|
||||||

| Navigation | ||
![]() oOo Le feu et l’homme prométhéen ont ceci de commun qu’ils détruisent tout sur leur passage à mesure qu’ils progressent.
Eucharistie enkystée dans les chairs, incrustation divine, ravissement et tout le tremblement. Orages ne résolvent rien, n’aplanissent ni même simplement n’élaguent les terres. Signes et signaux alternent, circulation alternée du sens dont le sens ne tient qu’à sa circulation, comme notre sang va du cœur au corps tout entier pour revenir au cœur, et ainsi de suite.
La nuit n’est jamais assez noire, le jour jamais assez lumineux, disais-je. Ah, toi, tu n’es jamais content !
Contiens ta colère, bats ta flemme !
Femme-flamme, en avant toujours, en avance parfois. Je brûle de te rencontrer non pour te suivre dans l’espoir de te ressembler mais pour, à mon tour à ton contact, flamber.
Je ne peux rien pour toi, me disais-je à moi-même.
Le corps est une prison, la situation ce qu’elle est. Qu’une liberté s’y agite, certes oui, la belle affaire.
L’absence même de l’être aimé est fragile. Elle ne vit que par moi, dans ma douleur et mon chagrin.
Un faux-semblant de joie est tout à fait impossible en ta présence.
C’est dans la nuit qu’il apparaissait sous son meilleur jour.
De lignes serpentines en crochets du droit. Les phrases-choc se neutralisent. Prose poreuse vaut mieux qu’un long étalage stylistique, fût-il vertigineux.
La phrase sèche n’absorbe bien qu’une fois que son auteur s’est quelque peu mouillé.
Les arts n’ont que faire de celles et ceux qui n’ont que faire des arts.
Une plastique impeccable ne fait pas forcément un bon tableau. La photo ratée, floue ou voilée d’une beauté retient l’attention : par quel mystère en est-elle donc arrivée là, se demande-t-on. On tente en toute justice de se frayer du regard un passage dans le flou dans l’espoir de la voir sous un jour meilleur.
Les brumes matinales m’assomment.
La musique est la complice indocile du poète qui ne s’en laisse pas conter.
Patrick Cintas, dans sa grande générosité, a su créer au fil du temps une nouvelle espèce, le ralmipède, laquelle espèce se déplace aussi aisément sur la banquise en train de fondre que dans les déserts brûlants du monde.
Se réchauffer aux pensées des autres, l’hiver venu. Ce n’est pas le bois de chauffe qui manque à beaucoup mais l’envie ardente de se consumer.
Quand ce n’est pas notre esprit qui dresse des murs fantasmagoriques devant nous, c’est le monde, notre tout petit monde extérieur qui s’emploie à nous rapetisser. Les pièces exiguës sont plus larges que tu ne le crois.
A trop fréquenter les sommets, tu en oublierais le goût de l’envol. Le coup d’aile est décisif.
On prend tous le monde en marche, en grippe aussi parfois.
Ta jeunesse, de par ta culture, te vouait à un certain passé qui refusait de passer, et ce faisant, repassait indéfiniment par toi. Ta jeunesse ainsi ne fut pas vaine. Il ne s’agit jamais d’apporter une pierre de plus à un édifice parfaitement bâti mais de regarder ailleurs et de quitter la Ville.
Jean-Michel Guyot 12 décembre 2025 |
|
|
Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs | [Contact e-mail] |
FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>
Commentaires :
Il faudrait entrer dans Songeries comme on entre dans une chambre encore tiède d’un feu ancien : sans bruit, avec ce respect mêlé de crainte que l’on réserve aux lieux où quelque chose a brûlé plus fort que soi. Jean-Michel Guyot ne propose pas un essai ; il offre une combustion lente, une suite de braises verbales où l’homme prométhéen se reconnaît à la trace qu’il laisse : non pas la conquête, mais la cendre.
Chez Jean-Michel Guyot, le feu n’est jamais décoratif. Il est ce qui consume autant qu’il révèle. L’eucharistie n’est pas une promesse céleste mais une incrustation dans la chair : le sacré ne descend pas, il s’enkyste. Rien n’est pur, rien n’est indemne. Le tremblement est la seule preuve du vivant. Les orages passent, dit-il, et ne résolvent rien ; ils laissent intacte la rugosité du monde, comme si le chaos n’était pas une crise mais un état stable.
Tout circule ici : le sens, le sang, la fatigue, la colère. La pensée ne vaut que par son mouvement, par ce va-et-vient obstiné entre cœur et périphérie. Guyot écrit comme on respire difficilement : en sachant que l’arrêt serait fatal. La nuit n’est jamais assez noire, le jour jamais assez lumineux ; ce déséquilibre n’est pas une plainte mais une lucidité. L’homme insatisfait est l’homme encore vivant. Et lorsque la voix intérieure gronde — contiens ta colère, bats ta flemme — ce n’est pas un ordre moral, c’est un rappel vital : tenir, non par vertu, mais par nécessité.
La femme-flamme apparaît alors, non comme figure aimée mais comme principe actif. Elle n’est pas modèle à imiter mais foyer à toucher. Brûler à son contact, non pour ressembler mais pour s’embraser autrement. L’altérité, chez Guyot, n’est jamais consolante : elle est exigeante, incendiaire. Et pourtant, il n’y a rien à faire pour l’autre, dit-il. Cette impuissance assumée est peut-être la plus haute forme de respect : ne pas sauver, ne pas réparer, seulement reconnaître la prison du corps et la liberté minuscule qui s’y agite.
L’absence de l’être aimé est fragile parce qu’elle dépend entièrement de celui qui reste. Elle n’a pas d’existence autonome ; elle est une création douloureuse, un artefact du manque. Toute joie factice s’effondre à son approche. La nuit, paradoxalement, offre le meilleur jour : c’est dans l’obscur que les formes cessent de mentir.
Guyot se méfie des phrases-choc comme des coups de poing esthétiques. Il préfère la prose poreuse, celle qui laisse passer l’eau, le doute, la buée. Une phrase sèche n’absorbe qu’après immersion ; l’écriture exige d’avoir été mouillée par la vie. Les arts, rappelle-t-il, n’ont que faire de ceux qui les ignorent : non par élitisme, mais par indifférence ontologique. L’art n’argumente pas, il existe.
La beauté floue l’emporte sur la perfection plastique. Une photo ratée retient parce qu’elle appelle le regard à travailler, à chercher, à traverser. Voir devient un effort, presque une éthique. De même, les brumes matinales assomment : elles forcent à avancer à tâtons, à accepter de ne pas tout distinguer. La musique, complice indocile, accompagne le poète sans jamais se laisser dompter ; elle rappelle que toute harmonie est provisoire.
Dans un clin d’œil fraternel, Guyot salue Patrick Cintas et son ralmipède — créature improbable, capable de marcher sur la glace fondante comme sur le sable brûlant. Métaphore magnifique de l’écrivain contemporain : survivre dans l’instable, avancer là où rien n’est fait pour durer. Se réchauffer aux pensées des autres, non par confort mais par désir de combustion. Ce qui manque n’est jamais le bois, mais l’envie de se consumer.
Le monde rapetisse, l’esprit dresse des murs, mais les pièces exiguës sont plus vastes qu’on ne le croit. À force de fréquenter les sommets, on oublie l’envol ; c’est le coup d’aile qui décide, non l’altitude. Nous prenons le monde en marche, parfois en grippe : formule légère pour une vérité grave.
Et puis cette phrase finale, splendide de maturité : la jeunesse vouée à un passé qui refuse de passer. Non pour l’entretenir, mais pour le traverser jusqu’à l’épuisement. Il ne s’agit pas d’ajouter une pierre à l’édifice, mais de regarder ailleurs, de quitter la Ville. Songeries n’est pas une fuite ; c’est un pas de côté, un incendie discret, une intelligence qui a choisi de brûler juste, sans éclat inutile.
Un texte qui ne cherche pas à éclairer le monde, mais à y maintenir une braise. Et cela suffit amplement.
Catherine Andrieu