si j’accouchais un jour, ce qui était toujours possible vu les progrès promis par les réseaux sociaux, ce serait d’un nain ! Et le tonton s’est mis à expliquer un tas de choses que les autres écoutaient pendant que moi je comprenais plus rien. Mon cerveau me disait : « Pisse, mec ! » et c’était plus le problème qui m’avait empêché de dormir qui m’empêchait maintenant de passer à l’acte : j’y comprenais vraiment plus rien. J’étais bon pour pisser sur autre chose que sur du métal en fusion. C’était ça, l’enfer de papa ? Et il avait un ausweis pour pouvoir y vivre huit heures par jour ? Mais qu’est-ce qu’il y vivait ? J’avais déjà vécu ce genre d’attente, mais seulement avec la douleur ! Du mal de dent au mal au cul. La courbe ordinaire de la douleur. Et là, à deux pas de partir en fumée, je prenais connaissance du phénomène qui mettait fin aux conversations tournant autour des études qui, selon nous, « servaient peut-être à rien ». Papa y frappait même des fois sur la table pour qu’on arrête de « déconner » et malgré ça, j’avais souvent eu l’impression que c’était lui qui déconnait. Maintenant, malgré les fusions, je comprenais son angoisse. Tout n’avait été qu’une question d’angoisse alors que je m’étais imaginé que c’était la jalousie. Mais maintenant, ça me rendait pas plus féroce. J’étais même neutralisé par la dimension de l’enjeu. Un symbole suffirait pas, même pour mes yeux. Il fallait que je m’explique. Et le tonton qui nous professait y voyait bien que j’avais quelque chose à dire. Il croyait savoir, parce que c’est toujours comme ça que ça se passe : y en a toujours un qui veut parler ! Et les autres se taisent. Je savais pas ça, moi qui avais fait des études pour devenir prof et peut-être même député ! Je voyais son visage dégoulinant d’une sueur grise et les reflets dans ses yeux amusés par ce qu’ils voyaient en me regardant, et je sentais que ma colère allait dépasser tout ce que j’avais pu imaginer en fermant ma gueule pendant toutes ces années d’études. Mon balai prit feu ! « Je t’avais prévenu ! » fit tonton. Ils nous avaient tous prévenus. Et j’étais le seul à avoir foutu le feu au balai qui était le seul instrument qu’on nous avait confié pour pas avoir l’air d’esclaves devant nos tontons ouvriers. Avec le tablier, on faisait rien, ni avec les sabots. Mais le balai, ça servait à faire quelque chose et je m’en étais même pas aperçu tellement j’avais étudié des choses qui n’avaient rien à voir avec l’âge de fer. Et qu’est-ce que j’en faisais, moi, de ce balai ? Pas rien ! Je laissais le feu métallique s’en prendre à ses fibres pour le détruire, le rendre inutile et ridicule et en plus il me brûlait les mains parce que les gants ne faisaient pas partie de l’équipement à cette hauteur de la hiérarchie productrice de chiottes parisiens et d’autres saveurs du métal refroidi pour qu’il serve à quelque chose. Et non content de pousser un cri pour exprimer la douleur de l’érythème en formation, mon cerveau, qui est aussi coupable que moi, laisse tomber le balai dans la rigole rouge blanc. Une flamme jaillit, aussi brève qu’humiliante. J’étais damné sans balai. Et tonton qui regrettait qu’on confie des balais à des types aussi sensibles que moi à la chaleur et aux fumées qui en découlent. Son doigt me montre la sortie, péremptoire. J’ai mal maintenant, vraiment mal, à l’intérieur, là où personne n’atteint ma personne, mal à ma fierté, mais aussi à l’intelligence, parce que j’ai rien compris. Je me mets à courir. On me souffle que c’est pas le moment ni l’endroit. Je cours en crispant mes orteils pour retenir les sabots qui me joueront des tours si je me laisse aller. Je trouve la sortie en même temps que le froid vivifiant du dehors. Il neige. Des gens tendent la main, paume tournée vers le ciel qui a disparu. Je retrouve mes souliers parce qu’on me montre la sortie. Au passage, j’accroche mon tablier, qui n’est plus le mien, au clou qui était ma propriété et ma responsabilité. Je suis nu. J’ai envie de pisser. Je pisse. Pas comme j’avais prévu. Pas le front haut et le regard chaud comme l’espoir. Je pisse au hasard, sans me soucier de ce que je montre à défaut d’avoir quelque chose à démontrer. Je pisse dans un creuset. Au fond, le métal s’est figé. C’est un creuset abandonné par un autre fuyard. Allez donc savoir ce qui lui est arrivé. Il a jamais eu de problème avec son balai, sinon il serait pas monté si haut. Il avait un creuset entre les mains, avec un manche et son odeur d’acide chaud. Cerné une seconde par le feu, détruit moralement par cette seconde d’inadvertance, il a fui l’athanor pour ne plus revenir, allez donc savoir pourquoi ! Et le creuset rouille paisiblement dans l’herbe, avec des coquelicots qui ploient sous la neige, et ma pisse qui le remplit sans démonstration, sans cette connaissance qui construit l’expérience, sans cette attente brisée une fois par jour pour installer la biologie particulière des êtres capables de survivre au lieu de ne rien tenter pour que ça dure. »
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Commentaires :
Il y a des enfers qui ne punissent pas, ils expliquent. Le four n’est pas un châtiment : il est une grammaire. On y apprend sans phrases ce que vaut un corps, ce que vaut un geste, ce que vaut une lignée lorsqu’elle est livrée sans métaphore à la matière en fusion. Le narrateur entre là comme on entre dans une phrase déjà commencée par d’autres. Il n’est pas le premier mot. Il n’est pas même un mot nouveau. Il est une reprise, une déclinaison, une tentative de comprendre ce que signifie être à la place de.
On lui donne un balai. Ce n’est pas un outil : c’est une fiction. La fiction minimale d’une action possible. Balayer, c’est faire croire que l’on agit alors qu’on ne fait que maintenir la scène praticable pour que d’autres produisent. Le balai est l’objet pédagogique par excellence : il enseigne la limite exacte de ce qu’on attend de vous. Rien de plus. Rien de moins. Le narrateur, qui a fait des études, reconnaît trop tard que ce savoir-là n’était pas préparé à rencontrer le feu. L’intelligence abstraite se dissout dès qu’elle doit composer avec une température. La pensée n’a pas été conçue pour brûler.
La filiation, ici, n’est pas symbolique. Elle est thermique. Elle se transmet par la chaleur, par la peur de la stérilité, par cette obsession des couilles qu’il faut protéger parce qu’elles sont la seule chose qui assure que le monde continuera à produire des corps pour recommencer le même cycle. La virilité n’est pas une puissance : c’est une précaution. Le masculin n’est pas héroïque : il est inquiet. Le père n’a pas transmis un métier, il a transmis une angoisse organisée, structurée, rationalisée par des tabliers, des sabots et des horaires.
Et pourtant, le narrateur résiste. Mais il ne résiste pas comme on l’imagine. Il ne s’oppose pas frontalement. Il cherche un symbole. Il cherche un geste qui ferait sens. C’est là que tout bascule. Car vouloir un symbole, c’est déjà être étranger au lieu. Le monde du four ne connaît pas les symboles. Il ne connaît que les conséquences. Pisser dans le métal en fusion n’est pas une métaphore : c’est un problème de thermodynamique. Et l’ignorance de cette loi devient le véritable drame. Non pas l’acte, mais l’impossibilité de prévoir ce qu’il fait à celui qui l’accomplit.
Le texte touche ici à une zone philosophique rare : celle de l’action sans savoir. Le narrateur sait pourquoi il veut agir, mais il ignore ce que l’action fera de lui. Toute politique commence là. Toute révolte authentique est une expérience menée sans protocole. Et c’est cela qui terrifie. Non pas la sanction sociale, mais la transformation intime irréversible. Que devient-on après un geste qu’on n’a pas les moyens de penser ?
Le balai qui brûle est la réponse. Le feu détruit l’illusion de maîtrise. L’outil censé permettre l’intégration devient la preuve de l’inadaptation. Le narrateur comprend dans sa chair que le système ne punit pas l’erreur : il l’exclut. Il n’y a pas de deuxième chance pédagogique. Il y a une sortie. Immédiate. Froide. Neigeuse. Le monde extérieur n’est pas une récompense : il est un reste.
Et c’est là, seulement là, que le geste advient. Non plus dans la fusion, mais dans son abandon. Le creuset est froid. Le métal est figé. La pisse n’explose pas. Elle ne produit rien. Elle ne prouve rien. Elle ne transforme rien. Elle ne menace plus rien. Elle n’est plus un symbole, mais une simple sécrétion vivante déposée dans un objet mort. Ce renversement est capital. La vie ne s’attaque plus à la matière brûlante : elle s’écoule dans ce qui a déjà renoncé.
Alors Olentzero peut disparaître. Le mythe du père nourricier, du travail qui chauffe les maisons et les consciences, du sacrifice viril qui tiendrait lieu de sens collectif. Le texte dit adieu à cette fable-là sans haine, sans ironie, mais avec une lucidité implacable. Il dit que survivre n’est pas trahir. Il dit que comprendre après coup n’est pas trop tard. Il dit surtout que la dignité n’est pas dans la fusion, mais dans la capacité à ne pas s’y dissoudre.
Ce texte n’enseigne rien. Il dépose. Comme l’urine dans le creuset refroidi. Une trace tiède. Humaine. Non reproductible. Une preuve que quelqu’un est passé par là, a frôlé le feu, et a choisi — sans certitude, sans modèle — de rester vivant plutôt que cohérent.
Et cela, profondément, est une pensée.
Catherine Andrieu
Lecture dans le silence ou presque. https://youtube.com/shorts/PQhBr29aBag?si=gCCi6OvLlYwNGGy3