Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Auteurs invités [Forum] [Contact e-mail]
AUTEURS INVITÉS
Depuis avril 2004,
date de la création
du premier numéro
de la RALM.
Un chœur de marteaux
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 21 décembre 2025.

oOo

Un chœur de marteaux

FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>


Commentaires :

  Un chœur de marteaux par Catherine Andrieu

Il y a, dans Un chœur de marteaux de Devanlay, une percussion qui ne relève pas du sonore mais du moral. Un battement qui n’écrase pas seulement la terre, mais la possibilité même de se tenir intact. Les marteaux n’entaillent pas le bitume : ils frappent la conscience. Ils cognent là où l’on croyait encore pouvoir s’abriter. Le monde n’est pas seulement bruyant, il est insistant, et cette insistance use.

Le vacarme initial — marteaux-piqueurs, cris d’oiseaux, ricanements humains — n’est qu’un seuil. Très vite, on comprend que le bruit véritable est ailleurs : dans cette toxicité diffuse qui cherche à nous endurcir, à nous rendre aptes à traverser la pourriture sans en être atteints. Or le poème refuse l’anesthésie. Il sait que la décomposition agit longtemps, par lente infiltration. Le mal n’a rien de spectaculaire : il est persistant.

Alors surgit l’enfant. Celle qui, immobile sur sa chaise, invente un champ de fleurs pendant que le monde s’acharne à retenir le nom des crapules. Question nue, presque insoutenable : pourquoi savons-nous nommer les bourreaux et non celles et ceux qui ont subi leurs ignominies ? À quel moment la mémoire s’est-elle retournée contre les vivants ? Ici, la poésie ne console pas : elle rétablit un déséquilibre, elle rend au regard sa responsabilité.

Mais rien ne se laisse saisir. « Rien j’attrape ». Le texte avance comme une main ouverte qui ne parvient jamais à se refermer. La matière se dérobe, le monde glisse, le regard s’épuise à vouloir atteindre ce qui se refuse. Même le cœur, jeune chevreuil avide d’infini, bute contre l’invisible fermé. Et pourtant l’effort persiste. Essayer encore, non par naïveté, mais parce que renoncer serait déjà consentir. Continuer à tendre la main vers ce qui échappe : voilà peut-être le geste le plus humain du livre.

Alors le corps prend le relais. Corps multiple, corps composite, fait de terre et de verre, d’eau et de chuchotements. Corps-arbre, corps-panthère, corps indocile. La raison est doucement évincée — non par rejet, mais parce qu’elle ne suffit plus. L’imaginaire devient un mode de connaissance, une manière de s’asseoir face au monde sans s’y dissoudre.

Il y a aussi ce geste patient, presque dérisoire : enfiler perle sur perle. Donner à manger au temps. Résister au fracas par la lenteur. Croire encore qu’un collier peut advenir, qu’une forme est possible, même fragile. Ce n’est pas la victoire qui est cherchée, mais la continuité du geste. Fabriquer quelque chose à offrir à la joie, si jamais elle consent à passer.

Puis l’enfance revient, charnelle, souveraine. Se rendre heureux soi-même. Trouver dans le corps un refuge quand tout manque. La chaleur de l’étable, la rivière, les arbres, la bicyclette lancée vers l’infini. Rien de provocant ici : seulement l’apprentissage précoce d’une autonomie vitale. Le corps n’est pas faute, il est abri. Ce qui sauve n’est pas la morale, mais l’accord trouvé avec sa propre intensité.

Face aux ruines — villes rasées, peuples suppliciés, mort proliférante — une femme danse. Elle danse non par aveuglement, mais par nécessité. Parce qu’il faut sans cesse réapprendre à croire à l’aurore. Danser devient un acte de résistance, une manière de briser le mal sans lui ressembler. La danse ne nie rien : elle oppose au sombre une persistance du vivant.

Et tout s’achève au bord du vide. Une lune mutilée. Des passants dépossédés d’eux-mêmes. Un enfant démonte la machinerie cosmique, comme on tenterait de comprendre ce qui fait perdre cœur et raison aux humains. Reste la musique. Non comme ornement, mais comme ultime recours. Fougue, espérance, abandon entier à ce qui dépasse.

Un chœur de marteaux ne répare pas le monde. Il maintient ouvert l’espace où l’on peut encore se tenir debout — vulnérable, lucide, vivant. Il sait que l’on n’attrape peut-être rien. Mais il affirme, avec une obstination grave et lumineuse, que le geste d’essayer suffit parfois à nous empêcher de sombrer.

Catherine Andrieu


 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2026 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -

- Hébergement: infomaniak.ch -