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![]() oOo Les cataplasmes de Venise Sont des grands soufflets de tréteaux, La diva chante et agonise, Je me peauce en Rigoletto.
Une giroflée à cinq feuilles, Chez moi, on dit : un pastisson, Le Diable et sa mère le veuillent Ou non, le mal est fait, passons…
Sois toujours prête à en prendre une, Nous ne nous serons jamais tus, C’est le plus souvent pour des prunes Que nous avons été battus.
Et toutes ces tronches à claques, Ces cliques, tous ces cortégeants Pilant du poivre dans les flaques, Ces caporaux et ces sergents.
On se laboure, on se triture, On se défonce le portrait, On se laisse à plate couture, Nous sommes crétins plus que très.
Se mordre, se couvrir les joues, Se plaquer partout des bécots, C’est un petit jeu que l’on joue, Avant de goûter au fricot.
Dans cette putain d’existence, On en ramasse des gadins Quand on nous tance d’importance Avec une voix de gourdin.
Je martèle comme un sourdingue. Que ne suis-je un cogne-fétu ? Je paye au guinche un violon dingue Et un accordéon têtu.
Sur l’omoplate, sur les fesses, La tape est l’encouragement Pour ma garce, pour ma cheffesse, Et pour mon béguin du moment.
Je fais les cent pas dans ma rue- Pedum2, trique, stick, brigadier… Si mes putes sont nues et crues, Les vôtres, vous les répudiez.
Ça chauffe pour mon matricule, On me daube dans mon tripot ; Ça barde pour la plébécule, C’est toujours le même topo.
C’est la caserne et ses bourrades, Des coups de sabre et de flingot, Nous en prîmes pour notre grade À Marignan, à Marengo…
Que d’escourgées et de sanglades ! Des bosses, des plaies, des coquards, Des bleus et surtout l’engueulade, De quoi ruer dans les brocards.
Ce n’est pas le tout de dire : Ouste ! À tous ces petits emmerdeurs ; Il faut leur promettre une rouste Au beau milieu de leur splendeur.
Ce ne sont que des pichenettes, Des croquignoles d’histrion Qui nous renfrognent la binette, Dieu merci pas des horions.
Ce sont des marrons, des châtaignes, Des mandales et des pochons Qui le plus souvent nous atteignent, Nous démontent le bourrichon.
Mais que de dérouillées se perdent ! Tous les grands coups sont-ils rués ? Nom de Dieu de bordel de merde, Répondez, croupion obstrué !
Je suis toujours de la castagne, Je fais tout en diable et demi, Je déplace vaux et montagnes, Je déconcerte mes amis.
Des nasales, des chiquenaudes Pour les fillettes du quartier. J’aime à les rendre un peu quinaudes, C’est ce qu’envie mon cafetier.
Toute la marmaille renifle… Ou je vous arrache le nez, Ou je vous flanque une mornifle ; Avancez, sinon retournez !
J’ai des talmouses, des darioles… J’ai des tartes des sœurs Tatin Et des beignets pour les mariolles Et pour les miroirs à putains.
Nous en prenons dans les gencives, Pourtant, nous avons du mordant, Des péroraisons excessives, Pour tout dire, du répondant.
C’est une bonne dégelée, Vous en avez pour votre hiver, Vous êtes en coupe réglée, On ne vous a pas pris sans vert.
Je t’en donne d’une venue, Ton arrogance doit finir ; Avec tes oraisons cornues, Je t’aurai vu de loin venir.
On se fatigue la minerve À vouloir se mêler de tout, La moindre chose nous énerve Et nous perdons tous nos atouts.
J’ai renvoyé ma commensale Qui rayait mes phrases d’un trait, Qui me caressait la dorsale Avec de l’huile de cotret3.
Dépendons les sonneurs de cloches, Baffons les donneurs de leçons, L’enfance est pleine de taloches, De sucreries et de chansons.
Pour apprendre à lire, à écrire, À compter, que de chinfreneaux4, D’éclats de voix, d’éclats de rire… Au piquet, tête de linot !
Les cours sont pleines d’attrapoires, Avant vous, je fus écolier ; Je me souviens des mains en poire Pour la férule. L’oublier ?
On en prend pour rien des calottes, Sur le crâne et sur le museau, Des saliveux nous déculottent Pour le martinet, le roseau.
Que de masses, que de massues Pour écraser des moucherons, Des punaises et des sangsues. J’ai une aragne sur le front.
Ceux-là se filent des avoines, Ce sont deux chiens après un os Tandis que la fate5 pivoine6, Que les badauds jouent les Minos.
Par jalousie, ceux-là nous mangent Et le cœur et le blanc des yeux, J’ai les paumes qui me démangent En agonissant leurs aïeux.
Je te donne de la Gourmade, J’abîme ton joli minois ; Je te passe de la pommade, Ton œil me couve en tapinois.
D’un revers, j’étale une troupe, Une fanfare et un convoi, Moi en selle et la Mort en croupe, Ne croyons que ce que l’on voit.
La colonne marche à la schlague, À la badine, à l’alpenstock ; Elle fait long feu sous les blagues Et n’a plus une pique en stock.
On reçoit des coups de baguette En même temps que les tambours Qui mettent la ville en goguettes Et galvanisent les Faubourgs.
J’ai des réserves de torgnioles, De coups fourrés, de grands coups bas, Et des rations de gnons, de gniole Pour un bon passage à tabac.
Passez sous mes fourches caudines, Tous mes dégoûts, je vous les dois, Arroseurs de blanches sardines7, Je vous ai à l’œil et au doigt.
Nos vieillards ont pris des emplâtres, Essuyé l’offense et l’affront. Ratatinés au coin de l’âtre, Ils pensent la mort qu’ils auront.
C’est ainsi, les meutes se rangent Sous les étendards des plus forts, Pilleurs de caves et de granges Toujours, toujours plus de renfort.
Ces deux pimpesouées8 se bûchent, Elles retrouvent leur latin, Jusqu’à ce que l’une trébuche, L’autre retourne à ses potins.
Que de taquets aux Bescherelle, À presque tous les grammairiens ; Je me réjouis de leur querelle Qui mène à tout, qui mène à rien.
Que de camouflets à Larousse, Fils d’aubergiste et de charron, À ces bas bleus que je retrousse, Monte avec bride et éperons.
Que de vli, vlan à Baudelaire, Que de pif, paf à Vaugelas. De la hargne, de la colère, Si vous en voulez, en voilà !
Certains s’en sont payé des tranches Avec des poussons9 éprouvants À ceux de l’étoile à sept branches, Mistral, Mathieu, Giéra, Tavan,
Aubanel, Brunet, Roumanille. On se pelaude au portillon, Et les muses font la chenille, La Poésie revient Villon !
Ce sont les mêmes que l’on rosse… Des coups de matraque, de poing, De sceptre, de bourdon, de crosse, D’épieux nous bourrent le pourpoint.
Et que de satons dans les côtes, Le bas-ventre et le postérieur Des maudits. Dis-moi ma mascotte, De quel côté sont les rieurs ?
En viendrai-je à boucler ma porte, À user du pieu, du tricot ? À la fin, cela m’insupporte Que l’on me traite d’apoco10.
Les temps sont durs pour tout le monde. À d’autres, personne n’y croit ! Eux, naviguent sur la calme onde, Nous, nous suons sous une croix.
Que de gifles à Furetière, À Bled, à Grévisse, à Ronsard, À l’Académie toute entière, Les assidus et les cossards.
Sans se rendre compte, on balaye Voltaire, Richelet, Trévoux La Curne de Sainte-Palaye, Nicot, Féraud… Le saviez-vous ?
Croyez-vous tout comme Évangile ? On m’a vendu ce que l’abbé Charles Cottin a dit de Gilles Ménage, en vers que j’ai gobés :
Il sait cueillir les fleurs écloses Dans tous les parterres d’autrui… Moi : Que chacun fasse sa glose. Il sait aussi cueillir les fruits !
Je crie haro ! – que de hurlades- Sur l’espiègle petit Robert, Quand il me conte des salades, Que j’en ai plus pour mon aubert11.
Que savons-nous de ces bagarres De livres, de bêtes, de gens, Que de fois nous criâmes gare, Mais n’y pouvoir rien, c’est rageant.
Vous ne parlez que de tannées, De secouades, de tampons Et de branlées carabinées. Tarare ! Tarare pon-pon !
Pour le plaisir, je dardillonne Les faux culs qui dansent en rond Et les muguets qui papillonnent, J’ai des charrettes de jurons.
J’en aurai mérité des trempes Pour être à la fois descendu À écorche-cul sur la rampe Et avoir crûment répondu. Malgré mon âge, je tiens contre La multiplication des pains Des Jésus errants de rencontre Qui guignent ma caisse en sapin.
Dieu me brise nez, mandibules Et crâne à grands coups d’encensoir, Le pape descelle mes bulles, L’abbé m’éternue son bonsoir.
Je rouvre mes vieilles blessures Pour sangloter mes madrigaux Sous les verges de la Censure Et les aggraves12 des bigots.
J’embourse des coups de cravache, De caducée, de nerf de bœuf, Je mouve le plancher des vaches Enragées, pauvre Rutebeuf.
Pégase a ses coups d’étrivières, Je bois des coups de l’étrier. Enfin, je n’ai plus de bréviaire, Mes vers sont d’un bon ouvrier.
Notre Érato n’est pas commode Avec ses amants d’une nuit, Ces poètereaux à la mode Qui ne savourent pas l’ennui.
Je n’ai reçu que des battures, De mes naissances à mes morts… Les vagissements, les voitures À viande froide… Des remords ?
Notes
1 - Dit et redits au coup par coup : beaucoup de propos sur un même sujet dans l’ordre où les idées se présentent à l’esprit. 2 - Pedum : bâton en forme de crosse, attribut des divinités champêtres. 3 - Huile de cotret : coups de bâton. 4 - Chinfreneau : coup sur la tête. 5 - Fate : fat, dit l’Académie, n’a pas de féminin ; Chateaubriand n’en tient pas compte. 6 - Pivoiner : devenir rouge comme une pivoine. 7 - Arroseurs de blanches sardines : gendarmes qui fêtent leurs galons. 8 - Pimpesouée : Femme à manières prétentieuses et ridicules (terme qui a vieilli). 9 - Poussons : excessive poussée appliquée à quelqu’un. 10 - Apoco : homme crétin, de peu de valeur. 11 - Aubert : argent. 12 - Aggrave : augmentation des peines de l’excommunié qui persiste dans sa désobéissance.
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Commentaires :
Il faut d’abord accepter d’entrer dans ce texte comme on entre dans une mêlée. Sans distance. Sans posture. Le poème de Robert Vitton n’est pas un catalogue de coups : il est la mémoire musculaire du monde. Chaque mot porte une trace, une ecchymose ancienne, une vibration héritée. Ici, le langage n’est pas un outil de représentation, mais une surface d’impact. Il reçoit, il encaisse, il riposte. Le poème avance à coups répétés, non par obsession, mais parce que la violence est une langue qui bégaie. Et ce bégaiement-là est lucide.
Ce qui frappe, immédiatement, c’est la jubilation lexicale : un déferlement de termes populaires, savants, archaïques, argotiques, culinaires, militaires, religieux, scolaires. Mais cette profusion n’est jamais décorative. Elle est la preuve que le corps social a tout absorbé : la guerre, l’école, l’Église, la caserne, la rue, la famille, la langue elle-même. Le poème dit : nous avons été formés par les coups. Et plus encore : nous avons appris à parler à travers eux. Chaque mot est une cicatrice qui a trouvé comment sonner juste.
Le « je » qui traverse le texte n’est ni confessionnel ni héroïque. C’est un corps collectif, un corps d’époque, un corps d’homme façonné par la répétition des atteintes. Un corps qui a reçu « pour rien », qui a été corrigé, dressé, humilié, encouragé à coups de tapes, de bourrades, de férules et de bénédictions brutales. Ce corps-là ne se plaint pas : il dresse l’inventaire de ce qui l’a constitué. Le poème n’accuse pas, il constate. Et cette retenue donne au texte sa force redoutable : la violence n’est pas dénoncée, elle est exhibée dans son absurdité ordinaire.
Car ce que montre Vitton, c’est l’intrication intime entre le langage et la brutalité. On frappe pour corriger, pour éduquer, pour aimer, pour commander, pour faire rire, pour appartenir. Le coup devient syntaxe. Il ponctue les relations humaines. Il est métaphore, puis habitude, puis folklore. Et soudain, à force de lister ces gestes, ces coups, ces tapes soi-disant mineures, le poème révèle l’horreur tranquille d’un monde qui s’est convaincu que la violence était un mode de transmission acceptable.
Mais le texte ne s’arrête pas là. Il opère un retournement subtil : la violence ne se contente pas d’atteindre les corps, elle s’abat sur la langue elle-même. Dictionnaires, grammairiens, poètes, académiciens : tous sont pris dans la castagne générale. Le poème devient une bataille rangée du verbe. Comme si la langue française, trop longtemps normée, corrigée, battue, devait à son tour rendre les coups. Ce n’est pas une attaque contre la culture : c’est une reprise de pouvoir. Le poète ne détruit pas la langue, il la libère de ses maîtres.
Et pourtant, au cœur de cette fureur verbale, quelque chose de profondément mélancolique affleure. Une fatigue. Une lassitude ancienne. Le poème dit aussi l’usure de celui qui a toujours encaissé. L’enfance battue, l’âge adulte cogné, la vieillesse cabossée. La vie comme une suite de corrections. Et l’écriture comme ultime espace de résistance : non pour guérir, mais pour tenir. Écrire devient un geste de survie, un moyen de transformer la douleur en rythme, en ironie, en chant rugueux.
Ce texte est ainsi un grand poème politique sans slogan, un poème du corps social sans discours, un poème de la langue blessée qui refuse de se taire. Il ne cherche ni la beauté ni la rédemption. Il cherche la justesse. Et cette justesse-là est brutale, drôle, excessive, parfois obscène, toujours profondément humaine. Elle nous rappelle que la poésie n’est pas faite pour apaiser le monde, mais pour dire ce qu’il fait aux corps — et comment, malgré tout, certains continuent de parler.
Dits et redits au coup par coup est un poème de mémoire vive. Un poème qui ne cicatrise pas, mais qui empêche l’oubli. Un poème qui, à force de redire, finit par faire entendre ce que nous avons trop longtemps appelé normal. Et c’est là, précisément, que réside sa puissance.
Catherine Andrieu